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Anecdotes et Documents
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ISTORIQUES, ETHNOGRAPHIQUES ^(^
LITTÉRAIRES, ARTISTIQUES
COMMERCIAUX ET ENCYCLOPÉDIQUES
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' R I X nu \' O I, f M K : 2 0 I K A N C s
PARIS
DIRECTION ET ADMINISTRATION
25, RUE LOUIS-LE-GRAND, 25
1909
TÉLÉPHONE : 209-16
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Promenade à travers Paris
AVANT-PROPOS
_,OMBiEN de séductions et de souvenirs évoque le nom de Paris, la
grand 'ville !
« Qui regarde au fond de Paris a le vertige, écrit Victor Hugo.
Rien de plus fantasque, rien de plus tragique, rien de plus su-
perbe. Paris est sur toute la terre le lieu oii l'on entend le mieux
frissonner l'immense voilure du progrès. » Est-ce de là que vient
l'attrait irrésistible que Paris exerce sur le monde, et qui durera tant que les
hommes seront sensibles aux délicatesses et aux fantaisies de l'esprit, aux beautés
de l'art, aux agréments de l'élégance et du plaisir?
Un grand poète, Henri Heine, que les Français ont toujours aimé à recon-
naître pour un des leui^s, a parlé maintes fois de l'effet de surprise et de ravisse-
ment que Paris produit sur tous les étrangers. Chez quelques-uns cette admiration
n'est pas exempte de quelque crainte ; ils éprouvent \in sentiment de méfiance,
de révolte même pourrait-on dire ; les autres ne cherchent pas à résister au
charme étrange et si puissant qui les gagne : au piTmier abord ils reconnaissent
qu'ils viennent de prendre contact avec leur patrie d'élection.
Nombre d'entre eux ont gardé la nostalgie de la Ville Lumière au sein de leur
propre pays. Il y a peut-être des villes plus opulentes ou plus attirantes par la
beauté des paysages et la douceur du climat, il n'en est aucune dont le charme
soit aussi puissant.
L'apôtre de la République Universelle, Anacharsis Clootz — et le témoi-
gnage d'un étranger doit avoir pour nous une plus grande valeur — voulait faire
de Paris la commune centrale du globe ; c'était pour lui « le centre de la régéné-
ration humanitaire, le lieu sacré, la ville par excellence ».
Quant aux Parisiens, qui, pour la plupart cependant, ne peuvent se vanter
de bien connaître Paris, c'est une tendresse vivace et exclusive qu'ils ressentent
pour leur Ville ; tous pourraient dire comme Montaigne : « Paris a mon cœur
dès mon enfance, et m'en est advenu comme des choses excellentes ; plus j'ay vu
depuis d'autres villes belles, plus les beautés de cette cy peult et gagne en mon affec-
tion. Je l'ai/iu- eu cllc-niènie et plus en son être seul que rechargée de pompes estran-
gières ; je l'aime tendrement, jusques à ses verrues et à ses taches. »
Et le Paris de Montaigne était loin cependant de ressembler au Paris d'au-
jourd'hui, avec ses rues larges et brillantes, ses avenues spacieuses et ses voies
triomphales. Les verrues et les taches disparaissent de jour en jour, au grand
désespoir des fervents du passé qui s'appliquent sans cesse à faire revivre par la
chronique et par l'image les souvenirs qui s'en vont.
4 LA VILLE LUMIERE
Et de nombreuses sociétés se sont formées pour écrire l'histoire exacte et
patiente de chaque quartier de la ville. La Commission du Vieux-Paris travaille
sans relâche à conserver la physionomie de ce coin de l'univers dans lequel, ainsi
que le dit un vieux dicton parisien, nous vo3-ons l'univers tout entier : Orhcm
in Urbc videmus : nous voyons le monde dans la Ville.
L'n groupe d'écrivains et d'artistes s'efforce de reconstituer les aspects divers
et attachants du Paris de jadis. Au nombre des plus militants d'entre eux, nous
pouvons citer: Edouard Détaille, Georges Cain, André Hallays qui, dans ses
charmants articles intitulés En flânant, mène contre les vandales une campagne
si intéressante et si courageuse. Et certes, l'on ne peut s'empêcher de déplorer
les obligations qu'impose l'hygiène et le progrès chaque fois que s'anéantit sous
la pioche du démolisseur quelqu'un de ces coins évocateurs, restés jusqu'alors à
peu près intacts, ovi vit et palpite ce que l'on pourrait appeler l'âme de Paris.
Ce sont quelques-uns de ces souvenirs que nous voudrions raconter. Dans
la longue promenade que nous allons entreprendre à travers Paris, nous vou-
drions à l'occasion des rues, des maisons et des monuments qui s'offriront à nos
yeux rappeler quelques faits historiques dont ils furent les témoins et qu'ils font
soudain ressusciter devant nous. Nous voudrions signaler quelques-unes des
importantes maisons de commerce et entreprises industrielles qui contribuent à
faire de Paris une des villes les plus riches et les plus séduisantes du globe.
Si les grands soldats font la gloire d'une nation, les grands commerçants font
sa richesse. Les Jacques Cœur, les Marco Polo, les Côme de Médicis n'ont-ils pas
rendu d'aussi grands services à leur patrie que les noms les plus glorieux? Le
commerce, qui embrasse l'universalité des choses utiles, est un puissant moyen
de progrès ; il est le signe le plus certain d'une civilisation avancée.
La guerre est l'instnmient propre de la barbarie, le commerce est celui des
hommes civilisés et n'est rien moins que l'organe de la solidarité universelle.
Paris répand sa lumière dans le monde entier, non seulement par l'éclat des
lettres, des arts et des sciences, mais aussi par son industrie et son commerce
qui occupent un rang prépondérant. Il est certain que nulle des grandes cités
célèbres dans l'histoire n'a eu la même puissance de rayonnement. Nulle n'a exercé
nn prestige si absolu et irrésistible, que les frivolités de ses modes et de ses usages
s'imposent jusqu'aux extrémités du monde. Orbcm in Urbc videmus!
Ce n'est pas une histoire de Paris que nous voulons tenter ici — un pareil
sujet épuiserait la matière de plusieurs volumes ; — c'est la mise en scène,avec les
décors et les accessoires, de quelques événements essentiels et de quelques détails
pittoresques. Nous voudrions en deux mots esquisser la physionomie du Paris
d'autrefois à travers le Paris lUoderne.
Avant de commencer cette étude, ou plutôt cette promenade que nous nous
efforcerons de rendre aussi pittoresque qu'intéressante, nous voudrions d'abord
adresser nos remerciements aux nombreux collaborateurs qui sont venus nous
aider dans nntrr taclir .11 nous :i|.ii.,rtant leur précieux concours.
►.-^^^^'.■,:;rondissement du Louvre comprend quatre quartiers : Saint-Gernianr-
lIlfA'^'i l'Auxerrois, les Halles, le Palais-Royal et la place Vendôme (i).
Cet arrondissement sera fécond en souvenirs, puisque, si l'on voulait
raconter tous les événements qui s'y sont déroulés, il faudrait faire le récit de
presque toute l'Histoire de France.
La mairie du 1" arrondissement est située place du Louvre. Entre la
mairie et l'église Saint-Germain-l'Auxerrois, l'on voit une grande tour, œuvre de
l'architecte Ballu, qui possède un des trois carillons de Paris. (Les deux autres
sont, l'un au Comptoir d'Escompte de la rue Bergère, l'autre rue Drouot, au
Figaro). Ce carillon fait entendre toutes les deux heures : Frère Jacques, le
Tambour, de Rameau, et un air de YArlésieiuie, de Bizet.
(i) Avant le xiv^ siècle, Paris était divisé en trois quartiers : la Cité, l'Outre Grand Pont
ou Ville, et l'Outie Petit Pont ou Université. Le nombre des quartiers augmenta successi-
vement, jusqu'en 1789 où la ville fut divisée en soixante districts, puis en 1795 en douze
arrondissements. En 1 860, après l'annexion des communes suburbaines, Paris fut divisé,
comme il l'est actuellement, en 20 arrondissements divisés en 80 quartiers.
6 LA \ILLK LUMIERE
A côté de la mairie, se trouve l'église Saint-Germain-l'Auxerrois qui occupe
l'emplacement d'un oratoire dédié en l'an 450 à saint Germain d'Auxerre, pour
commémorer les miracles qu'il avait accomplis en ce lieu. C'est une des plus
anciennes églises de Paris. Brûlée en 886 par les Normands, elle fut reconstruite
par le roi Robert, de 997 à io3i,au moment de l'enthousiaste ferveur qui après
l'an mil s'était emparée du monde chrétien. De cette reconstruction, il ne reste
aujourd'hui qu'une vieille tour basse, carrée, cintrée aux ouvertures, de style
roman, qui sert de clocher. Presque tout le reste de l'église actuelle (elle fut res-
taurée'en 1838), notamment le portique couronné de balustrades et de combles
fleuronnés qui est l'œuvre du maître maçon Jean Gaurel, date de Charles "VU,
qui la fit réédifier en 1435. Un grand nombre de sépultures de personnages célèbres,
entre autres Malherbe, Jodelle, Guy Patin, Coysevox, y sont renfermées.
Nous avons toujours l'impression que cette église est hantée d'un souvenir
tragique et, pour peu que l'on se reporte à l'époque des guerres de religion, les
cloches qui donnèrent le signal de la Saint-Barthélémy semblent résonner d'un
glas lugubre. Non loin de l'église Saint-Germain-l'Auxerrois, nous voyons rue de
Rivoli la belle statue de l'amiral Coligny érigée en 1889 et qui est l'œuvre de l'ar-
chitecte Salliers de Gisors et du sculpteur Crauck.
L'amiral Coligny, assassiné en 1572, fut la première victime de la Saint-
Barthélémy. Son monument a été élevé à peu près à l'endroit où se trouvait
l'hôtel qu'il habitait rue Béthizy.
Pendant la Révolution, ce fut sur la place de Saint-Germain-l'Auxerrois
que l'on exposa le buste de Marat, au moment du culte enthousiaste que la
France lui avait voué.
Par contre, ce fut là qu'iui peu plus lard le fameux Ange Pitou, surnommé
Pitou l'Auxerrois, jeta à tous les vents ses couplets royalistes et fit du vaudeville,
ainsi qu'il le disait, la trompette de la vérité.,Tous les soirs, il venait s'installer sous
le portail de l'église et là, accompagné par les crincrins d'un marchand de vul-
néraire, il criblait la République de ses sarcasmes, chantait ses couplets libres et
joyeux, agrémentés d'épigrammes et de gestes expressifs. De la rue des CoQS.
à la place des \"ictoires et jusqu'au carrefour de I'Arbre-Sec, mais faisant
toujours de la place Saint-Germain-l'Auxerrois son quartier général, il promenait
la foule avidement attroupée autour de lui, qui, rieuse, excitée par les couplets
frondeurs, s'intriguait de la personnalité mystérieuse d'Ange Pitou. Etait-ce un
prêtre déguisé? Ou bien un professeur? Ou bien encore l'agent de quelque famille
noble? Ce n'était qu'un jeune homme poussé d'abord par la misère à descendre
dans la rue. Enhardi bientôt par le succès, il était devenu un joyeux pamphlé-
taire qui raillait tous les ridicules du jour avec une verve caustique et hardie.
Ange Pitou, le héros d'Alexandre Dumas et de Madame Aiigot (i), exprimait
(1) Madame A ngot ou la Poissarde parvemte, publiée en 1707 par Antoine-François ÈvE,
dit Dcsmaillots. C'est là que se trouve pour la première fois le type de Madame Angot sou-
vciU reproduit depuis et notainiiu-ut dans l'ojiérette ci'li^bre : la Fille de Madame Angot.
I" ARRONDISSEMENT
LA VILLE LUMIÈRE
STATUE Di; COLlliNV.
I'^'^ ARRONDISSEMENT
10 LA VILLE LUMIERE
dans ses chansons le sentiment du peuple aspirant an retour de l'ordre et c'est
ce qui explique sa vogue étonnante et rapide. « Il s'était fait un si nombreux
auditoire, dit Mercier, que la garde n'osait l'interrompre. Chaque fois qu'il parlait
de la République, il portait la main derrière lui. Il se fit arrêter : traduit devant
le tribunal criminel, il répondit à l'accusateur public que dans le geste qu'on lui
reprochait, il n'avait d'autre intention que de chercher sa tabatière. » Condamné
à la déportation, il parvint à s'échapper de la Guyane et mourut à Paris dans
le plus profond oubli.
Engageons-nous à présent dans la petite rue des Prêtres, latérale à l'église,
puis après avoir traversé la rue du Pont-Neuf, prenons la rue Saint-Germain-
l'Auxerrois qui nous conduira à la place du Châtelet. Au numéro 17 de la rue
Saint-Gcrmain-l'Auxerrois, nous voyons le Café Momus, illustré par Murger dans
sa Vie de Bohème. Au numéro 19 se trouvait la prison de For L'Evêque, dénom-
mée la Bastille des Comédiens, parce qu'elle était surtout la prison des acteurs
insoumis.
A ce propos l'on cite un mot assez plaisant. Le 7 avril 1765, la Clairon,
ainsi que plusieurs acteurs de la Comédie-Française avaient refusé de jouer la
tragédie de Dubelloy, le Siège de Calais. Un exempt se présente au domicile de
la Clairon en la priant de le suivre. Après de nombreuses difficultés, la belle
finit par se soumettre. « Mon honneur en tout cas reste intact, dit-elle. Le roi
même n'y peut rien. — Vous avez raison, repartit l'exempt, où il n'3' a rien, le
roi perd ses droits (i). »
D'ailleurs ces emprisonnements n'étaient pas bien sérieux, et les acteurs,
tels depuis quelques-uns de nos sympathiques financiers, sortaient de la prison
pour aller jouer leurs rôles, et revenaient le soir une fois le spectacle terminé.
Nous arrivons à la place du Châtelet, créée sur l'emplacement du Grand
Châtelet et des ruelles infâmes qui l'avoisinaient. C'étaient les rues de la Tuerie,
de l'EcoRCHERiE, de la Vieille Tannerie, etc., ovi jour et nuit on assommait
des boeufs, on égorgeait des veaux et des moutons, « voire quelquefois des
passants ». Ces abattoirs en jiloin air idimcntaient un fleuve de sang s'ccoulant
lentement vers la Seine.
La rue de Trop va qui dure ou Qui m'y trouve si dure, appelée ensuite
Descente de la Vallée de Misère, où tournaient les broches de rôtis-
serie, conduisait au Grand Châtelet.
Le Grand Châtelet était dans l'origine un château fort destiné à
défendre l'accès de Paris par le Pont au Change ; il devint plus tard le siège
d'une juridiction civile et criminelle et ses cachots jouirent d'une lugubre
célébrité : l'un avait été surnommé Chausse d'Hvpocras, parce que les
captifs y avaient les pieds dans l'eau croupie; un autre, Fin d'Aise, était l'cmpli
do reptiles et d'immondices.
(1) Oiiiioiiii.iii, liisioti.itir ,/, /',»/< ,,.ir r.ustavc Pessakd.
I" ARRONDISSEMENT
LA VILLE LUMIERE
Le Châtelet doit passer, après le gibet de ^lontfaucon, pour l'édifice du
vieux Paris le plus sinistre par sa physionomie et sa destination. Son voisin,
le cimetière des Innocents, n'était certes par un endroit folâtre, mais, après
tout, les morts y reposaient insensibles, tandis que les vieilles murailles mous-
sues du Cliàtek't recelaient des êtres humains à l'agonie qui étaient soumis à
d'atroces tortures sur une simple
accusation et qui, gémissants et
douloureux, croupissaient au fond
de véritables sépulcres.
Quittons ces lugubres souve-
nirs en constatant qu'aujourd'hui
ce séjour n'a plus rien de sa tris-
tesse d'antan. La prison du Grand
Châtelet depuis longtemps n'existe
plus et sur son emplacement a été
créée la place du Châtelet. Au
centre de la place, se trouva la
Fontaine de la Victoire ou des Pal-
miers, érigée en souvenir de l'expé-
dition d'Egypte. Des deux côtés de
la place se trouvent deux théâtres,
le théâtre du Châtelet, construit
en 1860, et l'ancien théâtre Lyrique
devenu successivement : théâtre
des Nations, puis Opéra-Comique,
iniis théâtre Sarah-Bernhardt. Au
coin de la place du Châtelet et de
la rue Saint-Denis, se trouve la
Chambre des Notaires.
Suivons à présent le pont au
Cliange qui nous mènera boule-
vard du Palais et qui est im des
l)lus anciens ponts de Paris. Il
tient son nom de ce fait que
Louis VII y avait établi des
changeurs en 1141. La corpora-
tion des Orfèvres était venue également s'y installer.
A présent il nous ?emble étrange de penser que sur tous les vieux ponts de
Paris étaient établies deux rangées de maisons. Celles du pont au Change ne
furent supprimées qu'en 1769. Le jour du Carnaval, des tables étaient dressées
sur le pont au Change et les amateurs venaient y faire d'interminables parties
de dés.
LA PLACE Dtl CHAT1;LI:T. — FONTAINE DE LA VlcrolHI-,
pr ARRONDISSEMENT 13-
Le boulevard du Palais a absorbé la place du Palais où jadis les criminels-
étaient exposés aux regards du public.
Auprès du Palais de Justice, remarquons la Tour de l'Horloge. Cette hor-
loge, la première que l'on vit à Paris, est due à Charles V, qui iît venir d'Alle-
magne un très habile ouvrier tout exprès pour l'installer.
Du temps de l'époque romaine, un palais existait déjà dans la Cité, sur
l'emplacement du Palais de Justice actuel, et le palais du Moyen-Age qui jusqu'à
Charles VII servit de résidence à nos rois n'avait fait que se substituer à un palais
antique dont on utilisa même les débris comme matériaux de la construction
nouvelle. Après Charles VU, ce palais devint le siège de la Justice et rien ne
manquait au « bailli » pour exercer de la façon la plus terrible la justice haute
et basse. Il y avait non seulement des cachots dont Clément Marot a dit :
II Je ne vois pas qu'il y ait chose au monde
Qui mieux ressemble un enfer très immonde, »
mais encore cinq potences dressées dans le palais même. Sur les anciens jardins
attenant au palais de la Cité, l'Hôtel des Présidents du Parlement avait été
construit par Achille de Harlay et Nicolas de Verdun. C'est dans cet hôtel que
s'installa en 1789 le fameux Comité de Surveillance, institution de terreur poli-
cière, qui fut un acheminement à ce qu'il devait devenir définitivement à partir
de 1800 : la Préfecture de Police, située quai des Orfèvres, rue de Harlay et rue
de Jérusalem.
La rue de Jérusalem fut célèbre jadis : c'était une ruelle étroite, enserrée entre
de hautes bâtisses, se brisant à une extrémité pour devenir la rue de Nazareth,
ruelle mal famée s'il en fut, refuge des femmes galantes et des escarpes, effroi du
passant solitaire qui ne s'y aventurait qu'en tremblant. Le Tribunal Révolu-
tionnaire siégeait à la Gr.^nd'Chambre, au-dessous de laquelle étaient situées
les prisons de cette sinistre Conciergerie (i) où le dogue du guichetier, dit une
brochure du temps, était le seul être caressé, gras, heureux (2). La geôle de la
tour Bon Bec, où se donnait autrefois la question, était la plus redoutable, mais
le cachot où Marie- Antoinette vécut son martyre de soixante-quinze jours était
pi'esque aussi horrible, surtout lorsque, atin de mieux garder la royale prisonnière,
on eut muré deux des fenêtres, en ne laissant subsister qu'une partie de la troi-
sième qui donnait sur la cour des femmes (3).
Enclavée dans le Palais de Justice se trouve la Sainte-Chapelle que saint
Louis fit construire en 1245 pour y placer la couronne d'épines et un morceau de
la vraie Croix. Il voulut, pour placer ces reliques, faire faire une châsse de pierres:
travaillées à jour comme un filigrane d'or, tapissée d'émaux, illuminée de brillantes
■serr cries.
(i)Ce nom de Conciergerie vient de ce qu'une partie des constructions de la Conciergerie
servait d'habitation au Concierge.
(2) Paris à travers les âges, par F. Hoffb.^uer (Firmin Didot).
(3) On peut voir aujourd'hui le cachot de Marie- Antoinette à la Conciergerie.
14
LA VILLE LUMIÈRE
Mercier nous raconte dans son Tableau de Parts qu'au x\iii' siècle,
pendant la nuit du Jeudi au \'endrcdi-Saint, on exposait publiquement à
la Sainte-Chapelle un morceau de la vraie Croix : « Tous les épileptiques.sous le
nom de possédés, accourent en foule et font mille contorsions en passant devant
la relique; on les tient à quatre. Ils grimacent, poussent des hurlements et
gagnent ainsi l'argent qu'on leur a distribué ». Mercier, poursuivant son récit,
nous raconte qu'en 1777, pendant que se jouait cette comédie, un scandale qui
I l_ r \l AI^ DE JISTIC1-.
révolutionna Paris (ut déchaîné jiar un homme (le démon disait la po])ulace), qui
vint défier d'une voix de tonnerre le Dieu du Temple et vomit contre lui les plus
atroces invectives.
La Sainte-Chapelle, qui est une merveille d'art et dont la flèche haute de
33 mètres est une des choses les plus remarquables, a été dévastée sous la Révolu-
tion. Elle fut transformée successivement en club, en magasin à farine, puis; affec-
tée aux archives judiciaires. Elle fut restaurée de 1843 à 1867.
Nous ne pouvons pas quitter les abords du Palais de Justice sans rappeler
([ue la fameuse table de marbre du palais fut un des berceaux du théâtre. C'est
un souvenir lui peu ])lus gai qui s'attache à ce monument qui fut le témoin de
si effroyables drames.
Les clercs de la BASOCiin avaient été réunis en uni' association qui portait le
I" ARRONDISSEMENT 15.
titre de Royaume de la Basoche, et le président celui de Roi de la Basoche.
Pendant que d'autres acteurs offraient en spectacle les mystères de la Passion,
les Basochiens jouaient sur la vaste table de marbre située dans la grand'salle
du Palais de Justice, des farces, soties et moralités. L'argent qu'ils retiraient
des spectateurs était employé aux préparatifs du spectacle et aux frais d'un
festin. Ces pièces stigmatisaient si violemment tous les abus que les jeunes
acteurs, dont le respect n'était pas la qualité primordiale, encoururent souvent
la peine de la prison en punition de leur audace.
Des spectacles de la Basoche, nous allons passer aux spectacles en plein
air du pont Neuf.
Pour nous rendre sur le PONT Neuf, nous passerons par la place Dauphine,
appelée ainsi en l'honneur du dauphin Louis XIII, et où nous ne pouvons faire
autrement que de nous arrêter quelques instants. C'est là qu'en 1314, Jacques
Molay, le grand-maître des Templiers, fut brûlé vif. Jusque sous Louis XV, des-
exécutions capitales y eurent lieu. Sous Louis XIV, la place Dauphine et la place
Royale (actuelle place des Vosges) étaient les endroits les plus fréquentés de Paris.
Au numéro 23, se trouvait la boutique qui portait l'enseigne A la Croix Verte, du
fameux orfèvre Nicolas Josse que Molière a immortalisé.
Nous voici maintenant sur le célèbre pont Neuf avec la statue de Henri W
qui resta populaire même sous la Révolution. C'est devant cette statue que fut
pendu et brûlé le corps du maréchal d'Ancre en 1617. Le pont Neuf est aujour-
d'hui bien paisible et ne donne guère l'idée de ce qu'il était jadis. Mercier, auquel'
nous aurons plus d'une fois l'occasion de recourir pendant cette promenade, nous
dit : (! Le pont Neuf est dans la ville ce que le cœur est dans le corps humain , le
centre du mouvement et de la circulation ; le flux et le reflux des habitants et
des estrangers frappent tellement ce passage que pour rencontrer les personnes
qu'on cherche il suffit de s'y promener une heure chaque jour. Les mouchards-
se plantent là, et quand au bout de quelques jours ils ne voient pas leur homme,
ils affirment positivement qu'il est hors de Paris. »
On pourrait presque dire que l'apparition des chanteurs des rues est con-
temporaine chez nous de la fondation du pont Neuf. Dès qu'il fut bâti, les chan-
teurs satiriques y affluèrent ; il devint bientôt une espèce de foire permanente.
A côté des petits marchands de la place Dauphine, entre autres charlatans,,
pitres et baladins, Tabarin, sous l'ample blouse mi-verte et jaune, parade en com-
pagnie de sa femme Francisque, de son nègre et de son ami IMondor, coiffé de
l'énorme chapeau de docteur.
Sous la Révolution la race des chanteurs en plein vent ne fit que pulluler de
plus belle. On chantait la mort de Capet, la mort de Marat, la mort de Marie-
Antoinette, la mort de Lepeletier de Saint-Fargeau. La police gageait ces rap-
sodes républicains pour entretenir le feu sacré de la canaille (i).
Sur l'emplacement des bains actuels de la Samaritaine s'élevait la célèbre
(i) Les Rues du Vieux Paris, par Victor Fournel.
i6
LA VILLE LUMIÈRE
1er ARRONDISSEMENT
17
LA SAINTE-CHAPELLE.
LA VILLE LUMIERE
1, m m;i 1
1er ARRONDISSEMENT 19
fontaine dont ils ont pris le nom. C'était une machine hydraulique destinée à
amener les eaux de la Seine dans les jardins des Tuileries. Un bas-relief en bronze
représentait le Christ et la Samaritaine auprès du puits de Jacob.
Le pont Neuf a été restauré en 1853. Pour finir cette petite étude rétro-
spective du pont Neuf, nous raconterons une anecdote assez curieuse : « Un
Anglais, dit-on, fit la gageure qu'il se promènerait le long du pont Neuf pendant
deux heures, offrant au public des écus neufs de six livres à vingt quatre sols
pièce et qu'il n'épuiserait pas de cette manière im sac de douze cents francs qu'il
tiendrait sous son bras. Il se promena criant à haute voix : « Qui veut des
« écus de six francs tout neufs à vingt-quatre sols ? Je les donne à ce prix. » Plu-
sieurs passants touchèrent, palpèrent les écus et, continuant leur chemin, levèrent
les épaules en disant : « Ils sont faux ». Les autres, souriant comme supérieurs à la
ruse, ne se donnaient pas la peine de s'arrêter ni de regarder. Enfin, une
femme du peuple en prit trois en riant, les examina longtemps et dit aux
spectateurs : «Allons, je risque trois pièces de vingt-quatre sols par curiosité. «
L'homme au sac n'en vendit pas davantage pendant une promenade de deux
heures ; il gagna amplement la gageure contre celui qui avait moins bien
étudié que lui ou moins bien connu l'esprit du peuple ».
Laissant de côté le pont des Arts, le pont Royal, le pont du Carrousel et le
pont Solférino, qui n'ont rien de particulièrement intéressant, nous prendrons le
QUAI DU Louvre pour revenir place du Louvre. C'était là que s'élevait jadis
l'hôtel du Petit B.ourbon et si Charles IX a véritablement tiré sur les Huguenots
le jour de la Saint-Barthélémy, c'est d'une des fenêtres de l'hôtel du Petit Bourbon
et non de la fameuse fenêtre de la galerie des antiques du Louvre, ainsi que s'en
était établie la légende, puisque sous le règne de Charles IX cette partie du Louvre
n'existait pas. Avant l'entière destruction de l'hôtel du Petit Bourbon, Molière et
sa troupe obtinrent de Louis XIV l'autorisation d'y donner leurs représentations.
Après avoir admiré la belle colonnade du Louvre, construite par Perrault
en 1668 et qui fait face à Saint-Germain-l'Auxerrois, pénétrons dans la cour inté-
rieure de ce mer\-eilleu.x et imposant monument qui est devenu le Louvre après
trois siècles de travail. En l'an 1200, le Louvre n'était qu'une vaste tour ronde
dressée dans un quadrilatère de remparts, entourée de fossés. Depuis François P""
qui, en 1541, confia à Pierre Lescot et à Jean Goujon le soin de reconstruire son
palais (c'est cette partie du monument que l'on appelle le Vieux Louvre), tous les
rois de France y apportèrent des embellissements successifs.
C'est en 1662 que Louis XIV abandonna le Louvre qui commença sa des-
tination actuelle, c'est-à-dire qu'il fut consacré exclusivement aux arts et aux
artistes. Les quatre académies y tinrent leurs assises et les artistes favoris du roi
logèrent dans la belle galerie du Louvre au bord de l'eau. Les collections du
Louvre furent formées au début avec les tableaux tirés des palais de nos rois.
Il est bien certain aujourd'hui — de longues discussions eurent lieu à ce
sujet — que le Louvre fut, jusqu'à Napoléon l^^, entouré de fossés, puisqu'une
20 LA VILLP: LUMIERE.
brochure qui date de 1650 assure que des fenêtres du Louvre et des rues qui
bordaient le palais, on lançait dans les fossés une telle quantité de détritus que
la Cour était obligée de s'absenter chaque année pendant trois semaines pour
permettre le nettoyage complet du Saut de loup.
Depuis le commencement du règne de Louis XV jusqu'en 1758, la
colonnade resta encombrée de masures en partie démolies et parasitaires où
les fripiers, les vendeurs et les brocanteurs vendaient leurs denrées. Le Pavillon
de Flore, ancien Perron du Prince Impérial sous Napoléon IH, est occupé à
présent par la Préfecture de la Seine et le ^Ministère des Colonies. Le Ministère des
COLO.NN.\DE DL" LOUVKI
Finances est installé dans les bâtiments du Louvre en façade sur la rue de Ri\oli.
Nous arrivons maintenant sur la place du Carrousel, située entre les
palais du Louvre et l'emplacement des Tuileries. La place du Can'ousel tient son
"nom du fameux tournoi ou carrousel donné par Louis XIV les 5 et 6 juin 1662.
Cette fête dont le souvenir demeura longtemps populaire surpassa en magni-
ficence et en éclat toutes celles qu'on avait données jusqu'alors. Le roi en cos-
tume romain y figura en personne ; Monsieur commandait les Persans ; le prince
de Condé, les Turcs ; le duc d'Enghien, son fils, les Indiens ; le duc de Guise, le
petit-fils du Balafré, les Américains. On rompit les lances et le duc do Guise notam-
ment lutta avec le grand Condé.
Dans l'intervalle de chaque exercice, les quadrilles se réunissaient tous
ensemble et formaient des figures réglées d'avance par l'organisateur du carrousel.
Les principaux exercices étaient ceux de la bague, de la quintainc et du faquin.
L'exercice de la bague consistait à enlever au bout de la lance une bague sus-
ïer ARRONDISSEMENT
LA VILLE LUMIERE
PAVILLON KICIIF.LIEU.
jicndue en l'air ; on voit que les chevaux de bois actuels sont un lointain souvenir
du carrousel. Parfois le soin d'enlever la bague était confié à une dame assise dans
un char que conduisait un cavalier. Un curieux manuscrit de Versailles qui repro-
i'^'- ARRONDISSEMENT
23
24
LA VILLE LUMIERE
duit les fêtes données sous Louis XIV contient plusieurs gravures représentant
des scènes de ce genre. La quintaine n'était autre chose qu'un tronc d'arbre ou un
pilier contre lequel on allait rompre sa lance pour s'exercer à atteindre l'ennemi
par des coups mesurés. Pour la course au faquin on se servait d'un faquin ou man-
nequin armé de toutes les pièces contre lesquelles on courait. Le mannequin était
GUICHET DU CARROUSEL.
li.xé sur ini pivot, de façon que si on le fraj)pait au visage il restait ferme et immo-
bile, mais si on le frappait ailleurs il tournait si nidemcnt que le cavalier qui n'é-
tait pas assez adroit pour esquiver le coup était frappé d'un sabre de bois ou d'un
sac plein de terre, au grand divertissement des spectateurs. Au carrousel de 1662.
chaque cavalier courait la lance à la main le long de la banière pour emporter une
tête de Turc posée sur la baiTière même. Après plusieurs voltcs-faces, il venait
lancer un dard contre une tête de Méduse tenue par un Persée, puis, s'écartant
I" ARRONDISSEMENT 25
une dernière fois, il revenait l'épée à la main pour emporter une tête posée sur un
buste de bois à un pied de terre. En 1564, la place du Carrousel actuelle était un
grand terrain vague occupé par les fossés et les anciens remparts de Paris ;
l'HospiCE DES Quinze- Vingts (aujourd'hui rue de Charenton) y était situé ;
la rue Saint-Nicaise longeait l'hospice des Quinze-Vingts.
Après la machine infernale de la rue Saint-Nicaise dii'igée contre Napo-
léon pi' se rendant à l'Opéra, une grande partie des maisons environnantes
ayant été ébranlées par l'explosion furent démolies, et c'est de cette époque
seulement que date l'agrandissement de la place du Carrousel. Mais cepen-
dant des quantités de maisons et de boutiques y subsistèrent encore et
Balzac, dans la Cousine Bette, fait une description pittoresque de ce que fut jus-
qu'en 1852 la place du Carrousel que nous voyons aujourd'hui vaste et impo-
sante et que nous parvenons difficilement à nous figurer comme un quartier mal
famé : « Mal éclairée par quelques rares lanternes à l'huile et formant un dédale
inextricable de petites rues, c'était un véritable coupe-gorge quand arrivait la
nuit, de sorte que c'est à peine si les passants osaient s'y hasarder seuls à cause
des sinistres habitués des bouges environnants. Le jour, les baraques de brocan-
teurs, de bouquinistes, de marchands d'oiseaux installés contre des palissades en
bois avaient envahi les moindres espaces laissés vides ; l'herbe poussait entre les
pavés disjoints et pour compléter le déplorable état de cette place, un large égout
nauséabond s'engouffrait au pied des palissades vermoulues placées de tous côtés. »
Sur la place du Carrousel se trouvent le monument de Gambetta érigé
en 1900, et le merveilleux Arc de Triomphe, élevé par Percier et Fontaine, sur
l'ordre de Napoléon F'', à la gloire des armées françaises, et qui formait aux Tui-
leries une entrée triomphale.
L'emplacement sur lequel s'élevait le palais des Tuileries était au xiii*^ siècle
un terrain sablonneux situé en dehors de l'enceinte de Paris, occupé par des
briqueteries et des tuileries. C'est Catherine de Médicis, qui, après la mort de
Henri H, en 1564, fit construire le palais des Tuileries par Philibert Delorme.
Successivement modifié sous les ordres de Henri IV, Louis XIV, Louis-Philippe,
Napoléon I"', il fut achevé sous Napoléon III. Le palais des Tuileries, abandonné
pendant les règnes de Louis XV et de Louis XVI, était dans un état de pitoyable
délabrement lorsque le Roi, la Reine et le Dauphin furent ramenés de Versailles
dans la nuit du 6 octobre 1789. Tout y manquait jusqu'aux lits. La famille royale
y resta jusqu'au 10 août 1792. Après le combat acharné qui eut lieu enti-e le peuple
et les Suisses, le palais fut envahi et Louis XVI, s'étant réfugié à la Convention
avec sa famille, quitta les Tuileries pour n'y plus revenir.
Pendant la Révolution, les Tuileries furent le siège du pouvoir exécutif et
jusqu'à Napoléon III la résidence des souverains.
En 1871, pendant la Commune, les révolutionnaires avaient organisé dans
la grande salle des Tuileries des concerts patriotiques où l'on chantait entre
autres le fameux refrain :
26
LA VILLE LUMIERE
MONUMENT DE GAMUMTTA.
I" ARRONDISSEMENT 27
L'père, la mère Badinguet,
A deux sous tout l'paquet.
L'père, la mère Badinguet
Et le petit Badinguet.
C'est le 22 mai 1871 que l'incendie des Tuileries fut accompli par la Com-
mune. De l'œuvre admirable de Philibert Delorme à laquelle s'attachaient tant
de souvenirs, il ne reste aujourd'hui qu'une colonnette surmontée d'une boule, qui
faisait partie de la grille séparant le palais des Tuileries de l'Arc de Triomphe, et
deux arcades qui ont été transportées dans le jardin, au bout de l'Orangerie.
Le jardin des Tuileries, tracé en 1663 par Le Notre, est lui aussi tout plein
de souvenirs.
Nous rappellei-ons seulement que c'est dans le manège des Tuileries que s'in-
stalla l'Assemblée nationale en 1791. C'est dans cette enceinte que se succédèrent
les événements les plus émouvants de la Révolution, puisque c'est là que sié-
gèrent, après l'Assemblée nationale, l'Assemblée constituante, puis l'Assemblée
législative, puis la Convention.
Pendant toutes les séances de la Convention, im orchestre installé dans le
jardin jouait des airs patriotiques.
Le manège des Tuileries occupait l'emplacement de la rue de Rivoli, à peu
près depuis la rue du Dauphin — devenue la rue Saint-Roch — jusqu'à la rue Casti-
glione. On peut voir une plaque située sur un des piliers de la grille des Tuileries
indiquant cet emplacement. Cette plaque est située en face du numéro 228.
C'est au 228 de la rue de Rivoli, en partie sur l'emplacement du manège
et en partie sur des terrains dépendant de l'ancien couvent des Feuillants, que
s'élève aujourd'hui l'hôtel Meurice.
Il y a bien longtemps qu'il vint s'établir dans cet immeuble, au temps
où l'on voyageait encore en chaise de poste. Les grandes familles princières y
descendaient et l'on avait établi dans l'hôtel une vaste écurie pouvant contenir
jusqu'à cent vingt chevaux.
Puis les choses évoluèrent et l'hôtel Meurice menaçait de s'endormir dans
une quiétude dangereuse en ce temps de progrès, lorsqu'un groupe de Parisiens
avertis acquirent des immeubles jusqu'à la rue du Mont-Thabor et firent édifiera
coups de millions le nouvel hôtel Meurice.
L'hôtel proprement dit a son entrée particuhère rue du ÎMont-Thabor, avec un
vaste porche couvert où les voyageurs peuvent évoluer à l'abri.
Le restaurant a son entrée rue de Rivoli. Des portes en bronze et glaces inspirées
de Versailles s'ouvrent devant nous. Nous voyons à droite le grand restaurant
où les bronzes dorés de style Louis XIV et Louis XVI mêlent leurs décorations.
Des pilastres de marbre supportent un plafond peint par Poilpot, tandis qu'au-
dessus de la cheminée et du dressoir se trouvent deux autres compositions du
même artiste. De grandes fenêtres s'ouvrent sur toute la gaieté de la rue de Rivoli.
A côté du restaurant, est situé le grand salon Louis XVI, avec ses murs
28
LA VILLE LUMIERE
I" ARRONDISSEMENT
HOTEL MEURICE. — LE SALON DE LECTURE.
blancs et or et sa somptueuse cheminée surmontée d'un joli motif de fleurs. Ce
salon est parfois transformé en salle de banquets et en salle des fêtes.
De l'autre côté, nous entrons dans le petit restaurant, lui aussi de pur style
Louis XVI, aux boise-
ries rehaussées d'or où
s'encadrent de gracieu -
ses compositions du
peintre Maxime Faivre.
Après avoir traversé le
grand hall avec son
plafond translucide en
fer forgé, nous remar-
quons dans la galerie
trois superbes pan-
neaux de Lavalley ([ui
représentent une fête
à Fontainebleau au
XYiii^ siècle.
L'ascenseur, qui a la forme d'une chaise à porteurs Louis XVI, nous mène
aux appartements décorés avec le même luxe que les pièces du rez-de-chaussée.
Les 200 chambres et salons ornés d'ameublement de grand style, les 150 salles
de bains et cabinets de toilette sont desservis par de doubles corridors destinés
à atténuer les bruits extérieurs. Les appartements particuliers offrent le plus
grand confortable et
l'hôtel Meurice peut
compter au nombre de
ses hôtes le Roi et la
Reine d'Espagne, la
Reine Marie Christine
d'Espagne, la Princesse
Henri de Battenberg,
plusieurs grands-ducs
et grandes-duchesses
de Russie et d'Au-
triche, la Duchesse
de Malborough , la Du-
chesse de Westminster,
le Sultan de Zanzibar,
le Prince Constantin Radziwill, le Prince Charles, devenu Haakon VII, etc., etc.
Sur les toits se trouve un jardin aérien, d'où l'on embrasse un merveilleux
point de vue. Nous dominons les deux superbes terrasses des Tuileries construites
par Le Nôtre : la terrasse des Feuillants sur la rue de Rivoli, et la terrasse du
HOTEL MEURICE. LE RESTAURANT.
LA VILLE LUMIERE
I" ARRONDISSEMENT
Bord de l'Eau, sur les quais. Nous voyons l'Orangerie qui fut reconstruite en
•et nous songeons à tous les événements qui se déroulèrent dans cet imposant
rama. Au mois de juin 1794, c'est dans
les Tuileries qu'eut lieu la fête de l'Etre
suprême. Le corps de Jean-Jacques
Rousseau fut déposé sur une estrade au
milieu d'un des bassins et c'est de là
qu'ensuite il fut transporté au Panthéon.
La rue de Rivoli qui commence à la
rue Saint-Antoine pour finir à la place
de la Concorde, en longeant tout le jar-
din des Tuileries, est une des plus belles
et des plus longues voies de Paris.
Un arrêté des Consuls de la Répu-
blique, le 7 Floréal de l'an XH, en dé-
cida la création, et ordonna qu'elle por-
terait le nom de Rivoli, en mémoire de
la victoire remportée par Bonaparte les
14 et 15 janvier 1797.
Cet arrêté donnait le plan des
constructions qui devraient y être élevées
et fixait en même temps les différentes ser-
vitudes imposées aux futurs propriétaires. Les travaux furent commencés en
et de cette époque date la construction des premières arcades entre la rue
31
1853.
pano-
HOTEL MEURÎCI;. LE S.^LOX
I81I,
Mon-
HOIEL .MEURICE.
LA TERR.\SSE.
■dovi et le numéro 186 actuel. Les travaux furent plusieurs fois abandonnés, puis
repris, et le percement complet de la rue de Rivoli ne se teiTnina qu'en 1856.
LA VILLE LUMIÈRE
1er ARRONDISSEMENT
33
HOTEL WAGRAM. SALLE
Au numéro 208 de la rue de
Rivoli, nous visiterons l'hôtel
^^'agram, dont le propriétaire est
M. A. D. Volcan. Sous la direction
de ce dernier, l'hôtel vient tout
récemment d'être complètement
reconstruit et organisé selon les
tout derniers perfectionnements.
Pénétrons dans le grand hall
d'entrée si luxueusement meublé
en style Empire, ce style qui s'at-
tacha à imiter les formes grecques
et romaines. Des milliers de lampes
éclairent le hall et l'illumination en
est absolument féerique. La salle
de restaurant, également de style
Empire, est très joliment décorée
tout en blanc et or.
Nous trouverons à l'hôtel
\^'agram toute une série d'appartements privés, qui, meublés d'un goût très sûr,
sont d'une richesse vraiment inconnue jusqu'à ce jour. Il nous semble intéressant
d'y jeter un coup d'œil. Voyons d'abord les appartements du premier étage garnis
des meubles Empire les plus som-
ptueux aux lignes pures et artisti-
ques. Au second étage, l'ameuble-
ment nous offre toutes les beautés
du gracieu.x style Louis XVI, avec
ses pieds droits et cannelés, ses
colonnettes, les culots d'acanthe ou
de laurier, les rosaces, les boudins,
les perles et les rubans, sculptés
dans les moulures. La délicatesse
du goût s'allie à la richesse de l'exé-
cution. Le mobilier des apparte-
ments du troisième étage est en-
tièrement Louis XV, genre rocaille.
Ce mobilier est remarquable par
ses formes rondes habilement com-
binées ; les chaises et les fauteuils
ont des dessins renversés et ondu-
leux qui suivent dans leurs contours
HOTEL WAGRAM. — UN SALON DU i"'' ÉTAGE. Ics forme? du corps, de telle sorte
LA VILLE LUMIERE
HOTEL WACRAM.
1er ARRONDISSEMENT
35
qu'on peut y conserver longtemps la même position sans en éprouver nulle
fatigue; ils sont rembourrés avec soin et capitonnés, présentant un matelas
moelleux dans toutes les parties où doit s'appuyer le corps.
Le quatrième étage possède un ameublement très original en modern-style,
et enfin le cinquième étage est aménagé avec toute la netteté du style anglais
dont on connaît les
admirables qualités de
confort.
Chaque apparte-
ment possède sa sali'
de bains et chaqin'
chambre a une toilette
avec eau chaude et eau
froide.
En un mot, l'hôtel
Wagram, tel qu'il vient
d'être transformé, est
destiné à devenir l'un
des premiers hôtels et
l'un des plus agréables
à habiter pour les nom-
breuses familles aristo-
cratiques dont il a la
clientèle.
Et de cet hôtel,
d'où la vue s'étend sur
tout le jardin des Tui-
leries, nous ne pouvons
nous empêcher d'évo-
quer à ce propos quel-
ques souvenirs encore.
Jadis, de la place
Louis XV alors entourée
de fossés, on accédait aux Tuileries par un pont tournant. C'est là que
passèrent Louis XVI et sa famille le 25 juin 1791, à sept heures du soir, après
la pitoyable arrestation de Varenn^g^
En 1811, Napoléon fit étabhr un souterrain qui allait des appartements du
palais des Tuileries à la terrasse du bord de l'eau, afin de ménager une pro-
menade solitaire et discrète à l'impératrice Marie-Louise, à la veille de la nais-
sance du roi de Rome. C'est par ce souterrain, qui n'existe plus aujourd'hui,
que le 24 février 1848 Louis-Philippe quitta furtivement les Tuileries, lorsqu'il se
décida à abdiquer. Il se réfugia d'abord au château d'Eu, avec l'espérance que
MUSÉE DU LOUVRE. — G.ALERIE DES ANIigUES
36
LA VILLE LUMIERE
son petit-fils, le comte de Paris, pourrait conserver le trône ; il parvint à quitter
la France après qu'il eut appris la proclamation de la République et mourut
en exil le 26 août 1850.
Au numéro 202 de la me de Rivoli, nous voyons l'ancien hôtel de Foix, con-
struit en 1672, dont une partie des constructions subsiste encore. L'ouverture de
la rue du 29-Juillet en fit malheureusement disparaître tout un côté.
Cet hôtel s'étendait sur tout l'espace compris entre la rue Saint-Roch, nom-
mée alors cul-de-sac Saint- Vincent puis rue du Dauphin, et la rue d'Alger. C'était
une denicurc Sdinptucuse qui comportait : cour d'honneur, basse-cour, cour inté-
IIOTEL SAINT-JA.MES ET D'ALBANV. — LE VESTIBULE 'ANCIENNE SALLE DES GARDES .
rieure, salle des gardes, salle du dais, antichambre des valets de chambre, salle
à manger pour les officiers. Les dépendances s'étendaient sur l'emplacement
de la rue de Rivoli actuelle, et les immenses jardins prolongeaient les
verdures des Tuileries. L'entrée de l'hôtel était rue Saint-Honoré. Aujourd'hui
l'hôtel Saint-James a une entrée rue de Rivoli, et une entrée au 211 de la me
Saint-Honoré.
Cette demeure vit passer des hôtes illustres. Lorsque La Fayette revint en
France, après avoir combattu pour l'indépendance des Etats-Unis, le duc de
Noailles était son aide de camp. Marie-Antoinette, accompagnée de Madame de
La Fayette, vint dans l'hôtel de Noailles pour souhaiter la bienvenue aux deux
héros français.
Iff ARRONDISSEMENT
i7
HOTEL SAIN l-.l \MI ■-. I I I Al l■..\^■^".
[Façade de l'ancien palais du duc de Noailles.)
38
LA VILLE LUMIÈRE
L'hôtel, après avoir appartenu à la famille de Noailles, devint la propriété
de Lebrun, duc de Plaisance, en 1808, puis un peu plus tard d'un Anglais
fameux par ses excentricités,
Sir Henry Francis Egerton, un
jiarent du duc « of Bridgewater y
et prince de la maison de l'Em-
pire Romain.
Quand Napoléon ordonna
aux propriétaires des maisons de
la rue de Rivoli de construire
toutes les façades pareilles. Sir
Henrv Egerton ne voulut pas
(>xécuter cet ordre.
Les alliés entrèrent à' Paris
avant qu'il l'eût exécuté et le
duc de Saxe-Cobourg voulant
user de ses droits militaires, vou-
lut se loger, lui et sa suite, gratui-
ti'ment dans cet hôtel. Sir Henry
arma ses 30 domestiques et, pre-
nant lui-même un fusil, annonça,
■ |iKind le duc se présenta, qu'il
lerait toute résistance en son
pouvoir. Devant cette désagréable
détermination bien anglaise, le
dv camp du tsar, décida d'oc-
lUnlI. SMM-JAMKS 11 I) Al-llANV.
i.A coin d'honneur.
aid
duc s'en retourna. Mais un général russe,
cuper l'hôtel.
Sir Henry Egerton arma à nouveau ses 30 domestiques et gravement haran-
gua les Russes ainsi : « J'ai beaucoup voyagé, et partout j'ai mangé, bu et dormi,
j'ai payé ma note, vous n'êtes à mes yeux autre chose que des brigands. Faites
le siège de ma maison si vous voulez. »
Le général russe s'éloigna en disant : « .\llons chercher du secours », et
oublia de revenir.
Cependant le souvenir de ces désagréments et le désir de revoir son pays
natal décidèrent Sir Henry Egerton à quitter Paris.
Son départ eut les apparences d'une véritable expédition, les jjréparatils
étaient faits pour six mois. Enlin, un beau matin, les voisins le virent (juitter la
maison escorté par ses 30 domestiques habituels et suivi jxir 15 wagons de
bagages. Cependant, le soir, la caravane était de retour à l'hôtel, Sir Henry avait
fait halte à Saint-Germain pour le déjeuner et avait été si mal servi qu'il
pensa que c'était un mauvais présage pour son \'oyage et il abandonna ses
projets.
1er ARRONDISSEMENT 39
Au numéro 199 de la rue Saint-Honoré, où nous voyons aujourd'hui les
magasins Henrion, se trouvait jadis une auberge à l'enseigne des Trois Pigeons.
En l'année 1609, Ravaillac avait demeuré dans cette auberge.
Ravaillac, après une existence malheureuse, tourmentée et ravagée par des
crises de mysticisme, avait quitté Angoulême le jour de Pâques 1610 pour venir
de nouveau à Paris. Il était cette fois bien décidé à tuer le roi, ayant repassé dans
son esprit tous les sujets de haine qu'un catholique pouvait avoir contre le Béar-
nais. Il entreprit son voyage à pied et arriva à Paris quinze jours ou trois semaines
avant de perpétrer son crime. Il logea d'abord à l'auberge des Cinq Croix, au fau-
bourg Saint- Jacques, puis il voulut demeurer dans une hôtellerie voisine des
Quinze-Vingts, mais il n'y trouva pas de logement vacant. Ce fut là qu'il déroba
un couteau placé sur une table et qui devait servir à tuer le roi. Ravaillac trouva
enfin un gîte rue Saint-Honoré, à l'auberge des Trois Pigeons. C'est après avoir
déjeuné aux Trois Pigeons, avec son hôte et un marchand nonmié CoUetet, qu'il
se rendit au Louvre pour tuer Henri IV.
La maison Henrion fournit tout ce qui concerne le lit, ce meuble si doux et si
indispensable, qu'a tendrement chanté Béranger :
« Dans mon réduit où l'on voit l'indigence,
Sans m'éveiller assise à mon chevet.
Grâce aux amours, bercé par l'espérance,
D'un lit plus doux je rêve le duvet. »
Un lit de feuilles sèches et de bruyères fut probablement la première couche
de l'homme, mais il ne dut pas tarder à chercher quelque chose de mieux et des
toisons étendues par terre lui offrirent bientôt une couche plus moelleuse. Puis,
surtout dans les pays humides, on sentit la nécessité de former un plancher isolé
de la terre pour s'y étendre pendant le sommeil. Quatre pieux fichés dans le
sol et portant une claie de branches entrelacées, voilà le premier lit créé par
l'industrie humaine ; un tas de laine tondue enfermée entre deux peaux nouées
ou cousues en formes d'outre, voilà le premier matelas. Puis l'industrie se
développe avec les besoins ; le lit primitif se modifie et se change en une
toile tendue sur un fort châssis et recouverte d'un matelas grossier encore.
Mais ces perfectionnements ne furent adoptés que par les tribus qui émigrèrent
vers le Nord. Les Romains des premiers temps de la République n'avaient
comme lit, comme les Spartiates, que des nattes de paille. On a retrouvé à
Pompéi, dans la plupart des chambres à coucher, un simple bloc de maçon-
nerie sur six pieds de long et un peu plus d'un mètre de large. Couvert de
draperies et de coussins, ce bloc de pierre pouvait à la rigueur servir de lit,
mais il ne devait pas être bien confortable. Ce sont pourtant les seuls lits que
l'on ait retrouvés dans la ville. Les cellules des maisons de prostitution,
fort nombreuses à Pompéi et à Herculanum, sont toutes garnies d'un lit de
cette sorte.
40
LA VILLE LUMIÈRE
Plus tard, dans les demeures seigneuriales, le lit devint en quelque sorte
une chambre dans la chambre à coucher : taillé en plein bois, sculpté, omé de
moulures à fortes sail-
lies, il fut surmonté
d'un ample dais, en-
touré de rideaux en
tapisserie supportés
par des colonnes droi-
tes ou torses. A la fin
du moyen âge et sous
la Renaissance, il y
eut même des lits où
les colonnes furent
remplacées par des
figures sculptées dans
le bois, comme on
peut en voir un
exemple au musée de
Cluny.
Puis le lit perdit
de son aspect monu-
mental pour devenir
plus élégant, plus lé-
ger, mais aussi plus
riche ; construit jusque
là en chêne et quel-
quefois en noyer, il
fut façonné dans l'éra-
ble, le palissandre, le
citronnier et l'ébènc,
avec des incrustations
de nacre et de pierres
précieuses telles cjue
le lapis-lazuli.
La Ré\'olutinn
(levait avoir sur l'in-
dustrie du lit l'iniluen-
cequ'elle eut sur toutes
les industries et sur
toutes les productions.
La transformation économique qu'elle opéra fit qu'il y eut dès lors des meubles
fabriqués en grand nombre sur un unique modèle, dans les conditions les plus
MAISO.N IIF.NKION.
I" ARRONDISSEMENT 41
propres à obtenir le bon marché. Les lits fabriqués d'abord en noyer le furent
ensuite en acajou, puis l'industrie du fer en se développant donna la possibilité de
remplacer le bois par le métal. On obtint ainsi des lits solides, relativement légers
et aussi peu embarrassants que possible. On songea également à remplacer la
paillasse, dont les inconvénients étaient nombreux, par le sommier, qui ofïre
infiniment plus de commodité et qui satisfait mieux aux lois de l'hygiène.
Nous trouverons tous les articles de literie à la maison Henrion, lits propre-
ment dits, traversins, oreillers de plumes et de crins, sommiers, berceaux, etc., etc.
Tous ces objets sont d'un très grand confortable et de la plus parfaite fabrication.
En face de la maison Henrion se trouve l'église Saint-Roch, qui occupe
l'emplacement de deux anciennes chapelles, la chapelle de Gaillon, dite Sainte-
Suzanne, et la chapelle des Cinq-Plaies.
Cette église fut commencée en 1653, puis interrompue, car les fonds faisaient
défaut. Comme c'était l'usage, on eut recours à une loterie pour achever les tra-
vaux.
En 1719, les fonds manquèrent de nouveau et ce fut le financier Law qui
foin^nit l'argent nécessaire à l'achèvement de Saint-Roch.
L'église Saint-Roch fut le théâtre d'un combat meurtrier le 13 Vendé-
miaire 1795, entre les sectionnaires réfugiés dans l'église et les volontaires com-
mandés par Bonaparte qui les délogea à coups de canon.
Nous verrons plus loin comment Bonaparte, alors obscur et dédaigné, fut
chargé par la Convention du commandement de l'armée des volontaires et con-
quit à Saint-Roch la renommée qu'il ambitionnait.
La rue des Pyramides, qui traverse la rue Saint-Honoré, fut ouverte en 1846.
Au numéro 2, demeurait le peintre Champin, grand amateur du Vieux Paris.
Cet artiste légua au musée Carnavalet de pittoresques et intéressantes toiles
représentant des vues de Paris.
Aujourd'hui les extraordinaires progrès de la photographie font une redou-
table concurrence aux peintres, et tels clichés photographiques, par leur finesse
et leur perfection, valent un tableau.
Au 21 de la rue des Pyramides, nous voyons les magasins d'exposition et
de vente des établissements Demaria-Lapierre qui ont leurs ateliers quai Valmy,
et sont les fournisseurs de la plupart des établissements scientifiques, militaires
et industriels de la France et de l'Etranger. Cette manufacture possède des appa-
reils extrêmement perfectionnés pour la photographie et la cinématographie.
Nous aurons l'occasion d'en parler plus longuement en parcourant le X^ arrondis-
sement.
La rue de Rivoli, à laquelle nous ramène la nie des Pyramides, forme en face
de la rue des Tuileries la place de Rivoli, où se trouve la statue de Jeanne d'Arc,
œuvre de Frémiet. Cette statue occupe à peu près l'endroit où Jeanne d'Arc
fut blessée en 1429, après un assaut qui dura plus de quatre heures.
La rue de Rivoli occupe l'emplacement des écuries du Roi, de la Salle du
LA VILLE LUMIERE
I" ARRONDISSEMENT
43
]\Ianège, dont il a été parlé plus haut, des couvents de l'Assomption, des Feuil-
lants, des Capucins et d'une quarantaine de rues. Il fallut, pour la tracer,
abattre plus de cinq cents maisons.
Les frères Lazare nous donnent sur le couvent des Feuillants les renseigne-
ments suivants : «C'était une congrégation de religieux de l'ordre de Citeaux qui
tirait son nom de l'abbaye 'des Feuillants en
Languedoc. Henri III, voulant les avoir près
de lui, fît venir Jean de la Bavière, abbé des
Feuillants, avec soixante-deux religieux qui
firent leur entrée dans Paris, le 9 juillet 1587,
en chantant l'office.
« Ils habitèrent quelque temps à Vin-
cennes, au prieuré de Grandmont. La règle
des Feuillants était d'une rigueur excessive.
Ils marchaient nu-pieds et la tête découverte,
mangeant à genoux du pain le plus gros-
sier ou quelques herbes crues, et buvaient
dans des crânes liumains. En une semaine,
il mourut quatorze de ces Feuillants et leur
règle fut adoucie. La nouvelle congrégation
prit alors le nom de Notre-Dame des Feuil-
lants et leur monastère fut reconstruit aux
Tuileries, de 1601 à 1608 «. Supprimé en 1790
et devenu propriété nationale , il servit
alors aux séances du Club des Feuil-
lants.
Malgré les efforts des fondateurs, il fut aisé de prévoir, dès le principe, que le
club des Feuillants serait impuissant à soutenir la lutte contre les Jacobins deve-
nus un véritable pouvoir de l'Etat. Il comptait cependant parmi ses chefs le
grand orateur de l'époque, Mirabeau, qui « lorsqu'il eut d'autres vues person-
nelles, écrit Mme de Staël, venait à ce raisonnable club, qui pourtant fut désert
en peu de temps, parce qu'aucun intérêt actif n'y appelait personne. On était là
pour conserver, pour réprimer, pour arrêter; mais ce sont les fonctions d'un gou-
vernement, pas celles d'un club ». D'autre part, le club des Feuillants devint peu
à peu le refuge d'un certain nombre de réactionnaires qui, regrettant les insti-
tutions et les privilèges abattus, achevèrent de dépopulariser le club. M. de
Clermont-Tonnerre en a\'ant été élu président, la foule se porta à son hôtel et le
mit au pillage (17 janvier 1791). Deux mois plus tard, le club lui-même était
assiégé par le peuple et ses membres chassés à coups de pierre. La mort de Mira-
beau fut pour les Feuillants le désastre suprême, et dès lors le peu d'influence
qu'ils étaient parvenus à conserver déclina de jour en jour. Après la journée
du 10 août, le club des Feuillants disparut.
ST.\TUE DE JE.1NNE d'aRC.
44
LA VILLE LUMIERE
NOKMANUV-U
LE lUMOIR
Si nous continuons à suivre la rue de Rivoli, nous rencontrerons, après la
rue des Pyramides, la rue de l'Echelle.
Cette rue se nommait, en 1402, Chemin qui va de la -porte Saint-Honoré à la
Seine. En 1683, elle reçut le
nom de rue de l'Echelle parce
([ue les évêques de Paris y
avaient autrefois une échelle
patibulaire. L'échelle patibu-
laire était le symbole de la
haute justice. C'était une
espèce de pilori ou de carcan
dressé dans un lieu public
où l'on exposait ceux dont
on voulait noter l'infamie.
Cette peine était toujours
suivie ou précédée du fouet.
A côté de l'échelle se trou-
vait le gibet. Les hauts justi-
ciers à Paris avaient chacun une échelle dans les lieux où ils faisaient exécuter
les coupables. Au commencement du .xviie siècle, l'échelle de l'évêque de
Paris fut détruite ; on y substitua, en 1767, un carcan fixé à un poteau. C'est
de ce poteau que partaient toutes les distances itinéraires de la France.
Le grand Hôtel Nor-
mandy est situé au numéro 7
de la rue de l'Echelle.
Il a une très belle vue sur
toute l'avenue de l'Opéra,
le palais du Louvre, la place
du Théâtre-Français, le jar-
din des Tuileries et le Palais-
Royal. Il est impossible de
rêver une situation à la fois
plus agréable et plus centrale.
Cet hôtel fut fondé on
1850 par M. Parent qui le
céda, en 1870, à M. Paul
Brunel. Celui-ci le modifia
et lui fit subir de considérables agrandissements en 1879. ^'^ 1905 - MM. Bros-
sard et Cie en devinrent propriétaires et acquirent en même temps le droit
d'ajouter au nom de Normandy celui de M. Binda, propriétaire d'un hôtel
important. A cette époque, l'hôtel fut de nouveau transformé. Les propriétaires
le reconstituèrent en quelque sorte ; ils y firent opérer de sérieux travaux d'agran-
NORMANDV-noTEI ,
I" ARRONDISSEMENT
45
KORMANDY-HOIEL ENTREE PRINCIPALE
46 LA VILLE LUMIERE
dissements et y installèrent tout le confort et le luxe modernes. Au rez-de-
chaussée, nous voyons un vaste et imposant hall d'entrée, un fumoir, un
luxueux salon, une très belle salle de restaurant et une salle de table d'hôte, par
petites tables séparées. La cuisine y est fort particulièrement soignée et la cave
a une grande réputation.
Aux étages supérieurs se trouve toute une suite d'appartements privés où
les familles françaises et étrangères peuvent, tout en étant à l'hôtel, se croire
absolument chez elles et avoir une parfaite tranquilhté sans les ennuis et les
frais d'une installation.
'L'hôtel qui se recommande tout particulièrement aux familles et envoie sur
demande ses plans et ses prix, possède actuellement deux cent cinquante cham-
bres admirablement aménagées, salles de bains pubhques et privées, fumoirs, salons
particuliers, etc., etc.
Dans la rue de l'Echelle se trouvait jadis une fontaine, dite Fontaine du
Diable, parce qu'elle fut pendant longtemps sans fournir d'eau.
Revenons maintenant sur nos pas et suivons la rue de Rivoli en nous diri-
geant vers la place de la Concorde.
Au 194 de la rue de Rivoli, formant le coin de la rue Saint-Roch, se trouve
la pharmacie Béral.
La rue Saint-Roch fut ouverte en 1495 sous le nom de rue Michel-Regnault ;
en 1578, elle fut nommée rue Gaillon, puis rue Saint-Roch en 1677. Sur l'emplace-
ment des numéros 20 et 22 s'ouvrait autrefois la rue des Moineaux. Au 35, se
trouvait l'hôtel d'Epinay.
La célèbre Mme d'Epinay fut liée avec tous les écrivains du parti philoso-
phique. Jean-Jacques Rousseau fut l'objet de sa plus vive amitié et de ses atten-
tions les plus déHcates. Elle fît construire pour lui dans la vallée de Montmorency
la retraite fameuse connue sous le nom d'Ermitage oii le poète ensevelit pendant
quelque temps ses chagrins et sa misanthropie.
Mme d'Epinay eut de nombreuses aventures qu'elle nous conte dans ses
Mémoires écrits d'une façon charmante ; mais celui qui l'aima véritablement et
qu'elle aima elle-même d'un amour sérieux et durable fut Cirinun. L(>ur inti-
mité dura vingt-sept années paisibles, sans soubresauts, sans mauvais jours.
Elle fut de moitié dans ses travaux littéraires ; c'est elle qui écrit aux souverains
du Nord avec lesquels Grimm est en correspondance lorsqu'une cause quel-
conque l'en empêche, et dans les lettres écrites par Mme d'Epinay on peut recon-
naître la droiture de sens fine et profonde, la franchise et l'indépendance qu'on
reconnaissait à son amant, tant leurs pensées avaient iini par se confondre.
Dans la rue Saint-Roch, nous rencontrons la rue d'Argcnleuil dans l.Kiut llr
se trouvait la maison de Corneille, qui est actuellement démolie.
Molière avait une petite maison de campagne au numéro 2 de la rue d'Argen-
teuil. Au mmiéro 6 — actuel numéro 18 — vint en 1683 loger le grand Corneille.
Corneille ne s'était décidé qu'en 1662 à quitter Rouen, sa ville natale, pour
1er ARRONDISSEMENT
47
48
LA VILLE LUMIERE
venir demeurer à Paris, où le duc de Guise lui donna l'hospitalité dans son hôtel
de la rue du Chaume. Lorsque le duc de Guise mourut, Corneille se trouva seul
et désemparé ; il adressa à Louis XI\' une- requête en vers afin d'obtenir de lui
un logis au Louvre.
L'épître du poète resta sans réponse et c'est alors qu'il s'en vint loger rue de
Cléry. En 1683, il s'installa rue d'Argenteuil où il mourut moins d'un an après,
en 1684.
En 1826, le propriétaire de cette maison, rendue célèbre par le séjour de
PHARMACIE BÉRAL (VUIî INTÉRIEV RF.).
l'auteur du Cid, lit placer sur la façade un buste du poète avec une plaque de
marbre. Cette maison fut malheureusement démolie lors du percement de l'ave-
nue de l'Opéra. 'Victorien Sardou possédait dans sa propriété de Marlj- la porte
cochère de la maison de Corneille. C'était une lourde porte avec de gros clous
comme on les faisait à l'époque.
La pharmacie Béral est la plus ancienne pharmacie anglaise de Paris. Elle
fut fondée en 1816 au 14 de la rue de la Paix. Tous les Parisiens connaissaient
bien cette vieille maison quasi historique et qui fut l'une des dernières maisons
existantes restées telles qu'elles furent construites dans la me Napoléon. La
pharmacii' Béral fut (ibliyéc de (|uitter la rue de la Pai.v lors de la démolition de
I<?r ARRONDISSEMENT 49
l'immeuble qu'elle occupait. Elle fut transférée rue de Rivoli, en face du jardin
des Tuileries où nous la voyons à l'heure actuelle. Elle se recommande par la
qualité toute particulière de ses produits et par la scrupuleuse exécution des
ordonnances qui lui sont confiées et qui sont exécutées en accordance avec les
pharmacopées de leurs contrées respectives.
On sait que l'on entend par pharmacopée un ouvrage réunissant la collec-
tion de toutes les préparations médicamenteuses usitées dans un pays. Chaque
nation a sa pharmacopée légale, plus ou moins différente de toutes les autres.
En France, on a remplacé le mot pharmacopée par le mot codex.
Il existait déjà autrefois de ces formulaires ou dispensaires rédigés par les
écoles de médecine et auxquels les actes de l'autorité publique avaient donné
une sanction officielle en les déclarant obligatoires. Le nouveau code pharma-
ceutique ne fut complètement arrêté qu'en 1816. En 1835, une commission spéciale
composée des sommités de la science médicale et pharmaceutique fut chargée
de reviser et de compléter continuellement le codex par les dernières conquêtes
de la science.
Les analyses chimiques et bactériologiques sont exécutées à la pharmacie
Béral avec le plus grand soin et d'une façon très prompte. Cette pharmacie a
toujours un stock important de spécialités françaises et étrangères ainsi que tous
les accessoires de pharmacie. Elle se charge en outre de procurer très rapidement
tout article qu'elle n'aurait pas en magasin.
Nous rencontrerons ensuite, rue de Rivoli, la rue du Vingt-Neuf-Juillet pré-
cédemment appelée iiie du Duc-de-Bordeaux, en l'honneur du fils de la duchesse
de Berry, et qui porte son nom actuel en souvenir de la troisième journée de la
Révolution de 1830, et la rue d'Alger où nous voyons l'hôtel d'Oxford et de
Cambridge.
Cette rue a été ouverte en 1830 sur les terrains dépendant de l'ancien
hôtel de Noailles dont nous avons vu tantôt l'emplacement. Elle fut d'abord
nommée rue Louis-Philippe l^^, puis rue d'Alger en mémoire de la prise d'Alger
par l'armée fi"ançaise, le 25 juillet 1830.
L'hôtel d'Oxford et de Cambridge situé au numéro 13 a été fondé sous
Louis-Philippe lors de l'ouverture de la rue.
Les hôtels de voyageurs, les hôtelleries, comme on disait jadis, sont une
institution corrélative du voyage et essentiellement moderne par conséquent.
Chez les peuples primitifs, pour lesquels l'hospitalité était non seulement une
vertu, mais un devoir, les hôtelleries n'existaient pas.
Les conditions de la vie actuelle ont tellement perfectionné cette industrie,
que c'est aujourd'hui dans les hôtels même que nous trouvons les plus grands
raffinements de luxe et de confortable. L'hôtel d'Oxford et de Cambridge en
est une nouvelle et éclatante preuve.
Tout dernièrement en 1907, la maison qui avait une très ancienne réputation
fut reprise par M. Jean KroU qui lui fit subir des modifications importantes. Il
4
50 LA VILLE LUMIERE
fit remettre l'hôtel complètement à neuf et y fit effectuer de nombreuses amélio-
rations.
L'hôtel possède à l'heure actuelle le chauffage dans toutes les chambres,
salles de bains, électricité, ascenseur, salons, fumoirs, salle de restaurant et tout
ce qui réalise en un mot le plus complet confort moderne.
Le confortable, qui se rapporte cependant à tous les détails et à toutes les
HOTEL D OXFORD ET DE CAMBRIDGE.
habitudes de la vie, n'est qu'un privilège très récent de la civilisation. Mais nous
nous sommes bien vite familiarisés avec lui et il fait aujourd'hui partie inté-
grante de notre existence. Il constitue en somme un véritable progrès puisqu'il
est la continuation de cette lutte étemelle de l'homme contre la nature pour
s'affranchir des soucis, des préoccupations matérielles, et pouvoir donner tout
son temps aux choses de l'esprit.
I" ARRONDISSEMENT
51
Les hôtels font à l'heure actuelle en fait de confort des perfectionnements
incessants.
L'hôtel d'Oxford et de Cambridge qui possède une situation extrême-
ment centrale, est proche de la place Vendôme, des Tuileries et du palais du
Louvre. Suivons maintenant la rue de Rivoli jusqu'à la rue Saint-Florentin
qui s'appelait
autrefois Cul-
de-sac DE l'O-
rangerie, parce
qu'elle servait
de réserve aux
orangers des
Tuileries. C'est
Philippeaux,
comte de Saint-
Florentin, qui
fit construire
l'hôtel situé au
numéro 2, et qui
appartint suc-
cessivement au
baron de Fitz-
James, à la du-
chesse de l'In-
fantado, puis au
prince de Tal-
leyrand, et enfin
aujourd'hui au
baron Edouard
de Rothschild.
A l'angle de
la rue Saint-Flo-
rentin et de la
rue Saint-Hono- hôtel d'oxford et de Cambridge. — salon du r'' étage.
ré, nous voyons
la maison où était jadis le cabaret du Saint-Esprit, où pendant la Terreur
on venait voir passer les charrettes des victimes.
La demeure que Robespierre habita pendant trois ans chez le menuisier
Duplay, au numéro 398, est restée intacte : c'est l'appartement du premier
étage qui est au fond de la cour.
Au numéro 364 de la rue Saint-Honoré, nous voyons la maison d'Hygiène
et de Beauté de Mme Georgine de Champbaron, installée tout à côté de l'hôtel du
52
LA VILLE LUMIÈRE
SALON D APPLICATION
CHEZ M""" GEORGINE DE CHAMPBARON.
célèbre financier Lavalette de Langes,
garde du trésor royal qui prêta, dit-on,
sept millions au comte d'Artois.
Les maisons portant les numéros 362,
364, 366, 368 et 370 sont de vieux hôtels
très intéressants qui datent des XYii^ et
wiii^ siècles. Le numéro 364 fut habité
j)ar i\Ime de Maintenon. Le premier étage
de cet immeuble est occupé par les salons
de Mme Georgine de Champbaron qui eu
a conservé toute la somptueuse décora-
tion.
La maison d'Hygiène et de Beauté
t|ui intéressera si vivement toutes les
femmes fut créée en 1876, et fut la pre-
mière maison de ce genre fondée à Paris.
l'allé a été reprise, il y a quelques années,
])ar une jeune femme qui a continué l'ap-
plication de la méthode employée jus-
qu'alors, tout en l'améliorant et en la
perfectionnant. Elle y a apporté le fruit d'^ s(^s nombreuses études, de son expé-
rience et a donné la première place à
tous les progrès de l'hygiène moderne.
Elle vient de s'installer très récemment
dans cet hôtel de la rue Saint-Honoré.
proche de tout le commerce élégant de la
place Vendôme et de la rue de la Paix.
Elle a fait aménager ses salons avet-
le plus luxueux confort, de façon à ce
ipie les clientes les plus exigeantes n'y
puissent rien trouver à reprendre.
La devise de la m.iison : Sempcr Piil-
chra, toujours jolie, j)laira aux femmes
et les séduira lorsqu'elles sauront ipu
la maison Champbaron leur donner; 1
les moyens de réaliser cette devise
et d'empêcher la disparition de leur
beauté. La découverte de la Georgine fut
une véritable révolution dans l'art dt
la cosmétique et toutes les créations dr
la maison, dont les effets sont aussi du-
rables qu'infaillibles, sont maintenant
'.KOKCINK 11E CllAMI liAKON.
upjiréciées dans le monde entier.
I" ARRONDISSEMENT
53
54 LA VILLE LUMIERE
.^hlis nous voudrions insister surtout sur les applications qui consistent en
des soins particuliers donnés aux personnes désirant des résultats rapides. Elles
sont faites principalement en vue de faire disparaître les rides, la couperose,
les taches de rousseur, le hâle.le masque de grossesse, etc., etc. Ces applications
qui sont le résultat d'une très longue expérience et qui sont basées sur les
lois de l'hygiène la plus rigoureuse, ont toujours donné satisfaction à celles
qui sont venues demander à Mme Georgine de Champbaron de leur
rendre ou de leur conserver une étemelle jeunesse, ainsi qu'une durable
beaîité. Les personnes ne pouvant se rendre chez Mme Georgine de Champbaron
peuvent elles-mêmes se faire les apphcations de ses différents produits et obtien-
nent d'excellents résultats.
Ce fut là — le témoignage des écrivains est bien fait pour nous en con-
vaincre — la constante préoccupation des femmes. « Les femmes, dit le biblio-
phile Jacob, dans un curieux petit livre, les femmes, à quelque époque, à quelque
nation qu'elles appartiennent, ayant dans leur vie im but essentiel, celui de plaire,
ont évidemment adopté les mille moyens, les mille secrets qu'on leur a proposés
pour étendre ou conserver leur empire. » La science de la cosmétique remonte
à la plus haute antiquité et nous ne pouvons pas entreprendre son histoire sans
risquer d'entrer en de trop longs développements.
Nous dirons seulement que la France fut de tout temps maîtresse en cet
art. Les Romaines étaient tributaires des Gaulois pour la cosmétique et
c'était de Gaule que venaient les parfumeurs les plus renommés de Rome. Nos
fées, selon la légende, avaient le pouvoir de concéder une éternelle jeunesse à
qui leur plaisait ; Mélusine et l'enchanteur Merlin, de leurs mains magiques,
cueillaient des plantes dans les bois et en composaient de mer\-eilleux spéci-
fiques.
Les légendes de jadis sont devenues en quelque sorte les réalités d'aujour-
d'hui.
Au 251 de la rue Saint-Honoré, se trouve actuellement le Xouveau-Cirque,
bâti sur l'emplacement de l'ancien bal Valentino.
Suivons la rue Saint-Honoré jusqu'à la rue Duphot, qui occupe les terrains
où s'élevait jadis le couvent des Filles de la Conception fondé en 1635 par .\nne
Peteau.
Aux numéros 7 et 9 se trouve le restaurant Prunier, très réputé ]M)ur ses
luiîtres, coquillages et poissons de mer.
Cette maison eut des débuts extrêmement modestes ; c'était en 1S72 un tout
petit restaurant connu de quelques gourmets seulement, qui venaient y déguster
des huîtres avec du vin blanc.
Kn 1878, un .américain montra au restaurateur à faire son premier potage
aux huîtres, et sa première douzaine d'huîtres frites. Ce fut une révélation, et
le i)()int de départ d'une foule de plats aux huîtres, parmi lesquels le filet Boston
s'est créé une réputation extraordinaire.
I" ARRONDISSEMENT
55
Aujourd'hui, la maison n'a rien à envier aux restaurants de poissons les
mieux achalandés de New- York et de Londres, sans compter tout ce que la cui-
sine parisienne offre de ressources aux gourmets.
On trouve les espèces d'huîtres les plus diverses : américaines, françaises,
anglaises, hollandaises, soit nature, soit cuites en accordance avec les méthodes
américaines, mais oii la science culinaire française n'est pas sans apporter quelques
perfectionnements. C'est im coin d'Amérique importé en plein Paris.
MAISON PRUNIER.
POISSONNERIE.
Chez Prunier, le voyageur gourmet goûte ses premiers escargots de Bour-
gogne généralement arrosés de vin blanc de Pouilly ou Châbhs pour lesquels la
maison s'est taillé une réputation solide, car la cave y est de premier choix. On y
fait également des plats spéciaux de poissons : bouillabaisse, homard grillé,
anguilles au vert, qui ont le plus grand succès. Plusieurs fois représentée au
théâtre, la maison est restée simple et d'un accueil affable. C'est le rendez-vous
des Parisiens et étrangers soucieux de bonne cuisine agréablement dégustée en
bonne compagnie. Ajoutons, ce qui a son prix, qu'une dame seule peut parfaite-
ment venir déjeuner ou dîner sans aucun risque de voisinage gênant. Les prix sont
accessibles à toutes les bourses ; les plats et les vins ont leur prix marqué sur la
carte, et le client est à l'abri de surprises fâcheuses au moment de l'addition. Il y
a toute une série de petits salons particuliers que l'on peut se faire réserver sans
augmentation de prix.
56
LA VILLE LUMIÈRE
En dehors de son restaurant où l'on soupe couramment après le théâtre jusqu'à
deux heures du matin, il y a un important service organisé pour l'expédition et
la livraison à domicile
des huîtres et des
plats spéciaux de pois-
sons. Près de quatre-
vingts porteurs sil-
lonnent constamment
Paris pour livrer et
ouvrir les huîtres à
heure fixe. Des voi-
tures automobilesspé-
cialement aménagées
livrent toute la jour-
née les plats de ho-
mards, de soles, de
bouillabaisse, d'an-
guilles au vert tout
chauds à domicile. On aura une idée du mouvement de cet établissement quand
nous dirons (jne la v^ente annuelle dépasse six millions d'huîtres. La maison Pru-
nier est au nombre des curiosités typiques qu'il faut visiter en passant à Paris.
Nous devons noter toutefois que l'établissement ferme de juin à fin août.
CI1:k. SALdN J.'
MAISON l'Kl'MElJ. IN
\11IN AT I" ÉIAC.I:.
La rue Duphot aboutit au boulevard de la Madeleine, ([ui lui ouvert en 1676
i>t ipii a absorbé la rue Basse-du-Kem])art.
Au numéro 8 du boulevard de la Madeleine, se trouvait l'hôtel d'Osmond,
(jui avait été bâti i)ar Brongniart |)our M. de Sainl-Foix, trésorier de hi marine.
I" ARRONDISSEMENT
57
LA VILLE LUMIÈRE
Dans cet hôtel furent donnés par la suite des bals dirigés par Musard, qui
eurent une très grande célébrité.
Un peu plus loin, au coin de la rue Caumartin et des boulevards, nous
voyons un pavillon assez ancien où Mirabeau habita pendant quelque
temps.
« Mirabeau, dit Sainte-Beuve, fut la première grande figure qui ou\'rit
l'ère des Révolutions, qui traduisit en discours et en actes publics ce qu'avaient
dit les livres.
•« Son honneur et son rachat moral, c'est d'avoir souffert, d'avoir été homme
en tout, non seulement par ses fautes, par ses entraînements et, nommons les
choses à regret, par ses vices, mais aussi par le cœur et par les entrailles ; d'avoir
été pauvre et d'avoir su l'être ; d'avoir été père et d'avoir pleuré ; d'avoir été
laborieux comme le dernier des hommes nouveau.x ; d'avoir été captif et per-
sécuté et de n'avoir point engendré le désespoir ; de ne s'être point aigri, d'avoir
prouvé sa nature ample et généreuse en sortant de dessous ces captivités écra-
santes à la fois dans toute sa force et dans toute sa bonté. »
Au numéro 7 du boulevard de la Madeleine, nous nous arrêterons devant
les merveilles d'horlogerie exposées par la maison Leroy, qui fut fondée au
Palais -Royal en 1785.
Rappeler l'histoire de cette honorable maison, c'est revivre les époques
les plus brillantes de l'horlogerie française. Il n'est pas un souverain passant à
LA MAISON LEROY ET c'". — VUE INTÉRIEIRE.
I" ARRONDISSEME"NT
59
6o
LA VILLE LUMIÈRE
Paris qui ne rende visite à MM. Leroy, et qui ne rapporte dans ses Etats la montre
ou la pendulette à la mode.
Leurs magasins du boulevard de la I\Iadeleine sont d'un goût parfait.
L'ccrin vaut la parure. Tout est soigné et artistique.
Les clironomètres de marine Leroy s'adressent aux hommes de science,
comme leurs jolies montres de luxe s'adressent aux femmes élégantes.
Aussi cette maison plus que centenaire fiigure-t-elle parmi les plus brillantes
dans toutes les Expositions françaises et étrangères.
Tout près de la maison Leroy, au numéro ii, nous ne pourrons faire
autrement que d'entrer chez La Marquise de Sêvigné, dont l'aimable patro-
nage préside aux destinées du magasin de chocolat de Royat. La maison
Rouzaud n'est installée que depuis quelques années à Paris ; mais l'excellence
de ses bonbons et le charme de ses magasins, qui furent aménagés avec de
grands rafiinements artistiques, lui donnèrent bien vite droit de cité. Le
nom de la Marquise de Sévigné donne à cette maison une grâce spéciale et
très évocatrice. Le charmant portrait de celle qui fut foute grâce et tout esprit
nous accueille dès l'entrée et nous reçoit dans cette maison qu'elle domine de
sa présence.
Le médaillon de la Marquise s'encadre de boiseries sculptées reproduites de
Trianon et nous contemplons le portrait aux grâces surannées de l'aimable habi-
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A LA MAKQUISË DE SÉVIGNÉ. — VfE ISTÉRIEUF
I" ARRONDISSEMENT
6i
■I>K DE si:\u.Ni:.
i\ nr MÉDAILI.DN.
LA VILLE LUMIERE
tuée de l'hôtel de Rambouillet qui disait à son
cousin Bussy-Rabutin : « Je suis un peu fâchée que
vous n'aimiez pas les madrigaux. Ils sont les maris
des épigrammes et ce sont de si jolis ménages quand
ils sont bons ».
La Marquise de Sévigné aurait aimé que l'on
adressât lui madrigal au charmant magasin auquel
son souvenir a porté bonheur, et où les friandises
semblent certainement meilleures, savourées dans un
tel décor.
En dehors de son magasin du boulevard de la
Madeleine, la maison de Chocolat de Royat qui a
obtenu les plus hautes récompenses à toutes les ex-
positions, possède des surccursales dans maintes
villes de France, notamment sur la Riviera, à Nice et
dans toutes les stations balnéaires de l'Auvergne.
Au deuxième étage du numéro 13 du boulevard
de la Madeleine, nous voyons la maison Bichot,
maison de corsets et de lingerie, tenue aujour-
d'hui par Mme Blanche Mercedes.
C'est un bel appartement gai et clair avec
MAISON nr AN( 111; MKRcftni^S (ANCIUNNe" MAIMiN UICHUl). — UN SALON.
I" ARRONDISSEMENT
63
cinq grandes fenêtres par où pénètre toute l'animation du boulevard.
Dans cet appartement, vécut et mourut jadis Marie Duplessis, celle qui fut,
sous le nom désormais immortel de Marguerite Gautier, l'héroïne de la Dame
MAISON BLANCHE Mt
aux Camélias. Cette pièce fournit à Alexandre Dumas fils l'occasion de débuter
au théâtre par un triomphe éclatant. « Rien de plus simple que cette pièce, a dit
Théophile Gautier. La situation est toujours la même depuis le commence-
ment jusqu'à la fin. Mais un souffle amoureux et jeune, mais une passion ardente
et vraie circule dans toute la pièce et donne à chaque détail un attrait sympa-
thique. A ce mérite se joint celui d'une observation exacte et line. Quant à l'idée,
elle est vieille comme l'amour et éternellement jeune comme lui. Immortelle his-
toire de la courtisane amoureuse, tu tenteras toujours les poètes. Le grand Gœthe
lui-même a fait descendre le dieu Mahaba dans le lit banal de la bayadère. »
Dans la réalité, plus triste que la légende, Alexandre Dumas n'arriva pas assez
tôt pour voir vivante encore celle qu'il aimait : la vie fut plus dramatique que le
roman. C'est dans cet appartement que l'on vendit les meubles, les bijoux, les den-
telles et toutes les fanfreluches de la pauvre Dame aux Camélias. Nous y évo-
quons facilement l'image de cette femme à laquelle il doit être beaucoup pardonné
parce quelle a beaucoup aimé, au miheu de tout ce luxe gracieux, souriant et
aimable de linge aux fines batistes, pantalons de dentelles, chemises ouvragées,
jupons légers et soyeux, déshabillés et peignoirs suggestifs, combinaisons.
64 LA VILLE LUMIERE
j\Ime Blanche Mercedes a depuis deux ans donné à l'ancienne maison Bichot
une extension considérable.
Les grands couturiers lui en\'oient leurs clientes pour qu'elle leur donne
la fine et élégante silhouette à la mode grâce à son ingénieux corset en jersey de
soie, si mince, si souple, si léger que les femmes qui le portent ont l'apparence
de ne point avoir de corset.
Puis ce sont les corsets de batiste, les corsets de dentelle pour l'été, les cor-
sets pour le sport, s])éciaux pour l'équitation et pour l'auto, le corset courant en
coutil, ainsi qu'un corset médical qui, tout en satisfaisant à toutes les règles
prescrites par le médecin n'enlève rien de l'esthétique féminine. Savoir donner
aux femmes une hgne absolument idéale, sans qu'elles soient gênées en aucune
sorte et leur laisser conserv-er la plus complète liberté de mouvements, c'est en
cela que consiste l'art si spécial du corset.
Mme Blanche Mercedes fait aussi de très jolies robes de lingerie et de char-
mants modèles de blouses très appréciés de toute son élégante clientèle, parmi
laquelle on compte de nombreuses Américaines du Nord et du Sud, clientes d'Au-
triche, d'Allemagne, etc., l'aristocratie et la bourgeoisie françaises. L'on est sûr
de trouver chez elle le plus grand raffinement et le goût le plus parfait. Elle vient
depuis peu de temps d'inaugurer à Berlin une succursale de sa maison de Paris
qui est en voie de prendre un très grand développement.
Quittons le boulevard de la Madeleine, et par la rue Cambon, ouverte sur
l'emplacement de l'hôtel du maréchal de Luxembourg, prenons la rue Saint-Ho-
noré que nous suivrons jusqu'à la rue Castiglione.
Cette rue, où nous \-oyons l'hôtel Dominici, une des maisons les plus anciennes
et les plus réputées du quartier, est très spacieuse et fort plaisante. Elle possède
deux qualités qui d'habitude ne sont que très rarement réunies : elle est à la fois
gaie et tranquille.
Elle a remplacé l'ancien passage des Feuillants, ruelle tortueuse seriwntant
entre le couvent des Capucins et le couvent des Feuillants, qui était en 1792 la
seule voie reliant la place Vendôme aux Tuileries.
La rue Castiglione fut créée sur les terrains occupés par l'ancien couvent des
Feuillants et une partie du manège des Tuileries.
L'hôtel Dominici, qui fut fondé en 1856 et qui, depuis lors, a subi de nom-
breuses transformations, est merveilleusement situé entre le jardin des Tuileries
et l'Opéra, et se trouve à la fois au centre des affaires et des théâtres.
Il a la clientèle la plus choisie. Il a eu l'honneur de compter au nombre de ses
hôtes : feue Sa Majesté l'Impératrice d'Autriche, sa sœur l'ex-reine de Naples,
la duchesse d'Alençon, et tant d'autres qui ont aimé rencontrer à l'hôtel Domi-
nici tout le luxe qu'ils peuvent souhaiter ainsi que l'urbanité la plus exquise.
De très grands égards sont recommandés au personnel, et la clientèle de
l'hôtel Dominici n'a jamais eu qu'à se louer de la tenue parfaite de la maison.
L'hôtel possède des appartements particuliers jiourvus de tout le confort
1er ARRONDISSEMENT
65
66
LA VILLE lAMlERE
llMlhl. la'MIMCl.
moderne, et aménagés de la façon la plus artistique avec des meubles et des déco-
rations de grand style. Le restaurant, les salons de correspondance, les salons de
lecture et le fumoir situés au rez-de-chaussée sont installés avec un très grand luxe.
Au numéro 4 de la rue Castiglione, se trouve la maison Giraud, dont le suc-
cesseur est M. Campedieu. C'est une grande maison de lingerie qui a été installée à
Paris depuis de longues années. Elleoccupe-tout l'immeuble portant le numéro 4 de
la rue Castiglione où elle possède au rez-de-chaussée un très beau et très vaste
magasin. Aux étages supérieurs sont situés de fort luxueux salons d'essayage
ainsi que tous les atehers. La maison (iiraud-Campedieu s'est fait la spécialité
de tout ce qui concerne la lingerie.
On sait l'importance con3idérable que cette industrie a prise depuis quelque
temps et les raffinements de luxe qui y sont apportés. Nous a\-ons ipielque peu
ciiangé les usages des anciens qui ne portaient généralement jias de linge sur la
peau. La timique de lin des Grecs était portée sur un premier vêtement de laine.
Ce vêtement de laine, ou tunique, avait à peu près la même forme que la che-
mise moderne, comme on le voit notamment sur un vase étrusque où est repré-
sentée une femme quittant sa chemise pour entrer au bain. C'est beaucoup plus
tard seulement, à la fin de l'empire romain, que l'on commença à se vêtir de che-
mises de lin et cet usage se répandit bientôt dans toute l'Europe. Mais pendant
longtemps les chemises furent un objet exclusivement de luxe et non de néces-
I" ARRONDISSEMENT
67
68 LA VILLE LUMIERE
site comme aujourd'hui. On offrait des chemises à la Vierge comme on hii offrait
des bijoux et des étoffes précieuses. A l'éghse Notre-Dame de Paris, on les sus-
pendait près du pupitre où l'on chantait l'évangile.
La chemise n'était si bien qu'un vêtement de lu.xe qu'on la retirait au moment
de se mettre au lit pour éviter de l'user. L'usage de coucher sans chemise, qui
dura jusque vers le xvi^ siècle, venait de l'antiquité; l'expression coucher nu
à nue est très fréquente chez les anciens poètes. Eutrapel, dans ses Contes, parlant
d'une promesse ridicule ou impossible à tenir, dit qu'elle ressemble à celle d'uni-
mariée qui s'engagerait à entrer au lit en chemise.
Le hnge actuel est devenu tellement gracieux et joli, avec ses garnitures com-
pliquées, la finesse de ses linons et de ses dentelles, l'art merveilleux de ses broderies
qu'il constitue ]K)ur la femme la plus seyante des parures. Si nous voulons nous
en rendre comi)te, nous n'aurons qu'à admirer les délicieux trousseaux exécutés
par la maison Giraud-Campedieu, dans lesquels nous pourrons voir les plus jolis
modèles. Ils comprennent tout le hnge de corps, le linge de maison, le linge de
table le plus riche, les draps de lit brodés avec l'art le plus fin et le plus parfait.
La' maison exécute aussi des robes de lingerie façonnées de fort jolie manière,
des blouses parées de broderie et de dentelles, des déshabillés extrêmement élé-
gants qui ajoutent à la séduction de la femme, et enfin les layettes et les garni-
tures de berceaux.
La maison Giraud-Campedieu s'honore de la clientèle la plus distinguée tant
àParis qu'àCannes où elle possède une merveilleuse succursale, rue d'Antibes, 33.
En suivant la rue Castiglione, nous arrivons à la place Vendôme, créée par
Mansard sur l'emplacement de l'ancien couvent des Capucines et de l'hôtel de
Vendôme qui appartenait à César de Vendôme, fris naturel de Henri IV et de
Gabrielle d'Estrées.
La place Vendôme se dénomma d'abord place des Conquêtes, puis place Louis-
le-Grand, à cause de la statue colossale de 'Louis XI\', œuvre de Girardon, cjui en
occupait le centre et qui fut remplacée en 1805 par la colonne d'Austerlitz. fnndur
avec le bronze de douze cents canons pris aux Autrichiens et aux Russes.
Le véritable nom de cette colonne est celui d'Austerlitz ou de la (irande-
Armée ; c'est du moins celui que lui avait donné Napoléon pr ; mais on a persisté
néanmoins à lui donner le nom de la place où elle se dresse. Elle reproduit les
proportions de la colonne Trajane qui lui a servi de modèle, avec cette différence
toutefois que la colonne Trajane est en marbre, tandis que celle-ci est en pierre
revêtue de bronze fondu, construction originale que l'on n'avait jamais essayéi'
encore pour une œuvre de ces dimensions. Sa hauteur est de quarante-huit
mètres cinquante y compris le piédestal et la statue. Une spirale de bas-reliefs,
dont tous les personnages et les accessoires reproduisent les costumes militaires
et les armes de l'Empire, déroule autour du fût les faits d'armes de la campagne
de 1805. Ces bas-reliefs sont reliés entre eux par un cordon sur lecpicl est inscritr
en relief l'action ou la scène guerrière que représente le dessin.
I" ARRONDISSEMENT 69
Le 16 mai 1871, la colonne fut abattue par ordre de la Commune, sous la
surveillance du peintre Courbet. Elle fut réédifîée en 1876.
La colonne Vendôme a maintes fois inspiré les poètes et les chansonniers.
L'un des plus célèbres poèmes est ïode à la Colonne de Victor Hugo. C'est là qu'il
faut chercher à comprendre le sentiment qui animait les Français de la Restau-
ration « en regardant la colonne », comme dit la chanson fameuse d'Emile Debraux.
Voici l'une des strophes de l'ode de Victor Hugo :
« O monument vengeur, trophée indélébile,
Bronze, qui tournoyant sur ta base immobile,
Semblés porter au ciel ta gloire et ton néant ;
Et de tout ce qu'a fait une main colossale.
Seul es resté debout, ruine triomphale
De l'édifice d'un géant. »
La place Vendôme est entourée d'hôtels qui datent de la fin du xyii*^ et du
xviii'^ siècle.
Elle fut dessinée et édifiée par Mansard et Boffrand; l'Etat ne se chargea
alors que de la construction des façades, laissant aux particuliers le soin de cons-
truire leurs hôtels comme ils l'entendraient.
La place Vendôme est carrée, mais présente néanmoins des pans coupés à
chaque angle et, par le fait, huit façades. La décoration de ces façades se com-
pose d'un ordre corinthien élevé sur un soubassement. Au-dessus de l'entable-
ment corinthien sont des lucarnes de pierre de formes variées. Les pans coupés
angulaires se composent d'un avant-corps de trois arcades et de deux arrière-
corps d'une arcade chacun. Le tout couronné de frontons est d'un effet magistral.
Les hôtels qui environnent la place Vendôme furent bâtis pour la plupart
pour le compte de fermiers généraux. Ils sont restés absolument intacts et sont
tous d'une splendeur princière. Ils furent habités par des personnages importants
qui appartiennent tous plus ou moins directement à l'histoire. Aussi nous semble-
t-il intéressant de faire le tour de l'ancienne place des Conquêtes et de nous attar-
der quelques instants à chacun des immeubles qui l'entourent. Ils valent tous
la peine d'être cités en raison de leur imposante magnificence.
Les hôtels portant actuellement les numéros 4, 6 et 8, appartenaient autrefois
au fermier général Delpech. Que de somptuosités et de merveilles durent s'en-
tasser dans ces salons, puisqu'ils appartenaient à l'un de ceux qui possédaient, à
titre de baux, tous les revenus de la France. On sait que les fermiers généraux, au
nombre de quarante d'abord, puis de soixante, touchaient les droits sur les
gabelles, les aides; les tabacs, les octrois, etc., moyennant une redevance annuelle
de cent quatre-vingts millions au trésor. On sait aussi les fortunes colossales
que la plupart des fermiers généraux édifièrent.
Il ne sera pas difficile de se faire une idée du luxe qui pouvait régner jadis
dans cet hôtel en visitant les salons qui furent récemment installés au premier
étage par Badin. Mais voyons auparavant l'historique de l'immeuble.
70 LA \ILLE LU:\IIÈRE
Le 14 septembre 1714, Jean-Pierre de Montigii}' de Saint- Victor consentait
en faveur de Paul Delpech une vente « au sujet d'une place à bastir sistuée place
Louis-le-Grand, ayant cinq arcades de face sur la place et faisant partie de celles
qui composaient ci-devant l'hostel de Vendôme de Lancret, emplacement des
Filles de la Passion, dites Capucines ».
La vente comprenait à la fois le terrain et la construction de la façade déjà
existante, avec obligation de ne pas altérer les ornements, décorations et dessins
exécutés par l'architecte Mansard sur la dite façade. Elle fut consentie moyennant
le {îrix de quarante-deux mille livres.
Après la mort du fermier général, l'hôtel devint la possession de sa veuve
Mme Madeleine de Mduchy ; ses enfants n'en conservèrent pas la propriété et
l'hôtel fut licite en 1766.
En 1771, il devint la possession de Lepeletier de Saint-Fargeau, dont le
neveu fut tué au Palais-Roj'al après avoir voté la mort de Louis XVL Lepe-
letier de Saint-Fargeau habita cet hôtel avec sa fîlle la belle princesse de Chi-
may, connue à la cour sous le galant surnom de la Dame de Volupté.
lùi 1813, la famille Lepeletier de Saint-Fargeau vendit l'hôtel à M. Loui^
Marie Legé, ancien notaire. .\ la mort du fils de celui-ci, l'hôtel devint la pro-
priété de la Société du Crédit Mobilier, puis de ]\1. La Chambre, qui y apporta les
restaurations nécessaires et les transformations actuelles.
Nous aurons la curiosité de visiter l'hôtel de Delpech, occupé aujourd'luii
par la maison de couture Badin. Nous pénétrons d'abord dans le petit salon de
réception du rez-de-chaussée, puis dans l'appartement du premier étage. L'en-
trée est imposante : c'est une longue galerie qui semble avoir été faite tout exprès
pour les fêtes et les réceptions somptueuses. Le mur du fond entièrement tapissé
de glaces donne l'illusion que la galerie se prolonge indéiiniment. Le grand salon
du milieu, encadré par deux salons plus petits, donne l'impression de quelque
appartement royal précieusement conserve dans un musée. Les boiseries, les tru-
meaux, les motifs d'ornementation sculptés, qui ornent les dessus des portes,
les lustres, l'ameublement, les panneaux peints qui décorent le mur du fond
datent de l'époque où l'iiôtel fut construit, c'est-à-dire du couuuencement du
xviiie siècle.
Les plafonds et les murs sont élincelants d'ors vi de peintures. L'hôtel lui
édifié au moment où le style Louis XI\', souvent un j)eu lourd, subissait un.'
lente évolution. Il se transformait peu à peu, et le style Louis X\' plus gracieux
devait lui succéder bientôt. C'est alors qu'on supprime les solives apparentes des
plnnchers et qu'on les revêt de ces plafonds qui donnent tant de grâce aux appar-
tements. On les décore de frises et de toutes sortes d'ornements agréables. .\u
lieu de ces tableaux et de ces énormes bas-reliefs que l'on plaçait sur les chemi-
nées, on les décore de glaces qui par leur répétition avec celles qu'on leur oppose
forment des tableaux mouvants qui grandissent et animent les apjxirtements.
Lfs glaces qui se rellètent l'une l'autre dans les salons de M. Badin, leur donnent
I^'- ARRONDISSEMENT
72
LA VILLE LUMIERE
un air de gaieté et de magnilicence, et le soir, les lustres allumés font un effet
magique. Du dehors, l'on aperçoit de très loin cet appartement qui ruisselle de
l'éclat des lumières.
Les larges fenêtres des salons s'ouvrent sur le noble décor de la place ^'en-
dôme, et dans ce cadre évocateur notre esprit se reporte tout naturellement aux
splendeurs des siècles passés.
De l'autre côté de la galerie, nous trouvons l'ancienne salle à manger restée
intacte, où viennent s'étaler à présent les manteaux et les fourrures, puis à la
suite de la galerie, les salons d'essayage décorés par de charmantes gravures
anciennes. Les unes représentent des coins disparus du Paris d'autrefois, tandis
que les autres nous offrent de pittoresques silhouettes oii l'on s'amuse à contem-
pler les modes de jadis. L'on voit que M. Badin a apporté dans les moindres détails
un très grand souci d'art et un goût parfait. Les femmes sont certaines qu'vm tel
artiste saura toujours adapter à leur beauté les toilettes et les ornements qui
pourront le mieux leur convenir.
Le numéro lo, occupé aujuurd'luii par les couturiers ^lartial et Armand,
formait • jadis l'hôtel d'Aubert, receveur général de Caen.
MAISON MARTIAL ET ARMAND.
En 1716, après la mort de Louis Xl\'. lorsiiu'ou trouva dans les caisses du
Trésor un déficit de plus de quatre-vingts millions, Aubert fut condamné à resti-
tuer ;\ l'Etat une grande partie de la fortune qui lui avait servi à édifier le somp-
I" ARRONDISSEMENT
73
tueux hôtel que nous pouvons voir actuellement. C'est là que mourut Chopin,
le 17 octobre 1849, pendant que la comtesse Delphine Potocka, à la prière de l'ar-
tiste expirant, chantait l'air de Siraddla et un psaume de Marcello, n C'était à la
MAISON MARTIAL KT
GRAND SALC
tombée de la nuit : tous les assistants brisés d'émotion, à genoux, sanglotaient
et la voix merveilleuse chantait toujours, berçant ce mourant sublime. »
Mlle Eugénie de IMontijo, plus tard Impératrice des Français, demeura
dans cet hôtel, et c'est là que le futur empereur Napoléon III la vit pour la pre-
mière fois.
La maison Martial et Armand a succédé à ces hôtes illustres. Les luxueux
salons sont décoi'és de boiseries anciennes et de motifs sculptés de style Louis XIV.
Dans le grand salon du milieu, ainsi que clans les deux petits salons, nous
admirons de très belles boiseries dorées, et un remarquable lustre de bronze qui
figura à l'Exposition de 1900. Ce lusti'e, ainsi que les appliques, les candélabres et
les deux lustres semblables, mais de moindres dimensions, qui se trouvent dans
les petits salons, sont des reconstitutions exactes de modèles anciens.
Tous les salons d'essayage donnent sur la grande cour d'honneur de l'hôtel.
Les appartements du receveur général Aubert, au temps de sa plus grande
magnificence-, ne virent certes pas défiler plus de jolies femmes et plus de mer-
74
LA VILLE LUMIÈRE
veilleuses toilettes que celles qui sout créées aujourd'hui par .MM. .Martial et
Armand pour le plaisir exquis de nos yeux et pour l'émerveillement des
femmes.
La maison Martial et Armand possède également rue de la Pai.K, au nu-
méro 13, un délicieux magasin qui vient d'être complètement reconstruit et
transforme sous la direction artistique de M. Armand. Ce magasin, décoré inté-
rieurement de colonnes, et meublé dans le plus pur style Louis XVI, présente
charmants modèles attirent invincibK
rue de la Paix trois devantures dont
nient les regards.
Le 14 est l'ancien hôtel de Claude Paparel, trésorier des guerres, qui fut
condamné à mort pourconcussions.il ne fut pas exécuté et sa peine fut commué'e
en celle de la détention perpétuelle.
Le numéro 16, après avoir été habité par le financier Hertaut,mort en 1716,
fut occupé par le célèbre physicien Mesmer, qui fit courir tout Paris avec son
baquet magnétique.
Ce fut dans les derniers mois de l'année 1778 que Mesmer, médecin alL-
mand, auteur de la doctrine du magnétisme animal, imagina son fameux baquet.
Il se trouvait alors à l'apogée de sa célébrité et chaque jour \()\ait augmenter la
«•lientèle que de prétendues guérisons lui avaient faite. Ne pouxant plus magné-
I" ARRONDISSEMENT 75
tiser ses malades individuellement, il eut l'idée de les distribuer en groupes de
dix ou quinze personnes, auxquelles il administrait collectivement des passes
salutaires. Dès ce moment l'affluence devint énorme à ces séances et tout le
monde ne pouvait trouver de place autour du merveilleux baquet. Il fallait se
faire inscrire longtemps à l'avance et bientôt la mode vint de retenir le baquet
pour une soirée, absolument comme on retient aujourd'hui une loge à l'Opéra.
Voici la description que nous trouvons de ce fameux baquet :
Au milieu d'une salle éclairée par un demi-jour, se trouvait une cuve en
bois de chêne, haute d'environ cinquante centimètres et ayant un diamètre de
près de deux mètres. Cette cuve était fermée par un couvercle, de sorte que vue
extérieurement, elle avait l'apparence d'une table circulaire. Elle était remplie
d'eau jusqu'à une certaine hauteur et contenait au fond un mélange de limaille
de fer et de verre pilé. Sur ces substances étaient couchées des bouteilles pleines
d'eau qui, rangées symétriquement autour de la caisse, avaient leurs goulots
tournés vers le centre de celle-ci ; d'autres bouteilles également pleines d'eau,
mais disposées en sens inverse, partaient du centre et rayonnaient vers la cir-
conférence. Le couvercle était percé de trous par lesquels sortaient un égal
nombre de tiges de fer, dont une des extrémités plongeait dans l'eau, tandis que
l'autre, terminée en pointe, se recourbait et était destinée à être tenue par les
malades.
Les patients, assis sans mot dire autour du baquet, tenaient chacun une
des tiges dont ils appliquaient la pointe sur la partie malade et attendaient l'agent
mystérieux qui devait les guérir. Mesmer prétendait, en effet, que la cuve était
le réservoir où venait s'accumuler le magnétisme animal, la panacée par excel-
lence, qui venait pénétrer ensuite dans le corps des malades pour y apporter la
santé ! Afin de faciliter l'action du fluide, les malades communiquaient entre eux
au moyen d'une longue corde qui partant du baquet leur entourait le corps. De
plus, pour qu'ils puissent entièrement participer à la communion magnétique,
Mesmer les soumettait à des passes et à des attouchements. Il appuyait sur la
partie malade une baguette de fer qu'il tenait à la main et qui avait passé pour
avoir la propriété de concentrer le fluide dans sa pointe.
Pour compléter la mise en scène, un harmonica était placé dans un des coins
de la salle et jouait des airs variés.
Les effets produits sur les malades rangés autour du baquet étaient des plus
variables. Quelques-uns n'éprouvaient rien; chez d'autres l'action magnétique se
manifestait par des éclats de rire, des bâillements, des frissons ou des sueurs ;
d'autres enfin étaient agités par des convulsions d'une violence extrême qui
duraient parfois pendant des heures. Les femmes surtout y étaient sujettes.
Quelques-unes poussaient des gémissements douloureux, entrecoupés de pleurs
et de sanglots. Au milieu de la foule épileptique, Mesmer se promenait en habit
lilas, armé de sa baguette magique qu'il étendait sur les individus réfractaires
ou sur ceux qui avaient des crises trop violentes. Il calmait leurs convulsions en
76 LA VILLE LUMIERE
leur prenant les mains, en leur touchant le front ou opérait sur eux avec les
mains ouvertes et les doigts écartés en croisant et décroisant les bras avec une
rapidité extraordinaire. Il prenait les plus furieux à bras le corps et emportait
ces énergumènes dans une pièce voisine dite salle des crises ou l'enfer des convul-
sions, dont les murs et les parquets soigneusement matelassés permettaient aux
malades de se livrer à tous leurs ébats sans danger de se blesser.
Mesmer avait organisé quatre appareils dans son hôtel de la place Ven-
dôme, trois pour les riches ovi il opérait lui-même et un pour les pauvres où il se
faisait remplacer par son valet. L'histoire ne dit pas si les pauvres guérissaient
aussi bien que les riches.
Bientôt l'affluence devint si grande que le fameux magnétiseur fut obligé
de transporter son établissement dans le quartier Montmartre. A un moment
donné, voulant mettre son remède à la portée de tout le monde, il disposa sur le
boulevard, à l'extrémité de la rue de Bondy, un arbre qui devait avoir les mêmes
vertus que le baquet. Et la naïveté des malades fut telle que l'on \-it des mil-
liers d'individus venir se serrer contre cet arbre et attendre avec conviction la
guérison .de leurs maux.
Pendant quelque temps la manie des baquets devint générale en France et
Mesmer, comme on peut le croire, eut de nombreux concurrents. Cependant,
vers 1785, lés esprits furent quelque peu désabusés ; un revirement se ût dans
l'opinion publique, et Mesmer quitta la France au milieu de l'indignation générale.
Les numéros 18 et 20 de la place Vendôme, où nous remarquons aujourd'hui
la maison Dœuillet, étaient réunis pour former l'hôtel du duc de La \'icuville,
surintendant des finances et grand fauconnier de la couronne.
En 1780, cet hôtel fut habité par Millon Dainval, receveur général des finances
qui émigra sous la Révolution. Quelque temps après il devint la propriété de la
baronne de Feuchères, qui le vendit au grand banquier Aguado de Las Marismas.
Ce dernier qui avait commencé par suivre, .avec distinction, la carrière militaire
et avait été l'aide de camp du maréchal Soult quitta le service en 1815 pour se
lancer à Paris dans des entreprises commerciales dont les puissantes relations
de sa famille en Espagne lui facilitèrent le succès. Nommé, en 1823, agent financier
de l'Espagne à Paris, il reçut de Ferdinand VII un grand nombre de conces-
sions industrielles et le titre de marquis de Las ]\Iarismas. Ce fut lui qui négocia
les emprunts espagnols de cette époque. Quand il mourut, il possédait une for-
tune estimée à plus de soixante millions et une magnifique galerie de tableaux
dont Gavarni a publié 1rs dessins et qui était exposée dans son hôtel de In place
N'cndômc.
Le Cercle de l'Union, dit des A/ /r/j^ows, occupa l'immeuble jjendant quelque
temps. Deux locataires lui succédèrent, le comte de Zerbeck et M. de la Chapelle.
La grande maison de couture Dœuillet y est aujourd'hui installée.
Cette maison a été fondée le 2 janvier 1899 par M. Georges Dœuillet et dès
sa première année d'existence, elle prit une place prépondérante dans le monde
1er ARRONDISSEMENT
77
de la haute couture grâce au goût très sûr et très raffiné de M. Dœuillet qui a su
imposer à la mode ses idées personnelles et qui peut être considéré comme le
véritable créateur des robes princesses et de ces gracieuses robes grecques aux
lignes simples et élégantes dont la maison s'est fait une spécialité. Il a su adap-
ter au goût du jour les souples vêtements des Athéniennes, les tuniques qui
s'attachaient sur les épaules et qui, se serrant au-dessous des seins par une large
ceinture, descendaient jusqu'au talon en plis ondoyants; le pallium, manteau
carré ou rond, qui tantôt roulé en forme d'écharpe. tantôt déployé, semblait par
PETITS SALONS
ses plis destiné en quelque sorte à dessiner les formes du corps ; Yortbostadia.
sorte de tunique droite et sans ceinture; le peplos, vêtement qui enveloppait
l'épaule gauche devant et derrière et dont les deux ailes, se réunissant sur le côté
gauche, laissaient à découvert la mam et l'épaule droite. Et tous ces voiles
gracieux, grâce au talent de M. Dœuillet, se sont plus ou moins transformés
pour parer le charme de la Parisienne.
Les salons de la maison Dœuillet occupent le deuxième étage du numéro i8
et celui du numéro i6 qui lui est contigu, offrant ainsi une merveilleuse perspec-
tive.
Nous pénétrons d'abord dans le salon Louis XVI orné de fort belles boise-
ries et clos par une grille du même style en cuivre ciselé et émail bleu.
78 LA VILLE LUMIERE
C'est ensuite le salon des glaces, rayonnant de lumière, puis le grand salon
décoré de boiseries sculptées sur lequel donne, à droite, le charmant salon rose,
et, à gauche, le salon Empire. Celui-ci s'ouvre sur une importante galerie qui
conduit au cabinet de tra\'ail de M. Dœuillet, qui a été également aménagé dans
un fort joli stj-le Empire.
La galerie nous conduira au.\ nombreux salons d'essayage, parmi lesquels
nous remarquons le luxueux salon de théâtre où la disposition des lumières per-
met de juger de l'cftet des toilettes sur la scène.
SON IXKl'ILI.ET. I.E (IKANll
De l'autrt' côté de l'appartement, se trmiw la manutention. Les vastes ate-
liers sont situés à l'étage supérieur et occupent un immense espace. Ils donnent
d'un côté sur la place Vendôme et de l'autre sur la place du marché Saint-Honoré.
Ils sont remplis par i)Uis de cinq cents ouvrières et les divers services de la maison
sont assurés par une centaine d'employés.
La maison Dœuillet, qui a une très grande réputation, est extrêmement
ajipréciée par les Parisiennes et par les étrangères qui recherclient l'élégance pure
et originale de ses modèles.
L'hôtel portant le numéro 22 est occupé jxir la maison Ney sœurs.
L'architecte Boffrand le constniisit pour lui-même en 1699 et l'habita pen-
dant longtemps. Il fut ensuite la propriété du banquier Law, puis fut acheté par
I" ARRONDISSEMENT 79
le financier Magon de la Ballue. Après la Révolution, il devint le siège de l'état-
major de la Garde Nationale, époque à laquelle il fut acheté par le baron de Gar-
gan, maître de forges en Lorraine. On retrouve encore, dans les attributs qui
ornent le grand salon du premier étage, avec les armes de la famille de Gargan,
une tête couronnée de Napoléon I^r qui fit dans cet hôtel un court séjour, ainsi
que le maréchal Ney.
Vers 1812, le maréchal Hulin, gouverneur de Paris, habita cet hôtel. Le maré-
chal Hulin avait fait toutes les campagnes d'Italie et concouru à l'héroïque
défense de Gênes. Il était général de division et commandait la place de Paris
lors de l'invraisemblable conspiration de Malet. Malet avait préparé sa conspira-
tion dans la solitude d'une maison de santé où il était soumis à une sévère surveil-
lance et d'où il avait eu l'audace incroyable de s'élever contre Napoléon. A minuit,
à l'heure même où il commença l'exécution de son projet gigantesque, il n'avait
pas un écu, pas un complice, pas même la moindre liaison dans l'armée, ni dans
l'administration ; cinq heures après il était maître de la garnison, du ministère
et de la préfecture de police ; le ministre et le préfet étaient captifs et deux pri-
sonniers d'Etat qui ne se doutaient de rien quelques instants auparavant rempla-
çaient ces deux hauts fonctionnaires. Paris en s 'éveillant trouvait presque un gou-
vernement établi.
Revêtu de l'uniforme d'officier général, à cheval et suivi d'un aide de camp,
le caporal Râteau, Malet se présenta dans la nuit à la caserne Popincuurt, fit
réveiller le colonel nommé Soulier, lui annonça que la nouvelle de la mort de
l'Empereur était arrivée à Paris depuis quelques heures, que le Sénat, immédia-
tement assemblé, a déclaré sa famille déchue et nommé un gouvernement provi-
soire, lequel l'a investi lui, Malet, du commandement de Paris. Il lui remit en
même temps un paquet cacheté contenant la proclamation du Sénat et la copie
de sa propre nomination. Le colonel entièrement persuadé mit son régiment à
la disposition du général qui s'empressa aussitôt d'envoyer des détachements
pour s'emparer du Trésor, de la Banque, de la Poste au.x lettres et de l'Hôtel de
Ville en remettant aux officiers des pièces qui doivent les convaincre.
Malet se rend lui-même à la Force où les généraux Guidai et Lahorie languis-
saient depuis plusieurs années et leur donne leur nomination, le premier au
ministère de la police générale et l'autre au poste de préfet de police, avec
l'ordre de s'assurer du duc de Rovigo et du duc de Pasquier qui remplissaient
ces fonctions.
Puis Malet se porte à l'état-major, place Vendôme, chez Hulin, pour
lui annoncer le nouvel ordre de choses à la suite duquel il venait le remplacer.
Hulin montrait à juste raison quelque méfiance et faisait des difficultés. Alors
Malet, pour qui les moments étaient précieux, lui cassa la mâchoire d'un coup de
pistolet. Cet étonnant coup de main se trouvait ainsi presque consommé lorsque
les adjudants Laborde et Doucet, étant accourus au bruit du coup de pistolet,,
se précipitèrent sur Malet, le terrassèrent et l'emmenèrent en prison.
LA VILLE LUMIERE
I"- ARRONDISSEMENT
8i
MAISON NEY SŒURS. ■ ESCALIER D'HONNEUR.
82 LA VILLE LUMIÈRE
Quelques jours après cette nuit fameuse, [Malet fut traduit devant
une commission militaire avec Guidai et Lahorie ainsi qu'ime vingtaine
d'autres personnes. Malet fut condamné à mort ; il tomba en criant : \'ive la
Liberté.
C'est dans cette demeure historique du 22 de la place Vendôme que
nous voyons aujourd'hui les imposants et somptueux salons de la grande
maison de couture Ney soeurs qui a pris une si considérable et si rapide
extension.
• Fondée en 1896, rue du Quatre-Septembre, où ses affaires prirent bien vite
un grand développement, elle est venue s'établir en 1906 au 22 de la place
\'cndômc.
Les salons de l'hôtel de l'architecte Bofïrand, meublés dans le plus pur style
Louis XIV et reconstitués tels qu'ils étaient à l'époque avec leurs trumeaux
et leurs boiseries sont devenus les salons de vente de la maisons Ney où tant de
jolies femmes défilent chaque jour.
La salle à manger de l'hôtel, qui communique avec les salons par une sorte
de galerie ornée d'une superbe balustrade en fer forgé, a été transformée en salons
d'essayage, très joliment et très confortablement aménagés pour le plus grand
agrément des élégantes clientes de la maison.
La maison Ney sœurs a créé d'exquis modèles de robes, de manteaux et de
fou'nurcs qui lui ont valu sa grande renommée actuelle. Nous 3- trouvons
une note très originale, très parisienne et le goût le plus raffiné.
Il est impossible de nier que la couture soit un art véritable, puisqu'il s'agit
de concourir à la perfection de cette œuvre d'art si gracieuse qu'est une femme
élégante. Il faut donc que les couturiers aient le sens inné du beau au même degré
que les peintres et les sculpteurs et qu'ils sachent combiner la grâce et la pureté
des lignes avec l'harmonie des couleurs.
Nous trouverons toutes ces quahtés .dans les créations de la maison Ney à
laquelle les femmes peuvent entièrement se fier pour le choix des toilettes qui
pourront le mieux convenir au caractère spécial de leur beauté.
Dans ce même immeuble, au numéro 22 de la place Vendôme, se trouve la
maison du Corset Thylda créé par le docteur Raynaud. Cette maison offrira
certainement le plus grand intérêt pour les femmes ([ui sont toujours si vivement
intéressées par cette question primordiale.
S'il est vrai que les anciens ne connurent pas l'usage du corset til que nous
le concevons aujourd'hui, il n'en est pas moins vrai que de certains genres de
corsets ont existé dans la plus haute antiquité.
Décrivant la toilette que portait Junon quand elle voulait séduire Jupiter,
Homère parle avec une grande complaisance des deux ceintures qui dessinaient
amoureusement la taille de la déesse : l'une bordée de franges d'or, l'autre cmjnun-
tée à Vénus, ornée de mille richesses. A Athènes et à Rome, les ceintures que por-
taient les femmes n'étaient pas seulement destinées à enserrer étroitement la
I"'' ARRONDISSEMENT
83
taille, mais encore à soutenir les seins, à en augmenter le volume, à dissimuler
les imperfections des tombes.
L'usage du corset baleiné ne date que de la Renaissance. Ce furent les dames
vénitiennes qui les premières firent usage de ce vêtement désigné sous le nom
de huste et qui devint en France la basquine ou vasquine. Cet objet de toilette
prit de plus en plus l'apparence d'un instrument de torture, jusqu'à la Révolution
qui iit disparaître tous ces insignes de coquetterie, tels que les paniers etles.corsets
à baleines. Ceux-ci firent une nouvelle apparition en 1812, puisque Napoléon en
MAISON DU CORSET THYLDA.
SALON d'essayage.
parlait comme à' un vêtement d'une coquetterie de mauvais got'tt qui vieuririt les
femmes et maltraite leur progéniture.
Il est très évident qu'avant tout le corset ne doit pas constituer un supplice
pour les femmes. Afin d'être à la fois hygiénique et gracieux, il faut qu'il soit lé
moule exact du corps de la femme ; il doit s'adapter à la forme des parties qu'il
recouvre, de manière à entraver le moins possible l'exercice de la fonction des
organes.
Le Corset Thylda remplit admirablement ces conditions. Grâce à sa coupe
spéciale et à la façon particulière dont toutes les pièces sont assemblées, il
ne fait perdre au corps féminin aucun de ses mouvements gracieux et respecte
chacun des organes avec lesquels il est en contact. Il aide même à leur fonction-
LA VILLE LUMIÈRE
I" ARRONDISSEMENT
85
nement, en maintenant le corps dans une attitude normale sans lui imposer aucune
fatigue inutile. Il est fait tout spécialement pour chaque cliente d'après ses
mesures prises avec le plus grand soin. Est-il en effet, rien de plus illogique que
de vouloir appliquer un même modèle de corset à toutes les femmes alors que les
formes du corps varient si profondément d'après chaque personne.
En un mot, le corset ne doit pas être un véritable lit de Procusfc sur lequel les
femmes les plus différentes doivent modeler leur corps, mais il doit, ainsi que l'a
si bien compris le docteur Raynaud, être une sorte de maillot, modelant parfai-
tement le corps sans le gêner.
Après ces quelques aperçus, reprenons notre promenade et remarquons au
numéro 24 l'ancien hô-
tel de Thomas Quesnel ,
premier commis aux
finances.
C'est aujourd'hui
la maison Cardeilhac
qui y est installée et
dont nous admirons le
merveilleux magasin.
Fondée en 1804,
elle peut vraiment se
considérer comme la
plus ancienne maison
d'orfèvrerie. Lors de
sa fondation, elle était
située au cours d'Alli-
gre. Elle fut transférée, en 1819, rue du Roule, puis en 1858, à l'angle de la rue du
Louvre et de la rue de Rivoli. L'immeuble fut incendié pendant la Commune, puis
reconstruit et la maison Cardeilhac y demeura jusqu'en 1906, époque à laquelle
elle vint occuper le magasin du 24 de la place Vendôme que nous nous amuserons
à visiter. Admirons d'abord le superbe hall d'entrée avec son intéressante expo-
sition d'objets d'art et pénétrons ensuite dans les vastes magasins de l'entre-
sol. Le magasin est entièrement aménagé et meublé dans le style Louis XIV,
sauf le salon réservé aux collections qui est de style Louis XVI.
La maison Cardeilhac qui appartient aujourd'hui à la quatrième génération
de la même famille, fut, à son origine, une maison de coutellerie.
A part la table des grands oii son usage est plus ancien, le couteau ne com-
mença à faire partie du couvert qu'au seizième siècle. Avant cette époque,
chaque convive apportait son couteau renfermé dans une gaine. Nous trouverons
à la maison Cardeilhac les collections les plus rares de couteaux anciens, collec-
tions absolument uniques et dont plusieurs pièces sont d'une inestimable valeur.
La maison d'orfèvrerie de la place Vendôme reproduit chaque jour les pièces les
:ardeilhal
;.\'„ERIE DE VENTE.
1,A VILLE LUMIERE
MAISON CARDEILHAC. — IIALI. D ENTREE.
plus intéressantes de ces collections et se sert des modèles anciens pour établir
de nouveaux modèles où les matières précieuses s'harmonisent pour produire
I" ARRONDISSEMENT
87
le plus heureux effet. L'orfèvrerie s'adjoignit bientôt à la coutellerie et la maison
Cardeilhac qui travaille beaucoup d'après l'ancien a su créer des pièces d'or-
fèvrerie de toute beauté.
L'art de l'orfèvrerie a subi chez tous les peuples et à toutes les époques les
mêmes évolutions que la peinture et la sculpture ; partout où ces beaux-arts
fleurirent, l'orfèvrerie réalisa des chefs-d'œuvre. Cette solidarité tient à ce que,
indépendamment de son caractère d'utilité domestique, l'orfèvrerie, par le haut
prix des matières qu'elle emploie, a toujours dû s'efforcer de reproduire les styles
qui jouissaient alors de la plus grande faveur. L'antiquité nous a laissé des
modèles parfaits en
vases d'or et d'ar-
gent ; la pureté des
lignes, la simplicité des
compositions et l'a-
mour de la forme en
constituent le carac-
tère dominant. C'est à
cette source que pui-
sent tous les artistes
désireux de se rappro-
cher de la perfection
antique.
La maison Car-
deilhac, en dehors de
ses créations originales,
fait de très intéressantes reproductions et fait preuve dans tous ses modèles du
goût le plus délicat et de l'art le plus parfait.
Le numéro 26 fut l'ancien hôtel de René Boutin, receveur général d'Amiens,
mort en 1724.
Nous voyons actuellement dans cet immeuble la maison Dupuy, situét,-
place Vendôme et 103, rue des Petits-Champs. Cette maison qui a été fondée il
y a un siècle environ rue des Petits-Champs, est restée rue de la Paix, au numéro S,
pendant quatre-vingts ans, mais a été obligée de quitter cette rue en 1907, par
suite de la démolition de l'immeuble où elle se trouvait. Elle a la spécialité d'om-
brelles de luxe, de cannes et de parapluies aux poignées très artistiques et très
finement ciselées.
Le parapluie et le parasol étaient connus dès les temps les plus reculés. Ils
paraissent avoir pris naissance chez les Chinois, les Egyptiens et les Assyriens
où ils étaient réservés aux seuls souverains. Le parasol des régions tropicales est
devenu le parapluie des pays septentrionaux. Cet instrument n'était pas connu
en France dans la seconde moitié du seizième siècle. Ce furent les femmes qui
s'en servirent les premières.
C.^KLEILH.^L. SALON DU 1'
88
LA VILLE LUMIERE
MAISON DUI>VY.
I" ARRONDISSEMENT 89
On utilisa d'abord, pour le parapluie, le cuir, la toile cirée, l'étoffe de soie huilée,
k papier verni. Vers 1789, la mode fut aux taffetas rose, jaune, vert-pomme, uni
ou chiné. Plus tard, on adopta les couleurs rouge, vert clair, bleu avec bordures-
de couleurs différentes ; enfin, vers 1825, on donna la préférence aux couleurs
foncées, vert-myrte, marron, noir qui sont encore aujourd'hui les teintes en usage.
D'autre part, le parapluie-parasol pour dames s'est peu à peu transformé
en ombrelle et cette dernière a subi des perfectionnements qui l'ont presque
convertie en objet d'art. Tour à tour, suivant la mode, elle fut couverte de soie
MAISON DUPUY.
blanche, unie ou rayée, de couleur claire, foncée ou noire, avec bordure ou avec
franges, recouverte de dentelles, brodée de verrerie ou garnie de marabout.
Le parapluie et l'ombrelle ont été, dans toutes leurs parties, l'objet de per-
fectionnements ingénieux; l'on est arrivé, par suite d'une bonne division du tra-
vail et d'une fabrication plus intelligente, à livrer à des prix très modérés, malgré
l'augmentation constante de la main d'œuvre, des produits de qualité supérieure.
L'on connaît depuis longtemps la supériorité du travail parisien dans l'art
de façonner une canne ; il y a des cannes françaises dans tous les pays.
La maison Dupuy a d'ailleurs une très belle clientèle, non seulement à Paris,
mais à l'étranger ; elle est le fournisseur de nombreuses cours d'Europe, ainsi
que de la cour du Japon.
90
LA VILLE LUMIERE
Voyons à présent les numéros impairs de la place \'endôme . N ous nous arrêterons
devant le numéro 7, où l'on peut voir actuellement les salons de la maison Béer :
c'était primitivement l'hôtel de Mansard. Il devint ensuite la propriété de son
gendre Lebas, trésorier de Y Extraordinaire de Guerre, qui fut condamné, en 1716,
à restituer deux millions de livres à l'Etat. Puis l'hôtel fut habité successivement
par M. de la Grange. II. de Lagarde, et enfin par Dcville, fermier général con-
damné pour concussions. En 1870, l'état-major s'y installa pendant un certain
MAISON BEEK. UN S.\LON.
temps et les généraux Douai, Montauban, Borel, Clinchant, Lccontc et Saussier,
gouverneurs de Paris, y demeurèrent.
La maison Béer a été fondée en 1886 par M. Béer, boulevard Poissonnière, puis
transférée place de l'Opéra, et enfin installée depuis l'année 1900 place Vendôme.
La maison occupe l'immeuble tout entier ainsi que plusieurs dépendances
dans des immeubles contigus. De la grande cour intérieure nous apercevons les
cinq étages occupés par les ateliers où travaillent six cents ouvrières.
Les salons de vente sont extrêmement somptueux et très richement décorés
avec des boiseries anciennes, glaces et peintures. Attardons-no\is un instant au
monumental escalier de pierre qui nous conduit à ces salons. L'architecture a
trouvé moyen de faire servir les escaliers à l'ornement et à la décoration des habi-
tations. Leur grandeur, leurs larges proportions ont apporté une nouvelle majesté
I" ARRONDISSEMENT
91
1 A XIT.T 1-: I.UMIËRE
MAISON UEHK.
M,<IN" AVIiC VIE SLR L i::
aux palais. A l'époque de Louis X I V
notamment où l'étiquette régnait
en souveraine, l'escalier d'honneur
avait une importance particulière
et le grand escalier de la maison
Béer, avec sa rampe de fer forgé,
nous reporte aux splendeurs du
grand siècle.
Dans la maison Béer, où deu.x
cents employés sont occupés à la
vente, à l'administration, à la ma-
nutention, les élégantes trouveront
de quoi satisfaire à toutes leurs
coquetteries et l'on sait que la
coquetterie est certainement l'une
des vertus les plus essentielles de
la femme. Celle-ci en est d'ailleurs
bien persuadée et c'est chez elle
une preuve de tact et de jugement.
ii:i-K. L ESCALIF.K,
I" ARRONDISSEMENT
93
LA COLONNE VENDOME.
94
LA VILLE LUMIERE
Ne fut-il pas question un jour de faire de la coquetterie une divinité et de
lui élever des autels? Si ce projet n'a pas été réalisé, et si l'on n'a pas encore élevé
d'autels à cette nouvelle déesse, il est certain du moins — et la maison Béer en est
une preuve — qu'on lui a consacré des palais qui sont devenus ses temples.
Dans toutes ses créations, la maison Béer fait preuve du plus grand raffine-
ment et de la plus parfaite élégance.
Le 9 fut autrefois la propriété du fermier général Lelay, qui fut condamné à
restituer cjuatre cent mille livres indûment perçues. Sous le règne de Louis-
Pfiilippe, cet hôtel devint l'hôtel des Domaines.
On aj^pelle Domaine l'ensemble des biens mobiliers et immobiliers qui appar-
tiennent à une nation considérée comme être collectif.
Longtemps les revenus domaniaux, comme la plupart des autres revenus,
furent affermés pour chaque province à des compagnies ou à des fermiers géné-
rau.\ qui les percevaient pour leur compte et à leurs risques et périls. En 1870,
on vit se former une compagnie qui prit le nom d'Administration générale du
Domaine et des droits domaniaux. Mais l'Assemblée Nationale ayant posé en
principe en 1790 que les impôts et les revenus publics seraient perçus directement
pour le compte de l'Etat, elle chargea l'administration de l'enregistrement, créée
cette même année, de la régie des domaines corporels et incorporels.
Depuis cette époque l'administration de l'enregistrement est appelée admi-
nistration de l'enregistrement et des domaines et forme l'une des directions
générales ressortissant au ministère des finances. Les attributions de la régie du
domaine concernent tout ce qui est gestion matérielle. Elle prend possession au
nom de l'Etat des biens dont s'accroît le Domaine.
Les numéros 11 et 13 forment actuellement le Ministère de la Justice. Le 13
était l'hôtel de la duchesse de Vendôme.
Le 17 appartenait à Reich de Penautin, trésorier des Etats du Languedoc,
qui fut très gravement compromis dans le procès de la Brinvilliers. Il céda son
hôtel à Antoine Crozat. Le 19 qui était réuni au 17 et faisait partie de l'hôtel de
Penautin.servit pendant un moment de présidence de la Chambre "des Députés,
et est habité actuellement par le gouverneur du Crédit Foncier de France.
Les 21 et 23, où sont maintenant les salons de la maison Cheruit, ancienne
maison Raudnitz, formaient jadis l'hôtel de Pierre BuUct, architecte de Louis XR',
né vers 163g, mort en 1716. Le plus célèbre de ses ouvrages est l'arc triomphal
de la porte Saint-Denis qui est d'une assez belle exécution. Il est également
l'auteur de l'église Saint-Thomas-d'Aquin.
La maison Cheniit qui occupe le somptueux liôtcl de Pierre Bullet, a été fon-
dée au numéro 13 de la rue Grange-Batelière, sous la dénomination Raudnitz
et Cie. C'est elle qui, s'installant l'une des premières sur cette solennelle place
Vendôme alors un peu désertée, contribua à sa complète transformation. La place
des Concpictes est devenue peu à peu avec la rue de la Paix, le centre de toutes
les élégances de Paris.
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MAISON CHERUIT. SALON DES LUMIERES.
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LA VILLE LUMIÈRE
Les salons de vente et les salons d'essayage de la maison Cheruit sont admi-
rablement décorés de boiseries et de peintures anciennes. Ils sont aménagés avec
le goût le plus artistique. L'un des salons, entre autres, véritable petit bijou,
possède un remarquable plafond, peint par Huet, qui est une merveille d'art et
serait digne de figurer dans quelque musée.
La maison Cheruit est le rendez-vous de la rlientèle la plus raffinée. Celle-ci
sait bien qu'elle trouvera dans tous ses modèles cet art impeccable et cette re-
cherche absolue de la ligne qui ont fait le renom de la maison.
Qu'est-ce en somme que la ligne, ce mot que l'on prononce si souvent et sans
lequel il n'est point de véritable élégance : c'est une certaine ligne courbe au.x
inflexions onduleuscs dans laquelle les artistes ont cru trouver tous les éléments
des belles formes. Et la beauté, en effet, ne peut pas être parfaite si elle ne possède
pas la grâce subtile et nécessaire de la ligne. Les modèles de Cheruit offrent tous
cette simplicité gracieuse de la forme qui constitue l'élégance et qui multiplie les
séductions de la femme. Il est certain que la créature volontairement belle, c'est-
à-dire raffinée dans sa mise, l'emportera toujours sur la beauté inerte qui négli-
gera ou qui dédaignera imprudemment les accessoires de la séduction : « Prends
garde, ma chère enfant, disait un jour à sa fille une élégante sur le retour : les
I" ARRONDISSEMENT
97
Les jeunes femmes qui ne mettent pas de rouge sont toujours quittées
pour de vieilles femmes qui en mettent trop. »
Que d'exquises créations en robes, manteaux et fourrures nous présente la
grande maison de couture qui a une telle influence sur la mode et qui décide en
quelque sorte de ce qui se fera demain. Le goût si original, si fin et si personnel
de Mme Cheruit a placé la maison au premier rang, aussi bien à Paris que dans
l'univers entier.
De plus, nous ne devons pas oublier d'ajouter que, il y a quelques
années déjà, Mme Cheruit a créé un nouveau rayon pour les bébés et les
fillettes.
Tout ce joli petit monde, parmi lequel se recrutera la clien-
tèle de l'avenir, est habillé et chapeauté de la plus gracieuse façon,
avec cette note dénuée de toute banalité qui est le caractère distinctif du
21 de la place Vendôme.
Quelques personnes ont souvent déploré que plusieurs hôtels de la place des
Conquêtes fus-
sent occupés à
présent par le
commerce.
Comment
pourrait-on ce-
pendant le re-
gretter, en
voyant à côté
des installations,
comme celles que
nous venons de
décrire, des ma-
gasins aussi jolis
et aussi tentants
que le magasin
de Charvet, au
numéro 25 de
la place Ven -
dôme.
L'Héritier
de Brutelles et
le marquis de
Méjanes habitè-
rent successive-
ment cet hôtel.
Par sa dis- maison ch.».rvet. — vue intérieure.
LA VILLE LUMIERE
I*^'- ARRONDISSEMENT 99
crétion élégante, l'étalage de Charvet est bien cligne de figurer dans la splen-
deur de la place Vendôme.
La maison Charvet a été fondée en 1836 par M. Christofle Charvet, auquel
a succédé en 1868 son fils M. Edouard Charvet, qui est encore aujourd'hui le chef
de la maison avec ses trois fils comme collaborateurs. Universellement connue
pour le raffinement de ses articles, la m.aison Charvet sut introduire dans la
toilette masculine des éléments nouveaux d'élégance, qui n'étaient jusqu'alors
que le privilège d'un cercle trop restreint. Le prince de Galles, aujourd'hui
rci d'Angleterre, l'avait depuis longtemps choisie comme son fournisseur
préféré.
Un peu plus loin, place du J\Iarché-Saint-Honoré, sur une partie de l'em-
placement de l'ancien couvent des Jacobins réformés, fondé en 1613 par
le jacobin Michaelis, nous verrons la blanchisserie modèle que M. Charvet,
par un constant souci de perfectionnement, voulut installer comme
dépendance de son magasin. Le couvent des Jacobins fut supprimé en 1790 et
servit pendant un certain temps aux réunions de l'association appelée les Amis
de la Convention, qui avait pour président Robespierre. De là vint le surnom de
Jacobins.
Le m.arché des Jacobins, devenu aujoin"d'hui marché Saint-Honoré, fut con-
struit en 1810.
De là, nous suivrons la rue des Petits-Champs, ouverte en 1634 à travers
des petits chanips.
Nous nous arrêterons en passant à c^uelques beaux hôtels du xviii'^ siècle,
et nous arriverons enfin au Palais Royal.
« Un des plus anciens habitués du Palais Royal — le Palais autrefois en
comptait beaucoup — flânait un jour, comme fléchissant sous le poids d'abon-
dantes méditations. Un ami l'aborde et lui dit : « A quoi pensez-vous, mon cher?
« — Je me raconte l'histoire du Palais-Royal, répondit-il, et je n'en suis encore
«qu'au " cinquième volume ». « C'était répondre sans aucune ironie et sans
aucune invraisemblance (i). »
Lorsque Richelieu, désireux de se rapprocher du Louvre, eut conçu le projet
d'aller se fixer dans le quartier Saint-Honoré, il acheta à cet effet le vieil hôtel
de Rambouillet, situé entre la rue Saint-Honoré et le rempart de Charles- V; puis
il acheta successivement toute une série de terrains et de propriétés entre la porte
Saint-Honoré et la rue des Bons-Enfants, et confia à Jacques Le Mercier le soin
d'édifier le Palais Cardinal. Trois ans avant son achèvement, craignant que le roi
ne l'accusât de trop de magnificence, Richelieu fit don de son palais au Roi sous
le nom d'hôtel Richelieu. Cette dem.eure était une véritable merveille.
« Non, l'Univers ne peut rien voir d'égal
Aux superbes dehors du Palais Cardinal , »
(1) La Vie an Palais Royal, par AuGÉ de Lassus.
loo LA VILLE LUMIÈRE
avait écrit Corneille dans le Menteur. Louis XIV demeura jusqu'en 1632 au
Palais Cardinal, qui prit alors le nom de Palais Royal, et, enfant, chassa dans les
jardins. En 1660, le Roi-Soleil donna à Molière, qui y joua jusqu'à sa mort, le
superbe théâtre du Palais Cardinal, où Richelieu avait fait représenter sa tragédie
de Mirante.
Louis-Philippe, duc d'Orléans, puis le duc de Chartres firent faire de pro-
fonds changements dans le Palais Royal ; ils firent construire d'abord provisoi-
rement les Galeries de Bois, puis les Galeries de A'alois, Montpensier, Beaujo-
lais et d'Orléans. Un journal de la lin du xviii*^ siècle énumère les diverses curio-
sités de ces galeries, où les merveilleuses et les nymphes venaient se promener en
robes décolletées, lamées d'or et d'argent. C'était le Cabinet des Curtius avec son
musée de ligures de cire que l'on pouvait voir pour deux sols, le célèbre Café de
Foy, les petites comédies de Monseigneur de Beaujolais, l'horlogerie Leroy qui
attirait tous les étrangers de marque et qui, après avoir été pendant plus de
cent ans l'un des ornements du Palais Royal, expose à présent, boulevard de la
Madeleine, ses chronomètres de précision; le Café du Caveau, où l'on exposait un
sauvage ; les ombres chinoises de Séraphin, la maison Loiselier au 46 de la gale-
rie Montpensier, connue pour sa spécialité d'équipements militaires. Cette mai-
son existe encore aujourd'hui et s'est consacrée, sous la direction de ]M. Krètly, à
la fabrication des ordres français et étrangers. La maison Krètly, qui inventa les
rosettes faites sans couture, fournit le ministère de l'Instruction publique et de
nombreuses cours étrangères.
Dulaure, dans son Histoire de Paris, dit que le Palais Royal fut une foire
perpétuelle, peuplée d'oisifs et de filles, un tripot, un repaire de filous. Mercier,
après avoir fourni des renseignements tout spéciaux sur les jolies prostituées qu'on
y venait admirer, dit que le Palais Royal était un des endroits les plus fréquentés
de Paris et qu'il arrivait quelquefois que l'afflucnce y était telle qu'un objet quel-
conque jeté d'en haut ne serait pas arrivé, à terre, et que de cette multitude s'éle-
vait un bourdonnement confus impossible à décrire.
Rétif de la Bretonne avait pénétré, comme Mercier, et même plus a\ant dans
les profondeurs du Palais Royal, dont le vice lui plaisait. Rétif ne se sent repoussé
par rien dans ce célèbre bazar ; tout, au contraire, l'attire. C'est là, nous dit-il
dans son Monsieur Nicolas, qu'il fit sur le monde des femmes publiques, dont il
nous décrit complaisamment toutes les catégories, des études qu'il croit dignes
de Pétrone. Dans son œuvre, le Palais Royal seul n'a pas moins de trois volumes,
au cours desquels, sous le nom de M. Aguilaine des Escopettes, on lui \'oit suivre
tout le gibier dont il aime tant le flair, jusqu'à la célèbre courtisane pour laquelle
on traduisit l'un des plus fameux livres de l'Arétin avec cette annonce : « Nouvelle
éditi<jn revue, corrigée, augmentée aux dépens de Mlle Théroigne de Méricourt,
présidente du club du Palais Royal, et spécialement chargée du plaisir des ga-
naches de notre illustre Sénat » (1791).
Pendant les années révolutionnaires, le Palais Royal était un véritable club :
I^'- ARRONDISSEMENT
MAISON KRÈTLY.
102 LA \ILLE LUMIERE
les nouvelles y affluaient et les orateurs les plus ardents, entre autres Camille
Desmoulins, s'y faisaient acclamer. Au milieu des jardins, était un cirque sou-
terrain où fut créé le club des Jacobins. Jusqu'à 1836, trente-deux tripots fonc-
tionnaient officiellement dans les galeries du Palais Royal et rapportaient annuel-
lement de trois à quatre millions. Le plus célèbre de ces tripots était dans la gale-
rie de Valois. « On y accédait par un large escalier de pierres aux marches gluantes,
et l'on voyait dans une pièce délabrée qui servait d'antichambre un portefaix
dont les biceps saillants inspiraient une crainte salutaire. Puis d'autres individus
d'ajlure louche et d'aspect herculéen dévisageaient les passants : c'étaient les
bouledogues au service des tenanciers, chargés d'expulser tout joueur ayant déjà
eu maille à partir avec l'administration des jeux. Dans la salle de jeu sommaire-
ment meublée de six tables de roulettes, l'on voyait, tout le long des murs, des
banquettes où venaient s'asseoir les nymphes, les hardies filles de joie, et même
d'aullientiques grandes dames passionnées du jeu. «
Il nous vient à l'esprit une anecdote sur Chodruc Ducros, un des habitués
du Palais Royal les plus étranges et les plus pittoresques. En iSjo. la fusillade
crépite autour du Palais Royal; Chodruc Ducros s'en émeut assez peu. Les barri-
cades et le Palais, défendu par les Suisses, se donnent la réplique à coups de fusil.
Un gamin armé d'un lourd fusil tire, mais l'arme est trop lourde, et il tire sans
jamais atteindre personne. Le bon tireur qu'est Chodruc Ducros se réveille ; il
prend l'arme des mains de l'enfant, vise un Suisse et le tue. Le gamin s'émer-
veille et dit: « lùicore. » Mais Ciiodruc lui rend le fusil et dit : « Non, ce n'est pas
mon opinion, i' Au Palais Royal et clans toutes les rues avoisinantes affluèrent,
surtout pendant le Directoire, les traiteurs, les restaurateurs, les pâtissiers avec
leurs étalages succulents, les crémiers, les bouchers et les charcutiers, qui, au lieu
des lampes de cuivn- (pii annonçaient autrefois Iciu' cnnnnerce. dressèrent des
montres appétissantes.
Aux numéros 6 et 8 de la rue de \'alois, dans une maison qui avait été jadis
l'hôtel Mélusine, puis l'hôtel de M. Duplessis-Châtillon, et enfin en 1760, l'hôtel
du marquis Voyer d'Argenson, s'était installé le fameux restaurant Méot, avec
son enseigne du Bœuf à la Mode, qui représentait un bœuf coiffé d'un chapeau
à rubans et portant sur le dos un châle à ramages. \'éritable tableau, cette
enseigne était une anivre d'art rcmar<iuahlr, (pii fut t'xécutéi' jiar le peintre
Swaggers. Ce dernier, bohème plein de talent, mais absolument déjKiurvu
d'argent, prenait ses repas dejniis longtemps au restaurant Méot, sans rim
payer, et le maliieureux voyait avec terreur son addition s'allonger indéfiniment.
Ce fut alms (pi'il fit pour le restaurateur cette enseigne du bœuf habillé à la
dernière mode. L'artiste s'était ainsi largement acquitté de sa dette, puisqu'un
Américain acheta plus tard pour 30 000 francs le tableau qui en vaut actuelle-
ment i)lus de looooo.
Chez Méot, les dîneurs venaient vider « quelcjnes bouteilles poudreuses pro-
venant de la cave du ci-devant t\ran >' et ciioisir « entre les seize espèces de
1er ARRONDISSEMENT 103
liqueurs indiquées sur la carte ". Les Goncourt. dans leur étude sur la Société Fran-
KEbTAL'RANI DL' l( BŒUF A LA MODE ». UN SALON'.
çaisc SOUS le Directoire, parlent de Méot en ces termes enthousiastes :« C'est Méot
qui offre cent plats à choisir; Méot, le cuisinier des galas du Directoire; Méot, dont
le palais va du Palais
Royal à la rue des
Bons-Enfants ; palais
trop petit encore pour
les habitués de ]Méot,
serrés dans le salon,
la salle d'audience, le
grand cabinet, le cabi-
net en bibliothèque, la
salle à manger, l'anti-
chambre et la salle du
commun du ci-devant
hôtel d'Argenson. »
Ce restaurant du
Bceuf a la Mode est un restaurant du « bœuf a la mode ». — un salon.
des seuls qui aient
survécu à la décadence du Palais Royal. Avec sa cuisine parfaite et sa cave
f.A VILLE LUMIERE
<
H
1er ARRONDISSEMENT
io6
LA VILLE LUMIÈRE
réputée, il soutient aujourd'hui, sous la direction de .M. Auger, son pro-
priétaire actuel, sa réputation d'autrefois, si vantée par les Concourt.
Au numéro 4 de la rue
de Valois, remarquons le
Grand Hôtel du Palais-Royal
tenu par 'SI. Charuyer ; il
est situé rue et place de
\'alois.
La rue de Valois fut
ouverte en 1782 sur la cour
Orry, espèce de cul-de-sac
qui servait autrefois d'entrée
à l'ancien Opéra, brûlé en
1781. Au numéro 2, dans
l'immeuble qui se trouve à
côté de l'Hôtel du Palais-
.i;\M' ihiiii iii lu.Ais-K.iVAi. — >Ai 1 1 A MANci.K. Royal, unc société savante
avait été fondée avant la
Révolution, \-ers l'année 1783, j)ar l'aéronaute Pilâtre de Rozier. Après la
mort de son fondateur, cette société, qui avait reçu ie titre de Musée, devint
GRAND HOTEL DU l'ALAIS-ROVAL. — UNE CHAMBRE.
I" ARRONDISSEMENT
107
GRAND HOTEL DU PALAIS-ROYAL.
io8 LA VILLE LUMIERE
le Lycée, puis \ Athénée, où la Harpe, Fourcroy, Cuvier et J.-B. Say, firent long-
temps des cours.
Le Grand Hôtel du Palais-Royal est une maison de premier ordre et de
très vieille renommée. Il a été fondé en 1840, mais a été depuis peu entiè-
rement restauré, et il nous offre, aujourd'hui, tous les avantages, toutes les
améliorations et tous les progrès de ce fameux confortable moderne qui nous
semble si doux et dont nous ne savons plus nous passer. Nous en avons
déjà parlé tantôt; mais il faut avouer que c'est un sujet qui nous mtéressc tous
très vivement et qui nous paraît essentiel.
Au temps de la splendeur du Palais Royal, nos pères devaient certes se
montrer beaucoup moins difficiles que nous; ils auraient fait preuve, sans doute,
d'unegrande surprise envoyant dans un hôtel comme celui du Palais-Royal, par
exemple, tous les perfectionnements réalisés et les avantages auxquels peut main-
tenant prétendre un voyageur pour des prix en somme très modérés.
La cour de Valois s'appelait anciennement cour des Fontaines et fut très
longtemps fréquentée par de nombreux saltimbanques.
Le Palais-Royal d'aujourd'hui fait triste mine à côté de ce qu'il était jadis.
De nombreux projets ont été mis en avant pour chercher à le ressusciter, mais
aucun n'a encore abouti.
Le théâtre du Palais-Royal a été fondé par la Montansier.
Après avoir traversé ces lieux qui semblent embaumés dans leurs souvenirs,
nous voyons le Conseil d'Etat, installé à l'extrémité du Palais- Royal, et nous arri-
vons place du Théâtre-Français, où nous voudrions dire quelques mots du fameux
Café de la Régence, qui fut fondé au xviii*^ siècle, pendant le règne du Régent, et
qui vit défiler tous les hommes les plus célèbres de Paris. Les hommes de lettres
et les joueurs d'échecs le fréquentaient assidûment. On y venait aussi pour faire
l'amour, et les maîtresses du lieu passaient pour n'avoir jamais été bien cruelles.
Qu'aurait-on fait d'ailleurs à ce café illuslre si, lorsque les vieux jouaient aux
échecs, les plus jeunes ne s'étaient amusés à de plus galantes occupatiojis. Diderot
nous conte, dans le Neveu de Rameau, qu'il s'amuse au café de la Régence à voir
jouer aux échecs. « C'est, nous dit-il, l'endroit de Paris où l'on joue le mieux à ce
jeu ; c'est là que font assaut Légal le profond, Philidor le subtil, le solide Mayot.
C'est là (ju'on voit les coups les plus surprenants et qu'on entend les plus mau-
vais propos; car, si l'on peut être homme d'esprit et grand joueur d'échecs comme
Légal, on peut être un grand joueur d'échecs et un sot comme Foubert et Mayot. »
Jean-Jacques Rousseau fréquentait aussi beaucoup la Régence ; à l'époque où il
eut l'étrange idée de s'habiller en Arménien, sa présence au café fut le prétexte
d'une véritable émeute, à tel point que l'on fut obligé de faire mettre une senti-
• nelle à la porte.
Alfred de Musset fut aussi un des fervents habitués. Il jouait, causait ou
buvait ; son jeu était assez habile, et dans ses jours lucides il passait pour être
un joue\n- de force remarquable.
I*"'- ARRONDISSEMENT
109
jio LA VILLE LUMIÈRE
Nous terminerons cet aperçu du café de la Régence par une anecdote qui,
quoique assez connue, nous semble digne d'être rapportée ici.
Pendant la Révolution, il ne venait plus grand monde au café, car on n'avait
guère le cœur à jouer, et ce n'était pas gai de voir passer à travers les vitres les
charrettes des condam.nés dont la rue Saint-Honoré était le chemin. M. Robes-
pierre, que ce spectacle-là n'affligeait probablement pas, venait régulièrement
y faire sa partie. Il n'était pas très fort, m.ais il faisait si grand'peur que m,ême les
plus habiles, quand ils jouaient avec lui, perdaient toujours. Un soir qu'il atten-
dait im partenaire suivant son habitude, car on ne se pressait jamais de se mettre
face à face avec lui, un tout petit jeune homme, joli com.m.e l'amour, entra dans le
café et vint crânement prendre place à sa table. Sans dire un m.ot, il poussa une
première pièce, M. Robespierre en fît autant, et la partie fut engagée. Le petit
jeune homme gagna. Revanche dem.andée et accordée, on joua une seconde par-
tie et le petit jeune homm.e gagna encore. « Très bien, dit le perdant en se m_ordant
les doigts, mais quel était l'enjeu? — La tête d'un hom.me, je l'ai gagnée ; donne-la-
moi et bien vite, le bourreau la jjrendrait denuiin. » Le petit jeune homme tirade
sa poche une feuille de papier, sur laquelle était rédigé l'ordre de mettre en
liberté le jeune comte de R..., enfermé à la Conciergerie. Robespierre signa et ren-
dit le papier. « Mais toi, qui donc es-tu, citoyen? — Je suis une citoyenne, la
fiancée du jeune comte. Merci et adieu. »
L'avenue de l'Opéra, qui part de la place du Théâtre-Français, est vme des
plus belles et des plus larges voies de Paris. Elle a été commencée en 1854 et ter-
minée en 1878. C'est là que furent faits les premiers essais d'éclairage électrique.
Au numéro 26, se trouve une jolie petite devanture, qui se distingue tout par-
ticulièrement des autres par son originalité et par sa gracieuse coquetterie.
Le titre heureux de la Gavotte rappelle tout le charme des siècles passés, et
en voyant l'élégance des souliers exposés à ce joli étalage, nous songeons aux
grâces défuntes des marquises dansant la gavotte et le menuet.
On peut dire de M. Boisselet, le distingué fondateiu-, qu'il s'est fait lui-
même. Sa vive intelligence, sa haute compréhension des affaires, sa parfaite
urbanité lui ont \-alu la belle place qu'il occupe dans le monde du commerce
parisien.
M. Boisselet est jeune ; il a tout juste quarante et un ans. C'est un
Berriclion ; il est né à Marmagne, dans le Cher, le 25 février 1868. Tout cn-
f:!nt, il dut gagner son pain. Il n'avait pas treize ans qu'il débutait dans les
affaires à Bourges. Déjà il montrait les (jualités qui devaient le conduire si rapi-
dement au succès et à la fortimi'; il était un enragé travailleur, et il a\ait une
volonté tenace ; il voulait arriver, il avait foi en son étoile.
Une fois qu'il fut déjà un peu rompu aux affaires, M. Boisselet rêva
d'aller à Paris, où il trouvera plus facilement un champ digne de son activité.
Dans toutes les maisons où il fut tour à tour employé, il fit preuve des plus belles
qualités; il réussit, à force d'économies, à réaliser une petite fortune, et voici ipi'il
I" ARRONDISSEMENT
MAISON BOISSELliT.
LA VILLE LUMIÈRE
songea à s'établir lui aussi. Le if"" décembre 1897, il ouvrit, au 26 de l'avenue de
l'Opéra, un magasin de chaussures. L'entreprise ne laissait pas que d'être péril-
leuse, toute une clientèle était à venir. Et cependant, dès la première année, les
résultats financiers étaient plus qu'encourageants. Aujourd'hui, après plus
de douze ans, la Gavotte chausse la plupart de nos notabiUtés parisiennes.
\'ous croyez peut-être que M. Boisselet se serait contenté de diriger le maga-
sin de l'avenue de
l'Opéra, vous vous
trompez. Après avoir
ouvert une succursale
rue du Bac, il est au-
jourd'hui encore à la
tête d'une importante
maison de chaussures:
le Gamin de Paris.
Cependant M. Bois-
selet ne se conten-
tait pas de s'occuper
uniquement de ses
affaires ; il se mit à
s'intéresser à la chose
publique. Et là encore
il devait y apporter
une activité de tous
les instants. Au mois
d'août de l'année der-
nière, il constituait le
Comité de défense des
intérêts des habitants
et des commerçants de
la rue du Ouatre-Sep-
tembre ; le j^remier
acte du Comité fut de
faire de pressantes dé-
marches auprès des pouvoirs publics pour que les travaux de la remise en état de
la rue fussent poussés avec rapidité. Pour atteindre ce but, M. Boisselet ne ména-
gea ni son temps, ni son argent, ni sa peine ; il sut intéresser à l'teuvre qu'il pour-
suivait la presse tout entière, et les journau.x sans distinction d'upinidu sou-
tiennent depuis bientôt dix mois la campagne ainsi entreprise.
Bientôt M. Boisselet verra ses efforts couronnés de succès.
La rue du Quatre-Septembre redeviendra ce qu'elle était il y a neuf ans, et
le trolley sera enlevé. Mais le Comité, par l'organe de son aimiible ])résidcnt.
M.MSON LOISbELtl. SALO.N IJli Vt.M K.
I" ARRONDISSEMENT
"3
MAISON BOISSELET. UN SALON.
estime qu'il ne saurait pas s'arrêter en
si bon chemin. Il voudrait que la rue
du Ouatre-Septembre soit en quelque
sorte le prolongement de la rue de
la Pai.x : aussi fait-il démarches sur
démarches, pétitions sur pétitions,
pour que le terminus des tramways
de l'Est- Parisien soit reporté à la
hauteur de la place de la Bourse.
En attendant de voir ce projet se
réaliser, M. Boisselet entend commé-
morer la lin des travaux de la rue du
Quatre-Septembre par de grandes fêtes
qui auront lieu dans la première quin-
zaine du mois de juin 1909.
Et, si la rue du Ouatre-Septembre
revient à la vie, elle le devra à M. Bois-
selet; aussi tous les amoureux du Paris
artistique devront-ils lui savoir gré
de l'œuvre qu'il aura ainsi accomplie.
M. BOISSELET.
114
LA VILLE LUMIERE
M. Boisselet a émis également l'idée de réclamer pour Paris une déco-
ration permanente. La rue pourrait-elle se prêter à cette esthétique
individuelle ? Pourquoi pas ? L'idée de M. Boisselet est fort intéressante et
mérite d'être étudiée sérieusement, car nous avons vu l'aspect charmant de la
rue de la Paix depuis l'heureuse initiative qu'ont prise les grands couturiers
de fleurir leurs balcons à l'instar de Londres. Rien n'est plus joli que cette
illusion de la campagne dans le centre élégant de Paris. Il y a quelques années,
cette idée reçut un commencement d'exécution ; l'on songea à décorer l'avenue
de l'Opéra ; mais la commission nommée à cet effet présenta un projet jugé
insuffisant.
Dans le même immeuble, nous voyons les magasins de Cogswell et Har-
MAISON COGSWELL ET HARRISON. VUE INTÉRIEURE.
rison Ltd, qui est l'une des plus importantes et des plus tmcienncs fabriques
d'armes.
Elle a été fondée en 1770 et possède à Londres son usine Gillingham Street
et ses magasins, 141, New Bond Street et 226, Strand.
L'usage des armes est, on le conçoit facilement, aussi ancien que le monde.
Un des premiers besoins de l'homme a dû être de se défendre contre certains ani-
maux et contre ses semblables pour acquérir ou conserver les objets nécessaires.
!"'■ ARRONDISSEMENT
ii6
LA VILLE LUMIERE
On peut diviser l'iiistoire des armes en devix époques, dont la première s'étend
depuis les siècles les plus reculés, jusqu'à l'invention de la poudre et des armes à
feu, et la seconde depuis cette époque jusqu'à nos jours.
Il est certain que jamais les armes n'ont atteint un degré de perfection aussi
grand qu'aujourd'hui. Les armes à feu surtout sont d'une puissance et d'une
précision incomparables.
La maison Cogswell et Harrison est tout particulièrement réputée pour la
fabrication supérieure et impeccable de ses armes, que des études scientifiques ont
sans cesse améliorées.
Au moment de l'apparition des poudres sans fumée, l'absence d'appareils
capables de mesurer les différentes propriétés de ces poudres attira l'attention de
la maison Cosgwell et Harrison, qui s'engagea alors dans une voie de recherches et
d'études, féconde en enseignements utiles.
En 1884, MM. Cogswell et Harrison établirent un système de chronographe et
de cibles électriques pour les fusils tirant le plomb ; puis ils inventèrent successi-
vement des appareils scientifiques pour mesurer la force de résistance du fusil,
sa pénétration et son recul, pour mettre à l'épreuve la force de la capsule, aussi
bien que pour mesurer le choc nécessaire à donner à la capsule afin d'obtenir la
meilleure ignition.
Tant d'expériences faites an prix des plus .i^rands sacrifices eurent pour résul-
M.MbON 1.
SALON DE RÉCEPTION.
1er ARRONDISSEMENT
117
tat l'établissement de modèles spéciaux poiu" le tir aux pigeons, qui obtiennent
un grand succès auprès des sportsmen. Ce sont les fusils Hammerless éjecteur, à
une ou deux détentes, qui sont d'une conception toute spéciale, et qui ont été
l'objet de merveilleux perfectionnements.
Deux armes de chasse, répandue dans toutes les parties du monde, sont éga-
lement des spécialités de la maison : les carabines Certus à répétition, ainsi que
la carabine express double, qui sont très appréciées par les grands explorateurs.
E. AGIER.
PEUT SALOX.
L'infinie variété des armes fabriquées par la maison Cogswell et Harrison et
les nombreux témoignages de satisfaction que lui prodiguèrent les tireurs les plus
connus furent les facteurs principaux de sa notoriété actuelle.
Il est à noter qu'elle vend également les trappes Harrison équilibrées d'une
façon toute particulière et spéciales pour le tir aux pigeons artificiels, qui est à la
fois un exercice très agréable et très divertissant et une excellente préparation
au sport de la chasse.
MM. Cogswell et Harrison accueillent avec la plus grande attention toutes
les communications qui leur sont faites relatives à la fabrication des armes
Au numéro 22 nous trouvons une véritable artiste, Mlle Agier, qui est par-
venue à résoudre la question du corset si longtemps discutée par les docteurs,
les savants et les artistes.
ii8
LA VILLE LUMIÈRE
Personne n'ignore aujourd'lnii le rôle important que joue le corset dans
la toilette de la femme ; je dirai ])lus, il en est la base fondamentale. Il est donc
capital que cet objet de toilette absorbe à lui seul tous les soins de la bonne
faiseuse et qu'il soit non seulement construit d'une façon anatomique, mais sur-
tout scientifique, puisqu'cn suivant la ligne anatomique il conserve celle de
l'esthétique qui donnent à
la femme la souplesse, la
grâce et la jeimesse.
Nos savants ont com-
battu le corset avec achar-
nement, et cela avec juste
raison, car la plupart de
ces corsets sont exécutés
sans savoir ni science.
Nous avons rencontré chez
Mlle Agier l'artiste qui
s'est d'autant mieux dis-
tinguée dans la confection
pe ce gracieux fourreau,
dans lequel la femme se
trouve flexible comme un
jonc, qu'elle possède Lart
de la coupe de l'habille-
ment qui donne la ligne à
Il femme.
.\vant de créer son
merveilleux corset Gaine
Gant, sans couture, ni ba-
leine, Mlle Agier a été, il \-
MAI NAGE. a quelques années, la créa-
trice d'une robe princesse
sans couture et brevetée s. g. d. g., a qui elle d(5it ses premiers succès dans
la couture qu'elle a abandonnée il y a un an pour se consacrer tout entière
à son corset avec lequel elle obtient de merveilleuses transformations de
taille.
Nous devons ajouter que Mlle Agier a non seulement une connaissance
approfondie de la cc;upe, mais aussi de l'anatomie, de sorte que la construction
du corset est devenue entre ses mams une réelle science.
La grande mondaine, l'artiste, l'actrice, la chanteuse, s'eminessent d'adopter
cette merveille anatomique et scientifique. Ce qui nous explique la vogue et le
succès toujours croissants et les merveilleux agrandissements du 17, de ra\-enue
de l'Opéra, dûs au goût raffiné d'une artiste accomplie.
I^f ARRONDISSEMENT
119
Le mobilier d'un stvle très original est, paraît-il, unique. Il représente
quinze années de travail d'artiste.
Une merveilleuse galerie de tableaux achèvi' de donner à ces salons l'in-
térêt d'un musée.
Mlle Agier a su, par son talent et son intelligence, s'attacher la sympathie
de nos voisines d'Outre-Manche et faire, de sa maison de Glasg(5\v, la première
de l'Ecosse.
Si l'avenue de l'Opéra ne peut nous intéresser au point de vue historique,
puisqu'elle est très ré-
cente, elle nous offre, du
moins, toute une suc-
cession de jolies devan-
tures qui charment irré-
sistiblement les pari-
siennes. Nous sommes
certains que celles-ci ne
nous en voudront pas bi
nous nous y attardons
encore quelques ins-
tants, surtout lorsqu'il
s'agit d'un magasin
comme celui de la par-
fumerie Gellé, frères, au
numéro 6 de l'avenue
de l'Opéra. L'industrie de la parfumerie remonte à la plus haute anti-
quité.
Les parfums étaient bien connus du temps d'Homère, qui les cite à
chaque instant. Hésiode les recommande pour le culte di\'in.
Chez les Grecs, la parfumerie joua, de tout temps, un grand r(")le, et
les boutiques des parfumeurs étaient un lieu de réunion comme le sont aujour-
d'hui nos cafés.
En vain Solon proscrivit-il la vente des parfums, en vain Socrate railla-t-il
ceux qui s'en servaient; rien ne put triompher du goût des Athéniens.
Les Romains en héritèrent, et l'on raconte que Néron consomma aux
funérailles de Poppée plus d'encens que l'Arabie ne pcjuvait en produire en
dix ans.
Certains parfums dont se servaient les femmes romaines coûtaient jusqu'à
800 francs le kilogramme.
En Europe, les parfums furent d'abord exclusivement consacrés au culte. Ce
fut Catherine de Médicis qui en généralisa l'usage en France. René le Florentin,
venu à sa suite, établit sur le Pont-au-Change une boutique où venait se presser
la société élégante. Sous le règne de Louis X\', la mode des parfums devint une
MAISON CELLE FRERES.
.ATELIER DES E.XTR.\ITS.
LA VILLE LUMIERE
I" ARRONDISSEMENT
MAISON GELLE FRERES.
ATELIER DES SAVONS.
véritable épidémie ; à la Cour, la mode prescrivait des parfums différents
■chaque jour, et Versailles reçut le nom de Cour parfumée. Les dépenses de
Mme de Pompadour s'élevèrent jusqu'à 500000 francs par an pour ce seul article.
L'usage des parfums a suivi une progression incessante et s'est en outre
■considérablement perfectionné. L'on obtient aujourd'hui des parfums extrême-
ment fins et très supé-
rieurs à ceux de jadis.
La parfumerie
Gellé frères a été fon-
dée, à Paris, en 1826.
par MM. Gellé et fut
■continuée par ^I. Le-
caron-Gellé, gendre et
associé de M. Gellé
aîné.
Eni9o6,MM.M.et
P. Lecaron succédè-
rent à leur père, dont
ils étaient depuis long-
temps les collabora-
teurs.
Depuis sa fondation, la parfumerie Gellé frères a vu ses affaires prospérer sans
cesse, grâce à la même idée directrice qui a toujours présidé à ses destinées et qui fut
uniquement de fabriquer des produits de très bonne qualité. Aussi la maison s'est-
oUe vu décerner les
plus hautes récompen-
ses à toutes les Expo-
sitions universelles à
])artir de l'année 1851,
jusqu'en 1889, où elle
fut membre du Jury
et hors concours, ainsi
(ju'en 1900, oih le Grand
Prix lui fut décerné.
;\I. Gellé aîné avait été
nommé chevalier de
la Légion d'honneur à
l'occasion de l'Exposi-
tion de 1878, et M.
Emile Lecaron fut
honoré de la même distinction lors de l'Exposition Jde 1889.
Après la guerre de 1870, l'usine de la parfumerie fut installée à Levallois-
MAISON GELLÉ FRÈRES. VUE INTÉRIEURE DES MAGASINS.
122 LA VILLE L U:\II ÈRE
Perret, pour remplacer Lusine de la Porte-lMaillot, qui avait été détruite pendant
la Commune. Les magasins sont installés, depuis 1883, avenue de l'Opéra. Nous
pourrons y respirer des parfums pénétrants et très doux tels que VAdoreis, Solange,
Cherissime, Paradisia, Séduction, dont la vogue grandit chaque jour. Leur suavité
nous fait songer aux paroles de Montaigne, qui attribuait aux odeurs une très
grande influence sur notre esprit :
Les médecins pourraient tirer des odeurs plus d'usage qu'ils ne fo)it. car j'ai sou-
vent aperçu qu'elles me changent et agissent en mes esprits, suivant qu'elles sont ;
qui me fait approuver ce qu'on dit, que l'invention des encens et des parfums aux
églises, si ancienne et si espandue en toute nation et religion regarde à cela de nous ré-
jouvr, esvicller et purifier la sang, pour nous rendre plus propres à la contemplation .
Certains produits fabriqués par la maison Gellé frères, et entre autres la pâte
d> ntifrice glycérine, sont connus dans tous les pays.
MiVL Lecaron fils, qui occupent plus de 450 employés, tant comme commis,
ouvriers, contremaîtres et voyageurs, se font un devoir de maintenir l'.nur Uur
personnel le système de secours et de retraites qui est traditionnel dans la maison.
Ils considèrent que c'est un droit bien acquis par leurs dévoués collaborateurs.
Revenons à présent jilaco du Théâtre-Français, où nous remarquerons,
presque adossé au Théâtre, le monum.ent d'Alfred de Musset, représentant le poète
assis, près duquel se tient la Muse. Quelques vers du poète sont gravés
sur le socle.
Le monument (l'.Mfr. d de Musset semble être la paraphase de ce vers célèbre
des Nuits :
« Poète, prends ton lulh, et me donne un baiser. ■■
Le Théâtre-Français, appelé Maison de Molière, a été édifié en 1787. La
Comédie Française s'y installa en 1789. Incendié l'année de l'exposition de 1900,
il fut reconstruit la même année.
Sans nous préoccuper pour le moment de la rue de Richelieu, (pie nous
étudierons dans le 11^ arrondissement, prenons la rue Croix-des- Petits-Champs
pour arriver à la B.JiNQfEDE FR.'VNrE, installée dans l'ancien hôtel de La \'nllière,
(pii.bàti parMansard, fut, en 1713,1a propriété du comte de Toulouse, lils naluvel
de Louis XI\' et de Mme de Montespan.
La rur CcKiuillière fut baptisée ainsi, en 1792, ilu mun cK' l'icire Coipul-
iier, bourgeois de Paris, qui avait fait bâtir un grand nombre de maisons dans
cette rue, qui part de la rue Croix-des-Petits-Champs pour aboutir aux Halles.
\\\ numéro 31 de la rue Coquillière, est l'ancienne entrée de 17/(i/f/r/<'sDo;;;rt(';it'.';,
qui avait été jadis le couvent des Carmélites.
A peu près sur l'emplacement de la maison qui occupe le coin de la rue
Coquillière et delà rue Jean-Jacques-Rousseau, s'élevait l'hôtel du duc de(iesvres,
qui lit construire le quai de Gesvres, ainsi que nous le verrons par la suite. Cet
hôtel fut h.ihité plus tard par le maréchal de Coigny, puis, vers 1830, par Casimir
I" ARRONDISSEMENT
123
Perier. Dans la maison qui a remplacé l'hôtel du duc de Gesvres, et qui porte les
numéros 18 et 20 de la rue Coquillière, se trouvent aujourd'hui les vastes établisse-
ments Dehillerin, où nous voyons étinceler l'éclat du métal.
Dans cette maison, nous trouverons le plus complet assortiment des batte-
ries de cuisine, glacières, moules et appareils de toutes sortes.
C'est une installation absolument unique en son genre. Par la di\-ersité des
articles qu'il nous présente,
ce magasin constitue à vrai
dire une des curiosités de
Paris. La plupart des grands
hôtels, restaurants parisiens
et étrangers, viennent se four-
nir aux établissements De-
hillerin, qui peuvent seuls
leur fournir tous les objets
différents que nécessite une
cuisine importante.
Avant d'arriver à la
Bourse du Commerce, nous
ferons im détour jusqu'à
l'Hôtel des Postes, élevé sur
l'emplacement de l'Hôtel
-d'Armenonville, bâti par
Nogaret de La Valette.
La Bourse du Com-
merce, anciennement Halle
AUX Blés, occupe l'empla-
cement du vaste hôtel de
Nesles, dont les cours et les
jardins s'étendaient jusqu'à
l'église Saint-Eustache,etqui.
au xiii^ siècle, appartenait
aux seigneurs de Nesles. Lorsque Catherine de Médicis. par crainte de Saint-
Germain -l'Auxerrois, dont on avait prédit que le voisinage lui serait fatal, eut
résolu de quitter son château des Tuileries encore inachevé, elle choisit pour
demeure l'ancien hôtel des Seigneurs de Nesles. Elle transféra à Saint-Magloire
le couvent des Filles Pénitentes, qui depuis longtemps avait trouvé un asile
dans cette demeure, fit ensuite démolir l'hôtel et fît construire à la place un véri-
table palais appelé hôtel de la Reine. Ce palais, après avoir plusieurs fois
changé de propriétaire, fut démoli en partie, et, en 1749, Louis XV acheta le
terrain pour y faire édifier la Halle aux Blés.
Près de ce monument, du côté de la rue de \'iarmes, s'élève la fameuse colonne
MAISON DEHiLLIiRIN. VUE I .N'TERI EURE.
124
LA \ILLI-; LUMIÈRE
I" ARRONDISSEMENT 125
de Médicis ou de l'Astrologue, que Catherine de Médicis fit construire en 1572
par Bullant, et qui dépendait alors de son palais. Cette couronne cannelée, cou-
verte d'emblèmes sculptés, de couronnes, de lacs d'amour et de chiffres G. H.
entrelacés, possédait à son sommet une plate-forme, à laquelle on accédait à
l'aide d'un escalier à vis. C'est là, dit-on, que la reine, accompagnée des physi-
ciens Gauric et Ruggieri, aimait à se livrer à ses expériences astronomiques et à
essayer de lire le destin dans la marche des astres.
Tout à côté de la Bourse du Commerce, se trouvent les Halles Centrales.
Les Halles ou Allés de Paris, appelées ainsi parce que chacun y allait, commen-
cées par Philippe- Auguste, furent considérablement agrandies d'abord par Saint
Louis, puis par ses successeurs. C'est sous Henri H que furent construits les
piliers des Halles. Entre ces piliers, les boulangers forains, les tailleurs, les cor-
donniers et autres pauvres maîtres des communautés venaient, les jours de mar-
ché, débiter leurs marchandises. « De tout temps, les petites ruelles sinueuses
obscures, étroites, qui avoisinent les Halles, ont justement compté parmi les plus
pittoresques de Paris ; c'est une tradition exacte encore à notre époque (i). »
Des tronçons de rues subsistent : la rue Mondétour, la rue Pirouette, les rues de
la Grande et de la Petite- Truanderie, qui nous donnent une idée de ce que devaient
être jadis toutes ces rues de la Triperie, de la Poterie, de la Lingerie, de la Chaus-
setterie, de la Cossonnerie, de la Fromagerie, etc., etc.
Toute la vie de Paris grouillait dans ces ruelles, encombrées de cha-
lands, de porteurs, de négociants, de ménagères, de badauds, de filles de
joie, de coupe-bourse et d'escholiers en rupture de Sorbonne. Les Halles sont
le lieu de la bonne chère et de la vieille gaieté gauloise, où la foule crie et
vit en un pittoresque assemblage, rit et s'amuse aux parades des saltim-
banques et des baladins. Pâtissiers et boulangers, crémiers et fruitiers, mar-
chands de poissons et marchands de volailles, etc., etc., se pressent et se bous-
culent à l'envi. Pour convier le passant à s'arrêter devant leurs étalages, ils usent
de forces gestes et cris aux expressions pittoresques et hardies. Là-bas, un peu
à l'écart, on voit un emplacement où se réunissent quantité de filles : c'est l'étal
gratuit réservé aux filles à marier, pourvu toutefois que l'on n'ait rien à reprendre
à leurs mœurs ; l'acheteur ne doit pas être trompé sur la qualité de la maixhan-
dise. Puis, au miheu de toute cette agitation où le rire vibre et se déploie à l'aise,,
au milieu des tréteaux des faiseurs de tours et des charlatans, une note sinistre :
en face de la rue Pirouette, s'élève la maison du Pilori, où loge le bourreau et où, les
jours de marché, l'on expose à la dérision du peuple les criminels, les voleurs, les
blasphémateurs et les débauchés. C'est réjouissance pour la populace lorsqu'elle
peut avoir la représentation du passage d'une femme de mauvaise vie conduite
au Pilori pour y être fouettée publiquement. Le front cemt d'une couronne de
paille, juchée à rebours sur un âne, on lui fait traverser la foule impitoyable qui
la hue et lui jette de la boue. Mais le peuple de Paris aime les brusques antithèses :
(i) Promenade dans Paris, par Georges Gain.
kWV. i>I-. M^^sl 1.
I" ARRONDISSEMENT
127
128 LA VILLE LUMIÈRE
mises en regard de ces spectacles de mauvais aloi, les farces joyeuses des Enfants
Sans Souci auront plus de saveur. C'est aux Halles en effet que les Enfants Sans
Souci, « cesgratieux galants, si bien chantants, si bien parlants », dont firent partie
Villon, Gringoire et Clément Marot, avaient dressé leurs tréteaux pour faire con-
currence à leurs confrères de la Passion. C'est pendant le Carnaval, triomphe de
la folie, fête de la licence et du franc-parler, que les audaces de la sottie s'épa-
nouissent à l'aise et se donnent un libre cours. Chaque année, au jour du Jlardi-
Gras, les Enfants Sans Souci font une entrée solennelle dans Paris. Le bruit des
trompettes, des tambourins, des guitares, des violons, éclate en notes aigres, stri-
dt^ntes, joyeuses. Tous les instruments de musique sont réquisitionnés pour faire
partie de cette burlesque fanfare dont le tapage vraiment infernal déchaîne une
extraordinaire animation dans ia foule. En tête s'avance le Prince des Sots, avec sa
fameuse devise -.Stultoruninumerus estinfinitus: « Le nombre des sots est infini, »
a dit Salomon.Et, dans les Halles grouillantes, la foule aftairée. amusée, prête à
s'enthousiasmer pour toutes les audaces, souligne d'un gros rire les mots indécents,
approuve toutes les critiques et applaudit avec joie à l'ironie cinglante qui brave
les grands, parce que le peuple de Paris eut toujours l'esprit frondeur et irres-
pectueux.
En 1797, les Halles furent le théâtre d'une sensationnelle arrestation, celle
de Gracchus Babeuf, qui s'était caché depuis longtemps au numéro 21 de la rue
de la Grande-Truanderie.
Les Halles Centrales, après avoir été jilusieurs fois réparées et reconstruites,
ont été refaites entièrement, telles qu'elles sont aujourd'hui.
Nous ne pouvons pas quitter les Halles sans parler d'un des établissements
(pii coiitrihurnl le plus à répandre les produits de l'alimentation aux habitants de
Paris.
Paris pourvoit à la nourriture de jilus de trois millions d'habitants, et l'on
ne peut que difticilement se faire une idée de ce que représente chaque jour cette
obligation. Les statisticiens s'amusent parfois à publier les chiffres de la consom-
mation fantastique de la population paiisienne, chiffres qui s'élèven.t davantage
chaque année, en même temps que les étrangers affluent et que le bien-être tend
à se répandre de plus en y>\\\s dans toutes les classes de la population.
Dans l'industrie di' lalimentation, M. .Alexandre Duval occupe une jilace
imi)iirtantc. jiresque unique, et (jui mérite d'rtrc mentionnée ici, car la question
de la nourriture rentre dans la grande science du bien-être et doit être l'objet de
la sollicitude de tous ceux qui s'intéressent au progrès social.
Les établissements Duval sont une des entreprises les plus étonnantes cpi'il
soit donné d'observer dans Paris, entreprise dont le programme appartient à la
théorie pure et dont rexploitation ingénieuse et si admirablement organisée et
comprise répond à toutes les exigences de la pratique la plus compliquée.
M. Duval père créa son premier restaurant dans une petite salle de la rue
de la ^Monnaie, et c'était alors un établissement bien modeste cpie ce restaurant
I" ARRONDISSEMENT
129
d'où allait naître la colossale entreprise des Etablissements Duval, aujourd'hui
si prospère. Le mode de portionnement, le bon marché, la propreté parfaite et la
qualité tout à fait exceptionnelle des viandes mises en consommation assurèrent
dès l'Origine, comme par la suite, le succès de cette maison. M. Duval e.xploita
alors son idée sur une plus grande échelle et installa son Bouillon modèle rue
Montesquieu. Le public s'y porta en foule, séduit par tous les avantages qu'on lui
HT.^BLISSEMENT Dl''
RUE MONTESQUIEU
.■E INTERIEURE
offrait. ^I. Duval eut à lutter contre toutes les difficultés inhérentes à toute orga-
nisation aussi vaste, mais il parvint bien vite à en triompher.
En 1867, fut fondée la Compagnie anonyme des Etablissements Duval,
dont tout le monde connaît la prospérité. Nous aurons tout dit sur son importance
lorsque nous aurons fait connaître que le chiffre annuel des repas se compte
par quelques millions, et que nous aurons cité quelques-uns de ses plus grands
restaurants, tels que, en dehors de l'établissement principal de la rue Mon-
tesquieu, ceux du boulevard Saint-Denis, du boulevard de la Madeleine, de la
place du Havre, du boulevard des Italiens, de la rue de Rome, de la rue de Cli-
chy, du boulevard Poissonnière, de la rue du Quatre-Septembre, de la rue de
Rivoli, du boulevard Saint-Germain, etc., etc.
Il faut avoir visité les divers services desEtablissements Duval pour se rendi'e
compte d'une œuvre aussi considérable, qui se suffit à elle-même et évite autant
que possible les intermédiaires, dans le plus grand intérêt de sa clientèle. Chacun
LA VILLE LUMIERE
I" ARRONDISSEMENT
i3t
sait que la boucherie Duval est la plus réputée de Paris. Tous les jours, l'ache-
teur de la maison Duval fait son choix au marché de la \'illette ; il assiste aux
pesées et fait porter les animaux achetés sur les voitures de la Compagnie. Les
caves ont leur siège central à l'entrepôt de Bercy, rue Soulage. Elles sont admi-
rablement disposées et contiennent toujours 2 à 3 000 pièces de vin, prêtes à
entrer en consommation. Chaque établissement reçoit son approvisionnement en
fûts. La mise en bouteilles a lieu dans les caves de la Compagnie, 8, rue Bausset.
ETABLISSEMENT DUVAL.
PLACE DU HAVRE.
Ces vins ont une renommée très justifiée; il y a un service spécial de livraisons
de vins pour la clientèle bourgeoise très importante à Paris, en province et à
Létranger.
La création constante de nouveaux établissements mns Paris prouve assez
la marche toujours ascendante de cette Société, dirigée par un administrateur de
premier ordre, M. Alexandre Duval, seul directeur -gérant de la Société des Bouil-
lons depuis 1882. M. Duval, en dehors de ses qualités d'administrateur, d'artiste
et d'homme du monde, est un grand philanthrope, auquel la population pari-
sienne est redevable d'une réelle augmentation de bien-être.
Chevalier de la Légion d'honneur et membre de l'Automobile-Club, le musi-
cien de grand talent qu'est M. Duval compte de nombreux succès à son actif.
132
LA VILLE LUMIÈRE
mm
Ses Compositions
CSA .L bifiS
yjlLSES
Capucines
Crépuscule d'Amour
Darling
Floramye
Lèvres Closes
Parisienne
Valse câline
Viennoise
AVTKES DJIJ^SES
Marquisette (menuet)
Pimpante (polkaI m^
The Golliwogg's Dance ^
MJUjCHES
En Fête
Gavroche
Marche des Petites Bonnes
Marche Royale
Parade Cokiail
CJiAMSOJMS '
Fête d'Amour
Marche des Petites Bonnes
La Modinette
'A 'A 'A. 'A 'A 'A 'A 'A 'A 'A 'A 'A 'A 'A 'A
4issiiSSiiiiSHr*-!ii'
M. ALEXANDRE DIVAI..
I" ARRONDISSEMENT 133
Citons au hasard quelques-unes de ses compositions, telles que : Crépuscules
d'amour, Lèvres closes, Parisienne, Marche royale. Fête d'aviour, etc., etc.
L'église Saint-Eustache, que nous voyons en face des Halles, est la plus belle
église de Paris après Notre-Dame.
Sur cet emplacement s'élevait, au xu^ siècle, une chapelle de Sainte-Agnès
qui avait remplacé un temple dédié à Cybêle pendant l'époque romaine.
Cette église fut, lors de l'invasion des Pastoureaux, la scène de violences
sanglantes ; plusieurs prêtres furent massacrés. Au xV^ siècle, Saint-Eustache
vit s'organiser dans ses murs la confrérie des Bouchers, qui, pendant un instant,
domina Paris à force de terreur.
En 1791, les funérailles de Mirabeau eurent lieu à Saint-Eustache, et
en 1793 cette église, surnommée le Temple de l'Agriculture, vit célébrer la fête
de la Raison.
Adossée aux maisons formant la pointe Saint-Eustache, se trouvait jadis
la Fontaine de Tantale, ainsi nommée à cause d'une tête couronnée de fruits,
qui, placée au-dessus de la coquille recevant l'eau, semblait s'efforcer, mais en
vain, de se désaltérer avec l'eau dont la coquille était remplie.
Cette fontaine n'existe plus, mais Tantale pourrait aujourd'hui se désaltérer
en savourant les délicieuses oranges de l'appétissant étalage de la maison Varraz,
située au numéro i de la rue Montmartre.
Cette maison, installée à Paris depuis plus d'un siècle, sous différentes déno-
minations, est accotée à l'église Saint-Eustache. Ses caves et magasins de dépôts
sont placés dans l'église même.
La maison Varraz est une maison de gros qui s'est confinée dans la spécialité
des oranges, citrons et mandarines. C'est chez elle que viennent s'approvisionner,
pour ces fruits exotiques, tous les magasins de détail.
Ses oranges viennent de Carcagente, petit pays d'Espagne, qui est situé dans
la province de Valence et qui est tout particulièrement renommé pour la qualité
supérieure de ses fruits. L'orange passe, avec raison, pour un fruit des plus sains;
le suc qui l'emplit est légèrement acide, rafraîchissant et apéritif. Il y a des qua-
lités d'oranges extrêmement différentes, et il y a des crus divers d'oranges aussi
bien qu'il y a des crus de vins.
La maison Varraz achète tous les plus beaux jardins d'oranges de Carcagente,
et les superbes fruits d'or lui arrivent directement. Elle en fait venir également,
mais en moindre quantité, des pi"ovinces d'Andalousie et de Murcie. C'est de cette
dernière province, oii l'on voit d'innombrables plantations de mûriers, de citron-
niers et d'orangers, qu'elle fait venir les citrons, vulgairement appelés de Valence,
parce que jadis ils étaient d'abord expédiés de Murcie à Valence, puis de Valence
à Paris.
L'on sait que la culture des citronniers forme une branche d'industiie extrê-
mement importante, qui alimente le commerce d'un grand nombre de pays situés
au bord de la Méditerranée. On reconnaît les citrons de belle qualité à leur poids,
134
LA \ILLK LUMIERE
1er ARRONDISSEMENT 135
à leur odeur agréable, à leur teinte jaune pâle et à leur superficie glabre sans aucune
tache.
La maison Varraz reçoit également des dattes de Biskra et de Tunisie. En
été, elle fait venir ses citrons et ses oranges de la belle ville de Sorrente, près de
Naples, qui produit des fruits si savoureux. La richesse en orangers du territoire
de Sorrente est telle que les habitants ont voulu la célébrer jusque dans leur
écusson, qui se compose d'ime couronne tressée avec des feuilles d'oranger. Cette
ville, qui occupe une situation délicieuse sur un tertre dominant le golfe de Naples,
fut fondée par Ulysse, d'après la légende.
Nous trouverons, en outre, à la maison de fruits de l'église Saint-Eustache,
d'excellentes mandarines au subtil parfum.
En quittant l'église Saint-Eustache, nous nous engagerons dans la rue de
la Grande-Truanderie, qui existait déjà au xiii^ siècle et qui doit son nom aux
truands qui y abondaient à cette époque et qui avaient leurs repaires dans les
Cours des Miracles, dont nous parlerons plus loin.
A'I'endroit où se rejoignent les rues de la Petite et de la Grande-Truanderie, à
l'ancien Carrefour d'Ariane, existait jadis un puits qui fut comblé au xiii^ siècle
et que l'on nommait le Puits d'amour, parce qu'il était prédestiné, racontait-on,
aux désespoirs d'amour. D'après la légende, en effet, une jeune fille abandonnée
par son amant était venue s'y noyer ; puis, longtemps après, un jeune homme,
ne pouvant épouser celle qu'il aimait, tenta de mettre fin à ses jours en se pré-
cipitant dans le même puits. On le secourut à temps, et il épousa l'objet de sa
flamme.
Un boulanger était établi à ce carrefour et conserva longtemps l'enseigne
mtitulé Au Puits d'amour, dont le titre est resté à des gâteaux à la crème qui se
vendent encore aujourd'hui sous ce nom.
Aux numéros 16 et 18 de la rue, existait la rue Saint-Jacques-de-l'Hôpital,
ouverte sur l'emplacement du cloître Saint-Jacques-l'Hôpital. En 1319, des bour-
geois de Paris achetèrent rue Saint-Denis un emplacement oii ils firent élever
une église. En 1383, ces bâtiements furent transformés en une sorte d'asile de
nuit.
En suivant la rue Saint-Denis, qui fut longtemps « la plus belle rue de Paris »,
nous reviendrons à la place du Châtelet.
En face de la Chambre des Notaires, se trouve la Brasserie Dreher, non loin
de l'ancienne auberge de la Pomme du Pin, où Chapelle parvint, raconte-t-on,
à enivrer le grave Boileau.
Aujourd'hui, c'est à la Brasserie Dreher qu'il le conduirait, dans ce restau-
rant aux tables toujours occupées par des magistrats, des avocats et des avoués,
de graves notaires et des personnages importants du quai des Orfèvres venus
dans l'intention de s'offrir un succulent repas.
C'est chez Dreher qu'ils viennent fraterniser après leurs vives discussions,
et leurs débats ; c'est là qu'ils terminent parfois quelque transaction impor-
136
LA VILLE LUMIERE
BRASSERIE DREHER,
VUE INTÉRIEURE.
tante, tout en savourant la bière la meilleure que l'on puisse trouver à Paris.
Les établissements Dreher, qui ont de nombreux dépôts en Autriche, sont
la jilus ancienne fabrique de bière de l'Europe. Des documents attestent qu'elle
existait déjà en 1632.
A la fin du xviiie siè-
cle, la famille Dreher
en devint propriétaire.
C'est à l'Exposi-
tion universelle de
1867 que les bières
Dreher, qui à cette
époque n'étaient guère
connues hors des fron-
tières austro-hongroi-
ses, furent envoyées à
Paris, oi^i leur renom-
mée ne tarda pas à
grandir et à prendre
beaucoup d'extension.
C'est à cette époque que l'on fonda pour la dégustation de la bière un grand
établissement dénommé Brasserie Restaurant Dreher, sis à Paris, i, rue Saint-
Denis (place du Châtelet). Cette maison fut érigée par la famille Dreher
de 1867 jusqu'en 1905,
où elle céda son éta-
blissement parisien à
M. Queyroi. Celui-ci
continuera ccrtaim-
mcnt la bonne tradi-
tion de la maison,
ayant été lui-même
le fondateur de di\er-
ses brasseries-restau-
rants à Paris, jouissant
toutes aujourd'liu i
d'une très grande re-
nommée. La rue Saint
Denis possède de nom-
breuses maisons inté-
ressantes. Elle s'appelait ,en 1372, la Grande Chaussée de Monsieur Saint-Denis,
parce que l'on racontait que saint Denis, après sa décollation, suivit le chemin
marqué par cette rue jusqu'à l'endroit où il voulait être enterré, dans le village
de Saint-Denis.
BR.\SSERIE DREHER. REST.\VR.\XT.
1er ARRONDISSEMENT
137
138
LA VILLE LUMIERE
A rencontre de la rue de Rivoli et de la rue Saint-Denis, où nous voyous
aujourd'hui les grands magasins de nouveautés Pygmalion, se trouvait jadis la
Croisée de Paris. C'était l'endroit où s'opérait le croisement de deux grandes
voies qui furent pavées en 1185 par suite de l'ordonnance de Philippe-Auguste,
enjoignant les bourgeois et le prévôt de Paris « à pav-er les rues de Paris avec de
fortes et dures pierres ». Un riche financier, Girard de Poissy, contribua pour sa
part à ce travail pour une somme de 14 000 francs. C'était pour l'époque une
somme assez considérable, qui équivaudrait aujourd'hui à plus de 100 000 francs.
11: rYi.iMAl Uj.N.
IIAI.I. DE l'eDE.N.
Leh magasins de Pygmalion furent fondés en 1793. Ils ne formaient alors
qu'un i)etit magasin auprès duquel se trouvait, à l'angle de la rue Saint-Denis
l't delà rue des Lombards, la Société Théophilanthropiquc, que dirigeait en 1702
La Réveillère-Lépeau.x. Cette Société avait pour but. ainsi que s.ni nom l'indique.
de prêcher l'amour de Dieu et des hommes. Les Tliéophilantln-opes, dont les
adeptes furent un moment très nombreux, réunirent ensuite leurs assemblées
dans différentes églises, jusqu'à ce que leur Société fût dissoute par Napoléon I«"''.
Le titre des Magasins de Pygmalion rappelle la gracieuse légende du sculp-
teur grec qui inspira si souvent les peintres, les poètes et les sculpteurs. Pygma-
lion était un célèbre sculpteur de l'île de Chypre qui avait fait le vreu de ne jamais
aimer. Vénus se vengea de ses dédains en lui inspirant une ardente jxission pour
une merveilleuse statue qu'il avait lui-même sculptée. .\ force de prières, i! obtint
^■>- ARRONDISSEMENT
139
140
LA VILLE LL.MIËRE
de Vénus que la matière morte s'animât, et il épousa la statue qu'il avait nommée
Galathée.
A partir du moment de leur fondation, les magasins de P\gmalion se déve-
loppèrent d'une façon incessante. Après avoir été la proie des flammes pendant
la Commune, ils furent reconstruits sur un plan beaucoup plus vaste. C'est de
cette époque que date la porte d'entrée du boulevard Sébastopol. Cette porte
monumentale, qui eut beaucoup de succès à l'époque où elle fut construite, est.
M.\GASIXS DE PVGMAI.IOX. H.\LL DU BOULEVARD SÉBASTOPOL.
en effet, fort intéressante ; elle forme une espèce de rotontle au milieu de laquelle
est placé un immense lustre en fer forgé d'apparence très curieuse.
A ce moment, les magasins furent réorganisés et complètement tr,in>-
formés par M. Urion. Celui-ci, en mourant, laissa la direction de la maiMin
à MAL Georges Urion et Philippe Petit, son fils et son gendre.
En 1895, la maison \-it la nécessité de s'étendre davantage et absorba le
local de l'Eden-Concert, petit café-concert qui eut son heure de vogue. C'est là
que débuta Yvette Guilbert, dont les chansons provoquèrent, durant quelques
années, à Paris, un engouement extraordinaire.
La salle de l'Kden-Concert, après avoir subi d'importantes transformations,
est devenue le grand hall d'exposition de Pygmalion. C'est là (pie sont exposés les
pi- ARRONDISSEMENT
141
tissus de laine, de toile et de soie, les objets de bonneterie, ainsi que tous les
articles dont l'ensemble constitue la dénomination de magasin de nouveautés.
Les magasins occupent actuellement tout l'emplacement compris entre la
rue Saint-Denis, la rue de Rivoli, le boulevard Sébastopol et la rue des Lombards,
dont le nom vient des usuriers lombards, qui, au xiii^ siècle, habitaient presque
tous dans cette rue. L'impatience que ces usuriers mettaient à poursuivre leurs
débiteurs pour le moindre retard était si connue qu'elle en était devenue prover-
biale : on disait par dérision : « Patient comme un Lombard. »
Dans ces récentes années, les magasins Pygmalion ont subi de nombreux
M.\G.\SINS DE PYGMALION. H.^LL DU BOULEVARD SEB.'^STOPOL.
agrandissements gagnés sur les cours intérieures. Ils possèdent ime très longue
galerie installée de façon tout à fait moderne, qui comprend toute la façade de
la rue de Rivoli et presque toute celle du boulevard Sébastopol. Cette galerie est
entièrement consacrée aux robes, manteaux et fourrures. Toute la partie du
magasin, concernant la toilette des femmes, des hommes et des enfants, se déve-
loppe tous les jours; MM. Urion et Petit lui consacrent leurs soins tout spéciaux.
La rue Saint-Denis est une rue extrêmement commerçante, qui nous offre,
à côté des meilleurs restaurants tels que Dreher, des maisons capables d'aider
les femmes à suivre tous les caprices de la mode telles que Pygmalion et la mai-
son de coiffure Lémery.
Cette maison, qui constitue, en quelque sorte, une véritable attraction, possède
rue Saint-Denis un vaste lavatory modem style, installé avec le plus grand con-
fort, où vingt-cinq artistes capillaires rivalisent d'habileté pour satisfaire la
nombreuse clientèle qui fréquente l'établissement.
En face, au numéro 43 de la me de Rivoli, formant le coin de la rue Saint-
lA VILLE LUMIERE
FONTAINE DES INNOCENTS.
I" ARRONDISSEMENT 143
Denis, M. Lémery, chimiste distingué qui a obtenu les plus hautes récompenses
honorifiques, a inauguré quinze salons des plus luxueux, où, par un procédé spécial
de coloration des cheveux par les plantes, il peut satisfaire à toutes les élégances
des femmes désireuses de changer ou d'aviver la nuance de leurs cheveux. Ce pro-
cédé de ITndo-Henné ne peut offrir, paraît-il, aucun danger d'intoxication et a
d'ailleurs été approuvé par plusieurs sommités médicales.
On sait que la coutume, chez les femmes, de modifier la couleur de leurs che-
veux remonte à la plus haute antiquité. Les Romains empruntèrent cette mode
aux habitants de la Grande-Bretagne, que César appelait Pidi, c'est-à-dire peints.
Tibulle nous apprend que l'écorce verte de la noix serv^ait à cet usage.
M. Lémery veille lui-même à la préparation et à l'application de son procédé.
; Il a la clientèle des femmes les plus jolies et les plus élégantes de Paris, qui
viennent défiler dans ses salons, où elles trouvent tout le confortable qu'elles sont
en droit de désirer.
Nous devons ajouter que Mme Lémery, ayant su créer un grand nombre de
fort gracieuses coiffures, est très recherchée et très appréciée de ses clientes, qui
aiment à trouver en elle l'amabilité charmante et le goût parfait qui ont tant
contribué à l'essor considérable qu'a pris la maison.
Dans la rue Saint-Denis, débouche la rue de la Ferronnerie, où Henri IV^ en
se rendant au Louvre, fut poignardé par Ravaillac. La rue de la Ferronnerie
s'appelait ainsi à cause des ferrons, marchands de fer auxquels Saint Louis avait
donné la permission de s'établir le long des Charniers des Innocents, dans des
baraques en bois construites à cet effet.
La rue de la Ferronnerie était très étroite et encombrée par toutes ces ba-
raques : c'est ce qui permit à Ravaillac de profiter de l'embarras de voitures pour
s'approcher du carrosse de Henri IV. Ce n'est qu'en 1669 qu'on supprima les nom-
breuses échoppes des ferronniers.
La rue des Innocents, parallèle à la rue de la Ferronnerie, fut ouverte à
l'époque où le cimetière des Innocents fut supprimé. Au numéro 15 était le Caba-
ret du Caveau, qui faisait partie du couvent des Saints-Innocents.
Le square des Innocents occupe l'emplacement de l'église et du cimetière
des Innocents. Ce cimetière, autrefois appelé cimetière des Champeaux, avait été
établi en 1186. Il fut entouré plus tard d'une galerie voûtée appelée Charnier des
Innocents. C'était une galerie sombre, humide et malsaine, destinée à la sépul-
ture des personnes riches. Elle servait de passage aux piétons. On y voyait,
peinte sur les murs, la fameuse « danse macabre », ainsi que le squelette sculpté
en marbre de Germain Pilon.
La galerie du Charnier des Innocents était pavée de tombeaux, tapissée de
monuments funèbres et bordée de boutiques de modes et de lingerie et de bureaux
d'écrivains publics.
« Sans la secrète correspondance des cœurs, dit Mercier dans son Tablmu
de Paris, les écrivains des Charniers iraient augmenter le nombre prodigieux des
LA VILLE LUMIERE
I" ARRONDISSEMENT
145
squelettes qui sont entassés sur leurs têtes, dans ces greniers surchargés de leur
poids. Ces ossements frappent les regards, et c'est au milieu des débris vermou-
lus de trente générations, c'est au milieu de l'odeur fétide et cadavéreuse qui
vient offenser l'odorat qu'on voit celles-ci acheter des bonnets, des rubans et
celles-ci dicter des lettres amoureuses. »
En 176^, le Parlement interdit les inhumations dans Paris. On supprima
alors les cimetières qui étaient dans la ville, et on plaça les ossements qui prove-
naient des fouilles dans d'anciennes carrières abandonnées situées dans le fau-
bourg Saint-Jacques. On leur donna le nom de Catacombes.
L'entrée des Catacombes, que l'on peut visiter, est située place Denfert-
Rochereau.
Parla rue Sainte-Opportune, qui fut ouverte en 1836 et doit son nom à l'ancienne
église Sainte-Opportune, nous reviendrons encore à la rue de Rivoli. Traversons
la rue du Pont-Neuf et suivons la rue de Rivoli j usqu'à la rue de l' Arbre-Sec. Situé au
coin de cette rue et au numéro 83 de la rue de Rivoli, se trouve l'hôtel Sainte-Marie.
HOTEL SAINTE-MARIE.
SALLE .\ MANGER.
La rue de l'Arbre-Sec a été ainsi dénommée, suivant les uns, à cause d'un
gibet qui y avait été placé. Selon les autres, ce nom ferait allusion à la légende
chrétienne de l'Arbre-Sec, l'arbre d'Egypte qui vivait depuis le commencement
du monde, toujours vert et rempli de feuilles et qui se dessécha soudain lorsque
Jésus-Christ fut mort sur la croix.
LA VILLE LUMIERF.
IIÙTKL SMNTK-MARIK,
I" ARRONDISSEMENT
147
Le numéro 21 de cette rue est une ancienne dépendance de l'hôtel Sourdis.
Entre le 21 et le 23, existe une petite impasse, avec porte grillée, qui s'appelait au-
trefois impasse Courbaton. Elle communiquait avec l'impasse Sourdis située rue
des Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois, et donnait accès à l'hôtel Sourdis du côté
de la rue de l' Arbre-Sec. Au 48, se trouve l'hôtel de Saint-Roman, où nous voyons
une cour intérieure très curieuse. Au 52, hôtel de Trudon, sommelier de Louis XV,
HOTEL SAINTE-MARIE.
UN SALON.
et de son fils, marchand de chandelles du roi. En face s'ouvre la rue Bailleul, (.[ui
doit son nom à Robert Bailleul, clerc des comptes qui habitait cette rue en 1423.
Il existait jadis, rue de l'Arbre-Sec, l'impasse de la Petite-Bastille, qui avait
été nommée ruelle Sans bout, puis ruelle de Jean de Charonne, à cause d'un certain
Jean de Charonne qui y tenait un cabaret. Ce cabaret existait encore en 1738,
etja maison du 83 de la rue de Rivoli occupe exactement le terrain où se trouvait
cette impasse.
Ainsi que nous venons de le voir plus hauf, c'est l'hôtel Sainte-Marie qui
occupe aujourd'hui cet emplacement. ' :
C'est un hôtel très confortable, admirablement tenu et essentiellement de
famille.
En face, à l'angle opposé de la rue de Rivoli, se trouve une inscription rap-
148 LA VILLE LUMIÈRE
pelant que s'élevait là l'hôtel de Montbazon, où l'amiral Coligny fut tué à la Saint-
Barthélémy. Sophie Amoult, la célèbre actrice, naquit dans cet hôtel, et Carie
Vanloo l'habita.
L'hôtel Sainte-Marie possède des chambres et des appartements très bien
organisés. La salle de restaurant, gaie et claire, donne sur la rue de Rivoli. Le service
y est fait par petites tables, et la cuisine se recommande tout particulièrement
aux amateurs de bonne chère. La cave de la maison est renommée.
Nous voyons également au rez-de-chaussée le fumoir et le salon de lecture.
« Nous venons, dans cette promenade, de rencontrer des hôtels si luxueux et si
confortables qu'il nous semble amusant de jeter un coup d'oeil sur ce qu'étaient
les hôtelleries d'autrefois.
Elles étaient le plus souvent situées à l'entrée ou à la porte des villes; l'hô-
telier, ou un de ses valets assis sur la porte invitait les passants à entrer, criait
tout haut le prix du vin. Souvent le tarif était affiché sur le mur. Ainsi l'on voyait
écrit : Dînée du voyageur à fied^ six sols ; couchée du voyageur à pied, huit sols.
C'étaient là les petites hôtelleries ; les grandes, celles où l'on pouvait descendre
avec son équipage et son train portaient : Dînée du voyageur à cheval, douze sols;
couchée du voyageur à cheval, vingt sols. Ces prix étaient assez chers pour l'époque.
Une ordonnance avait forcé les hôteliers à afficher leurs pri.x pour empêcher
leurs vols et leur rapacité.
Les hôtelleries étaient, le plus souvent, le refuge de la nombreuse population
errante de cette époque, soldats, aventuriers, pèlerins, filles de joie, malfaiteurs,
marchands.
Elles servaient d'embuscades à tout un ramassis de gens sans aveu, qui
attendaient les voyageurs riches au passage pour les enivrer, les voler au jeu.
.\ussi dans la plu])art de ces établissements faisait-on bonne chère.
Erasme nous a laissé de jolis tableaux très animés des hôtelleries de son
temps en France et en Allemagne ; il nous dépeint la mauvaise mine des hôtes
qui ont l'air de se soucier fort peu de vous recevoir, la lenteur méthodique du ser-
vice, le sans-gêne des convives, l'odeur du tabac, le pêle-mêle un peu trop patriar-
cal où vivent maîtres et valets.
Cependant lorsque le nombre de voyageurs fut devenu de plus en plus consi-
dérable et que les relations commerciales se furent accrues, les hôtelleries furent
obligées de se modifier et de songer davantage à la satisfaction du public.
Ce souci n'a fait depuis que d'augmenter chaque jour, et l'on sait à quels
raffinements les hôtels d'aujourd'hui nous ont habitues.
N'oublions pas de citer dans la rue de l' Arbre-Sec, par laquelle nous ter-
minerons notre promenade, un hôtel des ;\Iousquetaires qui occupait l'emplace-
ment du numéro 4 actuel et où habita, pendant quelque temps, le fameux d'Arta-
gnan, qu'Alexandre Dumas a immortalisé.
arrondissement (la Bourse), comprend les quartiers Gaillon,
'ivienne, le Mail et Bonne-Nouvelle. Il est limité, d'une part, par
la rue des Capucines, la rue des Petits-Champs, la rue Etienne -Marcel
■et le boulevard Sébastopol et, d'autre part, par les boulevards des Capucines,
des Italiens, Montmartre, Poissonnière, Bonne-Nouvelle et Saint-Denis.
Nous partirons de la rue des Capucines, qui fait à la fois partie des I"
€t IP' arrondissements. Elle date de l'année 1700 et fut tracée sur les jardins
de l'hôtel du maréchal de Luxembourg, sous le nom de rue Neuve-des-Capucines ,
à cause de la proximité du couvent des Capucines dont nous aurons l'occasion de
parler plus loin. Les écuries de la duchesse d'Orléans occupaient l'emplacement
-de quatre numéros actuels de cette rue. Au 19, nous voyons actuellement le
Crédit Foncier de France, bâti sur les terrains des anciens hôtels de Villequier, de
Septeuil et deMazade. Au 12 était placé l'hôtel du lieutenant général de police,
qui devint pendant la Révolution la Mairie de Paris, où logèrent Pétion etBailly.
La rue Volney part de la rue des Capucines. Elle s'appelait jadis rue Arnaud,
à cause de l'hôtel appartenant au maréchal de Saint-Arnaud dont elle occupe
l'emplacement. Au 7 est le cercle Volney.
La rue Daunou faisait partie de la rue Neuve-Saint-Augustin ; elle nous
conduira dans la rue qui est sans conteste la plus brillante et la plus somptueuse
de Paris : la rue de la Paix, où nous verrons le commerce parisien dans toute sa
richesse et dans tout son éclat.
La rue de la Paix a été tracée en 1806 sur l'emplacement du couvent des
Capucines, qui occupait un terrain compris entre la rue et le boulevard des Capu-
cines, la rue des Petits-Champs et la rue Louis-le-Grand. Louise de Lorraine,
épouse de Henri III, avait conçu le dessein de fonder un couvent de Capucines à .
Bourges et laissa pour cette fondation la somme de soixante mille livres. Marie
de Luxembourg, sa belle-sœur, exécuta en partie la volonté de Louise de Lorraine ;
mais, au lieu de fonder le couvent de Capucines à Bourges, elle le fonda à Paris
et acheta dans ce but l'hôtel du Perron. L'Estoile parle de cet étabhssement ;
il dit que les Capucines prirent d'abord le titre de Filles de la Passion et qu'elles
figuraient aux processions publiques portant une couronne d'épines sur la tête.
Il ajoute que leur règle surpassait en austérité toutes celles des autres commu-
nautés. Louis XIV, en 1688, pour faire construire la place Vendôme, ordonna la
démolition du couvent des Capucines et l'érection d'un nouveau couvent plus
vaste et plus commode à l'endroit où finit la rue des Petits-Champs et commence
LA VILLE LUMIÈRE
la rue des Capucines. La façade de l'église correspondit à l'axe de la place Ven-
dôme et lui servit de perspective et de décoration. Ce couvent fut supprimé
en 1790, et les bcâtiments furent dans la suite destinés à la fabrication des assi-
gnats. Puis les jardins de cette maison, théâtres des gémissements et des austé-
rités des pieuses filles qui l'habitaient, devinrent pendant quelques années une
promenade publique et le séjour des jeux et des amusements de toutes sortes.
C'est là, entre autres, que fut établi le premier Panorama, ainsi que le fameux
cirque Franconi.
Enfin la rue de la Paix fut tracée sous le nom de rue Napoléon. L'empereur
voulait (jue ce fût la plus belle rue de Paris, et son désir fut pleinement réalisé.
La rue de la Pai.x, écrit Edouard Fournicr, dans l'un de ses ouvrages sur Paris,
« est restée le bazar du confortable le plus splendide et le plus délicat ».
En creusant la terre pour jeter les fondements des constmctions qui devaient
border la voie nouvelle, on mit à jour le sarcophage d'un centurion romain,
Ceius Agomarus, et on découvrit dans des vases d'airain des pièces d'or et d'argent
aux effigies de Jules César, de Marc Aurèle, de Trajan et de Titus.
Afin d'encourager les constructions des édifices dans la nouvelle rue. Napoléon
affranchit d'impôts pendant quinze ans toutes les maisons qui s'y élèveraient, et
il accorda en outre de grandes facilités de paiement pour les terrains. Ces encou-
ragements atteignirent très vite leur but, et la rue Napoléon, future nie de la
Paix, dressa ses édifices des deux côtés de la voie.
Là se termine, en dehors des nombreuses reconstructions qui sont faites
actuellement, l'historique de la rue de la Paix, qui, tout comme les peuples heu-
reux, n'a pas d'histoire. L'on ne peut
rien ajouter à son sujet, l'on ne peut
qu'énumérer quelques-unes des impor-
tantes maisons de commerce qui y sont
installérs.
11 y a quelque temps, nous avons lu
dans le Figaro un article intitulé Douze
millions de frivolités et consacré à la
maison Paquin.
Les marchands de frivolités ven-
daient jadis tout ce qui concernait la
toilette de la femme, et ce mot de « fri-
volités » est gracieux pour designer cis
mille colifichets, pourtant indispensables
et essentiels. Les marchands de frivolités
sont devenus aujoind'hui l'une des
importantes manifestations de l'initiative et de l'activité française, et si
l'on trouve naturel que l'on nous décrive ces immenses usines d'Amérique
et ces colossales entreprises allemandes et anglaises, il ne nous semble^ pas
MAISON l'AQLlN.
Ile ARRONDISSEMENT
151
. __. _ . i^.... ^
niiitiiii niiiiiîiiiii HiiiSiiiiSïii n iMiii'iiiiii h iiîiiiiHSiu îwfiiiimr liiiiilHR
MAISON PAQUIN.
152
LA VILLE LUMIÈRE
frivolités » aussi importante que
moins intéressant d'étudier une maison de
Paquin.
Ce nom est connu dans tout l'univers, et, en tous lieux, les femmes consi-
dèrent comme un grand
bonheur de pouvoir se faire
iiabiller dans cette maison
de haute couture dont l'im-
portance commerciale, éco-
nomique et financière, vaut
la peine d'être mentionnée.
Si nous disons que
([uatre millions de francs
sont dépensés chaque année
pour les étoffes servant à
confectionner les toilettes
qui sortent de chez Paquin,
que les rubans employés
M\;^(.\ iMjiiN. pourraient couvrir la dis-
tance Paris-Versailles, que
les vingt-deux millions de mètres de fil qui passent entre les mains des petites
ouvrières pourraient relier les deux pôles de la terre, que les essaj'euses usent bon
an mal an plus de mille kilogrammes d'épingles, qu'il est fait une consommation
de trois cent soixante kilogrammes de fil de soie, cent cinquante kilogrammes de
baleines, trois cents kilo-
grammes d'agrafes et de
portes, nous ne donnerons
peut-être encore (lu'une
faible idée du nombre incal-
culable des fournitures uti-
lisées par la maison Paquin,
et nous n'avons pas la place
de compléter cette énumé-
ration fantastique.
La maison de Paris —
car l'on sait que Paquin pos-
sède également une maison
à Londres — emploie envi-
ron treize cents personnes.
Il est vrai de dire que le
personnel est admirablement traité. Les emjiloyés, hommes et femmes, au
nombre de trois cent cinquante, sont nourris dans la maison; soit un total
de sept cents repas à préparer chaque jour dans les locaux de la rue de la Pai.\,
MAISON P.\QeiN.
II*^ ARRONDISSEMENT 153
fonctions réservées à un chef et quinze aides de cuisine. A Londres, où presque
tout le personnel est français, les ouvrières sont même logées dans la maison.
De plus, l'été, à partir de juin, lorsque le Grand Prix est couru et que la besogne
diminue dans les ateliers, la maison Paquin envoie toutes les semaines ses
ouvrières, par groupes de vingt ou trente, au bord de la mer ; elle possède trois
chalets à Paris-Plage, entre les flots et la forêt de pins.
Nous n'entreprendrons pas d'énumérer les frais généraux de la maison, nous
dirons seulement — et cela suffira pour concevoir le reste — que vingt-cinq mille
francs sont dépensés par an pour ces jolis hortensias mauves qui égayent la rue
de la Paix.
Visitons à présent cette maison de frivolités, depuis l'élégant magasin du rez-
de-chaussée oii sont exposés quantités de jolis modèles ainsi que les fourrures pré-
cieuses. Au premier étage sont les salons de vente et d'essayage, parmi lesquels
nous voyons une véritable petite scène très habilement disposée pour les toilettes
de scène. Puis ce sont les différents ateliers, ateliers spéciaux pour les jupes,
les corsages, les costumes tailleur, etc., etc. D'étages en étages, nous arrivons à
la section de pelleterie admirablement organisée ; la maison Paquin a des ache-
teurs qui parcourent chaque année les grands marchés du monde, tels que Londres,
Leipzig, Nijni-Novgorod.
La maison occupe quatre immeubles, les i, 3 et 5 de la rue de la Paix et le
numéro 6 de la rue des Capucines, qui forment un tout homogène que l'on peut
parcoin"ir en entier sans s'apercevoir que l'on change de maisons.
La maison Paquin a été créée en 1S90 par 'SI. et ;\Ime Paquin. En 1896,
elle était mise en société au capital de douze millions et demi. Chacun sait que
c'est l'une des maisons qui lancent les modes dans Paris et que Mme Paquin
est une véritable artiste qui connaît admirablement tout l'art du costume
et trouve d'incessants et miraculeux changements de lignes, de couleurs et
d'étoffes.
Au numéro 10 de la rue de la Paix, nous trouverons la maison Toy, qui s'est
fait la spécialité des verreries artistiques et des porcelaines et faïences.
On connaît l'extension que l'industrie de la verrerie a prise. C'est au
xiii^ siècle que cet art, où l'Orient s'était surpassé, redevint en honneur
en Europe au moment où \'enise et Murano ci-éèrent leurs fabriques. Au
xv^^ siècle, devant les progrès surprenants de Murano et de Venise, les produits des
verreries orientales cessèrent d'être recherchés. On fabriqua à cette époque des
glaces et des vases merveilleux. L'Allemagne rivalisa avec l'Italie; puis la Bohême
commença sa fabrication. En France, l'usage du verre était répandu depuis très
longtemps ; Colbert donna une grande impulsion à l'industrie verrière en
appelant d'Italie des ouvriers d'un talent consommé. L'état de verrier prit
ensuite une telle importance que le' gouvernement français établit une
noblesse particulière, les gentilshommes verriers, en faveur de ceux qui l'excr-
■çaient.
T54
LA \ILLE LUMIÈRE
La maison qui nous occupe a été fondée par M. Toy.en 1S25, rue de la Vic-
toire, et elle acquit de suite une très grande réputation pour ses services de table,
ses porcelaines et ses cristaux. Elle se développa très rapidement, et quelques
années plus tard, ayant été forcée de s'agrandir, elle s'installait rue de la
Chausséc-d'Antin, au numéro 19. C'est là que M. Toy commença à vendre des
porcelaines et des faïences anglaises jusqu'alors inconnues à Paris.
La porcelaine tendre naturelle anglaise est la seule que pendant longtemps
l'on ait fabriquée en Angleterre.
En introduisant, en 1800. dans la composition de la pâte jusque-là en
usage une quantité raisonnée de phosphate de chaux, Ch. Spode amena un
perfectionnement dont Macquer avait fait l'essai avant 1735. A part le phos-
phate de chaux, cette porcelaine possède les mêmes élémi uts constitutifs que
ceux qui servent à la fabrication des faïences fines ; mais elle est translucide,
se cuit à la température de la faïence fine et peut recevoir, grâce à son émail.
une ornementation très riche et très variée.
La pâte de la porcelaine anglaise étant plastique se façonne aisément ; elle
est susceptible d'une ornementation toute particulière.
La vente de ces articles donna bien vite à la maison To\' une grande notoriété,
d'autant plus que, liée à la maison Minton, elle devint le représentant à Paris de
Ile ARRONDISSEMENT
155
156
LA VILLE LUMIERE
cette manufacture qui est la plus importante et la plus artistique d'Angleterre et
dont l'on a admiré à toutes les expositions les vases, les coupes, les statuettes
et les maj cliques.
En 1866, au moment de la construction de l'Opéra et des travaux effectués
pour le percement et l'achèvement du boulevard Haussmann et de la rue
Lafayette, l'immeuble oîi se trouvait la maison Toy fut démoli. Celle-ci fut
transportée alors au numéro 6 de la rue Halév}-, où elle resta jusqu'en 1902,
c'est-à-dire pendant trente-cinq ans.
A cette époque, elle subit de nouveaux agrandissements : elle s'adjoignit
successivement la maison Leveillé-Rousseau et la maison Le Gerriez, et elle
s'établit dans le beau local qu'elle occupe aujourd'hui au numéro 10 de la
rue de la Paix.
La maison Toy est bien connue pour ses modèles spéciaux très artistiques
de services de table de porcelaine et de cristal. Elle a le dépôt exclusif des
œuvres de nombreux artistes, notamment de Deck et de Delaherche.
Dans la même maison, nous voyons actuellement la maison Brevignon, cpii
a été fondée en 1879 au 98 de la rue de la Victoire, par Mme Elisa. Grâce à l'intel-
ligente direction et à l'heureuse initiative de sa fondatrice, elle se développa d'une
façon extrêmement rapide. Bientôt son extension nécessita une installation nou-
velle, et la maison de couture dut être transportée au numéro 10 de la rue de
la Paix.
MAISON HRHVIGNON.
Ile ARRONDISSEMENT
MAISON BKEVIGNOX.
La prospérité de la maison s'accrut sans cesse. M. Paul Edouard Dailly
succéda en 1904 à Mme Ëlisa, et par son habileté et son énergie donna aux affaires
un développement très grand. Sous les ordres de 'SI. Brevignon, directeur actuel,
la maison est en train de prendre un nouvel essor. En dehors de sa clientèle pari-
sienne, elle possède une très haute clientèle anglaise et américaine, qui lui est
toujours restée fidèle et qui s'accroît encore en ce moment, par ce fait que M. Bre-
vignon a de nombreuses relations in the upper ten en Angleterre et y est très,
avantageusement connu.
Son installation de la rue de la Paix est somptueuse. Nous admirerons les-
vastes salons de vente à l'imposant aspect : le salon Louis XVI et le salon Empire
dont nous reproduisons ici les photographies. Viennent ensuite les nombreux
salons d'essayage, où nous voyons quantité de jolies gravures anciennes et d'auto-
graphes des artistes de Paris attestant la satisfaction qu'elles eurent de leurs
toilettes.
A la suite de ces salons, nous arrivons dans une petite pièce oii une estrade
a été disposée ; là, une rampe constitue une disposition tout à fait spéciale d'éclai-
rage admirablement comprise pour l'essayage des robes du soir et des costumes.
de théâtre.
Les ateliers, situés à l'étage supéi-ieur, occupent plus de cent ouvrières qui se
partagent les diverses spécialités de la maison : atelier spécial pour les costumes.
158 LA VILLE Ll-MIERE
tailleurs dirigé par un tailleur réputé, atelier de broderie, de lingerie, de manteaux,
de robes du soir, etc., etc.
Un très nombreux personnel assure l'exécution parfaite de toutes les com-
mandes.
Au numéro 16, nous visiterons les salons de la maison Carlier, qui assume
la tâche délicate de créer des coiffures toujours nouvelles pour les jolies Pari-
siennes sans cesse désireuses de changement.
Et ce n'est certes pas une tâche facile que de varier à l'intîni les coiffures
destinées à parer et à embellir tant de visages gracieux. Aussi la maison Carlier
s'efforce-t-elle de multiplier ses créations en travaillant d'après les documents
anciens. Elle s'inspire des coiffures des siècles passés, les transforme et les rajeunit
afin d'en former de charmants modèles conformes à notre goiît moderne.
La variété des chapeaux n'a pas été moins grande, paraît-il, dans l'antiquité
que de nos jours. Le premier couvre-chef a dû être le bonnet à poils fait de la
dépouille des animaux ; nous avons continué à emprunter aux bêtes les ornements
les plus somptueux utilisés pour nos chapeaux; mais que de formes différentes
ont été imaginées ! Les Romains connurent d'abord un chapeau très primitif
qu'ils appelèrent galerus; puis la coiffure propre aux Egyptiens fut introduite
chez eux sous le nom de calantica. C'était une sorte de coiffe attachée par un lien
autour de la tête avec des pans tombant des deux côtés sur les épaules, de telle
sorte qu'on pouvait les tirer à volonté et s'en voiler toute la figure. Ce modèle
primitif représenterait assez bien notre capuchon pour automobile. Chez les
Romains, l'usage de cette coiffure fut restreint aux femmes. Dès les premiers tenij^s
de la Grèce, le culte de la coiffure était déjà très perfectionné. Dans le nombre
infini des coiffures des dames grecques, nous signalerons : la mitre, la cicréphale,
plus spécialement destinée aux courtisanes, le diadème, le strophe, la caliptra,
la tolia, le credemnon, le nimbe, le dracône, ou bandeau quelquefois en or, roulé
en spirale autour de la tête.
De toutes ces coiffures anciennes, la maison Carlier a su créer de gracieux
et élégants chapeaux. Elle a eu l'adresse de mettre à profit k's formes les plus
bizarres et de savoir les adapter au goût du jour.
A l'époque où le voile constituait en quelque sorte toute la coiffure de la
femme, elle a emprunté les jolis capuchons qu'elle inventa pour les sorties du
théâtre. Les coiffes de jadis, les bonnets, les résilles, les calottes de velours, les
chaperons, etc., etc., lui inspirèrent de nombreuses idées.
C'est un peu avant la Révolution que le véritable chapeau remplaça la coiffure
proprement dite, et les petits chapeaux ornés de plumes et de fleurs furent en
pleine vogue. A un moment donné, les femmes les plus élégantes se contentèrent
d'une simple cocarde tricolore. Puis ce fut le Directoire, qui fit éclore tant de
nouvelles façons de se coiffer : le bonnet à la Délie, le bonnet à la frivole, le bonnet
à l'esclavonnc, le bonnet à la Nelson, le chapeau à la primerose, le chapeau
turban, le chapeau rond à l'anglaise, le chapeau à la glaneuse, le chapeau Spencer,
Ile ARRONDISSEMENT
159
i6o
LA VILLE LUMIÈRE
le chapeau Castor, le chapeau à la Lisbeth, le chapeau à damiers, etc., etc.
« Quelle imagination, disent les Concourt, que celle des dictateurs de la tête ! »
et quels trésors, ajoutons-nous, pour les modistes' d'aujourd'hui!
La maison Carlier possède toutes les gravures anciennes représentant ces
coiffures. Elle a su découvrir dans les musées, dans les bibliothèques, dans la
galerie des estampes, dans les gravures jaunies des vieux livres, la matière et le
sujet des chapeaux si seyants et si variés qu'elle crée tous les jours pour les jolies
mondaines qui savent bien qu'elles sortiront de chez Carlier plus gracieuses et
plus jolies. Aussi presque toutes les actrices de Paris sont-elles les clientes de cette
irfaison, dont les jolis magasins furent souvent représentés sur la scène.
La maison Carlier a été fondée en 1891 et n'a fait que prospérer depuis sa
fondation. Personne ne peut lui contester aujourd'hui la place prépondérante
qu'elle occupe parmi les premières modistes parisiennes. Elle est certainement
une des maisons de la rue de la Paix qui provoquera le plus de convoitises fémi-
nines.
Au numéro 15, nous voyons la parfumerie Guerlain, qui fut fondée en 1828.
MAISON Gl'EKI
Le magasin était situé alors dans l'hôtel .Mmnice, qui possédait à ce ninnunt
des magasins à droite et à gauche de sa porte cochère. C'était à l'épociue, dont
U^ ARRONDISSEMENT
i6i
102
LA VILLE LUMIÈRE
MAISON GUERLAIN.
nous avons parlé plus haut, où l'aristocratie anglaise arrivait en chaise de poste à
l'hôtel Meurice. Lord Seymour y venait souvent en mail. C'est lui qui avait été
surnommé par le peuple de
Paris Milord l'Ar souille, à
cause de ses dépenses folles
et de ses excentricités de
mauvais aloi. Il paraît
toutefois que sous cette
originalité triviale se cachait
un homme bienfaisant et
généreux, qui valait mieux
(lue sa triste réputation.
Quoi qu'il en soit,
l'^rd Sej'mour trouva les
parfums de Guerlain déU-
cieux, et grâce à son pa-
tronage Guerlain fut dès
lors classé parmi les pre-
miers parfumeurs de son époque pour la finesse et la nouveauté de ses produits.
Non seulement il devint à la mode, mais il fut le parfumeur attitré de plusieurs
cours étrangères, entre autres de celles d'Angleterre, de Belgique, de Hollande
et de Wurtemberg.
La parfumerie était à cette époque loin d'être ce qu'elle est actuellement, et
Guerlain fut le promoteur des articles, qui nous semblent si délicieux aujour-
d'hui. Sa fabrique, ou son usine comme on l'appellerait maintenant, était située
à l'Arc de Triomphe, au coin de l'avenue d'Eylau, aujourd'hui avenue Victor-
Hugo. Les maisons de la rue de Presbourg, en façade sur la place de
l'Etoile, n'existaient pas encore ; à leur place étaient des talus de terre
gazonnée. La fabrique était en haut de ces talus et en façade sur l'Arc de
Triomphe. .
Les magasins de Guerlain furent transportés en 1841 au numéro 11 de la rue
de la Paix, devenu à présent le numéro 15 à cause de la suppression du Timbre
situé alors à cet endroit. Guerlain, avec les anciennes maisons de la rue de la
Paix, contribua à donner à l'ancienne rue Napoléon cette réputation de bon
goût et d'élégance qu'elle a toujours conservée.
Parfumeur de l'Impératrice, ses parfums furent à la mode de l'Empire ; ses
nouvelles créations : Jicky, Après l'Ondée, Sillage, sont à la mode d'aujourd'hui,
et sa réputation parisienne est devenue mondiale.
Nous voyons également au numéro 15 la maison de couture de Mme Léony
Tafaré, qui, après avoir été installée pendant trois ans me A'ignon, vient tout
récemment d'ouvrir de nouveaux et coquets salons qui s'étendent en façade sur
la rue de la Paix et la rue Daunou.
Il'' ARRONDISSEMENT
T63
Mme Tafaré, ayant été elle-même ouvrière, puis vendeuse dans les prin-
cipales maisons de Paris, peut se vanter à juste titre de connaître à fond son
métier.
Son habileté et son adresse lui ont acquis la confiance de toute une clientèle
mondaine et aristocratique.
Les femmes élégantes, pour lesquelles Mme Tafaré inaugura tant de jolies
créations, s'accordent à lui reconnaître un très grand sens artistique et un goût
parfait.
Le goût, en ce qui concerne les œuvres d'art, doit avoir comme qualité prin-
cipale la délicatesse, qui consiste non seulement dans une grande sensibilité, mais
aussi dans une perception très fine de toutes les nuances de la beauté. Or la toi-
lette féminine n'est-elle pas une véritable œuvre d'art et n'exige-t-elle pas à ce
titre tout le concours que peut lui apporter le goût le plus délicat ?
M.^ISON T.\F.\RÊ.
Mme Tafaré, en dehors de ses costumes tailleur très simples et très nets et de
ses manteaux et sorties de bal, a la grande spécialité des vaporeuses toilettes du
soir, costumes flous et harmonieux dont la grâce légère fait si bien valoir
la beauté.
La maison Tafaré possède la faveur des Parisiennes et des étran-
gères. Pour satisfaire au désir de nombreuses clientes, elle a été obligée
:64
LA VTI.1.1-: 1 r^Tf.KE
MAISON MAMKLIN.
TAIAKÉ.
de fonder une succursale dans l'Amé-
ri(iue du Sud, à Buenos-Ayres.
Au numéro k), nous voyons ini
magasin dont la devanture est une
x'éritable ceu\-rc d'art, ("est la maison
l'.iul Hamelin, dont M. A'aubourzeix
-1 aujourd'hui propriétaire.
i'ctti- maison tut fondée en 1869
I .11" Al . l'an! Hamelin. au 2J de la rue de
I I l'.lLX.
l'dlc (ibtint uni' médaille d'or à
II exposition universelle de 1878 et
lut toujours extrêmement réputée
p'iur la finesse et l'éclat de ses pierres
.imsi (pie ]ionr ses artistiques montures.
.M. l'aul Hamelin mmirut eu ii)o,',.
.M. \'auliiiur/ci\, (pu .i\ait alors au 4
de la place de r()]H''ra ml très beau
m.ig.isin de bijouterie et joaillerie — la
mais(jn .Martel- ri'unit cette dernière
maison à la maisim l'.iul Hamelin.
Ile ARRONDISSEMENT
MAISON HAMELIN.
i66 LA VILLE LU:\Il£RE
Lorsque, en 1906, l'immeuble du 23 delà rue de la Paix dut être démoli, M. \'au-
bourzeix transféra ses magasins où nous les vo3'ons à l'heure actuelle et en confia
la décoration à M. G. Morice, architecte, qui fit preuve en l'occurrence d'un art
parfait. Le magasin est conçu dans le style Directoire et possède une très intéres-
sante devanture qui a été faite entièrement avec ce marbre jaune de Sienne aux
si merveilleuses teintes. Elle est ornée de cariatides de bronze, décoration si riche
et si belle, trop rarement employée.
, Une tradition rapportée par Vitruve nous fait connaître l'origine que les
anciens attribuaient aux cariatides, et ce détail nous semble valoir la peine d'être
cité. Selon cette tradition, les habitants de Carya, ville du Péloponèse, ayant pris
parti pour les Perses, lorsque ceux-ci envahirent la Grèce sous la conduite de
Xerxès, les Grecs vainqueurs tirèrent une vengeance éclatante de leur trahison.
Les hommes furent passés au fil de l'épée, les femmes vendues comme esclaves et,
déplus, afin de perpétuer le souvenir de leur esclavage, les architectes imaginèrent
de les faire servir de modèle aux statues qu'ils employèrent en guise de colonnes.
Il faat avouer que cette légende, ne reposant sur aucun fondement précis, fut très
discutée ; mais il est certain qu'elle eut cours à Athènes et à Rome.
Toujours est-il que les architectes anciens surent tirer un admirable parti
des cariatides. Inconnu dans l'art chrétien pendant tout le moyen âge, l'emploi des
cariatides reparut à la Renaissance ; les grands artistes de ce temps n'eurent garde
de négliger ce beau motif de décoration qu'on retrouve fréquemment en Italie.
La devanture de la maison Hamelin. par son origmalité et sa belle exécution,
nous a fait remonter aux époques anciennes.
Pénétrons à présent dans le magasin, où nous verrons les gemmes les plus pré-
cieuses et des bijoux d'un art délicat. La maison Paul Hamelin vient de remporter
le diplôme d'honneur de la récente Exposition Franco-Britannique, justifiant ainsi
son renom de maison de ])remier ordre, honorablement et universellement connue.
Au numéro 23 de la rue de la Paix, dans un superbe immeuble tout récem-
ment construit et d'une belle architecture, se sont installés, au rez-de-chaussée et
à l'entre-sol, les grands couturiers fourreurs Green et C".
Une belle ornementation de bronze finement ciselé, con(;ue dans im style
moitié Louis XV et moitié Louis X\'l. a\n' une sobriété de bon goût dans
l'encadrement des glaces, donne à la devanture du magasin ime allure grandiose,
qui frappe et retient. Dans ce rez-de-chaussée qui sert de salons de vente et
d'exposition, tandis que le pied foule un tapis royal au chiffre de la maison, cou-
vrant l'étendue des salons, l'œil est arrêtépar tout ce quis'offre à son admiration.
dans l'ensemble comme dans les détails.
La décoration murale consiste en magnifiques glaces alternant avec des
panneaux de chêne sculpté dans la masse ; des lustres et des appliques dont les
modèles uniques ont été tout spécialement créés, véritables chefs-d'ceuvre du
genre, permettent à la fée moderne, l'Electricité, d'inonder de hunièro ce milieu
somptueux, vraiment sans égal.
Ile ARRONDISSEMENT
167
i68
LA" VILLE LUMIÈRE
pur
Merv-eilleux encore est l'escalier monumental à jour, de style Renaissance,
spécimen de l'époque, en bois sculpté à double évolution.
Il conduit à l'entresol, où des salons
d'essayage, tout en érable, tentent tour à
tour les visiteuses par leur disposition si
joliment artistique : palais rêvé de l'élé-
t;ance et de la beauté, olympe féminin
d'un modernisme très parisien.
Si Green et C" se révèlent dans leur
installation comme des chercheurs de haut
L^oût, ils se présentent dans leur genre
comme des novateurs avisés.
Ils fondent, en effet, dans notre rue
(le la Pai.x, ce qui n'existait pas encore,
luie maison de couture uniquement spé-
cialisée dans le costume tailleur, mais le
tailleur grand chic, grand style, impec-
-ALON CREKN I-.T
cable, ,à la ligne idéale, en un mot Idéal
I.iiu-, telle est d'ailleurs leur devise.
A ce genre personnel et sans précé-
dent, Green et C° joignent les fourrures
précieuses, aux modèles sans nombre, créés
dans la très imi:>ortante maison de gros
qu'ils possèdent déjà et dont la réputa-
tion n'est plus à faire. Loutre, renard et
zibeline,... c'est une profusion de toison^
somptueuses, savamment achetées en dr
lointains pays, savamment préparées tout
près de nous : parures d'imjiératrice.s et <lr
reines de beauté.
Les élégances les plus raffinées —
qu'elles viennent de Paris ou d'ailleurs —
se donnent toutes rendez-vous chez Green et C", ces enfants gâtés de la mode
et du succès.
La rue Louis-le-Grand est parallèle à la rue de la Paix, ("était un chmnn cpii
longeait le couvent, ("'est à cause de la statue de Louis XR', qui se trouvait jadi>
place Vendôme, ([u'cllr fut dénommée rue Louis-le-Grantl.
De 1793 à 1798, elle s'appela rue des Piques, puis rue de la Place-\'endôme.
S.VLON D ESS.WAGE GREEN ET C".
11^ ARRONDISSEMENT 169
Au numéro 34, au coin du boulevard des Italiens, se trouve le pavillon de
Hanovre, qui est le seul débris qui soit resté de l'immense hôtel du maréchal de
Richelieu, qui s'étendait de la rue Neuve-Saint- Augustin aux boulevards. C'est
après la guerre du Hanovre, où il s'était enrichi par des pillages sans nombre, que
le duc de Richelieu fit faire des agrandissements considérables et somptueux à
l'hôtel qu'il habitait.» Le peuple murmura quand il vit cette magnificence un peu
effrontée ; pour la faire expier au maréchal, qui d'ailleurs se moquait bien de ses
cris, il baptisa sans tarder le kiosque galant du nom du pays où l'on savait que
yi. de Richelieu avait rapporté l'argent nécessaire à sa construction. Si l'on mur-
murait à voir la richesse du dehors, qu'aurait-on dit de l'intérieur : de ces salons
du premier étage où se donnaient les fins soupers de M. le maréchal, de cette belle
salle du l'ez-de-chaussée qui pour ornement n'avait rien moins à son entrée que deux
admirables chefs-d'œuvre, les Esclaves, de Micliel-Ange, qui sont aujourd'hui
au Louvre.
i( Le maréchal était très jaloux de son joli pavillon ; il tenait surtout
beaucoup au magnifique point de vue qu'on avait de ses fenêtres, d'un côté,
jusqu'aux Porcherons, de l'autre jusqu'à la Ville-l'Evêque. »
C'est dans le pavillon de Hanovre que s'établiront plus tard les glaciers
Tortoni et Velloni, dont nous aurons l'occasion de parler en parcourant les
boulevards.
La rue Louis-le-Grand traverse l'avenue de l'Opéra, qui, commencée en 1854
et terminée en 1878, part de la place du Théâtre-Français pour aboutir à la place
de l'Opéra.
Nous avons déjà vu, t(out à l'heure, cette voie qui est une des plus
belles et des plus mouvementées de Paris' et où se réunissent quelques magasins
de grand luxe et de raffinement délicat. Dominé par la façade de l'Opéra, qui
là-bas se détache, majestueuse, l'avenue prend chaque soir un air de fête avec sa
triple rangée de lampes électriques qui l'illuminent si merveilleusement.
Telles devantures, comme celle de la maison de coiffure Raoul, nous charment
par la gracieuse fantaisie de leur étalage.
La maison Raoul, fournisseur de la reine d'Espagne, s'est fondée lors de l'ou-
verture de l'avenue de l'Opéra et s'est spécialisée dans la fabrication des postiches
d'art. Elle y a apporté une perfection très remarquable. Nous verrons chez elle
d'amusants spécimens des coiffures de jadis, de hautes coiffures Louis XVI, par
exemple, coiffures à la Reine, à la Moiitmédy, à la Mongolfier, au golfe de PapJios,
à la Sémirainis. au Figaro parvenu, fameuses créations du célèbre Léonard, dont
Marie- Antoinette n'eut pas le courage de se séparer lors de la malheureuse tenta-
tive de fuite de la famille royale.
Et ce détail est bien une preuve de la place colossale que l'art de la coiffure
tient dans les préoccupations féminines. Aussi bien nous ne doutons pas que les
femmes nous sauront gré de leur signaler que, chez Raoul, elles pourront, à titre
gracieux, essayer les postiches qui sembleront devoir leur convenir. Elles pourront
LA VILLE LUMIÈR?:
MAISON RAOUI .
Ile ARRONDISSEMENT 171
chercher à loisir quehe coiffure siéra le mieux à leur beauté et encadrera le mieux
leur visage. Dans le cas où quelque caprice leur ferait après coup changer d'opinion,
il leur serait facile d'échanger le modèle qu'elles viennent de choisir.
Non seulement elles trouveront dans cette maison la plus grande variété de
coiffures et les transformations les plus diverses, mais il leur sera loisible de faire
exécuter n'importe quelle commande.
La coiffure exerce une telle influence sur l'ensemble de la physionomie que le
coiffeur doit être en quelque sorte un véritable artiste. Il faut considérer le visage,
a-t-on dit, comme un tableau où sont réunis les principaux attraits de la beauté-
L'encadrement fourni par les cheveux doit être toujours en harmonie avec ce
tableau. Les coiffeurs donneront aux chevelures féminines les aspects multiples
qui font le bonheur de la coquetterie, et c'est dans les modèles que nous a légués
l'antiquité qu'ils vont puiser leurs plus heureuses inspirations. Ainsi les nœuds à
mains levées, appelés nœuds d'Apollon, les torsades, les ondulations, les boucles,
les toupets, les bandeaux de toutes sortes, les nattes, les coques, enfin tout ce
qui constitue une coiffiu'e moderne se retrouve dans les coiffures grecques et
romaines. Les transformations et les postiches de Raoul, qui nous offriront, en
même temps que les plus gracieuses coiffures de ville, des coiffures de théâtre et
de bals costumés, nous font songer, puisque nous sommes devant l'Académie
Nationale de Musique et de Danse, aux défunts et si fameux bals de l'Opéra, dont
nous voudrions ici dire quelques mots.
L'établissement des bals de l'Opéra remonte à 1715. Ils furent imaginés par
le chevalier de Bouillon. Dans l'origine, ces bals étaient donnés depuis la Saint-
Martin jusqu'à l'Avent et depuis l'Epiphanie jusqu'à la fin du Carnaval. Vaine-
ment l'Opéra essaya de maintenir, dans ces bals, les traditions de bonne compa-
gnie qui en faisaient un lieu de réunion destiné à la conversation mystérieuse
favorisée par les masques ; ces bals furent sous Louis-Philippe livrés aux amateurs
de la danse échevelée, burlesque, et ce fut le temps des costumes excentriques et
débraillés. Puis cette mode passa et deux publics très différents se pressèrent aux
bals de l'Opéra, celui des danseurs et celui des promeneurs et des curieux qui, sans
prendre part au bal, venaient assister au spectacle féerique de la salle, au milieu
de laquelle tourbillonnait, à la lueur de milliers de flammes, un essaim de masques
aux couleurs variées, étincelantes, mis en mou\'ement par l'entrain endiablé de
l'orchestre.
Les bals de l'Opéra ayant subi un déclin, plusieurs tentatives furent faites
pour leur ramener la faveur du public, qui ne se contentait plus du rôle de spec-
tateur, et ils devinrent lui mélange d'interpellations comiques, de costumes élé-
gants et déguenillés, de cris frénétiques, de plaisanteries triviales. Les intrigues,
mot consacré, se nouèrent et se dénouèrent tout haut sans pudeur ni simagrées.
Les femmes se précipitèrent dans la cohue avec frénésie pour s'exciter à des émo-
tions inconnues.
Nous lisons dans le Dictionnaire Larousse que les noms des deux mille
172
l.A VILLE LUMIERE
femmes publiques étaient enregistrés et conservés soigneusement dans les Archives
de l'Académie Impériale de ^Musique. Chaque semaine qui précédait le bal, on
expédiait à l'adresse de ces dames des masses de billets pour ces fêtes, dont elles
devaient être l'un des ornements.
La fin, l'agonie, le râle d'un bal de l'Opéra était un spectacle étrange. Fati-
gués, épuisés par ces danses convulsives, par ces cris sauvages, les traits décom-
posés, la s-ueur coulant à flots et confondue avec le rouge et le blanc des maquil-
lages, les costumes souillés et déchirés, des hommes et des femm^es étaient étendus,
couchés et vautrés sur les marches des escaliers. La nuit d'un bal masqué, tout se
trouvait dans les flancs de l'Opéra. Sous son dôme étincelant d'or, au ruisselle-
ment des illuminations, son enceinte semblait une création des Mille et une Nuits,
hantée par des êtres fantastiques.
Le temps était loin des anciennes traditions, des dominos sombres et mysté-
rieu.x, des intrigues, des conversations cluichotées tout bas, sous l'éventail !
Et puisque nous avons prononcé le nom de ce gracieux objet qui pare si bien
la coquetterie féminine, il n'y aura pas pour nous de transition plus facile, en
quittant le souvenir des bals de l'Opéra, que de contempler, quelques instants, la
vitrine de la maison Faucon, au numéro 38 de l'avenue, 011 nous verrons une variété
infinie d'éventails aux chatowantes couleiu's.
lAISON F.M'Ci
M" arrondissem?:nt
ï?;
174 LA VILLE LUMIERE
Nous nous amuserons à regarder toute la diversité que l'on peut obtenir ^
de cette arme féminine par excellence qu'est devenu cet objet fragile, arme offen- ■
sive et défensive à la fois, arme de l'amour et de la volupté, des plaisirs permis et
des jouissances défendues, à qui les femmes confient leurs joies, leurs haines et ■
leurs vengeances.
« Supposons, écrivait une femme spirituelle de la cour de Louis XV, suppo-
sons une femme délicieusement aimable, magnifiquement parée, pétrie de grâces.
Si, avec tous ces avantages, elle ne sait que bourgeoisement manier l'éventail, elle
aura toujours à craindre de se voir l'objet du ridicule. Il y a tant de façons de se
servir de ce précieux colifichet qu'on distingue par un coup d'éventail la prin-
cesse de la comtesse, la marquise de la roturière. Et puis quelle grâce ne donne
pas l'éventail à une femme qui sait s'en servir à propos. Il serpente, il voltige, il se ■
resserre, il se déploie, se lève, s'abaisse selon les circonstances. Ah ! je veux bien
gager en vérité que dans tout l'attirail de la femme la plus galante et la mieux
parée il n'y a point d'ornement dont elle puisse tirer autant de parti que de son
éventail. « \
La parure féminine n'est en effet pas complète si elle ne s'accompagne de
cet ornement à la fois indispensable et futile; il doniïe'arux coquettes des attitudes
d'une grâce incomparable et leur est un précieux élément d'élégance et de séduc-
tion.
La maison Faucon, qui existe depuis quarante ans et dont la réputation n'est
plus à faire, offre, aux désirs des femmes, des éventails de fantaisie de tous les genres,
en même temps que des éventails anciens de la plus grande beauté. Sa collection
d'éventails est, en effet, l'une des plus rares et des plus belles qui soit au monde,
éventails qui ont appartenu aux grandes coquettes d'autrefois, aux Agnès et aux
Célimènes, dont ils rappellent les grâces abolies. Par l'entremise de ces éventails,
les galants adressaient aux femmes de doux madrigaux, tels que celui-ci, ffàt par
le comte de Provence :
Dans le temps des chaleurs extrêmes.
Heureux d'amuser vos loisirs,
Je saurai près de vous amener les zéphyrs.
Les amours y viendront d'eux-mêmes.
Certains éventails de la collection Faucon auraient leur place toute désignée
dans un musée.
Nous sommes persuadés que, pour les amateurs, une visite à la célèbre maison
d'éventails offrira le plus grand intérêt.
Nous rappellerons, pour finir, que l'Espagne est le pays de l'éventail
par excellence et que les senoras et les senoritas sont inimitables dans ce
jeu.
Un peu plus loin, nous verrons la maison de coutme Heruard et Cie, (pii a été
fondreau33deraveivue de l'Opéra en 1905. Elle ]irit de suite une si grande exten-
Ile ARRONDISSEMENT
175
176
LA VILLE LUMIERE
sion que, dès sa deuxième année d'existence, de sérieux agrandissements
durent être exécutés. L'année suivante, le local fut de nouveau jugé insuffisant
par suite du continuel développement des affaires, et d'autres agrandis-
sements devinrent nécessaires. C'est alors que la maison Bernard occupa en
entier l'immeuble qui fait le coin de l'avenue de l'Opéra et de la rue des
Petits-Champs.
Au premier étage, nous visiterons avec beaucoup d'intérêt les luxueux salons
de vente de la grande mai-
son de couture. Artistement
meublés dans le plus pur
^tyle Louis XVI, ils s'éten-
iliiit sur une longueur de
])lus de quarante mètres de
laç ide sur l'avenue de
l'Opéra et se terminent par
un petit salon destiné aux
gracieuses jeunes filles qui
tout l'office de mannequins.
Les salons d'essayage,
très coquets et décorés dans
le même stvle, sont aména-
gés avec le plus grand soin.
De grands panneaux de
glaces, habilement disposés, permettent aux clientes de se rendre compte, par
elles-mêmes, des plus petits détails de leurs toilettes. Ces salons, qui occupent
la façade de la rue des Petits-Champs, comprennent une pièce organisée tout
spécialement pour l'essayage des costumes de théâtre : une estrade éclairée par
une rampe figure la scène, de telle façon que l'on peut juger de l'effet tout
spécial produit sur les toilettes par l'éclairage du théâtre.
Au deuxième étage de l'immeuble, se trouvent la manutention, les bureaux
et les salles d'expédition. Les quatre étages suivants sont cntièrenu'ut occupés par
les atehers.
Les couturiers Bernard et Cie sont tout particulièrement cimnus jiuur levu-s
intéressantes et nombreuses créations. Par leurs modèles originaux, qui ont un
cachet et une marque toute spéciale et qui sont extrêmement appréciés à Paris,
en province et à l'étranger; ils ont une influence très grande sur la mode, la mode
qu'il faut suivre, puisque, nous a-t-on dit :
La mode assujettit le sage à ses formules.
La suivre est un devoir, la fuir un ridicule.
La Bruyère du reste assurait déjà «qu'il y a autant de ridicule à ne point la
suivre qu'à l'affecter », et Voltaire nous la dépeint comme :
M.VISON liER.NARD, .->:>, .WENUE DE L'oI'ÉRA.
II'- ARRONDISSEMENT
MAISON' UEKNARIl, 33. AVENUE DE L'OPERA
178 LA VILLE LUMIERE
Une déesse inconstante, incommode,
Bizarre dans ses goûts, folle en ses ornements,
Qui paraît, fuit, revient et naît dans tous les temps ;
Protée était son père et son nom, c'est la mode.
Et puisque nous avons parlé ici de la mode en général, sujet qui nous inté-
resse tous tant que nous sommes, les plus frivoles comme les plus austères, qu'il
nous soit permis de faire à ce propos une petite digression. On sait que les modes
actuelles, si gracieuses et plus esthétiques peut-être que jamais, ont prêté à de
vives critiques formulées par des gens... trop vertueux. Ce n'est pas la première
fois d'ailleurs que la mode est l'obiet des attaques des censeurs et des moralistes.
\IS().\ liKKNAKI), ,■>,•'. AN'lNli: 1)1: 1 oi'i:K.\
et nous croyons qu'il ne sera pas sans intérêt historique de reproduire cette
petite chanson écrite sous le Directoire. Elle nous donne sur les costumes de
l'époque des détails qui sont curieux parleur similitude avec les modes actuelles,
détails relevés par une pointe de malice inoffensive, tenant plutôt de la plaisan-
terie que de la satire. On riait alors sans avoir la prétention de redresser la société.
Grâce à la mode
On va sans façon
Ah ! qu'c'est commode
On va sans façon
Et sans jupon!
t'iràcc à la mode
On n'a plus d'cor.sct.
Ah ! qu'c'est commode
On n'a plus d'corset.
C'est plus tôt fait !
II'- ARRONDISSEMENT 179
Grâce à la mode. Grâce à la mode.
On n'a plus de fichu. Une chemis' suffit.
Ah ! qu'c'est commode ! Ah ! qu'c'est commode !
On n'a plus de fichu, Une chemis' suffit,
Tout est déchu ! C'est tout profit !
Grâce à la mode. Grâce à la mode.
Plus d'poche au vêtement On n'a qu'un vêtement.
Ah ! qu'c'est commode ! Ah ! qu'c'est commode!
Plus d'poche au vêtement On n'a qu'un vêtement
Et plus d'argent! Qu'est transparent !
Grâce à la mode,
On n'a rien d'caché.
Ah ! qu'c'est commode
On n'a rien d'caché.
J'en suis fâché !
Décidément, comme disait l'autre, tant plus ça change et tant plus c'est la
même chose
La mode est une affaire de caprice et de fantaisie ; mais avant tout le goût
et l'élégance doivent y régner en souverains maîtres. C'est ce qu'a bien compris
la maison Bernard, qui a su créer des modèles empreints d'une note d'art si person^
nelie. Elle est célèbre, pouvons-nous affirmer, dans le monde entier, puisqu'à
chaque saison de nombreuses maisons de commerce de tous les pays envoient leurs
représentants au 33 de l'avenue de l'Opéra faire leur choix parmi les gracieuses
et légères robes du soir, les manteaux, les fourrures et les costumes tailleur dont
la maison s'est fait une spécialité.
Les Parisiennes et les étrangères savent bien que chez Bernard elles trouve-
ront un cachet d'élégance tout particulier qu'elles apprécient très vivement, car
elles n'ignorent pas que la première obligation d'ime femme est d'être élégante;
élégante par égard pour ses parents et ses amis, élégante par respect pour elle-
même. Vivre pour plaire, agir pour paraître charmante, c'est posséder toute la
grâce qui fait le charme et la séduction de la femme dont le devoir est de plaire.
ainsi que l'a dit Renan.
De la place de l'Opéra, nous nous engagerons dans la rue du Ouatre-Septembre,
qui fut ouverte en 1864 sous le nom de rue du Deux-Décembre, en souvenir du
Coup d'Etat de 1848. Son nom actuel lui vient de la date de la proclamation de la
République, le 4 Septembre 1870.
Nous voyons au numéro 12 une ancienne maison avec des sculptures qui sont
l'œuvre de Millet.
Au numéro 27 se trouvait, en 1870, les magasins de nouveautés, dénommés
.4 la Paix qui avaient la réputation de posséder les plus beaux chevaux et les
plus belles voitures de Paris. C'est là que se trouve aujourd'hui la maison Laumond,
fabrique de pipes, qui fut fondée en 1878, rue Gaillon, n" 10, et qui depuis 1882
est installée rue du Ouatre-Septembre.
Lorsque, en 1560, l'usage du tabac se répandit en France, on donna le nom de
Il»- ARRONDISSEMENT i8i
pipe, c'est-à-dire tuyau, au petit appareil dont se servirent les fumeurs. Les Turcs
appellent la pipe tchiboug, mot d'origine tartare qui veut dire également tuyau,
roseau. C'est Nicot, ambassadeur de France en Portugal, qui apporta en France
l'usage du tabac. Pendant quelque temps, on se contenta d'absorber le tabac en
prisant, et ce n'est que quelques années plus tard que la pipe, dont on peut trouver
lujourd'hui une si grande variété à la maison Laumond, commença à être adoptée.
Les pipes varient de forme, de matière, de valeur, depuis la simple pipe de
bois jusqu'au riche narguileh d'argent ou de cuivre doré, découpé, ciselé, où l'on
aspire au moyen de longs tuyaux flexibles la fumée du tabac. Le dessinateur, le
potier, le sculpteur, le tourneur, le polisseur, le peintre, le doreur, l'orfèvre sont
employés à la confection des pipes. Les matières mises en usage sont diverses
argiles, l'écume de mer, la porcelaine, la racine de bruyère, le buis, le bois de vio-
lette, le bois de merisier et quelques autres, tels que le palissandre et le bois d'Ulm.
On peut diviser les pipes en deux grandes catégories, celles dont le tuyau
et le fourneau forment un tout homogène et les pipes à foyer séparé du tuyau,
ijui est distinct et ajouté par la douille après coup.
La pipe procure de grandes jouissances aux fumeurs qui ne sauraient plus
s'en passer lorsqu'ils en ont contracté l'habitude. Elle favorises les rêveries. En
Allemagne, en Suisse, la plupart des savants ne peuvent penser et méditer que la
pipe à la bouche. Certains personnages allemands sont connus pour leur riche
collection de pipes.
La maison Laumond a une clientèle très spéciale, qui est habituée à son excel-
lente fabrication. Elle se charge d'exécuter sur commande tous les articles que les
fumeurs peuvent désirer et fait également toutes les réparations. Elle offre aux
fumeurs le plus grand choix de fume-cigares et de fume-cigarettes et possède un
modèle déposé de cigares-pipes bien connu par tous ses clients.
La rue de La Michodière traverse la rue du Quatre-Septembre. Elle fut tracée
sur des terrains dépendant de l'hôtel des Deux-Ponts et de l'hôtel de Lorges. Elle
porte le nom de Jean-Baptiste de La Michodière, comte d'Hauteville, prévôt des
marchands. (M. de La Michodière eut l'honneur de donner son nom, ou plutôt
celui de son comté à une seconde rue de Paris, la rue d'Hauteville.) Bonaparte
habita pendant quelque temps la rue de La Michodière.
La rue Gaillon, qui lui fait suite, est une très vieille rue qui existait déjà en
1495 et aboutissait à la porte Gaillon, qui fut supprimée en 1700. Tout le quartier
portait ce nom à cause de l'ancien hôtel Gaillon. Dans la rue Gaillon, nous voyons
une boucherie qui vers 1860 avait la spécialité d'organiser aux fêtes du Mardi-Gras
la promenade du Bœuf Gras à travers Paris, et nous dirons à ce sujet quelques
mots sur cet ancien usage du cortège du Bœuf Gras.
On a fait une foule de dissertations aussi ingénieuses que peu concluantes sur
les origines de la mascarade du Bœuf Gras. Quelques-uns vont même jusqu'à
remonter aux fêtes du bœuf Apis. On pourrait leur objecter qu'il était interdit,
sDus peine de mort, de toucher au bœuf Apis, tandis que la marche triomphale
i82 LA VILLE LUMIERE
du Bœuf CiHis aboutissait à l'abattoir. Qui sait si cette procession n'a pas été tout
simplement, dans son origine, la fête delà corporation des bouchers, étant donné
qu'au moyen âge tous les corps de métiers avaient leurs solennités et leurs démons-
trations publiques. Toujours est-il que, parmi les jeux auxquels s'amusait Gar-
gantua, Rabelais nomme le jeu du hœuf violé ou vielle (parce qu'il était promené par
la ville au son des vielles ou des violes). Ce jeu était évidemment une sorte de
représentation de la cérémonie du Bœuf Gras. En supprimant le Carnaval, la Révo-
lution supprima naturellement aussi le Bœuf Gras ; le peuple a senti toute V absur-
dité de cette monstrueuse coutume, est-il dit dans le journal les Révolutions de '
'Paris. Le Bœuf Gras ne reparut qu'en 1805, par suite d'une ordonnance qui pous-
sait le zèle de la réglementation jusqu'à déterminer l'ordre du cortège, le nombre
despersonnages et leurs costumes. Au commencement de la Restauration, les maîtres
bouchers se chargèrent de fournir eux-mêmes le Bœuf Gras et prirent la direction
de ce divertissement, qu'ils abandonnaient jusqu'alors à leurs garçons bouchers.
Après une disparition momentanée, en 1848, cette coutume reparut en 1851 par
suite de l'initiative du directeur de l'Hippodrome, qui y voyait le prétexte d'une
réclame. Mais c'est surtout depuis 1855 qu'on s'applique à accroître la magnifi-
cence et la pompe du cortège: on joignit dès lors aux sacrificateurs classiques une
escorte considérable de guerriers romains ou de mousquetaires, d'hommes d'armes ,
de reîtres, de lansquenets, de gardes françaises, costumés avec exactitude ; on
tâcha, en un mot, d'en faire une sorte de grande calvalcade historique.
Depuis 1870, le cortège du Bœuf Gras fut tantôt rétabli, tantôt supprimé,
mais il n'a jamais retrouvé une pareille somptuosité.
Nous citerons ici l'une des plus curieuses promenades du Bœuf Gras dans
Paris. En 1739, les garçons bouchers de la boucherie de l'Apport-Paris n'atten-
dirent pas le jour ordinaire pour faire leur cérémonie du Bœuf Gras. Le mercredi
matin, veille du jeudi gras, ils s'assemblèrent et promenèrent par la ville un bœuf
qui avait sur la tête au lieu d'aigrette une grosse branche de laurier-cerise ; il
était couvert d'un tapis qui lui servait de housse. Ce bœuf, paré comme les vic-
times que les anciens allaient immoler, portait sur son dos un enfant décoré d'un
ruban bleu passé en sautoir, tenant de la main gauche un sceptre et de la droite
une épée nue : cet enfant représentait le roi des bouchers. Une escorte tri'.imphale
accompagnait le Bœuf Gras, précédée par des violons, des fifres et des tambours.
Les bouchers parcoururent en cet équipage plusieui's quartiers de Paris, se ren-
dirent aux maisons des divers magistrats et, ne trouvant pas dans son hôtel le
premier président du parlement, ils se décidèrent à faire monter dans la grande
salle du palais, par l'escalier de la Sainte-Chapelle, le Bœuf Gras et son escorte.
Après s'être présentés au président, ils promenèrent le pauvre animal dans
diverses salles du palais et le firent descendre par l'escalier iXc la Cour Neuve, d\;
côté de la place Dauphine. On n'avait point encore vu le Bœuf Gras dans le>
salles du palais, ajoute le narrateur, et on am^ait peme à le croire si un grand
nombre de personnes n'avaient assisté à ce spectacle singulier.
Ile ARRONDISSEMENT
i8^
Au numéro 8 de la rue Gaillon, est installée la maison Paquay etCie, quia
pour enseigne : Au Croissant d'Or.
Ces grands magasins ont été fondes en 1880 par M. A. Paquay, qui, à
cette époque, s'occupa d'abord exclusivement de la vente du caoutchouc
et des objets en caout-
chouc manufacturé. Le
vêtement imperméable
devint bientôt la spé-
cialité de la maison qui
occupa le premier rang
en ce genre d'articles,
grâce au bon goût de
ses modèles exclusifs,
à la modicité de ses
prix, enfin à la rapidité
et au soin minutieux
apportés dans toutes
les livraisons.
Là maison Paquay,
étant en relations sui-
vies avec les premiers fa-
bricants du monde, fut
des mieux placée pour
connaître dès leur ap-
parition toutes les nou-
veautés pour la vente
desquelles elle trouva
de précieux auxiliaires
dans les plus impor-
tante§ maisons de cou-
ture de la place de
Paris.
Bientôt, cependant, M. Paquay délaissa complètement le vêtement imper-
méable dont la mode disparaissait et chercha une nouvelle spécialité pouvant
intéresser uniquement la couture, car il s'était créé dans cette partie une clientèle
extrêmement importante.
Il réunit successivement chez lui tous les articles nécessaires à la confection
de la robe, recherchant toujours d'intéressantes spécialités et centralisant des
centaines d'articles différents.
M. Paquay fut, admirablement secondé par sa femme, qui se chargea de visiter
la clientèle et qui parvint à étendre considérablement les relations commerciales
de la maison ; il était arri\-é en 1906 à créer la première maison de fournitures
MAISON P.\QU.'\Y.
i84
LA VILLE LUMIERE
])our couturières lorsque la mort vint le surprendre. Ses enfants reprirent la suite
de la maison, et ils eui'ent à creur de continuer dignement une œuvre si bien
rommencée. A leur commerce, ils ajoutèrent tous les différents articles de mer-
cerie, la dentelle et la passementerie.
La maison du Croissant d'Or est aujourd'hui en pleine prospérité et ses
;iffaires prennent chaque jour une extension croissante. Elle a des intérêts dans
de nombreuses fabriques, entre autres à Saint-Gall, Aix-la-Chapelle. Barmen.
Hottingham, et cela lui permet de fournir dans les conditions les plus avanta-
geuses et véritablement uniques tous les articles nécessaires à la confection
des robes et manteaux, ti'ls qiie broderies, doublures, mousselines, soieries,
toik s et ouatines, des-
sous de bras, ceintures,
étiquettes tailleur, ex-
tra-fort?, rubans de
taille, ganses, souta-
ches, tresses, galons,
\'elours, etc., etc.
Le Croissant d'Or
vient d'ouvrir un dé-
]Kjt 25, rue Sainte-
fatherine, à Bordeaux.
et ses prix exception-
nels lui ont assuré dès
les premiers jours la
clientèle des maisons
les plus importantes du
sud-ouest de la France.
La maison Paqua>-
tt Cie \oit son dévelop-
])ement s'accroître sans
cesse : elle occupe ac-
tuellenienl .1 Paris plus
(le cinquante employés.
it dans ses magasins
de la rue Gaillon
les commandes sont
exécutées avec la plus
grande perfection et
livrées avec la ])lus grande raj)idité. L'on pourra facilement se rendre compte
de l'imjiortance de ces magasins de hautes nouveautés par les deux clichés que
nous publions ici. A son commerce très étendu, la maison du Croissant d'Or joint
la commission et l'exportation.
I.MsnN TAOCW.
11-^ ARRONDISSEMENT 185
Si nous reprenons la rue du Quatre-Septembre, nous y trouverons la rue Mon-
signy, ouverte en 1825, qui nous mène à la succursale de la Banque de France. Ce
bâtiment que la Banque de France occupe depuis 1893 fut longtemps désigné sous
le nom de salle Ventadour, parce qu'il était situé place Ventadour (cette place
a été absorbée par les rues Marsollier et Delayrac). Elle fut successivement le
théâtre de V Opéra-Comique de 1828 à 1832, le théâtre Nautique en 1833, le théâtre
de la Renaissance en 1838, enfin le théâtre des Italiens de 1841 à 1875. De 1875
à 1893, ces bâtiments furent occupés par la Banque d'Escompte.
Le théâtre des Italiens, célèbre pendant le Second Empire, fut pendant long-
temps le rendez-vous de la haute aristocratie, et les représentations en étaient
e.xtrèmement brillantes.
La rue de Choiseul et le passage Choiseul furent créés sur les terrains dépen-
dant de l'ancien hôtel de Choiseul. Passage Choiseul, se trouve le théâtre des
Bouffes-Parisiens, ancien théâtre Comte, dont l'entrée est située rue Monsigny.
La plias grande partie de la rue de Choiseul est occupée par le Crédit Lyon-
nais, qui absorbe tout l'emplacement compris entre la rue du Ouatre-Septembre,
la rue de Choiseul, les boulevards et la rue de Grammont.
Rue de Grammont s'élevait autrefois l'hôtel du duc de Grammont.
Prenons la rue Grétry et nous arriverons devant V Opéra-Comique, qui est
situé entre les rues Marivaux et Favart et la place Boieldieu. Nous allons à ce
propos rappeler très succinctement l'histoire de l'opéra comique en France
Quand le drame lyrique remplaça la tragédie lyrique, le genre bouffe s'adoucit
de son côté et admit l'émotion. De là naquit ce genre mi.xte qu'on nomme l'opéra
comique, qui tend d'ailleurs actuellement à se modilier et se rapproche de plus en
plus de l'opéra. On regarde généralement V Inconstant comme le premier opéra
comique dans l'ordre chronologique. C'est aux théâtres de la foire que se joua
d'abord l'opéra comique, et la lutte commença bientôt entre ces théâtres d'une
part et d'autre part la Comédie-Française , qui s'était jointe aux Italiens. L'opéra
comique subit une lutte inégale, et ses adversaires le réduisirent an 'employer cjue
des personnages muets. L'orchestre seid pouvait parler. Mais c'était trop encore,
et une clôture absolue termina le combat. Cependant, en 1752, Monnet obtint la
permission de ressusciter l'opéra comique à la foire Saint-Germain, et la Comédie-
Italienne se mit, elle aussi, à donner des opéra comiques français. Ce fut en 1783
que VOpéra-Comique, toujours sous le nom de Comédie-Italienne . s'installa dans
la nouvelle salle que le duc de Choiseul lui avait fait construire sur l'emplacement
de son propre hôtel. Cette salle s'appela salle Favart. Mais voici qu'en 1789 la
reine Marie- Antoinette lit donner le privilège d'un second théâtre d'opéra comique
à son coiffeur Léonard et que la rivalité entre les deux théâtres recommença
comme par le passé. Après la Révolution, on fondit ensemble ces deux salles de
spectacle dans la salle Feydeau, que nous aurons l'occasion de voir tout à l'heure,
et ce théâtre porta le nom à' Opéra-Comique. La salle Feydeau ayant été fermée
en 1829 comme menaçant ruine et la salle Favart étant occupée par la troupe
i86 'LA \ILLE LUMIÈRE
italienne, YOpéra-Comique alla s'installer dans la salle Ventadour. Il quitta cette
scène en 1832 pour prendre possession de la salle du théâtre des Nouveautés,
aujourd'hui le Vaudeville; puis enfin, en 1840. YOpéra-Comique s'établit défini-
tivement salle Favart.
Lors de l'incendie de 1887 et pendant la reconstruction du théâtre, \'0[>cra-
Comique dut émigrer au théâtre Sarah-Bernhardt, alors théâtre des Nations.
La nouvelle salle, commencée en 1894, fut terminée en 1898. Elle apporta à
Paris cette innovation de placer l'orchestre plus bas que la scène.
La rue d'Amboise, qui part de la rue Favart, nous conduira rue Richelieu.
La partie la plus ancienne de cette rue fut ouverte, en 1663, en même temps
que fut bâti le palais Cardinal; la seconde partie de la rue, allant de la rue Feydeau
aux boulevards, ne fut achevée qu'en 1704
La rue Richelieu s'appela rue Royale sous Louis X\', puis rue de la Loi sous
la Révolution. Elle reprit ensuite le nom du célèbre cardinal.
Au numéro 34, nous voyons une inscription relative à la niort de ^Mohère.
Or, ce n'est pas au numéro 34, mais au numéro 40 de la rue Richelieu que ]\Iolière
mourut, dans la maison qu'il habitait avec sa femme. Nous savons d'ailleurs que
Molière_ habita à deux reprises différentes deux maisons de la rue Richelieu.
A la hauteur du numéro 37, nous voyons la fontaine Molière, qui a été élevée
sur la proposition de l'acteur Régnier, du Théâtre-Français, et inaugurée en 1844.
Une statue de bronze nous représente Molière assis et méditant. Deux femmes
sont auprès de lui, la Comédie sérieuse et la Comédie légère, gracieuses figures qui
furent sculptées par Pradicr.
Au numéro 80 de la rue Richelieu se trou\ent les établissements de la Com-
pagnie des Indes, qui occupent tout l'immeuble situé entre la rue Riclielieu, la
rue des Colonnes, la rue de la Bourse et la rue Feydeau.
La Compagnie des Indes fut fondée en 1844 pour l'importation des châles
et tissus des Indes. On sait quel fut, un moment, en France, la vogue qui s'attacha
à cet article. L'importation du châle causa -une véritable révolution dans la toi-
lette des femmes. Ce tissu de laine souple, soyeux, émaillé de fleurs au^ couleurs
éclatantes et aux dessins singuliers, ces palmes étranges, ces bordures compo-
sées de lignes enchevêtrées s'alternant de mille façons diverses, tout cela fit que
le châle à peine entrevu devint l'objet du désir de toutes les femmes. Ce fut bien-
tôt la suprême consécration de toute toilette élégante, la pièce indispensable de
l'habillement. Mais les femmes riches seules pouvaient se donner le luxe de draper
sur leurs épaules un véritable châle cachemire des Indes, dont certains p()u\aieut
coûter de i 500 à 6 000 francs. Pendant longtemps on ignora par quels jm-h-
cédés les Indiens pouvaient donui raux cliâles qu'ils fabriquaient ces merveilleuses
nuances et cette symétrie du dessin qui furent tant admirées et appréciées.
Aujourd'hui même, bien que l'on sache exactement à quoi s'en tenir à ce sujet,
et malgré toutes les imitatlDUs qu'on en a tentées, il est impossible de les
égaler.
IP ARRONDISSEMENT
icSy
FONTA1NI-: MOLIÈRE.
i88 'LA VILLE LUMIÈRE
Les statistiques industrielles de 1856 estimaient la valeur produite annuel-
lement par l'industrie des châles à Paris à plus de dix millions.
En 1850, M. Geffrier, directeur de la Compagnie des Indes, prit comme asso-
ciés les frères Verdé-Delisle et ajouta à la vente des châles des Indes alors si
tlorissante la fabrication et le commerce des dentelles. Des fabriques furent ins-
tallées à Alençon pour la fabrication des dentelles dites de point d'Alençon, à
Ba\-i-ux et à Caen pour les dentelles dites de Chantillv. au Puy pour les guipures,
comp.\i;nie des ixde?.
à Bruxelles pour toutes ks dcntrlles belges et notamment pour les applications
de bruxelles et les valencienncs.
Ces différentes fabriques prirent ra])iclement un dévelojipement considérable.
C'était alors une belle époque pour cette industrie de la dentelle, ([ui lut tniiiiiur>
en honneur en France. Les modes du Second Empire, avec les hauts volants cpii
garnissaient de plusieurs rangs les robes à crinolines, avec les grandes pointes et
les châles, lui étaient extrêmement favorables, et l'Exposition de 1867 vit naître
des chefs-d'œuvre dans la section de la dentelle. L'impératrice Eugénie fut
séduite par l'exposition de la Compagnie des Indes, qui était très en faveur à la
Cour des Tuileries. Elle commanda à cette maison une toilette en point d'Argentan
d'après un tablier, exposé dans la section rétrospective, ayant appartenu à
IMmc (le l'ompadonr. Pour ex-iVutcr cotte commande, il fallut reconstituer de
11^ ARRONDISSEMENT
COMPAGNIE DES INDl-.:
iqo LA N'ILLE LUMIERE
vieux points disparus et qu'aucune ouvrière ne savait plus faire. Lors de la
guerre de 1870, cette toilette n'était pas achevée, et elle fut acquise plus tard par
une riche Américaine.
Lorsque la mode des châles des Indes eut disparu complètement, la Com-
pagnie des Indes s'adonna exclusivement à l'industrie des dentelles. Au moment
où l'on vit apparaître les dentelles faites à la mécanique, innovation qui devait
jeter une si grande perturbation dans le commerce, elle fut la première maison
de dentelles à la main qui n'hésita pas à s'adjoindre cette nouvelle industrie, et
elle est demeurée aujourd'luii l'une des seules vendant à la fois les dentelles méca-
niques le meilleur marché et les dentelles les plus fines et les plus précieuses.
Elle s'adresse à toutes les clientèles et étend son commerce dans le monde entier.
Elle a des maisons de vente à Paris, Londres, Bruxelles et Lille, des représentants
à Berlin, Madrid, Saint-Pétersboui-g et Moscou, ainsi que des voyageurs qui
parcourent l'Europe et l'Amérique.
C'est M. Georges Martin qui depuis 1886 est à la tête de la Compagnie des
Indes. Ayant déjà passé seize ans dans la maison, dont quatre années à diriger
la fabrique de Normandie, il était admirablement préparé pour continuer l'œuvre
des Verdé-Delisle et pour maintenir à la Compagnie des Indes sa grande réputa-
tion. Chevalier de la Légion d'honneur, M. Georges Martin fut deux fois Membre
du jury aux Expositions universelles; il obtint sept grands prix et plus de deux
cents récompenses pour ses collaborateurs. Notons, parmi ces récompenses,
celles qui lui furent décernées pour une toilette en point d'Argentan fabri(iuée pour
MmeCarnot et des points d'Alençon destinés à Mme Loubet.
Au 92 de la rue Richelieu, nous entrerons à la Boulangerie Viennoise, qui lut
fondée à Paris par M. Zang dans les circonstances suivantes.
lui i8_57, plusieurs membres de la famille royale de France se trouvant à
la Cour de Menue mangèrent de ces petits pains de gruau dits pains viennois
qui leur furent servis dans un dîner d'apparat. Les princes français apprécièrent
vivement la légèreté de ces pains ainsi que leur goût exciuis, et ils ■aflirmèrent
qu'ils auraient à Paris un succès certain.
Ces paroles furent entendues par un oflîcier d'artilicric nommé comte Zang.
qui était intelligent et entreprenant. Il ht son proht de cette conversation et se
mit en mesure de monter une boulangerie dans la capitale française. Il l'installa
au 92 de la rue Richelieu, où elle se trouve encore aujourd'hui, et lança à Paris
les petits pains viennois, qui obtinrent le succès que l'on sait.
Afin que les clients pussent être certains dv la pni\in,nuc du |i,iiu ([ui Iciu"
était livré, M. Zang fit incruster son nom dans le carrelage du four. ( liaciue j)ain
reçut ainsi en saillie des impressions du nom de Zang, et ce mode est encore en
usage dans la maison. La boulangerie de la rue Richelieu est actuellement la
propriété de M. Jacquet, qui, par son habile exploitation, continue d'en faire une
des plus importantes et des plus estimées boulangeries parisiennes.
M. Jacquet a créé depuis quelques années le-fameux pain grillé J acquêt, (ju»
11'^ ARRONDISSEMENT
191
192
LA VILLE LUMIERE
est fort savoureux et très recommandé à toutes les personnes ayant un estomac
délicat. M. Jacquet a créé également une autre spécialité, le peiit pain Richelieu.
MAISON JACQUET.
qui est connu dans le monde entier et qui est ser\i dans la plupart des grands
restaurants.
Les immeubles portant les numéros 106 à 112 sont situés sur l'empla-
cement du célèbre Frascati. Les terrains qu'il devait occuper étaient encore,
vers 1771, nus et impropres lorsque les frères Taillepied et Bondi en firent
l'acquisition. Ils s'y firent construire deux merveilleux hôtels, dont les jardins
anglais s'étendaient tout le long du boulevard depuis la rue Richelieu jusqu'à la
rue Vivienne et communiquaient entre eux par une terrasse qui rejoignait celle
de l'hôtel Montmorency-Luxembourg, dont les jardins occupaient l'actuel passage
des Panoramas. Pendant la Révolution, cette propriété fut vt luhu' à M. Le Coui-
teux du Molcy, qui ouvrit la célèbre maison de jeu Frascati. Peu de temps après il
la revendit lui-même à Garchy.le glacier napolitain, qui organisa un jardin de diver-
tissements et ouvrit les plus beaux salons de jeu de Paris. Le luxe de ceux du
Palais-Royal fut de beaucoup dépassé. Une vieille gravure nous en représente les
salons : on s'y promène, on y cause, on y prend des rafraîchissements, tandis cpio
dans les salles voisines on se livre furieusement à la roulette, au trente et un, au
passe-dix, au biribi, etc., etc.
Ile ARRONDISSEMENT 193
Les Concourt, dans leur ouvrage sur la Société Française pendant le Directoire,
nous donnent la description suivante des salons de Garchy : « Ce nom de Garchy,
à l'heure de dix heures, à l'heure où la toile tombe sur les vingt-trois théâtres de
Paris, à l'heure où le public est renvoyé du spectacle et du bal, à l'heure où les
fusées et les symphonies des douze jardins publics s'éteignent, ce nom de Carchy
est dans toutes les bouches. Danseurs, promeneurs, tout Paris en voiture se
hâte vers le glacier de la rue de la Loi. Là, c'est une vie, une activité, une foule
dans la grande salle, salle nue, sans draperies, sans peintures, sans bas-relief,
mais élégante et haute. De grandes glaces encastrées dans des panneaux de bois
orangé, d'un beau vernis, avec des chambranles bleu céleste, reflètent les galants
costumes. Pendues au plafond, les belles lampes de cristal de roche versent une
lumière tamisée. Autour des tables d'acajou, autour des chaises étrusques,
Garchy circule très important et très civil ; d'un signe il fait servir ses biscuits aux
amandes du meilleur genre et ses divines glaces qui jaunissent en abricots ou s'ar-
rondissent en pêches succulentes. Chez le glacier de la rue de la Loi, se nouent les
duels qui se dénoueront demain au bois de Boulogne ; chez le glacier se croisent
les nouvelles de Malte et de Hambourg. La mode même se fait un peu chez Gar-
chy, et l'amour s'y fait avec la mode. A l'oreille d'une belle, un jeune homme se
penche : h Demain, Madame, je vous fais le sacrifice de mes cheveux... » La dame
sourit, et cinq élégants qui se sont déjà tondus pour elle tirent ensemble d'un petit
étui de nacre et de perle un peigne d'écaillé qu'ils se promènent sur la tête, le front
et les sourcils. »
« Mais voici que le pavillon de Hanovre s'avise de faire une concurrence à
Garchy et que le public pendant quelque temps se presse chez Juhet. La chance
tourne contre la rue de la Loi. Velloni,qui dirige trois républiques de plaisir, suc-
cède à Juliet, quand Garchy, sur les terrains de l'ancien hôtel de Bondi, ouvre un
nouveau café. C'est Frascati, c'est le succès regagné. Velloni voit les Parisiens,
oublieux de ses pagodes et de ses clochetons, s'empresser au beau café de Frascati
dont tout le jardin fourmillant de monde resplendit le soir de verres de couleur... »
Quittons maintenant ces lieux de plaisir pour aborder un lieu de recueille-
ment, de science et d'étude, la Bibliothèque Nationale, située entre la rue Riche-
lieu, la rue Colbert et la rue Vivienne. Elle s'est appelée Bibliothèque du Roi
jusque vers la fin du xviii^ siècle ; ensuite on l'appela tour à tour BibHothèque
Nationale, Impériale et Royale et puis de nouveau, selon le caprice des temps,
Impériale et Nationale.
Cet établissement occupe les bâtiments de l'ancien palais du cardinal Mazarin.
En 1624, le cardinal avait acheté l'hôtel du président Tubeuf, au coin de la rue
Vivienne, et l'hôtel Chivry, au coin de la rue Richelieu. Les deux hôtels occupaient,
entre l'une et l'autre rue, tout le côté nord de la rue Neuve-des-Petits-Champs.
Mazarin acquit les terrains environnants et fit bâtir là une vaste résidence. Dans
l'aile du nord, le cardinal avait fait construire une grande galerie décorée de
belles boiseries où il installa sa propre bibliothèque, qu'il ouvrit libéralement tous
194 LA VILLE LUMIERE
les jours au public l'i certaines heures. Pendant l'exil de Mazarin, cette biblio-
thèque fut confisquée et dispersée. Mazarin la reconstitua plus tard à grands
frais. Après sa mort et en e.xécution de son testament, livres et boiseries furent
transportés au Collège Mazarin pour en former la Bibliothèque Mazarine, que nous
verrons plus loin. Le palais Mazarin fut divisé entre les héritiers du cardinal.
L'hôtel Tubeuf échut au duc de La Mcillcraye ; les autres parties passèrent au
marquis de Mancini, duc de Nivernais, et prirent le nom d'hôtel de Nevers.
L'hôtel Tubeuf acheté par Louis XIV devint le siège de la Compagnie des Indes ;
un peu plus tard on y installa la Bourse. Napoléon y établit le Trésor Public.
L'hôtel de Nevers fut occupé quelque temps par la Banque de Law. Le régent
l'acheta en 1721 pour y placer la Bibliothèque du Roi.
De vastes travaux de restauration et de reconstruction de la bibliothèque
furent entrepris en 1866, et l'on ht, lu 1880, des travaux d'agrandissement.
On voulut isoler les bâtiments et construire de nouvelles annexes. Tout le pâté
de maisons compris entre la rue des Petits-Champs jusqu'à la rue Colbert fut
démoli en 1880, et ce n'est qu'en 1900 que fut construite la nouvelle salle de lecture
par l'architecte Labrouste, chargé de la restauration complète des bâtiments.
L'entrée principale est située rue Richelieu, en face du square Louvois.
Le square Louvois, où nous voyons aujourd'hui le Grand-Hôtel Louvois, est
un emplacement historique à plus d'un titre.
Au xviio siècle, Paris, redevenu prospère après les troubles de la Fronde,
étouffant dans ses remparts resserrés, éprouva le besoin de se donner de l'air.
Les barrières furent reculées au nord-ouest, et les vastes terrains compris entre
la porte Saint-Denis et la porte Saint-Honoré, vite acquis par les grands seigneurs
de la Cour, se couvrirent d'hôtels magnifiques. La rue de la Loi devint le rendez-
vous des premiers ministres. A la suite du Palais Cardinal, devenu le Palais Royal,
en face des hôtels de Mazarin et de Colbert, Louvois, à son tour, fit élever une
demeure somptueuse. Précédé d'une cour à portail monumental, l'hôtel Louvois
s'étendait sur la rue Richelieu. Il fut démoli en 1789. Les terrains sur lesquels il
était situé furent acquis en 1791 par Marguerite Branet, dite La Montansier,(\\n
se trouvait trop à l'étroit sur la scène du Palais Royal et voulait faire constniire,
sur l'emplacement de l'hôtel Louvois, un vaste théâtre. Les plans dr ce théâtre
furent tracés par Lunce, et les travaux immédiatement entrepris furent très rapi-
dement achevés.
La façade donnait sur la rue de la Loi ; le péristyle était décoré d'arcades
ornées de festons ; la scène, très vaste, mesurait soixante-quinze pieds de profon-
deur et cent de iiauteur. C'était le plus beau théâtre de Paris.
Les spectacles ne chômaient pas, même en pleine Terreur. l.,i M<intansier
et son associé Neuville annoncèrent, dans un pompeux prospectus, rouxcrtiuv du
Tliéâtre National pour le 10 août 1793.
Ce beau projet fut bnisquement interrompu. La comnuuie de Paris, ju,t;eaiit
le local merveilleusement agencé, le confisqua jiour y installer YOpcra, et la Mon-
Ile ARRONDISSEMENT
195
L HOTEL I.orVCIS.
igô
LA VILLE LUMIÈRE
tansicr, accusée par Chaumette de vouloir, avec son théâtre, incendier la Biblio-
thèque Nationale, fut enfermée à La Force. Délivrée après Thermidor, elle
réclama, avec grand fracas, une indemnité de sept milHons. Payée en assignats,
elle se plaignit de plus belle, et obtint enfin, en 1800, une inscription de 5 000 livres
de rente.
L'Opéra resta rue de la Loi et prit le nom de Théâtre des Arts.
En 1819, la salle fut refaite et décorée par Debret et Cicéri. Elle devait bien-
tôt disparaître après le drame du 13 février 1820.
Le soir du 13 février, dimanche gras de l'année 1820, l'Académie Nationale
de musique donnait une représentation de gala. La loge royale était occupée par
le duc et la duchesse de Berry. On jouait le Carnaval de Venise. A la fin du second
acte, la duchesse fatiguée manifesta le désir de rentrer aux Tuileries. Le duc
l'accompagna jusqu'à sa voiture et, après lui avoir fait ses adieux, voulut rentrer
au théâtre. A ce moment, un homme vêtu d'un long manteau, passant brusque-
ment entre le grenadier de garde et le comte de Clermont-Lodève, gentilhomme
de service, saisit le prince par l'épaule, le frappa d'un violent coup de poignard
à la poitrine et s'enfuit. La duchesse effrayée sauta de la voiture ; les personnes
présentes poursuivirent l'assassin qui, gêné dans sa course par un fiacre, fut arrêté
près de la rue Colbert par le garçon de café Paulmier. Pendant ce temps, on
transportait le duc dans le salon de la loge royale. Personne ne savait rien dans
la salle, la représentation continuait, et les flonflons de la musique arrivaient aux
oreilles du mourant. La blessure était si grave que le prince n'était pas transpor-
table.
Le spectacle terminé, la foule s'écoula, ignorant toujours la fatale nouvelle.
Le malheur venait
d'être annoncé aux
Tuileries. Le comte
d'Artois, frère du duc,
arriva de suite avec
ré\'èque de Chartres.
Le célèbre chirurgien
Dupuytren tenta, sans
succès, une opération.
La hn approchait, et le
vieux roi Louis XVIII
arriva à cinq heures du
matin pour voir mourir
l'héritier des Bourbons.
L'assassin Louve!
fut exécuté le 7 juin.
Le théâtre de l'Opéra fut démoli peu de temps après ce drame ; l'évêque dv
Cluirtres en avait arraché la promesse au roi après la mort du duc de Berrj'.
HÔTEL LOUVOIS.
Ile ARRONDISSEMENT
197
Louis XVIII avait ordonné de construire une chapelle expiatoire à l'endroit
où s'élevait l'Académie de Musique. Mais le monument n'était pas achevé au mo-
ment de la Révolution
de 1830. Le monument
commencé fut alors
démoli et le terrain
transformé en place
publique. L'architecte
Visconti éleva, pour
cette place, la gracieuse
fontaine en bronze et
pierre que nous voyons
aujourd'hui. Les figures
en bronze qui la dé-
corent sont dues au
sculpteur Klagmann.
L'hôtel Louvois,
admirablement situé, en bordure
reconstruit et entièrement réinstallé
contribue au bien-être du voyageur
du square, vient d'être complètement
Il est maintenant pour\'u de tout ce qui
lumière électrique, ascenseurs, chauffage
central, cabinets de toilette et salles de bains, salons et appartements privés,
doubles portes entre toutes les chimbres afin d'éviter le bruit, installation
mécanique pour le nettoyage par le vide, etc., etc.
Une des grandes préoccupations du propriétaire, M. Stofer, a été de donner
de l'air et de la lumière à profusion dans toutes les pièces ; il n'a rien négligé sous
le rapport du confortable et de l'hygiène, mais il a écarté tout le luxe superflu
afin de pouvoir maintenir des prix raisonnables. Le voyageur, certain de trouver
chez M. Stofer une très bonne cuisine, aura dans cet hôtel l'illusion d'être chez soi.
Il n'existe guère, au centre de Paris, un coin plus tranquille, plus aéré, même
à l'abri du bruit et de la poussière, que le square Louvois.
Suivons maintenant la rue Vivienne, qui s'étend de la rue des Petits-Champs
aux boulevards. Son nom vient de la famille des Vivien, dont l'hôtel occupait cette
rue. Louis Vivien, seigneur de Saint-Marc, tout comme François de la Michodière,
donna son nom à deux rues, la rue Vivienne et la rue Saint-Marc, qui en est
voisine.
Au xviiie siècle, on pratiqua des fouilles rue Vivienne et l'on mit à jour des
pierres tombales, ainsi que plusieurs objets de l'époque romaine, entre autres une
urne avec inscription latine. On découvrit aussi neuf cuirasses de femmes que
1 on supposa avoir appartenu à une femme romaine qui vint, avec quelques com-
pagnes, pour suivre son fils, lors de l'occupation romaine dans les Gaules.
La rue Vivienne était jadis entièrement occupée par des hôtels particuliers.
Nous voyons au numéro 4 l'entrée de la galerie Colbert édifiée sur l'emplacement
198 LA VILLE LUMIÈRE
de l'ancioii hôtel de Colbert bâti par l'architecte Le Vau. Au 6, se trouve la galerie
Vivienne, formée en 1823 sous le nom de galerie Marchoux sur l'emplacement des
écuries du duc d'Orléans. La galerie Vivienne est, aujourd'hui, la propriété de
l'Institut, par suite d'un legs particulier.
Au 27 de la rue Vivienne était le théâtre du Vaudeville. Ce théâtre, fondé
en 1792, occupa d'abord une salle de danse dans l'ancienne rue de Chartres, qui se
trouvait sur l'actuelle place du Carrousel. Après un incendie qui détruisit cette
salle nommée le Vaux-hall-d' Hiver, le Vaudeville s'installa provisoirement dans un
café-spectacle du boulevard Bonne-Nouvelle situé sur l'emplacement oîi sont au-
jourd'hui les magasins de la Ménagère. Puis, en 1840, le Vaudeville s'installa place
de la Bourse dans la salle que V Opéra-Comique venait d'abandonner.
C'est là que le Vaudeville connut quelques succès célèbres, entre autres la
Dame aux Camélias, le Roman d'un jeune Homme pauvre, la Famille Benoiton.
En quittant la rue Vivienne, nous nous arrêterons quelques instants rue
Feydeau.Elle fut tracée, vers l'année 1650, sur les terrains formant l'enceinte de
Charles V, sous le nom de rue des Fossés-Montmartre . Au 21 de cette rue existait
autrefois le théâtre Feydcau. fondé en 1789, sous les auspices de Monsieur, frère
du roi.
Le passage des Colonnes, devenu rue des Colonnes à cause des colonnes qui
la bordent, servait d'abri au public pendant les entr 'actes du théâtre de Monsieur.
A propos de ce théâtre, nous ne résisterons pas au plaisir de rapporter ici
l'anecdote intéressante que nous conte M. Georges Cain dans ses Promenades
dans Paris.
En 1795, le couvent des Filles Saint-Thomas, fermé depuis la Révolution,
était devenu le centre de la section Le Peletier, parti réactionnaire et royaliste.
A ce moment, Paris était en proie à la terreur menaçante de la famine. Les agio-
teurs et les accapareurs faisaient hausser le prix des denrées et par leur faute la
Convention était accusée de vouloir affamer le peuple.
La Convention décida alors d'agir énergiquement et de frapper un grand
coup : elle voulut désarmer et fermer la section Le Peletier, comité central de
l'émeute, qui réunissait tous les conspirateurs d'alors.
Et le 14 octobre 1795,1a garnison de Paris, sous les ordres du général Jlenou,
cernait l'ancien couvent. Mais on parlementa au lieu de combattre, et au cours
de cette répression on vit, avec une surprise extrême, le général Menou battre en
retraite devant les injonctions des insurgés.
« Parmi ceux qui avaient assisté, indignés, à cette capitulation de l'armée
devant l'émeute, se trouvait un jevme homme pâle aux yeux ardents, aux longs
cheveux pendants, mal vêtu d'une redingote élimée, la tête couverte d'un chapeau
trop grand : c'était Napoléon Bonaparte, alors « sans emploi, sans solde, sans
rations », rayé depuis trois semaines de la liste des officiers généraux en activité
et qui, destitué par Aubry comme terroriste, végétait à Paris, pauvre, presque
inconnu, et si désespéré qu'il disait la veille à Barras :
Ile ARRONDISSEMENT 199
« A quelque prix que ce soit, j'ai besoin d'être employé. Si je ne puis obtenir
du service, j'irai en demander comme artilleur à Constantinople. «
« Après avoir passé sa soirée dans une loge du théâtre Feydean, dont la façade
circulaire, ornée de cariatides, s'ouvrait 25 rue Eeydeau sur l'emplacement de
l'actuelle rue de la Bourse, Bonaparte regagnait le minable hôtel où il logeait,
A l'Enseigne de la Liberté, près de la place des \'ictoires. A l'angle de la rue
Vivienne, il fut témoin de la honteuse défaite de Menou et vit les soldats bafoués
s'en retourner la baïonnette dans le fourreau. Bonaparte furieux suivit les troupes
reprenant le chemin de la Convention et courut aux tribunes de l'Assemblée «pour
y juger de l'effet de la nouvelle et suivre les développements et la couleur qu'on y
donnerait ».
n Le Comité du Salut Public, raconte Barras dans ses Mémoires, ne sachant
plus où donner de la tête, je dis : Il n'y a rien de si facile que de remplacer Menou,
j'ai l'homme qui nous manque, c'est un petit officier corse qui ne fera pas tant de
façons. Le Comité de Salut public, sur ma proposition, m'accorda aussitôt de
mettre Bonaparte en service actif. »
Et le lendemain c'était le combat meurtrier de Saint-Roch, le 13 vendé-
miaire, entre les insurgés sectionnaires réfugiés dans l'église et les volontaires
commandés par Bonaparte qui les délogea à coups de canon.
Ce fut à ce moment que se leva l'étoile du Petit Caporal ! Nous avons pensé
qu'il n'était pas sans intérêt de citer cette anecdote qui est un exemple frappant
du rôle prépondérant que peut jouer le hasard dans la destinée d'un homme.
Le palais de la Bourse, situé rue Vivienne et place de la Bourse, occupe
l'emplacement du couvent des Filles Saint-Thomas-d'Aquin, de l'ordre de Saint-
Dominique. Des religieuses de Sainte-Catherine-de-Sienne, ayant reçu l'ordre
d'aller former un établissement à Paris, se logèrent d'abord dans une maison de
la rue des Postes, au faubourg Saint-Marcel, après l'obtention de leurs lettres
patentes, en 1629. En 1634. elles achetèrent une grande maison rue Vieille-du-
Temple, où elles firent construire une église et un assez vaste monastère où elles
demeurèrent jusqu'en 1642. A ce moment, elles vinrent habiter la nouvelle
maison qu'elles avaient fait bâtir dans la rue qui porte le nom de leur couvent.
Supprimé en 1790, ses bâtiments furent occupés, pendant plusieurs années, par
divers particuliers et par la section Le Peletier, ainsi que nous le voyions tout à
l'heure, jusqu'en 1808, époque où, sur son emplacement, l'on édifia le palais de la
Bourse.
La Bourse de Paris existe depuis Philippe le Bel et se tenait alors au Pont-
au-Change.Elle fut transférée plus tard dans la grande cour du Palais-de-Justice,
au-dessous de la galerie Dauphine. De là, à l'époque du banquier Law, elle alla
s'établir dans les jardins de l'hôtel de Soissons.
En 1724, la Bourse fut légalement instituée et son siège installé dans l'hôtel
de Nevers, aujourd'hui la Bibliothèque Nationale. Fermée en 1793, elle fut rétablie
en 1795, au Louvre, et c'est à ce moment que, par suite des spéculations impor-
200 LA \1LLE LUMIÈRE
tantes sur le numéraire et les assignats, la petite Bourse, qui se continua plus tard
dans le hall du Crédit Lyonnais, puis passage des Princes, prit naissance au Palais-
Royal, au lieu dit le Perron Vivienne.
Un décret du i6 mars 1808 ordonna de construire à l'extrémité de la rue
Vivienne, sur les terrains de l'ancien couvent des Filles Saint-Thomas, un édifice
destiné à contenir la Bourse et le Tribunal de Commerce. La première pierre en
fut posée le 24 du même mois, et les travaux commencèrent aussitôt, sur les plans
et sous la direction de l'architecte Alexandre Brongniart. L'œuvre allait lentement
faute de fonds. Brongniart mounit en 1813, et Labarre continua la construction.
(jui, interrompue en 1814, reprise activement en 1821, ne fut terminée qu'en 1827.
L'inauguration avait eu lieu un peu avant l'achèvement complet, en 1826.
La grande salle de la Bourse, où se trouve la corbeille des agents de change,
mesure trente-huit mètres de long sur vingt-cinq mètres de large et vingt-cinq
mètres de hauteur. La voûte qui soutient le vitrail du haut est décorée de
fresques peintes par Pujol. Ces fresques représentent des sujets allégoriques relatifs
au Commerce et à l'Industrie. En 1899, toutes ces fresques ont été restaurées.
Deux escaliers donnent accès à l'édifice, l'un sur la place de la Bourse à
l'ouest, l'autre sur la rue Notre-Dame-des- Victoires, à l'est. L'un et l'autre sont
décorés de statues. Celles de l'escalier de la place de la Bourse sont, à droite, le
Commerce, par Dumont; à gauche, la Justice Consulaire, par Bosio. Celles de l'esca-
lier de la me Notre-Dame-des-Victoires sont l'Industrie, par Pradier, et l'Agricul-
ture, par Seurre.
Ile ARRONDISSEMENT 201
L'ordonnance corinthienne préside à la décoration extérieure de l'édifice.
En 1903, la Bourse fut l'objet de considérables agrandissements, à l'occasion
desquels on découvrit dans les fouilles des objets qui avaient été placés dans les
pierres des fondations de l'ancien couvent.
Détail curieux, la cloche du couvent, après avoir pendant un siècle et demi
sonné matines, messes et vêpres, servit pendant longtemps à l'annonce de l'ouver-
ture et de la fermeture du marché de la Bourse. Elle se trouve actuellement au
musée Carnavalet.
Le monument de la Bourse actuelle, agrandie de ses deux transepts nord et
sud, forme maintenant une véritable croix latine. Les nouveaux bâtiments furent
inaugurés officiellement en 1903.
La rue de la Banque, autrefois passage des Petits-Pères, a été tracée sur des
terrains dépendant de l'Hôtel de La Perrière et de l'Hôtel de Bouillon.
Nous y voyons la mairie du IP arrondissement et la caserne de la Banque,
édifiées par Girard et Baltard, en 1849, sur les terrains dépendant du couvent des
Augustins déchaussés, dits Petits-Pères, dont le jardin s'étendait de la place des
Petits-Pères à la rue des Filles-Saint-Thomas. La caserne est occupée aujourd'hui
par la garde républicaine.
C'est rue de la Banque que sont les établissements du Timbre et de l'Enre-
gistrement.
Prenons la rue Paul-Lelong, qui n'était autrefois qu'une ruelle et qui nous
conduira rue Notre-Dame-des- Victoires, où nous trouverons l'église de ce nom
qui fut ainsi appelée en souvenir des victoires remportées par Richelieu sur les
protestants de La Rochelle. Louis XIII posa la première pierre de cette éghse
en 1629.
L'église Notre-Dame-des-Victoires était l'ancienne église du couvent des
Augustins. Ces Augustins appelés à Paris, en 1607, par la reine Marguerite, qui
leur donna un terrain au Pré-aux-Clercs, furent expulsés quelques années après.
En 1619, ils revinrent et se logèrent d'abord rue Montmartre. Puis, en 1628, ils
achetèrent rue du Mail un terrain où ils firent élever leur monastère. La construc-
tion, qui dura jusqu'en 1740, fut longue et dispendieuse. Il est vrai que pendant
ce laps de temps on changea les proportions de l'édifice et qu'on l'agrandit de
telle façon que l'église primitive est devenue la sacristie de l'église actuelle. Le
couvent des Petits-Pères était vaste et riche ; il s'étendait jusqu'à la place actuelle
de la Bourse, où il rejoignait le couvent des Filles Saint-Thomas.
Dans cette église, au-dessus du bénitier est gravée cette inscription, renou-
velée de Sainte-Sophie de Constantinople :
iS'i'Vjvavoiy.Tiv.'ZTav.y/j.ovavfjA'.v
qui peut se lire indifféremment de gauche à droite ou de droite à gauche et qui
veut dire : « Lavez vos péchés et non pas seulement votre visage. »
L'église Notre-Dame-des-Victoires est située sur la place des Petits-Pères,
202 LA VILLE LUMIÈRE
où nous voyons, aujourd'liui, la pharmacie Tarin, autrefois pharmacie Fontaine.
La place des Petits-Pères occupe l'emplacement de la cour du couvent des
religieux Augustins, dits Petits-Pères. Ce surnom leur fut donné, suivant les uns,
à cause de la petitesse et de la pauvreté de leur premier établissement à Paris.
Suivant les autres, il se rapporterait à l'anecdote suivante : Henri I\' ayant aperçu
un jour dans une antichambre du Louvre les pères Mathieu de Sainte-Françoise
et François Amet qui étaient de très petite taille, demanda en riant >< quels
étaient ces petits pères-là? ». Dès lors on aurait appelé «petits pères » les reli-
gieux de cet ordre.
' L'établissement des Augustins, à Paris, date de 1009, mais leur cou\-ent ne
fut construit qu'en 1628, sur un terrain nommé les Burelles. Il fut démoli en 1790.
La pharmacie Tarin, située au numéro 9 de la place des Petits-Pères, date de
plus d'un siècle. Elle est dirigée depuis trente-cinq ans par ]\I. Tarin et est connue,
dans le monde entier, pour l'excellence de ses produits.
Nous sommes loin, depuis l'organisation officielle des Ecoles de Pharmacie
placées sous le contrôle direct et permanent de l'Académie de médecine, de
l'époque où la corporation des apothicaires était unie à celle des épiciers et où
les pharmaciens, pour les guider dans la préparation des médicaments, n'avaient
aucune des connaissances nécessaires pour donner à leurs préparations un carac-
tère vraiment scientifique.
La pharmacie Tarin possède de précieuses spécialités dont la principale est
la semence de lin. On sait que l'on cultive le lin non seulement pour sa filasse,
mais encore pour sa graine. La graine de lin rend environ 25 p. 100 d'huile sicca-
tive, qui remplit un rôle important dans les arts. Elle sert à préparer l'encre des
imprimeurs et des lithographes, les vernis gras, les taffetas gommés, les toiles
cirées, les cuirs vernis. La médecine tire un très grand parti de la graine de lin.
Cette graine contient un mucus renfermant de l'acide acétique et des sels, de
l'extractif, de l'amidon, de la cire-résine, une matière colorante, de la gomme, de
l'albumine et une huile fine. Le mucilage de graines de lin est très visqueux ; il
possède des propriétés laxatives et bienfaisantes.
Préparée d'une façon toute spéciale par M. Tarin, la semence de lin est un des
produits émollients les plus précieux de la matière médicale.
En quittant la place des Petits-Pères, nous arrivons sur la place des Victoires,
où se dresse la statue équestre de Louis XIV'. Cette statue remplace une ancienne
statue de Louis XIV qui représentait le Roi-Soleil sur un piédestal aux angles
duquel figuraient des esclaves enchaînés portant des lanternes. Ces figures sym-
bolisaient les nations européennes vaincues. Le monument érigé donna bien vite
naissance à ce distique gascon :
La Feuilladc, sandis, je crois que tu iiu- bernes.
De placer le Soleil entre quatre lanternes !
La statue fut renversée en 1792 ; du bronze dont elle était faite, on fondit des
Ile ARRONDISSEMENT
203
204
LA VILLE LUMIÈRE
canons, et une partie des figures enchaînées furent transportées aux Invalides.
Le projet de tracer la place des Victoires avait été conçu en l'honneur de
Louis XIV, par M. de La Feuillade, dont nous venons de voir le nom dans ce
distique. La Feuillade, en bon courtisan, pour exécuter son projet, fit démolir
son propre hôtel. Il acheta, moyennant 200 000 livres que la Ville lui rendit,
l'hôtel de La Ferté Senneterre, y joignit la maison d'Hautmann, intendant des
finances, puis celle de Perrault. C'est sur ces terrains que la place fut formée.
Tout ce quartier environnant la place des Victoires fut envahi par les hôtels
des riches financiers, des « traitants «, comme on disait jadis. On y voyait notam-
mAit, en 1705, les hôtels de Crozat, Henault, Etienne Cornet, Bouralais, Samuel
Bernard, etc., etc.
De l'assemblage sur la place des Victoires de tous ces « traitants » et fermiei"s
généraux enrichis, on avait fait le dicton suivant : « Henri IV sur le Pont-Neuf,
au miheu de son peuple ; Louis XIII à la place Royale au milieu de sa noblesse
et Louis XIV à la place des Victoires avec ses maltotiers. »
Actuellement, malgré l'arrêté de 1685, où il était dit qu'à l'avenir « les occu-
pants seraient tenus d'entretenir les façades en pareil état et sans y rien changer )i.
la placé des Victoires a été complètement envahie par les enseignes commerciales.
Sa transformation s'opéra très vite. Dès 1790, la noblesse la déserta pour n'j-
plus revenir. Brocanteurs, marchands de curiosités, empiriques, s'y installèrent
en attendant les marchands de tissus, par lesquels elle est en majorité occupée
aujourd'hui.
Après la mort de Desai.x, Bonaparte avait décidé qu'un monument lui serait
élevé sur la place des Victoires. Ce projet fut exécuté en 1806. Le monument avait
un piédestal de marbre avec des bas-reliefs dont l'un représentait la victoire
d'Héliopolis. Le sculpteur Dejoux avait fait le modèle de la statue qui était colos-
sale et d'une nudité pareille à celle des statues antiques. Les habitants du quar-
tier fin"ent effarouchés, et, pour ménager leur pudeur, il fallut cacher le héros par
une palissade qui ne dispanit qu'en 1815, en même temps que la statue fut démolie-.
Il était du devoir de la Restauration de rétablir la statue de Louia XIV. Cette
statue, malgré ses dimensions un peu trop grandes pour la place qui lui sert dé-
cadré, a des lignes assez liarmonieuses résultant d'une bonne proportion entre
l'homme et la monture. Elle est inspirée de la statue do Pierre le Grand à Saint-
Pétersbourg.
La rue d'Aboukir.qui part de la place des Victoires, a été formée par trois
rues : la rue des Fossés-Saint-Germain, la rue Neuve-Saint-Eustache et la rue
Bourbon-Villeneuve. En 1793, on lui avait donné le nom de rue Neuve-Egalité ;
c'est après la victoire de Bonaparte en Egypte qu'elle reçut le nom d'Aboukii
qu'elle porte aujourd'hui.
La rue du Mail qui lui est parallèle fut tracée sur l'emplacement d'un ancien
Jeu de Mail, établi le long des remparts de la ville.
L'on y \-nit quelques maisons intéressantes, l'une notannnent. dont la façade
Ile ARRONDISSEMENT 205
est ornée de pilastres cannelés, terminés par des chapiteaux sculptés où s'en-
roulent des couleuvres.
Au numéro 13, occupé actuellement par la salle Érard, demeurait pendant
la Révolution la célèbre femme galante Olympe de Gouges, qui mourut sur
l'échafaud en 1793.
Revenons place des Victoires et engageons-nous dans la rue Etienne-Marcel,
qui appartient à la fois aux I^r et 11*= arrondissements.
Elle a été formée d'une partie de l'ancienne rue aux Ours et fut prolongée
sur l'emplacement de plusieurs autres rues, de 1880 à 1882, lors du percement
de la rue Turbigo. Elle porte le nom du célèbre prévôt des marchands qui joua un
rôle si considérable aux Etats-Généraux, de 1356 à 1357, et fut assassiné par
Jean Maillard, en 1358.
Sur les terrains occupés aujourd'hui par la loie Française, s'élevait l'hôtel
de Jean-sans-Peur, duc de Bourgogne.
C'est au numéro 29 de la rue Etienne-Marcel que se trouvait le théâtre où
les Confrères de la Passion s'étaient établis en 1548, sous le nom de Comédiens de
l'Hôtel de Bourgogne.
En face de l'hôtel des Postes, sur l'emplacement de l'immeuble qui forme
l'angle de la rue Montmartre et de la rue Eteinne-Marcel et où nous remarquons
aujourd'hui le Dépôt Céramique de la maison Simon, s'élevait jadis l'hôtel de
M. l'abbé de Lattaignant, chanoine de Reims.
Cet abbé, joyeux viveur, fit métier d'amuser par des couplets satiriques des
chansons, des bons mots et des épigrammes, la société fort mêlée au milieu de
laquelle il passa sa vie. Il a laissé un grand nombre de pièces de vers, écrites faci-
lement, mais en général assez médiocres, et dans lesquelles la décence était son
moindre souci. C'est à lui qu'on doit la chanson si populaire de J'ai du bon tabac.
La Du Barry occupait tout un corps de bâtiment dans l'hôtel du galant abbé
et venait se reposer près de lui des ennuis de la cour. Nous trouvons à ce sujet,
dans le Dictionnaire des Rues de Paris de M. Pessard, l'anecdote suivante :
Il La chronique scandaleuse, raconte A. Callet, dit que le gai chanoine chassa plu-
sieurs fois sur les terres de son seigneur et maître ; or, un jour que sur l'ordre du
roi jaloux, la belle avait dû rentrer à Versailles, elle envoya une corbeille d'abri-
cots du potager du roi à son ami l'abbé avec ces quatre bouts-rimés : abricot,
mot, poire et... L'abbé qui avait avalé la corbeille de fruits à la chair mordorée
et qui s'en était ressenti, renvoya à la comtesse ses bouts-rimés ainsi remphs :
Craignez le jus de la poire,
Surtout le jus de l'abricot,
Car il vous donnerait la...
Madame, passez-moi le mot.
Le Dépôt Céramique a remplacé l'hôtel de l'abbé hbertin.
La céramique fut le commencement des arts et des industries de tous les
peuples de la terre. Platon affirme que la fabrication des poteries en terre séchées
206
LA VILLE LU:\[IERE
au soleil ou cuites au four a été partout une des premières industries. D'après les
résultats des dernières découvertes, on peut diviser l'histoire des arts céramiques
en dix-huit époques distinctes, qui marquent autant de dates dans les progrès
de cette importante industrie : époques chinoise, assyrienne, égyptienne, osque,
étrusque, grecque, romaine, italo-grecque. celtique, américaine, gallo-romaine,
arabe, italienne, al-
lemande, française,
saxonne, anglaise et
miiderne.
P^ondé en 1894,
au 36 de la rue
Etienne-Marcel, le
Dépôt Céramique a su,
dès le début, s'assurer
une place prépondé-
rante et une autorité
incontestée sur le
marché commercial
de la céramique. La
\'ariété jointe à la
([ualité hors ligne de
ses produits lui a
\alu un considérable
succès. A côté des
pâtes translucides de
Limoges, des teriTS
de fer anglaises et
françaises, des cris-
taux les plus purs,
iii un mot tout ce (pii
tduclic au confort et
,1 l'élégance du service
(le la table dont le
Dépôt Céraniiqucs'cst
fait une spécialité, les
amateurs seront tou-
jours certains de trouver, dans ses magasins, les dernières créations en fantaisies
de toutes les fabriques du monde entier, tels que vases, surtouts de tables,
cachepots, jardinières, garnitures de cheminées, objets en porcelaine de Saxe et
porcelaine hongroise, d'une finesse parfaite et vendus à des prix exceptionnelle-
ment avantageux. L'on peut trouver également, dans cette maison, un rayon
spécial d'articles de ménage ainsi qu'un rayon de coutellerie.
DLIÙT (.ÉRAMlylE.
Ile ARRONDISSEMENT
207
2o8 LA VILLE LUMIÈRE
Toujours soucieux de justifier sa bonne réputation, le Dépôt Céramique s'ef-
force de donner à ses créations une note toute particulière et un cachet artistique
pour lesquels il a mérité son succès.
La rue Etienne-Marcel est traversée par la rue Turbigo, dont la plus grande
partie est située dans l'arrondissement du Temple ; nous en parlerons tout à
l'heure. Toutefois nous voudrions signaler ici la maison Dutar, qui est une maison
fort intéressante de fournitures générales pour les hôpitaux, située au coin de la rue
Turbigo et de la rue Tiquetonne.
La rue Tiquetonne se nommait, en 1373, rue Denis-le-Coffrier. Son nom actuel
luî vient par altération d'un riche boulanger qui l'habitait au xv^ siècle et qui se
nommait Quiquetonne. Nous lisons, dans Sauvai, que pendant un certain temps
cette rue porta le nom de rue de V Arbalète, à cause de cette particularité que les
arbalétriers s'exerçaient dans un jardin qui était tout proche. Le fameux comé-
dien Scaramouche, dont Molière ne dédaigna pas les conseils, mourut dans une
maison de la rue Tictonne ou Tiquetonne. Tiberion FiureUi.dit Scaramouche, était
un acteur de l'ancienne Comédie italienne, né à Naples en 1608 et mort à Paris
en 1696. Il vint en France en 1640, faisant partie d'une troupe d'acteurs appelés
d'Italie pour amuser Louis XIV enfant. Fiurelli passe pour l'inventeur même du
personnage de Scaramouche ; du moins est-il certain qu'il le naturalisa en France.
C'est une variété du matamore à la fois querelleur et poltron. Son costume était
entièrement noir, ce qui explique le vers de Molière :
Le ciel s'est habillé ce soir en Scaramouche.
Fiurelli monta sur les planches jusqu'à l'âge de quatre-vingt-trois ans. Cinq
ans avant sa mort, il dit adieu à son art et mourut dans les bras delà religion. Il
fut enterré en grande pompe dans l'église Saint-Eustache, alors que le clergé
avait refusé une sépulture à Mohère. Mais les comédiens italiens, vantés pour leur
dévotion, échappèrent toujoui"s à l'anathème prononcé par l'église contre les gens
de théâtre et les histrions.
La maison Dutar, qui se trouve placée au numéro i de la rue Tiquetonne et
au 21 de la rue Turbigo, a ceci de spécial qu'elle est la seule maison qui puisse
subvenir à tous les besoins des hôpitaux.
M. Dutar, ancien avocat à la Cour d'Appel de Paris, a eu cette conception
très heureuse de grouper dans un établissement unique tous les articles qui peuvent
être nécessaires aux hôpitaux, aux hospices, aux cliniques, aux asiles d'aliénés
et, en un mot, à toutes les maisons de santé. Cette généralité ne comporte aucune
exception, car la maison Dutar se charge aussi bien de la fourniture de tous appa-
reils destinés aux malades que du mobiher et de l'installation absolument com-
plète des salles d'opération, appareils de désinfection, de chirurgie, d'orthopédie,
accessoires de pharmacie, de stérilisation, articles d'hygiène, etc., etc.
Cette idée d'un établissement groupant une telle réunion d'articles, pour
chacun desquels il fallait recourir autrefois à des spécialistes divers, était abso-
Ile ARRONDISSEMENT
209
210 LA VILLE LUMIÈRE
luineut neuve. Elle a été acueillie, comme bien on le pense, avec vme faveur très
marquée dans tout le monde médical et, quoique la maison Dutar soit très ré-
cente, elle fournit, à l'heure actuelle, plus de douze cents hôpitaux et éta-
blissements divers, le service des Ministères et des Colonies, ainsi que l'Assistance
Publique dont elle est à nouveau adjudicataire pour trois ans.
Le Ht du malade a été, de la part de M. Dutar, l'objet d'études toutes spéciales
et de soins particuliers. L'on sait l'importance que peuvent avoir dans une maladie
les bonnes ou mauvaises conditions hygiéniques du couchage.
Les économes de France, qui fondèrent en 1908 une association générale, ont
MAISON II. Dl'T.Mi,
KNTRliE, KUK TURBIGO, DES S.\l-ONS D ESS.W.XGE TOVR
(BAS, CEINTURES, CORSETS).
tenu à mettre le siège de leur association chez M. Dutar. C'est prouver qu'ils
ont reconnu qu'il y avait chez ce dernier une très grande volonté de travail et de
perfectionnement maintenue par la force d'une direction unique.
La maison Dutar s'est en outre spécialisée dans certains articles qui sont
livrés directement au public : ce sont les appareils devant remédier à tous les cas
de malformation, orthopédie, bandages, ceintures, corsets de maintien, etc., etc.
Elle e.xécute également des corsets de toilette scientifiquement réalisés et (|ui
offrent aux femmes, par conséquent, toutes les garanties qu'elles peuvent désirer.
Elles trouveront, de plus, dans la maison de la rue Turbigo, les articles d'hyginic
et de toilette particulièrement destinés aux soins concernant leur beauté. Les
Ile ARRONDISSEMENT 211
Parisiennes et les Etrangères ne peuvent rêver au sujet de cette question impor-
tante qui les préoccupe toutes à un si haut degré une maison de confiance offrant
des références plus sérieuses.
Suivons maintenant la rue Montmartre qui commence rue Rambuteau pour
finir boulevard Montmartre. Elle se nommait jadis rue de la Porte-^Iontmartrc,
parce que la porte [Montmartre y était située.
Au coin de la rue Montmartre et de la rue d'Uzès, était situé l'hôtel d'Uzès,
célèbre par une entrée en forme d'arc de triomphe. Sous l'Empire, l'administra-
tion des Domaines y fut installée. Cet hôtel fut démoli en 1870. La rue d'Uzès
est une rue exclusivement commerçante, occupée en grande partie par l'industrie
linière.
Elle nous conduit à la rue Saint-Fiacre, qui, au xvii*^ siècle, était tellement
mal fréquentée qu'il fut décidé qu'elle serait fermée à ses deux extrémités par des
grilles de fer. Elle servait de retraite aux vagabonds. Son nom vient de ce qu'elle
dépendait du fief de Saint-Fiacre.
A son extrémité se trouve la rue des Jeûneurs, dont le nom singulier peut nous
intriguer à bon droit. Voici quelle explication en a été donnée : elle fut établie
au xvii^ siècle près de deux jeux de boules récemment installés, et on l'aurait
désignée sous le nom de rue des Jeux Neîifs.Far altération, ce nom serait devenu
rue des Jeûneurs. Cette explication est d'ailleurs très plausible.
La rue des Jeûneurs est, avec la rue Saint-Fiacre, la rue Mulhouse et la rue du
Sentier, le centre du commerce des tissus et spécialement des indiennes, toiles,
percales, broderies, etc., etc. On désigne sous le nom général de Sentier tout ce
quartier industriel.
Son nom lui vient soit de chantier — la me fut tracée sur les terrains d'un
ancien chantier — soit du mot sentier. Cette rue n'était en effet qu'un sentier
qui longeait les anciens remparts de Louis XIV.
La rue du Sentier nous mènera rue Réaumur. Cette rue, ouverte en 1851,
a absorbé plusieurs rues, entre autres les rues du Marché-Saint-Martin, Royale-
Saint-Martin, Thévenot, etc. Il fallut, pour la tracer, faire disparaître de nombreux
immeubles. C'est actuellement une voie très large et très aérée, qui possède peut-
être les plus beaux immeubles commerciaux de Paris. La rue Réaumur se continue
dans le IIP arrondissement, et nous veiTons, tout à l'heure, un monument très
ancien qui y fut conservé.
Aux numéros 75 et 77 de la rue Réaumur, nous remarquons une très ancienne
maison de distillerie datant de plus d'un siècle et demi, appartenant aujourd'hui
à MM. Legouey, Delbergue et Gagé. Ce ne fut qu'au commencement du xix^ siècle
que la fabrication des liqueurs, qui n'était jusque-là qu'une industrie purement
locale et ne donnait lieu qu'à des opérations peu compliquées, prit peu à peu une
importance qui ne fit que s'accentuer avec les différents industriels qui réalisèrent
sans cesse, pour la distillerie française, de nouvelles améhorations.
Une des bases les plus sérieuses sur lesquelles s'établit la bonne fabrication
LA VILLE LUMIÈRE
des liqueurs est le choix bien compris de bons alcools et de bonnes eaux-de-vie.
Les plantes jouent, sans doute, un rôle prépondérant dans la question du goût,
du bouquet et du parfum de la liqueur distillée ; mais toutes ces qualités ne peuvent
être mises en valeur qu'avec des eaux-de-vie et des alcools de premier choix. Nos
distillateurs français, en possession de méthodes scientifiques, d'appareils perfec-
tionnés et de matières premières supérieures, ont donc été en mesure d'établir,
dans de bonnes conditions d'économie et de précision, des installations grandioses.
Nous pourrons nous convaincre des sérieux progrès réalisés dans cette branche
de notre indus-
trie nationale
on visitant l'une
des plus gran-
des distilleries
parisiennes. Ce
vaste établisse-
ment fut fondé
parMM.Aubert
et Badin. Il fut,
dès ses débuts,
puissamment
organisé et prit
encore de
grands dévelop-
pements sous
la direction de
ses différents
propriétaires,
parmi lesquels il faut citer MM. l)amic*ns, Fortin et Palisse. Jlais c'est surtout
depuis qu'il est devenu la propriété de MM. Legouey et Delbergue qu'il possède
l'organisation toute moderne qui a tant contribuéà sa grande prospérité. En 1888,
ces derniers adjoignirent à leur maison celle de M. Godart fils, ancienne maison
Noël-Lasserrc, fondée en 1720, et ils durent agrandir de nouveau leur établisse-
ment pour pouvoir fabriquer les marques spéciales dont ils venaient de faire
l'acquisition, la liqueur Montmorency, le Bitter rose Godart et le Curaçao Godart.
Puis les établissements Legouey et Delbergue s'adjoignirent encore doux
autres maisons : en 1891, l'ancienne maison Ruinet frères, de la rue Montmartre.
datant aussi de plus d'un siècle et, en 1902, la maison Gagé.
Dans la grande distillerie de la rue Réaumur, nous suivrons, avec intérêt, les
différentes opérations, depuis le dépotage des liquides qui se fait au moteur jusqu'à
la mise en fûts et en bouteilles. C'est une installation absolument modèle, (jui
occupe plus de cent ouvriers et qui a eu pour résultat de douhkr le chiltrr
d'affaires de la maison.
MAISON LEGOUEY, DELBERGUE ET G.\GE.
II-^ ARRONDISSEMENT
214
La ville LUMIERE
MM. Legouey, Delbergue et Gagé ont obtenu de nombreuses récompenses
à toutes les expositions universelles. Ils se sont vu décerner le Grand Prix
à Paris, en 1900; à Hanoi, en 1903; à Saint-Louis, en 1904; à Liège, en 1905;
à Milan, en 1906 et à Londres en 1908. Grâce à l'excellente qualité de liqueur
telles que le Punch Grassot, la Trappistine, le Curaçao triple sec, etc.
En dehors de ces spécialités, ils fabriquent toutes les liqueurs classiques et
les liqueurs fines dans des conditions de supériorité et de bon marché qu'il
convient d'attribuer aux perfectionnements de l'outillage, à l'installation éco-
nomiiiue di-s appareils et à cette organisation méthodique qui caractérise tous
nos grands éta-
blissements in-
dustriels mo-
drrnes
Nous nous
arrêterons en-
suite rue Réau-
niur, au passage
de la Cour des
;\Iiracles.
Au xiiif siè-
cle, on donnait
ce nom de Cour
drs Miracles à
riTtains en-
droits (jui ser-
\aient d'abris
et de repaires
aux mendiants,
aux voleurs et aux liions. C'était toute -une poindation que ces habitants de
cours des Miracles. Dulaurc, ànns son Histoire de Paris, dit que l'on peut la diviser
en deux classes : la première se composait d'estropiés, d'infirmes ou de mendiants
de profession ; la seconde, de vagabonds, de gens sans aveu, dont plusieurs
demandaient l'aumône l'épée au côté et souvent la main sur la garde. Ces hommes,
assassins à gages, voleurs de jour et de nuit, composaient ordinairement les attrou-
pements séditieux, provoqués et payés par les intrigants de qualité. Il faut a\nuer
que la première classe fournissait souvent des auxiliaires à la seconde.
On nommait ainsi les cours des Miracles parce que, en venant s'y réfugier,
mendiants et filous déposaient le costume de leurs rôles. Les aveugles vo\'aient
clair, les boiteux étaient redressés, les estropiés recouvraient l'usage de leurs
membres. Il existait de nombreuses cours des Miracles à Paris; la plus fameuse
était celle qui nous occupe à l'heure actuelle, placée entre les rues de Damiette et
des Forges. Voici la description qu'en donne Sauvai, qui a visité les lieux :« Elle
MAISON LEGOUEY, DELBERGUE ET GAGÉ.
Ile ARRONDISSEMENT 215
consiste en une place d'une grandeur très considérable et en un très grand cul-de-
sac puant, boueux, irrégulier, qui n'est point pavé. Autrefois il confinait aux der-
nières extrémités de Paris. A présent (Sauvai écrit ces lignes sous le règne de
Louis XIV) il est situé dans l'un des quartiers les plus mal bâtis, les plus sales et les
plus reculés de la ville, entre la rue Montorgueil, le couvent des Filles-Dieu et la
rue Neuve-Saint-Sauveur, comme dans un autre monde. Pour y venir, il se faut
souvent égarer dans de petites rues, vilaines, puantes, détournées ; pour y en-
trer, il faut descendre une assez longue pente, tortueuse, raboteuse, inégale. J'y ai
vu une maison de boue, à demi enterrée, toute chancelante de vieillesse et de pour-
riture, qui n'a pas quatre toises en carré et où logent, néanmoins, plus de cinquante
ménages, chargés d'une infinité de petits enfants légitimes, naturels ou dérobés.
On m'a assuré que dans ce petit logis et dans les autres habitaient plus de cinq
cents grosses familles, entassées les unes sur les autres. » Sauvai parle ensuite des
mœurs de ceux qui habitaient cette cour. Après avoir dit que ni les commissaires de
police ni les huissiers ne pouvaient y pénétrer sans recevoir des injures et des coups,
il ajoute : «On s'y nourrissait de brigandages, on s'y engraissait dans l'oisiveté,
dans la gourmandise et dans toutes sortes de vices et de crimes, sans aucun soin
de l'avenir; chacun jouissait à son aise du présent et mangeait le soir avec plaisir
ce qu'avec bien de la peine et souvent avec bien des coups il avait gagné tout le
jour, car on y appelait gagner ce qu'ailleurs on appelle dérober, et c'était une des
lois fondamentales de la Cour des Miracles de ne rien garder pour le lendemain.
Chacun y vivait dans une grande licence, personne n'y avait ni foi ni loi ; on n'y
connaissait ni baptême, ni mariage, ni sacrement. Il est vrai qu'en apparence ils
semblaient reconnaître un Dieu et, pour cet effet, ils avaient dressé au bout de leur
cour, dans une grande niche, une image de Dieu le père qu'ils avaient volée dans
quelque église et oii tous les jours ils venaient adresser leurs prières... Des filles et
des femmes, les moins laides, se prostituaient pour deux liards, les autres pour un
double, la plupart pour rien. Plusieurs donnaient de l'argent à ceux qui avaient
fait des enfants à leurs compagnes, heureux de pouvoir exciter la compassion par
la vue des enfants et obtenir ainsi des aumônes. »
Dans Notre-Dame de Paris, Victor Hugo a décrit les horreurs de la Cour des
Miracles, « dans ce pandémonium où hommes, femmes, bêtes, âge, sexe, santé,
maladies, tout semblait être en commun ». Ce peuple de truands se subdivisait
en différentes classes : il y avait les malingreux qui figuraient l'hydropisie,
les piètres qui se traînaient sur des béquilles, les callots qui feignaient
d'être guéris de la teigne, les francs-mitoux qui tombaient en défaillance
au coin des rues, etc., etc., etc., la liste serait trop longue s'il fallait tous les
citer.
Quittons la Cour des Miracles pour gagner la rue de Cléry, où s'élevèrent à la
fin du règne de Louis XIV plusieurs jolies maisons auxquelles le luxe et les mœurs
de leurs hôtes firent une grande réputation d'élégance et de galanterie. Un des
plus luxueux parmi ces hôtels était celui du traitant Berthelot de Pleneuf. Sa fille.
2i6 LA VILLE LUMIERE
la marquise de Brie, y vint au monde et, curieux hasard, nous dit M. Fournier,
à deux pas de là naquit ceUe qui devait être la Pompadour.
Au coin de la rue de Cléry et de la rue Beauregard, nous remarquons une étroite
maison qui s'avance comme un cap entre les deux rues qu'elle termine. C'est un
débit de vins, en même temps qu'une maison meublée qui a pris pour enseigne
Au poète de 93. André Chénier en effet y demeura avant d'être arrêté à Passy.
C'est dans un hôtel de la rue de Cléry que Mme Vigée-Lebrun donna son
fameux repas à la grecque dont il fut tant parlé dans les annales du temps et pen-
dant lequel, « vêtues, ou plutôt dévêtues, les beautés de l'époque buvaient le
Chypre à pleines coupes ».
Elles sont pittoresques et singulières toutes ces vieilles rues étroites, hautes
et sombres, avoisinant la rue de Cléry et qui dévalent en pente raide vers le bou-
levard Bonne-Nouvelle. C'est la bizarre rue de la Lune, où sous le Second Empire
un amateur découvrait la cantatrice Marie Sasse dans un misérable beuglant
appelé Café Moka. La rue de la Lune s'enfonce, tortueuse et noire, avec ses
maisons sombres dont quelques-unes, aux balcons de fer forgé, sont très anciennes.
Dans le haut de cette rue s'ouvre le portail de l'église Notre-Dame-de-Bonne-
Nouvélle, bâtie sur l'emplacement d'une ancienne petite chapelle du hameau de
Ville-Neuve.
Non loin de ce carrefour, se trouve la rue des Filles-Dieu. Il existait jadis un
monastère de filles occupant l'emplacement de cette rue ainsi que de la rue et
du passage du Caire. Guillaume III, évéque de Paris, ayant réussi à convertir
plusieurs filles publiques voulut les réunir dans une maison pieuse. Le but de
cette fondation était de retirer des pécheresses « qui pendant toute leur vie
avaient abusé de leur corps et à la fin étaient en mendicité ». A la ferveur qui se
manifesta d'abord, succéda bientôt le relâchement; le désordre, comme bien on
pense, s'introduisit souvent dans cet ordre particuUer de religieuses.
Suivons la rue Saint-Denis qui est une ancienne voie romaine et s'appelait
le chemin des Flandres. Elle prit le nom de Saint-Denis, parce qu'elle conduisait
directement à l'abbaye du même nom. C'était jadis la rue que les souverains
choisissaient toujours pour faire leur entrée solennelle dans la capitale. Parmi
les maisons intéressantes qu'elle renferme, nous citerons seulement : la maison
qui fait l'angle de la rue Saint-Denis et de la rue Grenéta où se trouvait l'hôpital
de la Trinité fondé pour les pauvres et les pèlerins et qui fut loué par la suite-
aux Confrères de la Passion, qui y installèrent le premier théâtre pemianent, à
l'époque où les spectateurs prenaient une part si vive aux pièces qu'on repré-
sentait devant eux que les acteurs qui jouaient le rôle du traître ne parvenaient
pas toujours à éviter les mauvais coups.
Au 83, l'ancienne maison de l'Arbre aux Prêcheurs, qui nous conserva jus-
qu'en 1899 le curieux type des poteaux comicrs.
De sanglants combats eurent lieu rue Saint-Denis pendant la Révolution
de 1830.
Ile ARRONDISSEMENT
217
^^MÛ^M^Mâ
^.
PORTE SAINT-DENIS.
2i8 LA VILLE LUMIERE
La rue Grenéta date de l'année 1230. Le numéro 43 était l'ancien hôtel de
Coislin.
Elle nous mènera rue Montorgueil, autrefois rue du ]\Iont-Orgueilleux, parce
qu'elle conduisait à un monticule. Elle possède quelques vieilles maisons avec
d'intéressantes sculptures. C'est dans cette rue que naquit Béranger, et c'est
au numéro 72, jadis Restaurant de la Baleine, que la Société du Caveau
tenait ses réunions.
La rue des Petits-Carreaux fait suite à la rue Montorgueil et a été longtemps
confondue avec elle. Son nom paraît venir des petits carreaux ou éventaires en
os'ier que les marchandes tenaient devant elles pour placer leurs marchandises.
Elle aboutit à la rue de Cléry, où commence la rue Poissonnière. Cette rue se
nommait en 1290 le Val des Larrons, à cause du danger qu'elle présentait ; elle
s'appela ensuite le Clos aux Halliers, puis le Champ des Femmes, sans doute à
cause des tilles publiques qui y demeuraient. Elle prit le nom de Poissonnière,
parce que les voitures de marée prenaient ce chemin pour conduire le poisson
aux Halles.
En quittant la rue Poissonnière, il ne nous reste phis, pour terminer notre
promenade dans le 11^ arrondissement, qu'à parcourir les boulevards depuis le
boulevard Saint-Denis jusqxi'au boulevard des Capucines, en nous occupant seu-
lement du côté des numéros impairs.
Il existe de nombreux boulevards dans Paris, mais ce qu'on appelle les bou-
levards, ou plus communément le boulevard, s'entend seulement de cette mer-
veilleuse promenade qui s'étend de la Madeleine à la Bastille et qui en certains
endroits constitue pour ainsi dire l'âme et l'existence même de Paris.
Avant l'annexion de 1860, on les appelait les boulevards intérieurs pour les
distinguer des boulevards extérieurs. Ils furent jMimitivement l'enceinte de
Paris et restèrent pendant fort longtemjjs une i)romenade plantée d'arbres, bor-
dée de fossés et de murs où il était fort peu agréable de se promener le jour et
fort dangereux la nuit. On raconte qu'en 1670 Louis XIV, revenant de Vincennes,
fut frappé de l'état déplorable dans lequel se trouvaient ces ancieixnes fortifica-
tions et des graves inconvénients que pouvaient offrir des voiries établies çà et là
autour de Paris. Il fit alors construire un nouveau rempart j^lanté d'arbres depuis
la porte Saint-Antoine jusqu'à celle de Saint-Denis.
Ce ne fut qu'en 1772 que la chaussée d'une partie des boule\-ards fut pavée,
et c'est alors que les grands seigneurs, propriétaires des hôtels dont les jardins
avaient été coupés en deux par le rempart, obtinrent l'autorisation d'ouvrir des
portes sur le rempart et d'établir des terrasses sur les boulevards.
Les boulevards qui sur toute leur longueur subissent de profonds ciiange-
ments à mesure que les quartiers diffèrent, peuvent être divisés en deux jjarties,
à l'extrémité desquelles se trouvent la Madeleine et la Bastille. L'équateur est
le boulevard Montmartre, où s'épanouissent dans toute leur expansion la chaleur
et la vie et où règne une animation (lu'on ne peut trouver nulle ]Kut aillems.
Ile ARRONDISSEMENT
219
Le boulevard Saint-Denis a été planté en 1676. Au numéro 19, se trouve le
magasin du Nègre, une des curiosités de Paris.
Cette maison fut fondée en 1797. Elle est située juste en face de la porte
Saint-Denis. La porte de l'ancien Paris désignée sous ce nom du temps de Phi-
lippe-Auguste, était située entre la rue Monconseil et la rue du Petit-Lion. Ce ne
fut que sous Charles IX qu'elle fut reculée jusqu'à la rue Sainte-Apolline. C'est
de cette porte Saint-Denis que vint le nom donné à l'arc de triomphe que la
Ville de Paris érigea en 1672 à la gloire de Louis XIV pour célébi'er le fameux
passage du Rhin. La forme de ce monument, son caractère, ses attributs, ses
VUE INTERIEURE DES MAGASINS DU NEGRE.
inscriptions, tout concourait à le faire désigner sous une autre appellation.
La Porte Saint-Denis fut élevée sur les plans de l'architecte François Blon-
del. L'on y voit deux pyramides en relief qui se terminent par deux petites boules.
Sur la façade qui regarde le boulevard est représente le Rhin épouvanté. A
gauche, la Hollande vaincue est assise sur un lion à demi mort, couché sur une
épée rompue et un faisceau de flèches brisées. Deux bas-reliefs représentent le
Passage du Rhin et la Prise de Maestrichi.
C'est au pied de la Porte Saint-Denis que furent livrés, en 1830 et 1848,
les combats les plus meurtriers de ces époques révolutionnaires.
Les magasins du Nègre ont pour enseigne un nègre portant sur son ventre
une horloge. Que de personnages illustres durent défiler dans ces magasins
LA VILLE LUMIÈRE
IP ARRONDISSEMENT 221
depuis 1797, époque où ils furent fondés. Ils appartiennent actuellement à
M. E. Steghens.
Cette maison, dont l'origine et la réputation sont tellement anciennes, nous
offre le choix le plus étendu de bijouterie d'or et d'argent de tous les genres,
depuis les bijoux de fantaisie de prix très modestes jusqu'aux parures de grande
valeur. Elle est également fort connue pour son horlogerie de précision et pour
l'orfèvrerie.
L'orfèvrerie est l'un des métiers qui ont été le plus anciennement organisés
en corporation. Ses statuts de 1260 ne sont évidemment qu'une revision d'autres
plus anciens. En août 1345, Philippe VI leur donna des armoiries qui étaient r
une croix d'or dentelée sur champs de gueules, accompagnée de deux couronnes
et de deux coupes d'or à la bannière de France en chef. Ce corps de métier jouis-
sait de toutes les prérogatives des six corps marchands et était si considéré qu'il
ne manquait jamais d'être désigné pour figurer dans les entrées solennelles des
rois, reines ou légats.
L'orfèvrerie a compté de nos jours des artistes de premier ordre.
Les objets qui nous sont présentés dans les magasins du Nègre sont d'une
exécution parfaite et toujours très artistique ; ils sont vendus dans des condi-
tions fort intéressantes.
Le boulevard Bonne-Nouvelle, qui date également de 1676, doit son nom
à la proximité de l'église Notre-Dame- de- Bonne-Nouvelle.
Le boulevard Poissonnière est appelé ainsi à cause de la rue du même nom.
Au numéro 2 était situé l'hôtel du fermier général Augeard. Au 19, une maison
qui fut connue pendant longtemps sous le nom de maison mystérieuse, parce
qu'elle resta hermétiquement close de 1870 à 1903. Au 23, ancien hôtel Mon-
tholon, joli spécimen d'architecture Louis XVI.
Le boulevard Montmartre, pendant la Révolution, porta quelque temps le
nom de boulevard Marat. Au numéro 7, nous voyons le théâtre des Variétés,,
construit en 1807, ^^i ^^t toujours un des théâtres les plus essentiellement pari-
siens et qui eut des succès très fameux.
On le construisit pour la troupe de la Montansier, qui devait quitter le Palais-
Royal, et voici comment le père Dupin, un célèbre vaudevilliste, parle de la nou-
velle installation du théâtre : « Le boulevard Montmartre ! Un affreux quartier
pour un théâtre ! C'était presque la campagne, il n'y avait pas une seule de ces-
grandes maisons que vous voyez là. Rien que des petites échoppes à un seul
étage, des espèces de méchantes baraques de bois et les deux petits panoramas
du sieur Boulogne (de là vient le nom de passage des Panoramas formé sur l'em-
placement de l'hôtel de Montmorency- Luxembourg). Pas de trottoir... le sol
en terre battue entre deux rangées d'arbres... Quelques vieux fiacres et cabriolets-
passaient de temps en temps. La campagne, enfin c'était la campagne. »
Autrefois, de chaque côté des boulevards, s'étendaient les terrasses de
somptueux hôtels dont l'immeuble occupé par le Cercle de l'Union Artistique,.
222 LA VILLE LUMIERE
avenue Gabriel, peut donner une idée. C'étaient, entre autres, les hôtels de
Samuel Bernard, de Crozat, des frères Bondi.
On s'imagine aisément quel pouvait être le luxe d'un hôtel qu'habitait un
Samuel Bernard, par exemple, dont on connaît la prodigieuse fortune. Ce célèbre
traitant, né en 1651, mort en 1739, avait amassé dans d'heureuses spéculations
financières un magot de plus de 33 millions. Cette somme équivalait pour l'époque
à environ 120 millions d'aujourd'hui.
Vers la hn de son règne, Louis XI\', dans une circonstance critique, humilia
spn orgueil jusqu'à caresser la vanité de ce traitant enrichi auquel il emprunta
de l'argent. Le roi fît lui-même les honneurs de Marly à Samuel Bernard ; le
financier, en récompense de la somme qu'il prêta au roi de France, fut anobli et
sa famille se trouva par la suite alliée aux plus grands noms.
Les chroniqueurs rapportent un détail singulier sur Samuel Bernard :
on raconte cpie, jouet d'une superstition singulière, il croyait son existence
attachée à celle d'une jinule noire qu'il faisait, comme bien on pense, soigner
avec le plus grand soin. L'histoire ne dit pas si la poule mourut avant le
financier.
Les choses les plus bizarres ne doivent pas nous paraître étranges dans le
domaine de la superstition et rien n'est plus curieux à ce sujet que de consulter
le « Dictionnaire Infernal » où nous trouvons des aphorismes de ce genre : « Mal-
heureux qui chausse le pied droit le premier ». « Un couteau donné coupe l'amitié».
« Il ne faut pas mettre les couteaux en croix ni marcher sur des fétus croisés », etc.
On ne saurait s'imaginer, dit Plutarque dans un traité moral et religieux, toutes
les sottises dont la superstition est capable et cela n'est point surprenant puis-
qu'elle naît de l'ignorance. Condillac en a donné une fort bonne définition en disant
qu' « elle attribue à des causes surnaturelles les choses dont l'ignorance ne permet
pas de se rendre raison ».
Au 21 du boulevard .Montmartre,- la « campagne » de jadis, sur cet
emplacement que le père Dupuis cjualitiait autrefois d'affreux quartier pour im
théâtre et qui est devenu cependant le coin le plus parisien de Paris, nous
visiterons les salons de coiffure di- Lesjiès, qui s'apprêtent à fêter leur cinquan-
tième anniversaire.
La maison, située autrefois sur l'emplacement des immeubles portant actuel-
lement les numéros 21 et 23 du boulevard Montmartre, avait été réunie par Per-
rin, successeur de Garcli\-. aux jardins et salons de jeu de Frascati, de Frascati
dont nous avons vu la vogue éclatante sous le Directoire. Parmi les maisons de
jeu, très mal famées en ce temps-là, Frascati était la mieux réputée. Une tenue
élégante y était de rigueur. C'était en outre la seule maison de jeu où les femmes
eussent conservé le droit d'entrée, et il est inutile de dire qu'elles usaient large-
ment de ce privilège. Les salons de Frascati étaient ouverts de[nii> (piatre heuns
du soir jusqu'à deux heures du matin. On y donnait fréqurninient des bals et
des soupers.
Ile ARRONDISSEMENT 223
Sous l'Empire, l'immeuble de Frascati passa entre les mains du grand veneur
de Napoléon, j\I. Duthillière, qui en tira un parti très lucratif en le louant à des
entrepreneurs de banque. Perrin se retira, riche de 16 millions, et ce prodigieux
bénéfice donne un aperçu des affaires qui s'y brassaient. Bernard succéda à Per-
rin, puis le marquis de Chalabre, puis enfin Boursault et Bénazet le père, qui tous
deux firent fortune à Frascati.
En 1837, les jeux furent définitivement supprimés. Les jardins et le pavillon
Frascati furent démolis et remplacés par une rangée de maisons immenses qui
sextuplèrent la fortune de leur propriétaire, la comtesse d'Osmont, née Duthillière.
Les salons de coiffures Lespès sont connus non seulement de tout Paris, mais
aussi de la France entière, et c'est là que de nombreuses personnalités parisiennes
vinrent se faire raser et coiffer par 30 garçons coiffeurs, qui sont de véritables
artistes et ont été choisis parmi les plus réputés de la capitale.
C'est en 1859, il y a cinquante ans déjà, que Lespès vint remplacer le Figaro
à l'entresol du 21 boulevard Montmartre. Que de célébrités ont défilé dans ces
salons : Villemessant, Aurélien Scholl, Albert Millaud, Alphonse Daudet, François
Coppée, Charles Monselet, Emile Blavet, Fernand Xau sont venus s'y asseoir.
Victor Hugo lui-même venait y faire couper sa chevelure romantique. Nous don-
nons à titre de curiosité la reproduction que le brillant chroniqueur Aurélien
Scholl consacra à Lespès le 25 mars 1887 :
« Lespès n'était qu'un bien petit garçon quand il vint s'installer dans la cour
de la maison où il devait faire fortune. Une seule pièce, pas trop claire ; l'abon-
nement pour la barbe et la coiffure était de six francs par mois. Villemessant,
Noriac, Paulze d'Ivoi, Auguste Villemot et le chroniqueur ici présent furent les
premiers clients de Lespès. Après quelques années d'exercice, le barbier landais
fit son coup d'état. De la cour il s'élança sur le boulevard ; son nom s'étala en
lettres d'or sur tous les balcons. Il fut coiffeur pour les Français, hair-dresser pour
les Anglais, peluquero pour les Espagnols. Il attira les étrangers en arborant les
drapeaux de toutes les nations, et entré vivant dans l'immortalité, il a pu voir
dans plusieurs grandes villes de province cette annonce flatteuse pour lui : « Salon
de coiffure, genre Lespès, de Paris. »
Les salons de Lespès n'ont guère changé ; ils ont continué à être, le matin,
le véritable rendez-vous de tout Paris. Le monde des affaires et de la haute fi-
nance y coudoie le monde des artistes, des poètes et des journalistes. Tous viennent
là écouter et colporter les innombrables potins qui se font à Paris.
Chacun sait que c'est chez le coiffeur que circulent les nouvelles ; les Figaros
sont toujours les gens les mieux renseignés, et ce n'est pas d'aujourd'hui qu'ils
ont cette réputation. A Athènes comme à Rome, les boutiques des barbiers étaient
le rendez-vous de toute la ville. C'était là qu'on apprenait les nouvelles du jour,
qu'on tournait en ridicule les puissants, qu'on mettait en circulation toutes les
médisances et tous les caquetages. Horace dit que les nouvelles « courent les
boutiques des barbiers ». Ceux-ci sont demeurés les hommes les plus au courant
224
LA VILLE LUMIERE
Ile ARRONDISSEMENT 225
des potins et des anecdotes. Ils les racontent à leurs pratiques, et ils acquièrent
ainsi une certaine faconde qui les fait bien souvent ressembler à l'immortel Figaro
de Beaumarchais.
Les salons de Lespès, où des photographies flatteusement dédicacées perpé-
tuent le souvenir des plus illustres clients de la maison, ont bien conservé les tra-
ditions d'antan, et l'on peut dire que pendant un demi-siècle ils virent défiler
toute l'histoire de Paris.
Aurélien Scholl, que nous citions tout à l'heure, disait à propos du boulevard
Montmartre que la génération actuelle ne peut se faire une idée de ce qu'était
Paris en 1867 : «Comment se représenter l'animation des boulevards, la mêlée des
équipages au bord du lac, le mouvement, la vie, la fièvre, le luxe qu'un coup de
grisou prussien a anéantis à Sedan? Les magasins qu'on ferme aujourd'hui
à neuf heures restaient ouverts jusqu'à minuit. Le café Anglais, la Maison Dorée
flamboyaient jusqu'à l'aurore. Tout le monde avait sa voiture. La plus petite
figurante du Palais Royal ou des Variétés faisait son persil dans un coupé au mois.
Paris était comme un vaste tapis vert où les monceaux d'or et de billets de banque
poussés par des râteaux invisibles allaient incessamment de l'un à l'autre. La for-
tune publique tournait et ronflait comme une toupie hollandaise. S'il y avait
quelque part des plaintes et des gémissements, le clairon, le tambour, les orchestres
couvraient toute clameur importune. La force en haut, l'orgie en dessous. Un tour-
billon sur un fond de boue. »
Au rez-de-chaussée de l'immeuble portant le numéro 21 du boulevard
Montmartre, se trouve la maison Cadé, cordonnerie du Royal Gardénia.
La cordonnerie comprend la fabrication et le commerce des chaussures de
toutes sortes. Selon Ménage, ce mot viendrait du nom de la ville de Cordoue qui
était autrefois renommée à juste titre dans toute l'Europe pour sa fabrication
de cuirs fins. La cordonnerie française est celle dont les produits sont les plus
recherchés ; ils sont expédiés dans toutes les parties du monde. Il est des maisons
d'exportations dont le chiffre d'affaires s'élève à plus d'un million. Les relations
avec l'Angleterre, l'Amérique, la Russie et l'Orient sont très actives. Pour ces
divers pays, l'expédition des chaussures de femme est beaucoup plus importante
que celle des chaussures d'homme, et la presque totalité des envois sont effectués
avec les plus beaux produits cousus de la cordonnerie française.
C'est dans ce dernier article que la cordonnerie du Royal Gardénia (qui fut
fondée en 1893) s'est fait une spécialité très marquée. Elle fabrique des chaussures
fines, cousues à la main, qui ont ce mérite d'être à la fois les plus souples, les plus
gracieuses et les plus solides. Aussi a-t-elle vu s'acci'oître sans cesse sa nombreuse
clientèle.
Si nous faisons ici un rapide historique de la chaussure, nous verrons que les
chaussures des anciens pouvaient se diviser en deux espèces bien distinctes :
celles qui couvraient entièrement le pied comme nos souliers et qui s'appelaient
calccus, mullens, pero, phœcasium ; et celles qui se composaient d'une ou de
15
,26
LA VILLE LUMILRK
Il" ARRONDISSEMENT 227
plusieurs semelles avec des bandelettes qui liaient le pied nu par-dessus. On les
nommait : caliga, solea, crepida, baxea, sandalium. Le cothurne était une chaus-
sure faite de manière à pouvoir servir indifféremment à l'un ou à l'autre pied.
La forme de la chaussure n'a pas moins varié au moven âge que dans l'anti-
quité. Les Gaulois avaient des chaussures dorées par dehors et ornées de courroies
et de lanières longues de trois coudées. Au vu"" et au viii'" siècle, la chaussure avait
en France la forme d'un soulier à quartier relevé sur les talons et entièrement
découvert sur le dessus du pied. Vers la fin du xiii"^ siècle, apparurent les souliers
dits à la poulaine, chaussure qui s'allongeait en pointe d'une façon démesurée.
Au xv^ et au xvi^ siècle, on mit à la mode, à côté des patins, qui étaient des
chaussures de cuir à semelles de bois établies sur des bases très élevées, les souliers
à bouffettes, ornés de perles, de grains d'or et de touffes de rubans. Les femmes
choisirent pour leur usage les mules qui avaient pour avantage de faire ressortir
la petitesse du pied. Sous Louis XVL les boucles remplacèrent les nœuds de ru-
bans, puis, sous l'Empire, les femmes adoptèrent de petits souliers en maroquins
ou en peau de chèvre retenus par des rubans croisés. Les souliers de luxe s'atta-
chaient avec de larges fibules d'or, de vermeil ou d'argent, parfois même enrichies
de diamant.
Nous trouverons à la cordonnerie du Roval Gardénia les plus jolies formes
de chaussures exécutées avec le plus grand soin et les souliers les plus élégants
et les plus gracieux.
Le boulevard des Italiens n'était autrefois, tout comme le boulevard Mont-
martre, qu'une suite de merveilleux hôtels avec terrasses dont les plus importants
étaient ceux de Choiseul et de Richelieu.
Dans ce dernier, appelé pavillon du Hanovre, ainsi cpie nous le racontions
tantôt, s'installa pendant la Révolution le Bal des Victimes. Après le 9 thermidor,
la frénésie du plaisir avait succédé tout à coup au régime de la Teri'eur. Les fêtes,
les spectacles, les bals s'étaient multipliés de tous côtés. Des industriels, profitant
de l'état de l'opinion, imaginèrent d'exploiter la pitié publique en ouvrant des
bals de Victimes, où l'on n'était admis qu'autant qu'on avait eu un parent mort
sur l'échafaud, et où l'on ne pouvait danser que si l'on avait des cheveux à la
Victime, c'est-à-dire coupés à fleur du col comme les condamnés préparés pour la
guillotine. Les femmes se drapaient d'un châle rouge pour rappeler la chemise
rouge de Charlotte Corday. Ces travestissements étaient censés symboliser la
glorification des victimes et la flétrissure des bourreaux. En réalité, ces bals de
\'ictimes n'étaient que des tripots, et les prétendues victimes n'étaient que des
joueurs, des débauchés et des filles. \
Puis Velloni s'établit au Pavillon du Hanovre et fonda ce café où Tortoni, qui
lui succéda, obtint une si grande vogue.
La société la plus brillante de Paris se retrouvait en ce coin du boulevard qui
avait été surnommé boulevard de Gand et qui était le rovaume de la mode. Nous
aurons l'occasion d'en parler plus longuement tout à l'heure.
228
LA VILLE LUMIERE
Au numéro i du boulevard des Italiens, se trouve le café Richelieu qui prit,
ensuite le nom de café Cardinal, et qui s'annonce par un buste de l'éminent homme
d'Etat situé à l'angle de la rue Richelieu et du boulevard des Italiens. Ce café,
signalé dans l'almanach du Commerce de l'an VI, fut fondé par Dangest.
Nous remarquons au numéro 3 le célèbre magasin de la Petite Jeannette, qui
fut fondé en 1760 sous le nom de Petite Nanette, par Legrand Lemor.
C'est à côté de cet immeuble que se trouve l'ancien hôtel de l'abbé Terray, qui
subsiste avec sa façade primitive. Deux
consoles à volutes et un mascaron sou-
tiennent le balcon du premier étage, au-
dessus de la porte cochère. Elle était fort
somptueuse, la demeure que s'était fait
construire le cynique abbé Terray qui est
resté célèbre par les haines qu'il s'attira
de la part du peuple. Il fut un de ceux
qui contribuèrent le plus à la dégrada-
tion de la monarchie. Sa servilité auprès
de Mme de Pompadour lui avait valu
une riche abbaye, et des spéculations sur
les grains avaient accru sa fortune.
Il acheva de gagner la faveur de
Louis XV en coopérant à l'arrêt du conseil
de 1764, qui, sous prétexte de liberté
d'exportation des grains, affamait la
France au profit des agents royaux et
des agioteurs. A force d'intrigues, il fut
appelé au poste de contrôleur général des
finances par la protection du chancelier Maupeou, qui lui annonça sa nomination en
ces termes rapportés par M. de Montyon : « L'abbé, le contrôle général est vacant :
c'est une bonne place où il y a de l'argent à gagner, je veux te la faire donner. »
L'abbé Terray avait d'ailleurs parfaitement conscience de l'immoralité de
son rôle. Un jour que l'archevêque de Narbonne lui représentait que ses actions
étaient équivalentes à l'action de prendre l'argcnit dans les poches, il répliqua
avec calme : « Où donc voulez-vous que je le prenne? » — Un matin, l'on s'aper-
çut que la rue Vide-Gousset avait changé de nom : l'inscription avait été grattée
et on lisait à la place : rue de Terray. Le contrôleur des finances apprit la chose
en riant et en admirant l'esprit des Parisiens. Quand on lui eut dit qu'ils s'en
amusaient vivement : « Eh ! parbkni, dit-il gaieint'Ut, (iii'on les laisse rire un ins-
tant, ils le payent assez cher. »
Les mœurs de l'abbé Terray étaient fort corrnniin
ses nombreuses maîtresses et leur faisait fairi' le trali
emplois.
LA l'ETITE JEANNETTE.
S. Il se dispensait de jxiyer
lucratif des grâces et des
Ile ARRONDISSEMENT
229
L'hôtel Terray fut occupé de 1800 à 1885 par l'hôtel des Etrangers, puis par
l'hôtel Choiseul et enfin par l'hôtel de Castille.
Tous ces locataires successifs respectèrent les appartements de l'entresol et
du premier étage, ornés de trumeaux et de boiseries qui en faisaient le plus
galant séjour. Les bureaux du journal Le Temps sont actuellement installés
dans cet immeuble.
A LA PETITE JfANETTE
fj\ue de la Loi en face Frasç^ti tJ\- 553.
y. ôccM
oux^^^iacuX^^JcA^,
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FAC-SIMILE D UNE FACTURE DE LA PETITE JEANNETTE DU 10 MESSIDOR AN II.
LA VILLE LUMIÈRE
Ilf ARRONDISSEMENT
231
La Petite Na)ictte était primitivement un magasin de nouveautés très célèbre
à l'époque.
Louis Housset succéda au fondateur de cette maison, dont l'enseigne fut par
la suite transformée en Petite Jeannette.
La Petite Jeannette est dirigée depuis cinquante-huit ans par le propriétaire
actuel, M. Allègre, qui a son fils comme collaborateur. Le magasin de nouveautés
de jadis s'est spécialisé dans la fourniture de tous les articles qui concernent exclu-
sivement la toilette masculine.
Tout dernièrement la maison vient
de faire dans ses magasins de nouveaux
agrandissements et de s'adjoindre un
rayon de tailleur.
Les élégants sont assurés de trouver
chez les chemisiers tailleurs Allègre et fils
tout le raffinement désirable.
Par une visite dans les célèbres ma-
gasins de La Petite Jeannette, dont bien
peu de maisons peuvent égaler l'an-
cienneté, ils se rendront bien vite compte
que la perfection et le soin avec les-
quels sont exécutées toutes les com-
mandes leur donneront une complète et
entière satisfaction.
Le passage des Princes, qui fut créé
en 1860 sous le nom du banquier Mirés,
auquel il appartenait, s'ouvre au numéro 5
du boulevard des Italiens pour aboutir
au 97, rue Richelieu. Sa dénomination actuelle vient d'un ancien hôtel meublé,
dit Hôtel des Princes, qui occupait jadis cet emplacement.
Au numéro 11 du passage des Princes, nous voyons la fameuse maison Sommer,
connue pour son importante fabrication de pipes. Cette maison fut fondée en 1855
par M. J. Sommer et installée, en 1860, à l'endroit oi^i elle se trouve actuelle-
ment.
La maison Sommer s'occupe tout spécialement de la fabrication des articles
en écume et en ambre véritable.
La science désigne sous le nom d'écume plusieurs substances, soit naturelles,
soit produites par l'industrie. Aujourd'hui on a par extension donné ce nom à une
variété spongieuse de magnésite composée de magnésie carbonatée et de silice.
C'est avec cette matière, préparée d'une certaine façon, qu'on fabrique les pipes
dites d'écume de mer.
Jusqu'en 1850, la pipe d'écume de mer que l'on vendait en France était un
produit exotique. L'Autriche avait le monopole de cette fabrication, uniforme
LA PETITE JEANNETTE.
232
LA VILLE LUMIÈRE
d'ailleurs dans ses produits, consistant en un fourneau emmanclié d'un tu^-au
de bois ou de conie, avec ou sans garniture d'argent.
C'est alors que fut fondée à Paris une première fabrique de pipes d'écume,
immédiatement suivie de plusieurs autres qui prirent bientôt un grand dévelop-
pement.
Dès lors la France put suffire à sa consommation intérieure, et son exporta-
tion prit même des proportions tout à fait inattendues.
« La fabrication de la pipe d'écume de mer n'a plus guère de secrets pour les
Parisiens, dit le Larousse, depuis que l'un des importateurs de cette industrie.
MAISON SOMMIÎK FKÈRES
M. Sommer, a installé en 1860, dans un des principaux passages de Paris, un atelier
où, sous les yeux du public, des ouvriers tourneurs et sculpteurs se li\r('nt à la con-
fection de la pipe d'écume et de la pipe de bruyère. »
Dans la maison Sommer, la fabrication des pipes se perfectionna ra]nd(nunt
et devint bientôt presque entièrement artistique. Des modèles nouveaux furent
créés sans cesse, et la maison prit une très grande extension.
Les déchets assez considérables provenant de la taille de l'écume ne s'em-
ploient pas en France; ils sont expédiés en Autriche, oii, par un jM'Océdé parti-
culier, on les convertit en pipes de qualité inférieure dites en fausse écume.
Ile ARRONDISSEMENT
233
L'ambre jaune est une substance dure et cassante, demi-opaque ou presque
transparente, d'une couleur qui varie du jaune pâle au rouge-hyacinthe. Les poètes
anciens avaient fait à l'ambre une réputation merveilleuse : ils le supposaient pro-
duit par les larmes des sœurs de Phaéton.Les déchets d'ambre servent à fabriquer
les vernis employés dans la carrosserie.
La maison Sommer, où les fumeurs pourront trouver tous les articles qu'ils
MAISON SOMMER FRERES.
désireront, a été reprise, en 1890, par les fils du fondateur sous la raison sociale
Sommer frères.
Au numéro 16 du passage, nous trouverons l'Institut d'Optique, dirigé par
M. G. Avrillon.
Cette maison fut fondée en 1842 et fut établie, à cette époque, près du Pont-
Neuf avant d'être installée au passage des Princes. Elle posséda, pendant long-
temps, une importante succursale à Bayonne, et l'on trouve actuellement aux
bureaux des ports de Bayonne et de Bordeaux ainsi qu'à la mairie de Biarritz
des instruments d'optique de la marque Avrillon.
L'Institut d'Optique possède une marque spéciale, déposée, de jumelles
(Optique scientifique) . Ces jumelles ont des grossissements aussi considérables que
les jumelles prismatiques et possèdent cet avantage de coûter beaucoup moins cher
234
'la ville lumière
MAISON AVRILLON.
Ile ARRONDISSEMENT 233
Ces jumelles, ainsi que les pince-nez faits sur mesure, sont les spécialités de
la maison.
Il est fort difficile, à ce propos, de savoir à quelle époque furent inventées
les besicles. Les premiers missionnaires qui visitèrent la Chine y trouvèrent
déjà très répandu l'usage des lunettes. Les verres des besicles chinoises étaient
assez mal façonnés, de qualité médiocre et démesurément grands. Enchâssés
comme les nôtres dans des montures de métal ou d'ivoire, quelquefois en bois,
ils tenaient aux oreilles au moyen de cordons de soie. En Europe, on trouve les
lunettes en usage pour la première fois en 1 150. Il est à remarquer que, dans tous
les écrits où il est question des besicles, on ne parle que des verres pour pres-
bytes. Il semblerait donc qu'on ne soit venu que plus tard au secours des myopes,
au moyen des verres divergents. Il est vrai pourtant que Pline parle d'émeraudes
concaves à travers lesquelles Néron regardait les combats des gladiateurs.
L'on était loin des verres perfectionnés que l'on trouve aujourd'hui pour
aider les vues les plus différentes et des pince-nez que l'Institut d'Optique adapte
tout spécialement pour les traits de chaque personne.
La maison Avrillon, où les consultations sont données par un docteur ocu-
liste, peut compter au nombre de ses clients la reine-mère d'Espagne, le défunt
Grand-Duc Alexis, le roi du Cambodge, ainsi que de nombreuses personnalités
politiques.
Les numéros 17 à 21 du boulevard des Italiens occupent l'emplacement
de l'ancien hôtel de Boufflers, sur lequel fut édifié le Crédit Lyonnais.
Au numéro 29, nous voyons la célèbre parfumerie Violet, qui possède, au coin
du boulevard et de la rue de La Michodière, un fort beau magasin où nous vou-
drions nous ^arrêter quelques instants. Nous avons déjà vu, tantôt, que l'usage
des parfums est aussi vieux que le monde. Si loin que nous remontions dans
l'étude des mœurs et des coutumes des anciens peuples, nous voyons les pro-
duits aromatiques brûler devant tous les dieux qu'a su créer l'imagination
liumaine. Les Égyptiens les utilisèrent pour l'embaumement de leurs momies ;,
Moïse prescrivit avec soin ceux qui devaient remplir le tabernacle de leurs arômes ;
la myrrhe et l'encens figurèrent parmi les présents que les Mages offrirent au
Messie. Le sentiment qui dominait surtout dans l'emploi des parfums à ces
époques reculées était un sentiment de vénération, d'adoration. Toutefois cet
usage fut certainement dicté par des considérations hygiéniques, et certains
auteurs prétendent que le seul but poursuivi par les anciens, en brûlant des baumes
et des résines dans leurs temples, était de combattre les émanations désagréables
produites par les animaux qu'on immolait dans les sacrifices.
Plus tard, lors du développement de la civilisation en Grèce, puis à Rome,
la cosmétique sortit du sanctuaire et commença à devenir une véritable industrie.
Des temples, elle passa dans les lieux de réunion, dans les cirques où l'immense
velarium. qui abritait les cent mille spectateurs faisait tomber sur eux une pluie
parfumée qui combattait les acres senteurs de l'arène ; puis dans les palais où
236
LA VILLE LUMIERE
Ile ARRONDISSEMENT
237
nous avons vu que les pai-fums furent l'objet d'une prodigalité inouïe; puis enfin
dans le cabinet de toilette des femmes, qui s'entouraient déjà de tous les raffine-
ments du luxe. Les écrivains de cette époque nous ont transmis de nombreuses
formules de cosmétiques, toutes encore plus ou moins employées aujourd'hui.
Au fur et à me-
sure que la civi-
lisation se déve-
loppa, l'usage
des parfums se
répandit davan-
tage, passant
de la classe pri-
vilégiée dans
la bourgeoisie,
puis dans le
peuple, si bien
qu'aujourd'hui
l'usage de la
parfumerie est
non plus un
luxe, mais un
besoin.
Aussi la
parfumerie est-
elle devenue
une industrie
très importante
et très prospère
en même temps
qu'une indus-
trie raisonnée,
abandonnant
les sentiers bat-
tus de la rou-
tine et de l'em-
pirisme pour s'appuyer sur les découvertes de la physiologie animale et végétale,
de la chimie minérale et organique, de l'hygiène et de la thérapeutique.
La France s'est, depuis longtemps, placée à la tête des nations où cette indus-
trie s'est le plus développée et transformée. Elle est actuellement, non seulement
pour les matières premières, mais surtout pour les produits fabriqués, le plus gros
fournisseur de parfumerie du monde entier. Tributaires autrefois des orientaux,
nous avons su les rendre tributaires à notre tour et, par la culture, donner à nos
MAISON VIOLET.
238 LA VILLE LUMIERP:
fleurs des parfums plus suaves, tels que ceux des orangers de Cirasse, des roses
de Provins, des violettes de Nice par exemple. Si l'Arabie nous fournit encore sa
mvrrhe et ses résines, le Tonkin son musc, le Japon l'ambre gris et la kadsoura,
les Indes le santal, le benjoin, le vétiver, le patchouli, tous ces parfums nous
arrivent à l'état de matières premières. La parfumerie parisienne les transforme
€t les répand dans le monde entier.
L'une des marques les plus estimées à juste titre est la Reine des Abeilles,
propriété do la maison \'iolet. Cette maison est, d'ailleurs, du petit nombre de
celles (pu ont \)\\ se faire avec le temps une réputation assise, sans conteste et
qui ont su la maintenir en s'astreignant à ne livrer sur le marché que des produits
de qualité tout à fait supérieure et d'une remarquable finesse. Elle se montre
très sévère dans le choix de ses matières premières ; toutes les combinaisons sont
étudiées minutieusement, toutes les manipulations se font avec la plus exquise
propreté et le plus grand soin, comme il est facile de s'en convaincre en
parcourant la magnifique usine de la maison Violet, avenue de Paris, à Saint-
Denis, installée de façon véritablement grandiose. Les nombreux ateliers
sont vastes et bien éclairés; tout le personnel s'y meut à l'aise et peut
d'autant mieux apporter tous ses soins aux délicates manipulations qui lui
sont demandées. Il sera fort intéressant pour nous de \-isitrr cette usine si
nous voulons nous rendre compte de ce qu'est aujourd'hui l'industrie de
la [parfumerie, f[ui, soumise comme tentes les autres à la redoutable loi
de la concurrence, est obligée de s'ingénier à livrer aux consommateurs ses
produits dans les meilleures conditions possibles. Nous constaterons (ju'à
l'usine Violet toutes les économies ont été faites pour diminuer le prix de
revient, hormis celles qui auraient pour résultat de dénaturer la valeur des pro-
duits.
Nous ne pouvons énumérer ici toutes les spécialités de la maison ; citons
seulement le savon Royal de Thridace, savons Veloutin(>, parfum Ambre Royal.
Bouquet Farnèse, Rosamine, Brise de Violette, Fastuosa, etc., etc.. Les crèmes
Méalys et Tsarine, les poudres de riz Tsarine, Ambre Royal, Extra \'iolette.
Le boulevard des Capucines longeait autrefois le jardin du couvent dis
Capucines, ce jardin de six arpents, aux caves contenant vingt à trente mille
pièces. Sur ce terrain fut construit, pendant la Révolution, un local où se faisait
la vérification des assignats. Pendant un moment, il était brûlé chaque jour des
luilhons d'assignats démonétisés dans la coin- de ce local. Puis ^ la fumée de ces
montagnes de papier en flammes à peine dissipée, disent les Goncourt, des jeux,
des spectacles viennent s'établir sur ce sol encore chaud. Du pavillon de l'échi-
quier, Robertson y amène son public et sa magie. Où reposait Mme de Pompa-
(lour, le sorcier donne les représentations de sa fantasmagorie. .Apparition de
spectres, de fantômes, de revenants, évocation du nécromancien, expériences
sur le galvanisme, rien ne manque à son théâtre macabre. Et la grande galerie
<lu couvent, la galerie de cent soixante-sept mètres de long, où les tilles de la
II'
ARRONDISSEMENT
239
Passion, jambes nues, traînaient leurs sandales, qu'est-elle? Le musée du rire,
le panthéon de la malice, la bibliothèque des pamphlets du crayon. Des carica-
tures la tapissent du haut jusqu'en bas. A côté des caricatures étrangères prenant
la grande place, les caricatures françaises se glissent ; toutes les choses et tous les
hommes, la révolution et la contre-révolution, et Malo et Laharpe, et les mœurs,
et les crimes, et les modes sont fouettés plaisamment en cet hôtel de l'épigramme.
Et Tout-Paris vient là trouver bien ridicules la guillotine et les frères-tueurs.
Peuple de fous et de héros, disait l'un à ce public s'égayant sur ses maux, riant
à jeun de la caricature de ses misères :
« Peuple de fous et de héros,
Nation toujours séduisante,
Hier sous la main des bourreau.x,
Aujourd'hui maligne et plaisante !
Tel l'atelier où de « Terreur »
Vernet remplissait ses peintures.
Après la « Tempête » et l'horreur.
Voit naître des caricatures ! »
Au 9 du boulevard des Capucines, nous remarquons le gracieux et coquet
magasin du célèbre éventailliste Ernest Kees. Cette maison d'éventails est l'une
des plus anciennes de Paris. Elle a été fondée, en 1835, par Emest Kees, rue de
Crussol, à côté du
Cirque d'Hiver. On
voit que ce quartier
est un peu différent
de celui 011, à l'heure
actuelle, la maison
offre à l'attention des
passants son charmant
étalage.
En 1858, la mai-
son Kees fut trans-
férée rue Neuve-des-
Mathurins, où elle de-
meura jusqu'en 1870.
C'est à cette époque
qu'elle se rapprocha
du centre du commerce de luxe en s'installant au numéro 28 de la rue du
Quatre-Septembre. Par suite du développement de ses affaires, Ernest Kees, en
1894, ouvrit ce joli magasin des boulevards, exécuté dans le plus pur style
Louis XV, et qui mériterait plutôt le titre de salon que celui de magasin.
Aujourd'hui que les préoccupations artistiques ont pris une telle place dans
le commerce et que les négociants s'ingénient en recherches de toutes sortes pour
.M.\ISON KEES.
LA VILLE LUMIÈRE
MAISUN KUKS.
Ile . ARRONDISSEMENT
241
MAISON KEES.
présenter, de façon plus séduisante, les objets qu'ils offrent au public, nous considé-
rons comme fort naturel tout ce luxe auquel on nous a habitués. Mais il faut se
rappeler que l'éventailliste Ernest Kees fut l'un des premiers qui inaugurât
dans Paris la rénovation des magasins, en faisant faire, sur les boulevards, cette
délicieuse petite devanture de style.
Admirons chez Ernest Kees tant de variétés d'éventails exquis. Qu'il soit de
vélin, de parchemin,
de canepin, de ba-
tiste, de taffetas, de
satin, de crêpe, d(
gaze plus ou moins
richement et artiste-
ment peinte, brodée,
enluminée, enjolivée,
que ses branches
soient de bois, de
nacre ou d'ivoire,
l'éventail est l'objet
indispensable. Ernest
Kees est l'un de ceux
qui, en rajeunissant
industriellement et en
variant à l'infini ce luxueux bibelot qui avait subi un déchu passager, con-
tribua à le remettre en grande vogue.
La maison Ernest Kees, qui combine de si jolies et si nouvelles créations
d'abat-jour de style, article dont elle s'est fait une spécialité, vient de s'adon-
ner aussi, depuis quelque temps, à toutes les parures diverses de la femme, à
tout ce qu'on nomme, en un mot, les frivolités. Son magasin est un lieu de réu-
nion de la cUentèle la plus élégante, et il est bien rare que, dans l'exposition des
cadeaux d'un grand mariage, le nom de Kees ne soit pas plusieurs fois répété.
Le boulevard des Capucines traverse la place de l'Opéra qui a été formée
en 1858 et d'où rayonnent les voies les plus brillantes de Paris.
L'ancienne maison Louis Marquis, actuellement Louis Marquis-Siraudin,
installée aujourd'hui au numéio 17 du boulevard des Capucines, dans un
superbe et tout récent immeuble, a été fondée, en 1806, rue Sainte-Anne et
cette maison fut bien vite une des plus célèbres marques de Paris.
Le chocolat pur est un des aliments les plus salutaires grâce aux principes
aromatiques qu'il contient. Longtemps, on attribua au chocolat vanillé cer-
taines propriétés thérapeutiques, et les médecins du siècle dernier le conseillèrent,
paraît-il, souvent contre la mélancolie et l'hypocondrie. Tous les gourmands
l'apprécient beaucoup, mais ils ne vont pas cependant jusqu'à lui rendre un
véritable culte comme on fait au Nicaragua. Les habitants de ce pays avaient
16
242
LA VILLE LUMIERE
institué un culte public en l'honneur du dieu Chocolat, divinité bienfaisante qui
protégeait le cacaoyer contre les ardeurs du soleil ou contre le dégât des pluies
torrentielles. Non seulement ils brûlaient devant sa statue la gomme odorante
du copal, mais ils supposaient que nulle offrande n'était plus agréable à ce dieu
que la multipHcation d'incisions sanglantes qu'ils se faisaient au bout de la langue.
Ces offrandes devaient les gêner considérablement pour savourer les produits
de leur chère divinité, et il faut avouer qu'un culte moins fer\'ent aurait été plus
logique.
, Il nous semble que ce serait honorer beaucoup mieux cette bizarre divinité
des habitants du Nicaragua que de
faire une visite à la maison Louis
Marquis, dont le successeur fut
M. PaulSiraudin, l'auteur dramatique.
Le cas n'est pas banal d'un auteur
dramatique devenant confiseur, et il
vaut d'être rapporté ici.
M. Paul Siraudin naquit à Sancy
vers 1814. Il commença depuis l'âge
de vingt ans à écrire pour le théâtre
et il fit iouer un nombre considérable
de vaudevilles, de comédies, de paro-
dies, de revues, de livrets d'opérettes,
écrits le plus souvent en collabora-
tion. Parmi ses nombreux collabora-
teurs, nous citerons : Delacour, Clair-
ville, Choler, Blum, Saint- Yves,
Bernard, Moineaux, le père de notre
joyeux Courteline, Grange, Labiche,
Banville, etc., etc. Siraudin était un
homme d'esprit à qui lés chroniqueurs
des petits journaux prêtèrent une foule
de bons et de mauvais mots. Il fit preuve d'entrain, de facilité, d'une verve
amusante, et la plupart de ses pièces furent jouées, avec succès, notamment au
Palais-Royal et aux Variétés.
Un beau jour, c'était en 1860, Siraudin déjeunait dans un des grands res-
taurants du boulevard en compagnie du duc de Mornj', de Femand de ^lont-
guyon et de quelques amis. Le déjeuner était fort gai ; les convives, gens sj)iri-
tuels, à l'esprit ironique et léger, plaisantaient les événements du jour, lorsque,
sur une boutade de l'un d'eux, il vint à Paul Siraudin l'idée bizarre d'acheter
une maison de confiserie. A peine l'idée fut-elle exprimée qu'elle fut de suite
mise à exécution : Siraudin et le comte de Montguyon s'associèrent pour fonder
la fameuse maison Siraudin.
VUE D UN SALON DE VENTE DE LA MAISON
LOUIS MARQUIS-SIRAUDIN.
Ile ARRONDISSEMENT
243
244
LA VILLE LUMIÈRE
Cette histoire amusa tout Paris, et pour le premier jour de ses débuts la con-
fiserie Siraudin eut comme vendeuses quelques-unes des plus jolies femmes à la
mode. Mais ces dames étaient des vendeuses de fantaisie, et il est certain que, si
elles avaient continué leurs offices gracieux à la confiserie, la maison Siraudin
n'aurait pas acquis sa prospérité actuelle.
Le premier soir, en effet, il ne restait plus rien de la recette, et les deux
associés résolurent de prendre un directeur sérieux, M. Reinhardt.
Siraudin n'en continua pas moins à écrire pour le théâtre. Parmi ses
•ouvrages, l'on peut citer au hasard: Une faction de nuit, Un voyage en Espagne,
i.N 1 i:Kii:ri; df. i.a m >
le Tricorne Enchanté, en collaboration avec Théoijhile Gauthier, Monsieur
La/leur, la Nouvelle Clarisse Harlow, la Société du doigt dans l'œil, le Misanthrope
et l'Auvergnat, avec Labiche, le Courrier de Lyon, avec Moreau et Dclacom-.etcctc.
La maison Louis Marquis, après avoir été fondée rue Saintc-.\nnc, hit
transportée place de l'Opéra, après avoir été fusionnée avec la maison Siraudin
qui était au 17 de la rue de la Paix, à l'angle de la rue Daunou, puis enfin au
17 boulevard des Capucines, oià elle est aujourd'hui merveilleusement installée.
L'industrie de la confiserie occupe un rang très important dans les pay>
méridionaux et en général dans tous ceux où le climat est tempéré. En France,
II-^ ARRONDISSEMENT
245
ses ventes annuelles produisent un total de plus de quarante millions, dont les
trois quarts environ pour la bonbonnerie et l'autre pour la sucrerie. Après Paris,
qui est le centre de cette industrie et donne l'impulsion à la province, viennent
Verdun, Lyon, Bordeaux, Nancy, Orléans, Rouen et Clennont-Ferrand.
Continuons à suivre le boulevard des Capucines du côté des numéros impairs.
Au 27, nous nous arrêterons, amusés, devant l'étalage du Nain Bleu.
Le Nain Bleu ! Il n'est pas un parisien pour lequel ce mot n'évoque de naïfs
souvenirs d'enfance. D'aucuns, les privilégiés se rappelleront avec un sourire
les jouets somptueu.x qui, aux jours de fêtes, leur venaient de la célèbre maison
AU NAIN BLEU.
de jeux. D'autres — moins favorisés — songeront à tous les désirs qui hantaient
jadis leurs cervelles d'enfants lorsqu'ils s'arrêtaient éblouis par la splendeur de
la magique devanture dont on ne pouvait pai'venir à les arracher.
Qu'ils sont jolis et séduisants ces joujoux de luxe, ces poupées aux joues roses
et aux yeux naïfs, parées comme de petites châsses, ces pantins disloqués, ces ani-
maux et tous ces jouets divers qui donnent tant d'illusions aux enfants ! Ne sont-
ils pas, eux aussi, des marchands d'illusions, ces marchands de beaux joujoux ?
La maison du Nain Bleu a été fondée en 1836 et depuis ce temps a toujours
été dirigée par la même famille. Ce n'était, au moment de sa fondation, qu'un
246
LA VILLE LUMIÈRE
tout petit magasin de mercerie et de bimbeloterie comme tous ceux de l'époque.
On l'avait baptisé le Nain Bleu par analogie avec le fameux jeu du Nain Jaune,
qui, un instant, fut en si grande vogue. Le nom était heureux et cette enseigne
devait devenir célèbre.
S'étant agrandie par l'adjonction d'un magasin voisin, en 1855, la maison
commença à se spécialiser dans la vente et la fabrication des jouets de luxe. Elle prit
bientôt une telle extension dans ce commerce qu'elle fut obligée à trois reprises
différentes, en 1862, en 1879 et en 1889, d'opérer de considérables agrandissements.
La maison du Nain Bleu est devenue, actuellement, le magasin dans lequel
on trouve les jouets les plus beaux et les plus luxueux, les plus jolis jeux de salon
et les jeux de jardin les plus recherchés.
L'on sait que la passion de l'enfant pour les jouets peut servir puissamment
AU NAIN BLEU
à son éducation. A l'époque oîi sa raison se développe et s'exerce, tout ce qui
tombe entre ses mains devient un objet d'études, d'expériences, presque toujours
inconscientes, mais qui n'en laissent pas moins une trace profonde dans l'esprit.
Au 35 du boulevard des Capucines, au coin de la rue Daunou, nous remar-
quons l'un des établissements des Bouillons Boulant, qui resplendit le soir d'une
étincelante lumière. C'est l'une des plus vastes et des plus jolies salles de restau-
rant, fréquentée par une clientèle cosmopolite et choisie qui apprécie la table
Ile ARRONDISSEMENT
247
excellente et le service parfait de cet établissement. Le restaurant Boulant pos-
sède une vue unique et une situation privilégiée sur ce boulevard, qui est vérita-
blement une ville dans la grande ville.
Un charmant écrivain, Louis Lurine, peu connu parce qu'il est mort très
jeune, disait qu'un homme, « un prince pourrait se faire volontiers en un pareil
lieu le prisonnier de lui-même ; c'est là une vaste et admirable hôtellerie, dont
les splendides ressources doivent suffire à tous les besoins, à tous les désirs, à
MAISON BOULANT
tous les caprices : des cafés et des restaurants, des bibliothèques, des bains
somptueux, des vêtements à la mode, des bijoux, des fleurs, des spectacles, des
jolies femmes, des chevaux, des voitures, tout le bien-être, toutes les joies,
toutes les délices de la fantaisie qui sait vivre ».
L'Hôtel des Capucines qui occupe le 37 est ime maison de réputation très
ancienne qui date de 1855.
Admirablement situé, en plein centre de la vie parisienne, cet hôtel est
dirigé par Mme Chabanette, qui sut y apporter de nombreuses améliorations.
Nous n'y rencontrerons pas le luxe éclatant des modernes palaces, mais en
revanche, les visiteurs seront assurés d'y trouver tout leur confortable et toutes
leurs aises.
C'est la bonne maison classique à laquelle ses mêmes clients restent toujours
248
LA \ILLE LUMIERE
IloTKt. nf.S CAPL'CINrS
Ile ARRONDISSEMENT
249
fidèles, en dépit des réclames tapageuses. L'Hôtel des Capucines se vante, à bon
droit, de compter au nombre de ses hôtes jusqu'à trois générations des mêmes
familles. Et ce fait seul se passe de commentaires.
Les bonnes traditions françaises sont respectées dans cet hôtel, où l'on peut
goûter à la meilleure cuisine. Et cela ne laisse pas sans doute que d'être un grand
attrait pour tout le monde ; car, si tous les peuples n'ont pas possédé au même
degré l'art d'accommoder les mets, de façon à triompher des inconstances du
goût, on peut affirmer, en tout cas, que tous ont poursuivi, plus ou moins victo-
rieusement, le problème de transformer la satisfaction d'un besoin naturel en un
plaisir raffiné. En France, la cuisine fut toujours élevée à la hauteur d'un art ;
elle a eu ses disciples et ses poètes. L'ère de la grande cuisine fut inaugurée en
France sous Louis XIV qui fut, comme on le sait, un insatiable mangeur. Les
fourneaux eurent leurs grands hommes aussi bien que les lettres ; Vatel, si suscep-
tible sur le point d'honneur, a laissé un nom illustre, et le marquis de Bécha-
meil s'est immortalisé par sa recette de moi-ue à la crème.
Au xv!!!" siècle l'invention des petits soupers fit faire encore de nouveaux
progrès à l'art culinaire. Peu s'en fallut que les cuisiniers ne prissent le titre
d'artistes en cuisine. Princes et cardinaux pouvaient s'enlever leurs maîtresses,
duchesses et marquises leurs amants, mais s'enlever un cuisinier était un tour
affreux que l'on ne se pardonnait point à la Cour ni ailleurs. L'Hôtel des Capuci-
nes, ayant toute sa façade sur le boulevard, possède une vue extrêmement gaie.
HOTEL DES CAPUCINES. SALON DE LECIURE.
250
LA VILLE LUMIERE
Au 41 se trouve la maison des chemisiers Guy-Egloiï. Cette maison fut
fondée par M. Guy, rue Richelieu, en 1848.
Quelques années plus tard, en 1860, lorsque l'immeuble actuel fut construit
sur l'emplacement de l'ancien Ministère des Affaires Etrangères, M. Egloff,
MAISON GUY-EGLOFF".
succédant à M. Guy, transféra le magasin boulevard des Capucines, oii nous
le trouvons aujourd'hui.
C'est M. CoUin qui, depuis 1892, est à la tête de cette maison, qu'il dirige avec
une très grande compétence.
La maison de chemiserie Guy-Egloff a absorbé les maisons bien connues do
Chevillot frères et H. May.
M. Collin partage avec deux ou trois nuirons le {iri\ilègc d'être le fournis-
seur de la clientèle la plus aristocratique et la plus élégante de Paris.
Et l'élégance bien comprise, qualité si rare, n'est pas, ainsi que le dit Mar-
tial dans une de ses épigrammes : la science des basalelles ; c'est une .science très
nécessaire et nous dirons même indispensable dans le monde, où elle est bien loin
d'être aussi répandue qu'on pourrait le supposer à jiremière vue.
La beauté charme moins peut-être que l'élégance pari '.te et, pour tous
les vrais connaisseurs, celle-ci offre sans doute plus de séductions et
d'attirance.
ir ARRONDISSEMENT
251
MAISON GUV-EGLOFF.
La maison Guy-Egloff offre à ses clients tous les l'affinenients d'élégance
qu'ils sont en droit de lui demander.
Au 43 du boulevard des Capucines, sur cet emplacement où était jadis,
disions-nous, le Ministère de l'Intérieur, se trouve aujoiu'd'hui la maison
Joseph Paquin, BerthoUe et Cie.
Cet emplacement est historique. En 1848, la nouvelle du changement de
ministère qui avait provoqué à la Chambre l'irritation et le découragement des
conservateurs, lit éclater chez une grande partie de la population une joie immo-
dérée. Une foule immense de promeneurs et une illumination spontanée donnèrent
à toute la ville un air de fête. Des troupes nombreuses d'ouvriers et de gardes
nationaux fraternellement mêlés passaient en chantant la Marseillaise. Vers
neuf heures et demie, une colonne plus nombreuse que les précédentes parut
sur le boulevard en se dirigeant comme les autres vers la Madeleine, vraisembla-
blement pour aller saluer Odilon Barrot qui demeurait de ce côté. A la hauteur
du Ministère de l'Intérieur, cette colonne rencontra un détachement du
14^ de ligne commandé par le lieutenant-colonel Courant et le commandant
252
LA VILLE LUMIERE
de Bretonne qui tirent former leur troupe en carré dans la crainte peut-être d'un
désarmement. Le boulevard étant ainsi barré, la colonne populaire, au cri de :
Vive la ligne! engage des pourparlers pour obtenir le passage. Le commandant
s'y refuse et, peu confiant dans la fraternisation populaire, ordonne à ses soldats,
serrés de très près, de croiser la baïonnette. C'est pendant que ce mouvement
s'exécute qu'un coup de feu éclate et atteint un soldat. C'est ce coup de feu qui
déchaîna la Révolution. Sans sommations, sans roulements de tambour, sans
même qu'on eût entendu aucun commandement, les fusils s'abaissèrent et de
longs feux de file retentirent. Un cri terrible éclata dans la nuit, et, quand la fumée
MAISON J. PAQUIN, liEKTHOLLE ET C"'.
se fut dissipée, les soldats consternés purent apercevoir leur œuvre : une cen-
taine de victimes étendues sur le pavé, des ruisseaux de sang, une foule éperdue
fuyant de tous côtés. Ils avaient tiré sur un peuple désarmé, enthousiaste et
sympathique, des promeneurs, des femmes, des vieillards et des enfants. La
scène alors changea d'aspect. L'horreur et l'indignation se répandirent dans
Paris comme une traînée de poudre. Un cri s'éleva : On massacre le peuple désar-
mé I Les illuminations s'éteignirent et dans les rues sombres et tragiques, des
\oix firent éclater la clameur qui fait pâlir les rois : Aux armes !
De nombreuses versions ont circulé relativement à ce coup de feu, qui déter-
mina une catastrophe et la chute d'une dynastie. Aussitôt après l'épouvantable
fusillade, le lieutenant-colonel au désespoir envoya en avant un officier, M. Bail-
Ict, pour expliquer cette décharge comme un funeste malentendu. L'officier entra
au café Tortoni, où s'étaient réfugiées beaucoup de personnes et, d'après son
récit, le commandant aurait seulement donné l'ordre de croiser la baïonnette ;
un fusil armé serait accidentellement parti, et les soldats croyant qu'on avait
commandé le feu auraient alors tiré. Suivant une autre version, un coup de pis-
tolet aurait été tiré parunlionunc de la colonne populaire et aurait ainsi provoqué
Ile ARRONDISSEMENT
253
254
LA VILLE LUMIERE
la fusillade. Des écrivains de parti et des pamphlétaires accusèrent Charles
Lagrange, chef de l'insurrection lyonnaise, d'avoir tiré ce coup de feu dans le but
de provoquer des représailles. Il a été prouvé qu'il n'en était rien. D'autres his-
toriens ont présumé que ce coup de feu avait pu n'être que l'effet d'une mala-
dresse ou d'un hasard funeste.
Après nous être attardés quelques instants à l'histoire de ce coup de feu
mémorable, nous visiterons la merveilleuse installation de la maison Joseph
Paquin, Bertholle et Cie. Cette maison, qui vient de faire des agrandissements
considérables, occupe actuellement tout l'immeuble qui fait le coin du boule-
vard et de la rue des Capucines, où se trouvaient jadis les magasins de Boudet.
Elle a pris en quelque temps un développement immense et, devant l'impor-
tance de son mouvement d'affaires, elle a- l'intention d'opérer de nouveaux agran-
dissements et de s'adjoindre l'année prochaine tout l'immeuble occupé par
l'établissement Tourtel.
Au rez-de-chaussée, nous verrons tous les articles de fantaisie, cannes,
ombrelles, ganterie, cravates aux teintes rares, etc., etc. Puis un superbe escaher,
admirablement décoré, nous conduit à l'entresol, où nous trouverons, à côté du
rayon de chemiserie et de lingerie fine pour hommes, le rayon des délicieux cha-
peaux de dames dont s'occupe tout spécialement M. Bertholle et pour leciucl
il a su réaliser des merveilles qu'apprécieront bien toutes les Parisiennes.
Montons à présent au premier étage, où M. Joseph Paquin nous montrera
ses costumes tailleurs aux lignes impeccables et pures, exécutés avec des tissus
nouveaux et somptueux qui ont une variété et une délicatesse de coloris absolu-
ment uniques.
Le costume tailleur évolue depuis quelque temps ; il s'agrémente de bro-
deries et de passementeries déhcates qui le rendent moins sévère, plus seyant et
Ile ARRONDISSEMENT 255
plus doux. M. Joseph Paquin a créé, en ce genre, des modèles exquis dont les
femmes seront charmées. Il nous montre également de somptueux manteaux
du soir, des fourrures précieuses, des vêtements très élégants pour l'automobile,
la chasse et tous les différents sports.
Cependant la caractéristique de la maison Joseph Paquin, BerthoUe et Cie,
ne réside pas seulement dans le cachet si spécial de ses costumes pour dames,
dans la richesse de ses tissus et dans la fashion de ses chapeaux, elle est encore
dans la perfection apportée dans tous les différents costumes d'homme. La mai-
son s'est adjoint, pour ce rayon, des ouvriers tailleurs et des coupeurs réputés qui
sont les maîtres du genre.
Signalons aussi le chapeau de soie, le huit-reflets, lancé par la maison sous le
spirituel surnom de Louis d'Or.
En un mot et pour nous résumer, il est incontestable que MM. Joseph Paquin
et BerthoUe viennent de fonder à Paris la maison qui n'existait pas encore, la
maison où chacun peut satisfaire tous les désirs et toutes les exigences de la mode.
Sans prétention et sans heurt, avec un goût très raffiné, ils ont, pour l'homme
comme pour la femme, réuni dans un décor somptueu.x tous les éléments indis-
pensables de ce qui constitue l'élégance.
Dans les sous-sols des magasins sont installés les accessoires sportifs et les
jeux de toutes sortes.
La maison Paquin et BerthoUe est une nouvelle parure ajoutée à cette mer-
veilleuse et unique promenade des boulevards.
L'origine des boulevards remonte à l'établissement des fossés creusés au-
tour de Paris en 1536 dans le but de repousser les attaques des Anglais qui
ravageaient la Picardie et menaçaient la capitale. Les premiers arbres y furent
plantés en 1668 ; mais qu'il y a loin de la ceinture entourant ce fossé au boule-
vard où tout Paris a passé, à la promenade merveilleuse et absolument unique
au monde où l'univers entier se donne rendez-vous.
Ce ne fut que vers le milieu du xviii^ siècle que les boulevards prirent la
physionomie d'une promenade publique. Ils ne furent d'abord fréquentés que par
quelques passants, qui trouvaient ce chemin plus agréable que celui des voies
étroites. Bientôt on prit l'habitude d'y venir ; les oisifs, channés d'éviter l'encom-
brement des rues, s'y rendirent assidûment, et le commerce à son tour suivit
la foule et chercha à la retenir en ouvrant, çà et là, des établissements publics et
des boutiques qui devaient se transformer, peu à peu, en ces magasins actuels
tout étincelants de lumière, dont nous venons de voir le luxe et la richesse.
Les boulevards de Paris peuvent être considérés comme la promenade et le
rendez-vous du monde entier. « Pour un étranger qui marche au hasard, à bâtons
rompus, sans amis et sans guide, les boulevards ressemblent à un miroir immense
qui tournoie à la lumière ; c'est une gerbe de feu éblouissante qu'il faut s'habituer
à contempler en face, à la manière des aiglons quand ils regardent le soleil. »
j-v^'arrondissement du Temple se
compose des quartiers suivants :
Arts et Métiers, Enfants-Rouges, Archives et Sainte- Avoye.
Nous commencerons notre promenade par la partie du boulevard
Sébastopol comprise entre la rue Rambuteau et les grands boulevards. Cette
partie dépend à la fois des IP et III<^ arrondissements.
L'ouverture de ce boulevard a fait disparaître un grand nombre de petites
.\RTS KT MÉTIURS.
rues, notamment les mes de la Joaillerie, des Trois-Maures, de Marivmix, du
Pelit Marivaux, du Ponceau, le passage de la Longue-Allée et l'impasse do la
Heaumcrie. Il fut d'abord nommé boulevard du Centre, puis Sébastopol, en sou-
venir de la prise de cette ville. Dans la partie qui nous occupe, se trouve le
square des Arts et Métiers, où nous remarquons une colonne dite de la Victoire,
élevée m l'honneur des armées de Crimée.
Ille ARRONDISSEMENT 257
Le Théâtre de la Gaîté, qui fut construit en 1S62, squaio des Arts et Métiers,
était situé jadis boulevard du Temple. Il s'appela d'abord du nom de son fonda-
teur, le Spectacle de Nicolet ; puis, grâce à l'entremise toute-puissante de la
Dubarry, Théâtre des Grands Danseurs dtt Roi. C'est dans la seconde phase de son
existence, sous la direction de Ribié, successeur de Nicolet, que, après s'être im
instant appelé Théâtre d'Émulation, il prit le nom de Théâtre de la Gaîté.
En face, se trouve le Conservatoire des Arts et Métiers, dont voici l'origine :
Vaucanson, célèbre mécanicien français, avait compris toute l'utilité dont
pouvait être la vue de nombreuses machines pour l'enseignement de la mécanique
et pour le perfectionnement des procédés de l'industrie. Dès 1775,11 avait formé,
à l'hôtel de Mortagne, rue de Charonne, la première collection publique de
machines, instruments et outils. En mourant, il légua cette collection au Gouver-
nement, qui acheta l'hôtel de Mortagne et nomma Vandermonde conservateur de
ce premier musée industriel qui alla en grandissant peu à peu. Pendant la Révolu-
tion, on trouva dans les châteaux, les couvents, une foule d'objets précieux qu'une
commission temporaire des arts nommée par la Convention fit placer à l'hôtel
d'Aiguillon, rue de l'Université. Puis la Convention rendit un décret ordonnant
qu'il serait formé à Paris le Conservatoire des Arts et Métiers. Mais ce ne fut qu'en
l'an VI que le Conseil des Cinq-Cents décida que ce Conservatoire serait installé
dans les bâtiments de l'ancien prieuré de Saint-Martin-des-Champs, alors occupé
par une manufacture d'armes.
Dès le vi^ siècle, il existait à proximité des portes de Paris une abbaye dédiée
à Saint Martin, qui fut au ix^ siècle détruite par les Normands. Le roi Henri P"" la
fit réédifier, et en 1079 ^^ ^oi Phihppe donna à cet ordre de rehgieux le monastère
de Saint-Martin, qu'on appelait « des Champs » à cause de sa situation en dehors
de la ville.
Le prieuré de Saint-j\Iartin-des-Champs a conservé son importance jusqu'à
la Révolution. L'enceinte formée de solides murailles était déf&ndue par des tours
dont l'une subsiste encore dans l'une des maisons de la rue du Vertbois. Le prieuré
occupait à peu près l'espace compris entre les rues Réaumur, Turbigo, Volta,
Vaucanson, du Vertbois et Saint-Martin. Il jouissait du droit de justice et avait
par conséquent bailli, prison et champ clos. La prison située d'abord rue Saint-
Martin fut détruite en 1712 et reconstruite à l'angle de la rue du Vertbois. Le
champ clos était rue Saint-lMartin; il servait aussi de marché, et c'est là qu'eut
lieu en 1326 le dernier duel judiciaire entre Jean de Carrouges et Jacques Legris,
que la dame de Carrouges accusait de l'avoir violentée. Legris, vaincu, fut mis à
mort par Carrouges, bien qu'il protestât de son innocence, qui fut reconnue
quelques années après.
De tous les anciens monastères de Paris, Saint-Martin est le seul dont les
constructions subsistent encore presque intégralement. Plusieurs rues ont été
ouvertes aux dépens de ses jardins.
La partie de la rue Réaumur qui longe l'éghsc et qui s'appelait naguère
17
258 LA VILLE LUMIÈRE
rue Royale-Saint-]\Iartin, était une cour du prieuré. La vieille tour constitue
certainement un des plus curieux monuments de l'ancien Paris.
h' Ecole Centrale est située rue ^lontgolfîer, tout à côté du Conservatoire des
Arts et Métiers. Elle fut construite de 1878 à 1885. Lors de sa fondation en 1829,
elle avait été installée dans l'hôtel de Juigné, rue Thorigny.
L'église Saint-Nicolas-des-Champs, située rue Réaumur, était originairement
une chapelle datant du xii^ siècle, bâtie pour les gens de service du prieuré Saint-
Martin et pour les habitants qui étaient venus s'installer dans le voisinage.
Le portail méridional est ime œuvre élégante du style Renaissance; mais
l'architecture intérieure a été gravement altérée par les réparations successives.
En 1797, Saint-Nicolas devint un temple des Théophilanthropes, dédié à
« l'Hymen ».
Derrière l'église Saint-Nicolas-des-Champs passe la rue Turbigo, qui com-
mence rue Montorgueil pour finir rue du Temple. Elle doit son nom à la \ictoirc
de Turbigo remportée sur les Autrichiens en 1859.
Au 39 se trouvait l'ancienne auberge du Chariot d'Or, fondée au xiv^ siècle
et remplacée aujourd'hui par un hôtel.
'A peu près sur l'emplacement des maisons portant les numéros 60 à 80, se
trouvait l'hôtel de l'Hospital, qui, pendant le Directoire, avait été transformé en
bal public : le Bal ou Jardin de Paphos.
Ce bal, fondé en 1797, avait été ainsi nommé en l'honneur de Paphos, l'ancienne
ville de l'île de Chypre si fameuse dans l'antiquité, qui avait été exclusivement
consacrée au culte de Vénus. Les Grecs y avaient construit sur les ruines d'un
ancien édifice phénicien un temple magnifique dont quelques vestiges ont subsisté.
Ce temple possédait un oracle célèbre dans toute la Grèce. On venait en
pèlerinage à Paphos pour se rendre favorable la déesse des amours ; peut-être
aussi les belles prêtresses, choisies parmi les plus belles filles de la Grèce et de
l'Asie Mineure, n'étaient-elles pas une des moindres causes de ces pèlerinages.
Les temples phéniciens dédiés à Astarté, Mylitta et autres divinités assi-
milées à Vénus étaient de véritables antres de prostitution, et les traditions
phéniciennes s'étaient perpétuées à Paphos. L'encens et les parfums y brûlaient
sur de nombreux hôtels, un jour mystérieux favorisait les entretiens des
amants : on n'y entendait que des hymnes de volupté et de tendresse.
Que fut ce bal de Paphos dont le nom était prometteur de plaisirs si douxr
11 semble n'avoir pas été l'un des plus célèbres parmi les 644 bals qui sévissaient
à Paris pendant le Directoire. « La France danse depuis Thermidor, écrivent
les Concourt ; elle danse comme elle chantait autrefois : elle danse pour se venger,
elle danse pour oublier ! Entre son passé sanglant, son avenir sombre, elle danse.
A peine sauvée de la guillotine, elle danse poni n'y plus croire et, le jarret tendu,
l'oreille à la mesure, la main sur l'épaule, la première venue, la France encore
sanglante et toute ruinée, tourne et pirouette et se trémousse en une farandole
immense et folle. »
Ille ARRONDISSEMENT 25g
Par la rue Turbigo,nous arriverons à la rue Saint-Martin, qui est une ancienne
voie romaine. Elle dépend à la fois des IIP et IV^ arrondissements. La partie voi-
sine de la rue de Rivoli, appelée rue de la Planche-Mibray ,n'éi3iit qu'une ruelle des-
cendant directement à la Seine.
On avait disposé, pour arriver aux bords du fleuve, qui étaient souvent peu
accessibles, des planches qui traversaient la partie boueuse et qu'on appelait les
planches « emmy bray », c'est-à-dii'e : planches dans la boue.
A la hauteur du numéro 170 de la rue Saint-Martin existait une petite ruelle
qu'on appela rue des Jongleurs, puis rue des Ménétriers ou Ménestrels. Les
ménétriers et les jongleurs demeuraient-presque tous dans cette rue, qui était le
siège de leur corporation. Les membres de cette corporation étaient seuls
autorisés à prendre part aux fêtes qui avaient lieu à Paris. Ils possédaient un
roi qui fut pendant quelque temps un très célèbre violoniste de la cour de
Louis XIII nommé Constantin. Cette royauté disparut en 1773.
Au numéro 168 était l'église Saint-Julien-des-Ménétriers, dont il fut donné
une très exacte reconstitution au Vieux Paris de l'Exposition de 1900.
En suivant la rue Saint-Martin, nous rencontrons la rue Notre-Dame-de-
Nazareth, qui existait déjà au xv^ siècle sur l'emplacement du grand égout de la
rue Ponceau. On l'appelait autrefois la rue de la Pissotte. On désignait alors par
ce nom la réunion de plusieurs échoppes et cabanes.
C'est dans cette rue que se trouve la synagogue Israélite du rite allemand.
.\u numéro 25, nous voyons la maison Robillai'd, bien connue pour sa fabrication
des articles de pêche.
La pêche est d'invention primitive comme la chasse. Au.x prises avec les
nécessités de la faim, l'homme traqua la bête dans les forêts et poursuivit le pois-
son sous les flots. Les monuments égyptiens, les cryptes de l'Inde nous donnent
la preuve de l'existence des pêcheurs dans la plus haute antiquité. En France, la
pêche était, aussi bien que la chasse, comptée parmi les plaisirs des rois de la
seconde race. Elle était permise aux religieux, alors que la chasse leur était défendue.
Un peu plus tard, la pêche devint l'un des attributs de la souveraineté
féodale. Aucune distinction n'était admise, quant à la propriété du seigneur et au
droit de pêche, entre les rivières navigables et celles qui ne l'étaient pas. Il faut
d'ailleurs remarquer qu'il n'exista à cette époque aucune juridiction unique et
uniforme dans son application. Le premier édit sur la police de la pêche émane
de Philippe le Hardi.
Depuis cette époque, jusqu'à nos jours, en passant par la Révolution, qui
enleva aux seigneurs l'exercice du droit de pêche dans les petits cours d'eau,
diverses ordonnances régirent la pêche fluviale. Cependant, jusqu'en 1875, époque
à laquelle une nouvelle ordonnance intervint, cette réglementation laissait beau-
coup à désirer et entravait le développement de la pêche, qui a pris un très grand
essor, surtout depuis la loi du 20 janvier 1902, en faveur des associations de
pêcheurs à la ligne.
200
LA VILLE LUMIERE
I 1 \l;l.. IN ATHI.IKK,
nie ARRONDISSEMENT 261
Les sociétés de pêcheurs à la ligne régulièrement constituées peuvent en
effet obtenir sans adjudication publique l'affermage de certains lots de pêches
sur les fleuves, rivières ou canaux navigables. Le Gouvernement donne des
facilités à ces sociétés pour la repopulation des rivières et la répression du bra-
connage. La surveillance est confiée à des gardes spéciaux, qui doivent empêcher
l'emploi de tous engins destructifs. La ligne plombée ordinaire et la ligne flottante
sont seules permises.
La maison Robillard fut fondée en 1842 par M. Chapel ; sa succession fut
prise par M. Robillard, puis par son fils, qui en est le propriétaire actuel. Celui-ci
déploya une très grande activité et sous ses ordres la maison prit un développe-
ment considérable. Par suite d'études approfondies, il est parvenu, en combinant
un mariage spécial de bois, à fabriquer des cannes d'une rigidité parfaite, qui
peuvent rivaliser avec succès contre les articles anglais, qui sont en bois plein des
iles. Le fait suivant est extrêmement concluant à ce sujet et nous paraît digne
d'être rapporté :
A la récente Exposition de Londres, où la maison Robillard exposa, le
jury anglais ne voulut tout d'abord lui accorder qu'un rappel de médaille d'or en
disant que les articles français n'avaient aucune valeur pour la pêche de certains
poissons. La maison Robillard en appela devant le jury supérieiu", qui lui accorda
aussitôt un grand diplôme d'honneur.
M. E. Robillard fournit depuis sa création la maison du « Pêcheur Ecossais »,
située rue Joubert.
La ligne, a écrit quelque part un humoriste aussi paradoxal qu'insolent, est
un engin commençant par un imbécile et finissant par une bête. N'en déplaise
à ce terrible critique, la pêche à la ligne — ■ et il nous serait facile de le prouver par
des exemples de noms et de faits — est le plaisir des gens d'esprit. Les têtes vides
ne sauraient se suffire à elles-mêmes pendant les longues minutes de contemplation
intime et d'observation tenace qu'exige le maniement de la ligne.
Et maintenant, après cette petite digression qui fut évocatrice des jolies
rivières aux flots libres et clairs, nous allons revenir à la rue Saint-Martin.
Au xiii"^ siècle, cette rue se fermait à la rue du Grenier-Saint-Lazare . Ce
n'est que quelque 300 ans plus tard qu'elle fut prolongée jusqu'aux boulevards.
La rue du Grenier-Saint-Lazare date de l'an 1250. Elle portait le nom de rue
Garnier de Saint-Ladre. Elle contient quelques vieilles maisons fort intéressantes.
Il existait jadis dans cette rue un jeu de paume.
Non loin, nous trouvons la rue aux Ours, qui donne également rue Saint-Martin
et qui existait déjà en l'année 1300 sous le nom de rue aux Ones, c'est-à-dire rue
aux oies, parce qu'il était d'usage à certaines fêtes de dresser un mât de Cocagne
au haut duquel était un panier contenant une oie.
La rue aux Oues était spécialement habitée par les rôtisseurs. Le chro-
niqueur Sauvai rapporte qu'en face de la rue aux Oues se trouvait l'église
Saint-Jacques-l' Hôpital et qu'en raison des effluves succulentes qui s'échap-
202 LA VILLE LUMIÈRE
paient des rôtisseries d'alentour et venaient s'exhaler sur la face de cette église
on avait coutume, en parlant d'un gourmand, de répéter ce vieux dicton : « Il a
le nez tourné à la friandise comme la façade de Saint-Jacques-l'Hôpital ».
En 1843, cette rue fut prolongée sur l'emplacement du couvent de Saint-Ma-
gloire.
Au sujet de la rue aux Oues, on rapporté l'anecdote suivante : en 1418, un sol-
dat suisse ayant frappé de son épée une statue de la Vierge placée au coin de la rue
Salle-au-Comie et de la rue aux Oties, le sang jaillit aussitôt. Le soldat fut arrêté,
jugé, condamné et exécuté au lieu même de son crime. La statue avait été portée
à Saint-Martin-des-Champs, où on la révérait sous le nom de Notre-Dame de la
Carole, nom sur l'étymologie duquel les savants ont discuté sans parvenir à se
mettre d'accord. Tous les ans, le 3 juillet, on allumait de nombreux cierges au coin
de la rue aux Oues, on y brûlait un mannequin costumé en Suisse et préalable-
ment promené dans Paris. Le soir il y avait feu d'artifice et réjouissances popu-
laires. Statue,- cierges et mannequin ont duré jusqu'à la Révolution.
La célèbre rue Quincampoix, qui commence dans le IV^ arrondissement,
débouche dans la rue aux Oues. C'est dans la maison qui porte actuellement
le numéro 65 que s'installa la banque de l'écossais Law, après avoir été située
d'abord rue Vivienne et ensuite place Vendôme.
Le financier Law avait créé une banque au capital de 6 millions, autorisée
à escompter des billets au porteur. Il voulut également exploiter la Louisiane et
les bords du Mississipi et créa pour cela la Compagnie dite des Indes Occidentales.
La rue Quincampoix fut surnommée la rue du Mississipi. L'affluence y fut
telle que toutes les boutiques, toutes les maisons furent aménagées en bureaux ;
l'on V trafiquait sur les actions et les billets d'Etat. On raconte qu'un bossu fit
une fortune en louant son dos comme pupitre pour écrire aux agioteurs en
quête d'une table. On dit aussi qu'un savetier se fit jusqu'à 100 livres par jour
en louant des tabourets à l'un et à l'autre. Il y eut des fortunes considérables
faites du jour au lendemain jusqu'à la débâcle finale, qui fut effrçyable.
La rue Quincampoix est une des plus vieilles mes de Paris, elle est anté-
rieure à l'an 1200. Elle avait, paraît-il, indépendamment de sa dénomination offi-
cielle, un surnom populaire empnmté à sa réputation toute spéciale d'avoir
comme habitants de nombreux maris trompés. Tallemant des Réaux nous dit :
:( On l'appelle aussi la rue des Cocus. On la surnommait encore nie des Mauvaises-
Paroles, à cause des commères qui s'y trouvaient en grand nombre . «
Suivons à présent la rue Rambuteau, ([ui fait partie des P"", IIP et IV^
arrondissements. Elle fut tracée en 1844 et fit disparaître la rue des Ménétriers,
la rue de la Chanverrerie, la rue des Piliers-des-Pots-d'Etain. .\ux numéros 106
et 108, on voit encore quelques vestiges des grands piliers qui soutenaient les
bâtiments construits autour des Halles appelés Champeaux.
Ces piliers formaient un demi-cercle irrégulier et avaient différentes déno-
minations. Sur les terrains occupés par la rue Rambuteau, existait le couvent
Ille ARRONDISSEMENT
263
de Sainte-Avoye, situé près de la rue du Temple et qui disparut en 1840.
La rue Rambuteau est ti-aversée par les rues Saint-Martin, de Beauboui'g, du
Temple et des Archives.
A la place de la rue Beaubourg s'étendait autrefois un joli et gracieux petit
village où les Parisiens se rendaient en villégiature. Le charme de son site l'avait
fait surnommer beau bourg. L'ancienne rue Transnonnain fut absorbée par la rue
Beaubourg. (Son nom, autrefois Trousse-Nonnain, venait de ce qu'elle était fré-
quentée par des femmes galantes.) Dans toutes les rues avoisinantes, l'on peut
voir de vieilles et très curieuses maisons.
La rue Michel-Le-Cornte date du xiii^ siècle. Nous y voyons l'ancien hôtel de
Bouligneux, édifié en 1728, dont l'architecture et les sculptures sont fort intéres-
santes. Il existait dans cette rue un jeu de paume où le Théâtre du Marais vint
s'installer pendant quelque temps.
En 1673, le théâtre fut démoli, et la troupe du Marais s'installa dans la salle
de la rue Mazarine, en face de la rue Guénégaud.
Au numéro i se trouve l'ancien hôtel Caumartin et au 19 l'ancien hôtel de
Lenoir de Mézières.
Nous remarquons au numéro 21 la maison de Spécialités Pharmaceutiques
Simon et Merveau. C'est là qu'habitait en 1774 Verniquet, l'auteur d'un
LIVREURS ET G.^RÇONS DE MAGASIN DE LA MAISON SIMON ET MERVEAU, 2 1, RUE MICHEL-LE-COMTE.
204
LA VILLE LUMIÈRE
plan de Paris très complet dont l'exécution lui demanda, paraît-il, vingt ans de
travail (i).
Fondée en 1855 par Marchand au numéro 13 de la rue du Grenier-Saint-
Lazare, cette maison fut transportée, en 1900, au 21 de la rue Michel-le-Comtc
par JIM. Jlonnot, Bartholin et Cie, les successeurs de ^Marchand. Sous leur habile
VUE PARTIELLE DES MAGASINS DE LA MAISON SIMON ET MERVEAU.
et intelligente direction, cette maison ne tarda pas à se placer à la' tête des éta-
blissements desservant la pharmacie.
Cédée en 1904 à MM. Simon et Merveau, pharmaciens de i^ classe, elle con-
stitue aujourd'hui une puissante organisation dont les relations commerciales
s'étendent dans le monde entier.
Son installation conçue dans l'esprit le plus pratique lui permet de déve-
lopper ses affaires d'une façon incessante, en apportant dans ses services toutes
les améliorations que l'expérience conseille et que le progrès impose.
La maison Simon et Merveau est la plus importante maison de connuis-
sion et d'exportation de spécialités pharmaceutiques.
Sous l'ancien régime, la pratique de la commission avait été dé]ii(irablonnnt
(l) Dictionnaire des rues de Paris, par Gustave Pessard.
Ille ARRONDISSEMENT 265
entravée en France par la tendance du pouvoir royal à transformer en privilèges
toutes les branches de l'industrie et du travail. Le privilège des commissionnaires
en titre d'office fut entamé par un édit de Turgot, puis disparut définitivement
devant les décrets de l'Assemblée Constituante, qui abolirent tous les anciens
monopoles et proclamèrent le principe de l'entièi'e liberté de l'industrie et du
commerce. C'est à dater de cette époque seulement que la « commission » est
rentrée d'une manière normale dans l'ordre des contrats libres et de droit com-
mun. Ce contrat est, en somme, un mandat sui generis parfaitement approprié
aux nécessités du commerce et qui favorise bien mieux que ne pourrait le faire
un mandat ordinaire la promptitude dans les transactions commerciales.
La maison de commission Simon et Merveau prend tous les jours une plus
grande extension.
Au 22 de la rue Michel-le-Comte, demeurait le conventionnel Dubois
Crancé ; cet ancien mousquetaire, qui fut député de la Convention, vota la mort de
Louis XVI et finit par devenir ministre de la Guerre sous le Directoire en
remplacement de Bernadotte.
La rue du Temple s'appelait au xii*? siècle la rue de la Milice-du-Temple.
Au 41, remarquons l'ancien cabaret de l'Aigle d'Or avec cour intérieure ; au 67, l'hô-
tel de Montmorency, où mourut le connétable Anne de Montmorency ; aux loi
et 103, un hôtel qu'habita le surintendant Fouquet.
Nous voyons, rue du Temple, le square formé sur les terrains occupés
jadis par l'enclos, le château et la tour du Temple, appelés ainsi parce qu'ils
appartenaient aux Templiers, chevaliers de l'ordre du Temple.
Le Temple était si considérable avec toutes ses constructions qu'au xiii^ siècle
on le comparait à une ville. Le principal édifice était l'église, que l'on disait avoir
été construite sur le modèle du Saint-Sépulcre, et le donjon, énorme tour qua-
drangulaire.
Le manoir du Temple, alors en dehors de l'enceinte de Paris, était défendu
par des tours et par des murs crénelés. Il paraissait si redoutable et l'entrée en
semblait si bien défendue que son séjour était à Paris plus sûr qu'aucun autre.
L'on y était plus à l'abri que dans le palais du roi.
Le principal corps de bâtiment de l'ancien château des Templiers se composait
d'une tour carrée flanquée de quatre tours rondes. Cette construction se reliait
du côté du Nord à un massif de moindres dimensions surmonté de deux autres
tom-elles beaucoup plus basses ; sa hauteur était d'environ cent cinquante pieds, non
compris le comble. A fleur de ce comble et dans l'intérieur des créneaux qui régnaient
à l'entour, se trouvait une galerie d'où l'on jouissait de la vue la plus étendue.
Les murs de la grande tour avaient en moyenne neuf pieds d'épaisseur.
Divers souterrains très vastes pratiqués par les Temphers rayonnaient de cette
forteresse. L'un d'eux aboutissait, dit-on, à la Bastille et l'autre à Vincennes.
Au xiv" siècle, la puissance des Templiers était devenue si grande que Philippe
le Bel en fut alarmé. Il fit saisir leurs domaines, s'empara de leurs trésors et com-
266 LA VILLE LUMIERE
mença leur procès, qui aboutit à la suppression de l'ordre et à la condamnation
des chevaliers.
A partir de Philippe-le-Bel et jusqu'en 1378, les tours du Temple servirent
de prison d'Etat. Au milieu du xvi^ siècle, elles furent affectées au dépôt des mu-
nitions de guerre qu'on fabriquait à l'arsenal, et en maintes occasions un corps
de troupe y tint garnison.
Au xvii^ siècle, le Temple changea absolument de caractère et de physio-
nomie. Il perdit de plus en plus ses traditions militaires et devint une sorte de
retraite paisible qui offrait à ses heureux habitants toutes sortes d'avantages pour
une vie à la fois retirée et dissipée.
L'enclos du Temple était, malgré ses enceintes crénelées et ses vieilles tours,
l'endroit de Paris où l'on était le plus sûr de vivre en liberté. On y jouissait
d'ailleurs de privilèges qu'on ne trouvait nulle part : on n'y payait pas d'im-
pôts, on n'y subissait aucune entrave administrative et policière.
La franchise du Temple s'étendait à toutes les industries qui venaient y
chercher un asile; tous les commerces y étaient absolument libres, et la Faculté
de médecine elle-même n'avait pas le pouvoir de franchir les portes de l'enclos
pour arrêter les empiriques qui y vendaient sans contrôle leurs drogues et leurs
remèdes secrets, et qui se mêlaient de guérir ou de tuer les malades sans per-
mission. Plus tard, on construisit dans l'enclos des petits hôtels avec leurs
dépendances et jardins particuliers qui furent habités au xv!!!*" siècle par
nombre de personnages de distinction.
Enfin ce fut dans la journée du 13 août 1792, lorsque le malheureux Louis XM
y fut amené prisonnier avec sa famille, que la vieille tour fut rendue à son
ancienne destination de prison d'Etat.
En 1796, après le départ de Madame Royale, la prison du Temple était vide.
Dès qu'on apprit cela dans Paris, la curiosité publique ût de cette prison une
espèce de pèlerinage, où l'on se rendait aVcc émotion pour voir les lieux consacrés
en quelque sorte par le douloureux martyre de Louis XVI et de sa famille. Rien
n'était encore changé dans les deux étages de la tour que les prisonniers royaux
avaient occupés. On y cherchait surtout quelques inscriptions que Madame Royale
avait crayonnées sur les murailles de sa chambre, entre autres celle-ci ; « Oh !
mon Dieu ! pardonnez à ceux qui ont fait mourir mes parents! »
Le gouvernement fut averti de cette agitation royaliste entretenue par des
visites quotidiennes à la tour ; il les fit cesser en défendant de laisser pénétrer
personne dans la tour sous aucun prétexte. Deu.v mois n'étaient pas écoulé~
que cet édifice redevenait prison d'Etat.
Après le coup d'Etat du 18 Fructidor, le Temple avait été tout à coup
peuplé de prisonniers politiques qui y séjournèrent plus nu moins longtemps. Les
membres royalistes du Conseil des Anciens et du Conseil des Cinq-Cents furent
conduits dans cette prison, où ils passèrent quelques jours avant leur dé])art pour
Cayenne, où ils devaient être déportés.
me ARRONDISSEMENT 267
Depuis la journée du 2 Vendémiaire, le Temple était la prison ordinaire
des détenus politiques. On y avait assemblé tous ceux qui furent compromis à
tort ou à raison dans les complots de Pichegru et de Cadoudal. Il y avait en
même temps sous les verrous des républicains et des royalistes, des émigrés et
des vendéens, des journalistes et des militaires, tous ceux qui tenaient de près ou
de loin à cette armée de conspirateurs répandue dans Paris, armée mystérieuse
et louche, composée de Chouans échappés de la guerre civile, d'employés congé-
diés, de faiseurs de libelles, gens propres à tous les métiers, prêts à toutes les
besognes, autour desquels des femmes évoluent : des femmes qui se dévouent
ou des femmes qui trahissent, des femmes qui excitent les ambitions, ou des
femmes craintives et apeurées qui dénoncent les conspirations, de crainte de
voir compromettre ceux qu'elles aiment.
Puis, en 1809, le donjon qui dominait tout le quartier de sa masse sombre
et sinistre, fut rasé par ordre de Napoléon qui voulut épargner à Marie-Louise la
vue de la prison» où Marie- Antoinette avait été enfermée.
La grande tour du Temple devait se trouver exactement à l'endroit où depuis
la mairie a été construite en façade sur la rue des Archives.
Lorsqu'en 1814 la duchesse d'Aiguillon revint visiter ce qui restait de la
tour, elle ne trouva qu'un amas de pierres noircies et dans ces ruines quelques
fleurs entretenues par une main pieuse. Au milieu, elle fit planter un petit saule
pleureur et tout autour fît disposer une barrière en bois.
Le marché du Temple avait été construit en 18139. Près de ce marché existait
jadis un bâtiment appelé la Rotonde, qui était une vaste construction avec cour
intérieure dont le rez-de-chaussée formait une galerie couverte soutenue par
des arcades dans lesquelles étaient établies des boutiques de revendeurs. Cette
rotonde était devenue l'accessoire de la halle au vieux linge.
Le marché du Temple formait autrefois quatre carrés : l'un comprenant les
effets neufs se nommait le Palais Royal; la literie se vendait au pavillon de Flore,
la vieille ferraille au Pou Volant et enfin les vieilles savates à la Forêt Noire.
En 1855, tout ce quartier fut transformé et les vieux hangars furent
remplacés par une construction élégante où l'air et la lumière circulaient de
toutes parts. Un square fut dessiné par Alphand sur l'emplacement de la vieille
tour des Templiers, et on y laissa subsister le saule de Madame Royale.
Aujourd'hui le marché du Temple est en partie démoli.
Le marché des Enfants-Rouges, situé rue de Bretagne, à quelques pas du
Temple, existe depuis 1615 et doit son nom à l'ancien hôpital des Enfants-
Rouges.
La rue des Archives, où se trouve la mairie du III^ arrondissement, longe les
bâtiments des Archives Nationales, dont elle a pris le nom. L'on y voit quelques
maisons intéressantes: au 24, l'ancien cloîti-e des Billettes; au 45, l'entrée de
l'ancien monastère des Révérends Pères de la Merci. Lorsque ce couvent eut été
supprimé en 1790, ses bâtiments servirent à un théâtre dit de la Nation.
268
LA \I1.L1': LUMIERE
i£t .ijmi
Ille ARRONDISSEMENT 269-
Au 56, ancienne fontaine construite par Charles d'Orsay, pour le prince de
Royan-Soubise.
Au 60, hôtel de Choiseul-Beaupré et enfin, au 58, hôtel d'Olivier de Chsson,.
devenu le palais des Archives Nationales.
L'hôtel ou palais Soubise, qu'occupent les Archives, a succédé à quatre
hôtels qui furent réunis entre eux et remplacés en partie par des constructions
nouvelles. Le plus ancien était l'hôtel Clisson, bâti en 1371 par le connétable
Chsson. Il en siibsiste encore la porte d'entrée décorée de deux tourelles.
Après la mort du connétable de Clisson, l'hôtel passa successivement en di-
verses mains et devint en 1553 la propriété de la famille de Guise, qui y ajouta
les deux hôtels voisins de la Roche-Guyon et de Laval. La propriété était ainsi
limitée par les rues des Quatre-Fils, du Chaume, de Paradis et Vieille-du-Temple.
De cette dernière à la rue de Braque allait une petite ruelle dite de la Roche, qui
coupait en deux le domaine des Guises et qui fut le quartier général de la Ligue.
La dernière duchesse de Guise étant morte en 1696 sans postérité, l'hôtel fut mis
en vente et acheté par François de Rohan, prince de Soubise, dont il a pris et gardé
le nom. Celui-ci y fit de nombreux agrandissements, et lorsque son frère Gaston
de Rohan, évêque de Strasbourg, eut fait construire un édifice du même style sur
l'emplacement de l'hôtel de La Roche-Guyon, rue Vieille-du-Temple (dans cet
hôtel fut transférée l'Imprimerie Nationale), l'on réunit les deux hôtels par un-
vaste jardin qui devint promenade publique de 1790 à 1808.
L'intérieur de l'hôtel Soiibise était d'ime grande magnificence. On y voyait
des grisailles de Brunetti, des peintures de Boucher, de Vanloo, etc., des boiseries-
finement sculptées.
Lors de la Révolution, le palais Soubise devint propriété nationale et fut
affecté au service des Archives. Les Archives sont les gardiennes vigilantes et
assidues de la véritable tradition historique et constituent en quelque sorte le
patrimoine de la nation.
L'Imprimerie Nationale est située, comme nous venons de le dire, à côté des
Archives. L'origine de cet établissement remonte à François P^'.qui en 1538 nomma
l'imprimeur Conrad Néobar imprimeur royal avec un traitement de cent écus d'or.
A ce premier titulaire succéda Robert Estienne.
Mais s'il y avait un imprimeur, il n'y avait pas encore d'imprimerie du roi,
et Louis XIII fit installer dans les galeries même du Louvre un atelier de typo-
graphie qui fut appelé Imprimcne Royale et qui prit beaucoup de développement
sous Louis XIV. Louis XV y réunit la fonderie royale.
Au mois de Brumaire de l'an III, l'imprimerie de la République fut installée
dans l'ancien hôtel de Penthièvre, occupé ensuite par la Banque de France, puis
enfin dans l'hôtel de Gaston de Rohan, qu'on avait appelé le Palais Cardinal.
L'Imprimerie Nationale est chargée d'imprimer tous les actes et documents
officiels. Des particuliers peuvent être autorisés à y faire imprimer des ouvrages
d'érudition. L'imprimerie est particulièrement riche en caractères orientaux.
270
LA VILLE LUMIÈRE
Dans la cour de l'établissement, on voit une statue en bronze, de Gutenberg,
par David d'Angers, semblable à celle qui se trouve à Strasbourg.
La rue Vieille-du-Temple date du xil^ siècle et se nommait rue du Temple
et de la Porte-Barbette, parce qu'elle aboutissait à la porte de ce nom. Elle contient
de vieilles maisons et une assez jolie tourelle gothique. Au 47 est l'hôtel de l'am-
bassade de Hollande, anciennement hôtel de Bozeuil, qui possède une très belle
cour intérieure avec sculptures. Au 60 était le couvent des hospitalières de Saint-
Anastase. Sur l'emplacement du 97, existait un jeu de paume où s'installa le
Théâtre du Marais lors de sa fondation.
' Voici la description que nous trouvons de ce théâtre dans le Dictionnaire des
mes de Paris, par M. Gustave Pessard : « Une estrade élevée à l'une des extré-
mités de la salle formait le théâtre proprement dit, sur lequel deux ou trois
châssis de chaque côté représentaient tant bien que mal ce qu'on appelle la scène :
le changement de décoration se bornait alors à modifier la toile de fond. Une
galerie élevée sur les parties latérales formait les loges ; le milieu et le dessous
des loges était le parterre ; on y était debout et sur des dalles en pierre qui
pavaient d'ordinaire les jeux de paume. Les places les plus recherchées étaient les
banquettes placées contre les coulisses de la scène. »
La rue Vieille-du-Temple nous conduira rue des Francs-Bourgeois, qui se
nommait au xiii'" siècle rue des Vieilles- Poulies. (Poulies désignait une sorte de
jeu très en faveur à l'époque.) Au xiv^ siècle, il fut construit dans cette nae un
hôpital destiné à vingt-quatre pauvres bourgeois, « qui donnaient chacun treize
deniers en entrant et un denier par semaine «. Ces bourgeois étaient « francs >■
d'impôts. De là. le nom de la rue.
A chaque pas, nous y rencontrons de vieilles demeures pleines de souvenirs
historiques que nous ne pouvons tous énumérer ici. Le plus célèbre parmi ces
vieux hôtels est celui de Mme de Sévigné, actuellement Musée Carnavalet.
Les sculptures qui ornent cette demeure sont l'œuvre de Jean Goujon et
comptent parmi les plus remarquables du célèbre statuaire. Nulle part il n'a
mis plus de grâce que dans les bas-reliefs de la façade; jamais il n'a montré plus
de souple vigueur que dans les Saisons colossales taillées en pleine pierre qui ornent
les trumeaux du premier étage. « Si les Saisons de l'hôtel Carnavalet, dit Gustave
Planche, ne résument pas le génie entier de Jean Goujon, elles ])cu\ent au moins
servir à le caractériser nettement. ?i
C'est Jean de Ligneris, seigneur de Crosne, président au Parlement de Paris,
qui fit construire cet hôtel. Il mourut peu de temps après, et l'hôtel fut vendu
à M. de Kernevenoy, dont le nom breton s'était adouci en crlui de Carnav.ikt.
L'hôtel resta longtemps dans cette famille, qui le vendit en lûôo à il. d'Agauri.
Ce dernier fut obligé de le louer, sa charge le retenant en Dauphiné. C'est alors
que Mme de Sévigné en fut locataire. Elle avait essayé de toutes les rues
du Marais, et elle pensait que cette « Carnavalette lui conviendrait à ravir ».
F.lle mit deux ans à aménager cet hôtel, qu'elle ne quitta plus; elle en fut
Ille ARRONDISSEMENT
271
l'âme et elle en reste la gloire. Elle habitait les appartements du premier, an ■ond
de la cour, qui ont été convertis en salle de lecture de la bibliothèque. Ou v accé-
dait par le grand escaher de pierre. La salle actuelle des estampes était le -alon de
réception. Le marquis de Sévigné, fils de la marquise, habitait sur la r>ie, et l'abbé
de Coulanges s'était réservé l'aile droite, sur la cour.
Sous la Restauration, l'hôtel Carnavalet devint la Direction de la librairie;
puis il fut occupé par diverses institutions privées jusqu'en 1886, époque à laquelle
MUSEE CARNAV.\LET.
la Ville de Paris en fit l'acquisition pour \' installer sa bibliothèque et son musée
historique.
.\u centre de la cour a été placée la statue de Louis XIV, par Coysevox.
En 1896, l'hôtel fut agrandi par l'acquisition de l'hôtel de Lepelletier de Saint-
Fargeau, qui lui fut réuni.
Le musée Carnavalet est extrêmement intéressant et très riche en documents
sur le Vieux Paris. L'hôtel est un joli spécimen de l'architecture de la Renaissance.
Nous voyons aussi rue des Francs-Bourgeois l'établissement principal du
Mont-de-Piété. Cette institution est une fondation pieuse, d'origine itahenne,
destinée à combattre l'usure. De là vient son nom de Monte de Pieta (banque de
piété). Sa création à Paris date de Louis XV. Il fut installé d'abord dans les
272 LA VILLE LUMIÈRE
bâtiments de la Salpêtrière, puis en 1790 dans les bâtiments actuels construits
rue des Francs-Bourgeois et rue des Blancs-Manteaux (IV^ arrondissement) sur
l'emplacement des monastères de Guillemitte, des Bénédictins et du Couvent
des Blancs-Manteaux.
La maison du cloti, que les étudiants et les bohèmes appellent aussi 7)ia taule,
est une innuense bâtisse qui ressemble à une forteresse. « Le premier étage est
le quartier « de l'aristocratie », la division des bijoux et des objets précieux ; au
deuxième étage commencent les divisions des hardes. Les planchers ploient sous
le poids d'un million de nantissements qui viennent s'y entasser chaque année.
•Partout sont des cases remplies de cartons, de boîtes, de paquets. Sous les combles
enfin s'entassent les longues files de matelas, tribut extrême de la misère. »
Il existe plusieurs succursales importantes du Mont-de-Piété dans Pans,
ainsi que beaucoup de bureaux auxiliaires, dont tous les services sont centralisés
à l'établissement de la rue des Francs-Bourgeois.
A l'extrémité de cette rue, nous trouverons le boulevard Beaumarchais, qui
fut créé en 1760 sous le nom de boulevard Saint-Antoine. Nous y voyons au
numéro 3 un restaurant à l'enseigne des « Quatre Sergents de La Rochelle ».
Dan's ce complot fut compromis, puis remis en liberté, le fondateur du restau-
rant des Quatre Sergents. Au 99 habitait le célèbre Cagliostro.
La rue des Tounielles débouche boulevard Beaumarchais. Elle fut ouverte
en 1546 sous le nom de Jean-Beausire. Elle fut appelée plus tard rue desToumelles,
parce qu'elle longeait le palais des Touinelles construit eu 1388 par Pierre d'Orge-
ment, chancelier de France, et habité par quelques rois. Sur son emplacement fut
formée plus tard la place Royale.
C'est au 28 de la rue des Tournelles que demeurait Ninon de Lenclos, dans
l'hôtel construit par Mansart. La célèbre courtisane, qui à l'âge de 70 ans provoqua
encore des passions, mourut dans cet hôtel âgée de 91 ans. Elle avait été sur-
nommée Notre-Dame des Amours ou la Belle Mignonne, et ses adorateurs se fai-
saient appeler les oiseaux des Tournelles. Un soupirant, admis à lui faire sa cour»
avait écrit ce couplet :
« Je ne suis plus oiseau des champs,
Mais de ces « oiseaux des Tournelles »
Qui parlent d'amour en tous temps
Et qui plaignent les tourterelles
De ne se baiser qu'au printemps. »
On raconte qu'en 1657 la reine-mère, scandalisée par les mœurs de Ninon,
l'envoya chercher pour la mener dans un couvent à son choix. L'incorrigible Ninon
choisit les Pères Cordcliers ; mais l'exempt n'accepta pas ce choix et la condui-it
aux Madelonnettes, où elle passa quelques mois.
Après cette petite excursion dans la rue des Tournelles, où plane le galant
souvenir de la belle courtisane Ninon, n^prcnons le lioulevard Beauniarcliai-^
Illf ARRONDISSEMENT 273
auquel fait suite le boulevard des Filles-du-Calvaire. Il doit son nom au couvent
des Filles-du-Calvaire, qui, supprimé en 1790, était une maison très vaste avec
dépendances et jardins qui existait sur l'emplacement de la rue de Bretagne.
L'ancien boulevard du Temple, complètement transformé en 1860 (sur une
partie de son emplacement fut formée la place de la République), était un des
endroits les plus curieux de Paris.
M. Georges Gain, dans son intéressant volume sur les Anciens théâtres de
Paris, nous en trace une amusante description, k Cette belle avenue plantée
d'arbres était le rendez-vous de la meilleure société et aussi de la pire qui se
pressait à la promenade des Remparts. Vers quatre heures, les voitures défilaient
entre le boulevard des Filles-du-Calvaire et la Bastille, à ce point nombreuses
qu'elles ne pouvaient avancer qu'au pas. Les prisonniers de la célèbre forteresse
qui jouissaient de la faveur des terrasses ne manquaient jamais de s'y rendre à
ce moment choisi... Les cabriolets s'y croisent, les marchandes d'oubliés, de
gâteaux de Nanterre, de sucre d'orge y circulent, les marchands de coco y
débitent leur marchandise, les badauds s'y pressent, les grandes dames y
déploient leur grâces et les jolies filles s'y affichent » (i).
Les saltimbanques et les bateleurs vinrent bientôt mstaller leurs parades en ce
lieu si fréquenté, et le boulevard du Temple devint une kermesse perpétuelle, un
endroit fort curieux, à l'aspect franchement gai, naïvement joyeux avec ses esca-
moteurs, ses paillasses, ses faiseurs de tours, ses animaux savants, ses avaleurs de
sabre, ses boniments et ses baraques de toutes sortes.
Du milieu du xviir^ siècle jusqu'en 1860, l'on vit naître et se développer sur
le boulevard du Temple une multitude de spectacles. Il recueillit les épaves des
grandes foires de Saint-Geimain, Saint-Ovide et Saint-Laurent tombées en désué-
tude.
Les premiers théâtres fondés lurent ceux de Nicolet et d'Audinot. Puis ce
furent le théâtre des Funambules, avec le célèbre Debureau, les Délassements
Comiques, le théâtre de Malaga, le musée de cires, le Théâtre patriotique, V Am-
bigu-Comique ,\e Théâtre deMmeSaqui, les Variétés Amusantes, qu'illustra Frédéric
Lemaître, le Panorama dramatique, le théâtre des Troubadours, le théâtre du
Cirque, le Cirque Olympique, le théâtre de la Gaîié, où l'on représenta le drame
célèbre du Courrier de Lyon avec Paulin Ménier, le Théâtre historique, fondé
par Alexandre Dumas, où l'on vit Mélingue dans la Reine Margot, le Théâtre
Déjazet, etc., etc.
Ce boulevard, où se jouèrent les drames les plus sombres, et où tous les soirs
plusieurs assassinats se perpétraient sur la scène, avait pris le nom pittoresque
de boulevard du Crime, nom qu'il garda jusqu'à sa disparition en 1860.
Depuis, le boulevard du Temple est un endroit triste, bourgeois et quasi
provincial. Oui pourrait croire à voir ses larges chaussées désertes qu'il y a cin-
(i) Anciens théâtres de Paris, par Georges C.ain.
274 LA VILLE LUMIERE
quante ans à peine c'était le coin le pins bruyant, le plus agité, le plus vivant de
Paris : 8 ooo personnes envahissaient tous les soirs les guichets de tous ces théâtres;
des centaines de spectateurs faisaient la queue devant ces contrôles entre de
longues barrières de bois.
Quelques-uns de ces théâtres émigrèrent; d'autres, parmi lesquels les Funam-
bules, disparurent complètement par suite de la transformation de leur boulevard.
Traversons la place de la République, qui est partagée entre trois arrondis-
sements.
Elle est située à l'encontre du boulevard du Temple, de l'avenue de la Répu-
blique, de la rue de la Douane et du boulevard Saint-Martin.
Le nom de j^lace du Château-d'Eau qu'elle portait autrefois lui venait de ce
qu'elle était décorée en son milieu d'une immense fontaine jaillissante qu'on appe-
lait le Château d'Eau qui s'alimentait des eaux du bassin de la Villette. La con-
struction de ses trois bassins concentriques et superposés et le jeu de ses nappes
d'eau présentaient la forme pyramidale. La base avait 13 mètres de rayon et le
sommet s'élevait au-dessus du sol à ime hauteur de 5 mètres. De là, jaillissait une
gerbe volumineuse retombant en trois cascades circulaires. Huit lions accroupis
dans le bassin intérieur lançaient des jets d'eau par la gueule. Cette fontaine rappe-
lait un peu la Fontaine des Lions de l'Alhambra, dont le souvenir dut certaine-
ment inspirer le sculpteur. Lors de l'agrandissement de la place de la République,
la fontaine du Château-d'Eau fut transportée dans une des cours des abattoirs
de la Villette, où elle se trouve encore. Sur son emplacement fut élevée la monu-
mentale statue de la République, dont l'inauguration eut lieu le 14 juillet 1883.
Aux numéros i et 3 de la place, se trouve la Pharmacie Française, crée en 1875.
Son fondateur sut mettre à profit toute l'expérience cpi'il avait acquise comme
gérant de la Pharmacie Normale de la rue Drouot.
Le choix de l'emplacement, au coin de la jjlace de la République et du passage
Vendôme, avait été très heureux.
Le passage Vendôme occupe l'emplacement de l'ancienne communauté ck>
Filles du Sauveur fondée par Ra veau dans la rue \'endôme, devenue rue Bérangei'.
La Pharmacie Française fut une grande innovation dans ce quartier, où ell'
fut admirablement accueillie et où l'on apprécia vivement la modération de st -
prix, ses approvisionnements considérables et les soins tout sjiéciavix apport'-
chez elle à l'exécution de toutes les ordonnances. Elle eut bien vite une gros-
clientèle, tant en province qu'à Paris, clientèle qui n'a fait que s'accmitrr eonti
nuellement.
Le D"" Legros, licencié es sciences, lauréat des hôpitaux, prit la direction (l
cette pharmacie en iS84,sous la raison sociale Legros et Cie. Depuis cette éjioque.
la maison n'a cessé d'être l'objet de grands perfectionnements. Certains produits,
tels que les granules, les pansements, les extraits spéciaux pour liqueurs ont éb
spécialisés et ont mérité d'innombrables récompenses à toutes les expositions fran-
çaises et étrangères.
III*^ ARRONDISSEMENT
275
276
LA VILLE LUMIERE
La Pharmacie Legros et Cie est maintenant hors concours, et son directeur,
officier de l'instruction publique, fut nombre de fois membre du jury, et même
secrétaire et président d'honneur de nombreuses expositions.
En 1878, lors de l'explosion de la rue Béranger, qui fit de très nombreuses vic-
times, la pharmacie avait été transformée en \éritable amb\ilance et avait pro-
digué les premiers soins à tous les blessés.
La rue Béranger fut ainsi nommée parce que le grand chansonnier mourut,
dans l'hôtel Bergeret de Trouville, qui était situé dans cette rue. Au numéro 3 se
trouve l'ancien hôtel de Brissac et d'Angoulême, occupé par une école de la ville.
Un peu plus loin, nous voyons l'entrée du Théâtre Déjazet.
Au numéro 13 de la place de la Rcpublic]ue, donnant sur la rue du Temple
et sur la rue Béranger, se trouvent les magasins de nouveautés du Pauvre
Jacques.
Ils sont situés précisément en face de la statue de la Kéj)ubli(iiie, dont la
partie sculpturale est l'reuvre de Morice et la partie architecturale est due à
Léopold Morice, frère du sculpteur. Le monument a dans sa grandeur beaucoup
de simplicité : une large base de pierre dans laquelle sont incrustés dos bas-
reliefs en bronze représentant différents épisodes de l'iiistoire, puis un fût autour
ihuiml se (létaciient les grandes statues de la Liberté, l'Egalité, la Fraternité. La
IITe ARRONDISSEMENT
277
l'ALXKL 1:
jL.NLUALL
statue colossale de la République est debout, la main gauche appuyée sur les
tables de la Loi et tenant dans la main droite une branche d'olivier.
Les anciens n'avaient pas fait de la République une figure abstraite, une per-
sonnification pouvant convenir par la généralité de ses caractères et de ses attri-
buts à toutes les nations ayant une constitution républicaine. Pour les Athéniens,
l'image de la République, c'était Athènes elle-même ou mieux encore Minerve,
la patronne delà ville. Rome déifiée fut de même la personnification de la Répu-
blique romaine.
Les représentations modernes de la République se rapprochent toutes plus ou
moins d'un type de femme à la taille vigoureuse, à la beauté sévère ayant pour
attribut principal le triangle ou niveau égalitaire et coiffée du bonnet phrygien.
Le titre des magasins du Pauvre-Jacques a toute une histoire qui vaut
d'être contée.
Du temps que la reine Marie-Antoinette jouait à la bergère à Trianon, il se
trouvait parmi les femmes attachées au service de la laiterie royale une jeune
Suissesse dont on admirait la fraîcheur et la plantureuse santé. Soudain on
remarqua qu'elle perdait ses belles couleurs et qu'elle dépérissait de façon inquié-
278
LA VILLE LUMIERE
FAiA ri; J '
.AI icKii: l'i;'
tante. On s'informa et l'on apprit (jue c'était le mal d'amour qui flétrissait sa beau-
té : elle avait laissé au pays natal un tiancé du nom de Jacques, et le chagrin la mi-
nait. La reine, compatissante au désespoir de la petite Suissesse, fit venir le fiancé
et maria les deux jeunes gens
après les avoir dotés.
En ce temps où l'on
raffolait des idylles cham-
pêtres et 011 la sensibilité
était à la mode, cet épisode
pastoral eut un énorme suc-
cès. La marquise de Travanet
composa à ce sujet les paroles
et la musique d'une com-
plainte qui plus tard, i)en-
(lant la Révolution, devint
une sorte de signe de rallie-
ment entre les royalistes.
On adapta même à cet
air une sorte d'appel de Louis X\'I au peuple français. Voici les deux premiers
couplets de la chanson de la marquise de Travanet. On verra que ce sont des
vers de mirliton, et si nous la citons ici, c'est en raison de son grand intérêt
historique et non pas à cause de sa valeur poétique, dont on pourra juger la
complète nullité :
Refkai.v.
Pauvre Jacques, quand j'ûtais
près de toi.
Je ne sentais pas ma misère ;
Mais à présent que tu vis loin
(le moi
Je manque de tout sur la terre.
Je manque de tout sur la terre.
!<■' Couplet.
Quand tu venais partager mes
travaux,
Je trouvais ma tâche légère :
T'en souvient-il? Tous les jour.s
étaient beaux ;
Qui me rendra ce toniixs pro.spère !
tawre j.\co<
« Couplet.
Quand le soleil brille sur nos guérels.
Je ne puis s-oulfrir sa lumière ;
Et quand je suis à l'ombre des
J accuse la nature entière.
On voit que, si la complainte du P.uivrc Jacques n'avait pas servi
ment aux royalistes, elle n'aurait pas mérité d'être sauvée de l'oubli,
forêts,
de rallie-
III^ ARRONDISSEMENT
279
PAI-'VRE JACQUE?
GANTS ET PARFUMERIE.
Sous l'Empire, en 1807, deux auteurs dramatiques eurent l'idée de tirer
de la chanson du Pauvre Jacques une comédie en trois actes portant le même titre
que la chanson et qui obtint
un très gros succès. C'est
vers cette époque que fut
ouvert le magasin de noii-
veautés en question et son
fondateur, mettant à profit
l'actualité, donna à sa maison
le titre de la comédie à la
mode. Comme enseigne, il
commanda à un peintre dr
talent un tableau ayant
comme sujet le Pauvre
Jacques, et dans l'intérieur
du magasin il plaça. plusieurs
panneaux représentant diffé-
rentes scènes de la pièce.
Le nom du fiancé de la petite Suissesse est resté célèbre, et son souvenir a
porté bonheur au grand magasin de nouveautés de la place de la République,
dont les affaires ont suivi une progression constante.
Aujourd'hui les magasins du Pauvre Jacques sont par excellence une maison
de confiance que garantit son ancienneté. L'on est certain d'y trouver des ar-
ticles du meilleur goût à des prix qui font réaliser de sérieuses économies.
Les rayons de blanc et de toile sont l'objet de soins tout particuliers, et les
trousseaux sont une des plus intéressantes spécialités de ce magasin.
Après avoir traversé la place de la République, nous suivrons le boulevard
Saint-Martin du côté des maisons portant des mmiéros impairs, l'autre côté
faisant partie du X'-' arrondissement. Ce boulevard fut planté en 1668 et achevé
seulement en 1705. Nous y découvrirons quelques vieilles maisons datant du
XV16 siècle avec des sculptures anciennes très curieuses et qui méritent d'attirer
notre attention, notamment aux numéros 31 et ^^, où se trouve la grande Fabrique
de bijouterie Meyer.
Cette maison, intitulée .4 l' Espérance, a été fondée en 1829 par M. Aron ;
elle ne comprenait alors qu'un seul magasin situé au numéro 33, dans l'hôtel qui
avait été construit pour la famille d'Osmond.
M. Lambert-Lévy succéda au fondateur et agrandit sa maison en lui adjoi-
gnant l'immeuble voisin.
En 1887, M. Meyer reprit la bijouterie, qu'il dirigea avec un associé jus-
qu'en 1902, époque ovi il demeura seul propriétaire. Son adroite direction donne
à ce commerce un très important développement.
La maison A l'Espérance nous offre les articles les plus variés et de l'exécution
28o ' LA VILLE LUMIÈRE
la plus parfaite en bijouterie, joaillerie, horlogerie de précision, orfèvrerie et
bronzes d'art.
L'art du bijoutier se divise en plusieurs branches, dont chacune se subdivise
ensuite en diverses spécialités. Il y a d'abord les joailliers qui fabriquent les
bijoux où doivent être enchâssés ou sertis des diamants et autres pierres fines.
Le grand principe de la division du travail n'est pas moins appliqué dans la bijou-
terie que dans toutes nos autres industries.
L'orfèvrerie se divise en deux parties principales : la grosserie et la petite
partie. Sous le nom de grosserie, on entend la fabrication de la vaisselle, des
cpffrets, des svntouts, des services à thé, etc. La petite partie, désignée
aussi sous le nom de partie du couvert, s'exerce plus spécialement sur les objets
de détail.
Si l'orfèvrerie de luxe remonte fort loin dans l'antiquité, il n'en est pas ainsi
de la seconde partie de cet art. C'est au x^ siècle que se rapporte la première
indication précise sur les couverts, à l'occasion suivante : un des fils d'Orséole,
doge de Venise, avait épousé la sœur d'un empereur d'Orient, laquelle, rompant
avec la simplicité antique, employait des cuillers et des fourchettes dorés pour
l^orter les aliments à sa bouche. L'n tel raffinement causait un grand scandale dans
l'âme des assistants; aussi un saint chroniqueur raconte-t-il qu'une telle déro-
gation aux usages des premiers chrétiens, ne pouvant rester impunie, Dieu
appesantit sa main sur les époux pervertis, et que c'est là et non ailleurs qu'il
fallait chercher la cause des malheurs cju'ils subirent. La commodité résultant
de l'usage des cuillers finit par l'emporter néanmoins.
Nous trouverons à la maison Meyer de fort beaux ouvrages d'orfèvrerie
ainsi que des bronzes d'art très remarquables, lampes électriques, appliques, etc.
Les bronzes d'art forment également une des branches de cette importante
industrie de la bijouterie. L'alliage employé à cette fabrication est formé de
cuivre, d'étain, de zinc et quelquefois de plomb. Chacun de ces métaux lui apporte
Ls qualités qui lui sont propres. Le fondeur doit donc attacher la plus grande
importance à la composition des matières qu'il emploie. Nous sommes certains de
trouver boulevard Saint-Martin la plus parfaite fabrication.
Nous lisons dans la Vie privée du Prince de Coiity, par MM. Capon et Yves
Plessis, que c'est non loin du boulevard Saint-Martin que se trouvait l'un des
prostibules les mieux achalandés de Paris. Il était tenu par les époux Berlier de
Montrival. « Ces entremetteurs de condition, vraie noblesse s'il vous plaît, avaient
réuni dans leur demeure, magnifiquement meublée, une demi-douzaine de joHe-
(I barboteuses » dont les chroniqueurs du temps nous ont consei-\-é les noms et dont
l'aînée n'avait pas plus de vingt ans. La clientèle n'était que de qualité. Ce lut
dans cette maison que Louis Armandde Bourbon, l'année qui suivit son mariage,
gagna une maladie que les plaisants d'alors nommaient clou de Saint-Cômc. Le
pire est qu'il en fit immédiatement présent à la princesse, sa femme. >■ Et MM. Ca-
pon et Plessis nous racontent que le prince de Cnntv. \-oulant se venger, revint
III<= ARRONDISSEMENT
281
282
■ LA VILLE LUMIERE
dans la maison des Bcrlicr de Montrival et fit subir un épouvantable supplice
à l'une de ces malheureuses femmes, qui en mourut. L'affaire s'ébruita, et le mar-
quis et la marquise de Montrival. tenus comme responsables, puisqu'on ne pouvait
s'attaquer à un prince du sang, furent fustigés en public et ramenés chez eux,
attachés à une charrette, nus jusqu'à la ceinture et, selon le cérémonial ordinaire,
coiffés d'un chapeau de paille. Ils furent de phis bannis de Paris ]iendant
neuf ans.
Puisque nous nous sommes attardés boulevard Saint-Martin plus longtemps
que nous ne pensions et puisque nous avons musé en chemin, nous voudrions
encore signaler à l'attention de nos lecteurs les grands magasins de joaillerie de
la Renaissance, diriges par M. Esnest Lévi.
Ils sont situés au 49 du boulevard Saint-Martin, en face des théfitres de la
Renaissance et de la Porte-Saint-Martin. A cet endroit la chaussée des boiile-
vards a été tellement baissée, que, depuis la Porte Saint-Martin jusqu'au
théâtre de l'Ambigu-Comique, on a dû, de chaque côté, établir une rampe,
avec des escaliers de distance en distance. A cet endroit, la chaussée se trouve
donc encaissée comme un chemin de fer. Au premier abord cela choque un peu
mais on s'y fait, et je dirai plus, cet endroit est devenu un lieu de rendez-vous
pour les personnes qui désirent voir passer un cortège ou une cavalcade que
I .,■! ^ ,if .l..voir prrudri> ci< cliemin. (^ar ceux qui sont les premiers appuyas
Ille ARRONDISSEMENT
28^
284
LA VILLE LUMIERE
contre la rampe se trouvent être parfaitement placés pour tout voir, comme
s'ils étaient au spectacle à une première galerie de face ou aux fauteuils de
balcon. Les vitrines étincelantes des magasins de M. Ernest Lévi attirent les
regards de tous les amateurs. Ceux-ci connaissent de longue date la réputation
de cette maison, qui sait varier à l'infini le choix des objets qu'elle soumet à leur
appréciation. Nous trouverons chez elle les créations des artistes les plus réputés
de Paris. Tous ces joyaux sont de véritables œuvres d'art, grâce au\ rérentes
UNE PARTIE DES MAGASINS
KENAISS.'
découvertes de la science qui ont mis sous nos yeux les mer\cilKu.K modèles
antiques que l'art moderne est parvenu à égaler.
Benvenuto Cellini raconte dans ses Mémoires que le pape Clément \'II li
fit un jour appeler au Vatican pour lui montrer un collier d'or étrusque d'une
finesse remarquable que le hasard venait de faire découvrir dans quelque hypogée.
« Hélas! dit à cette vue le grand orfèvre répondant au pontife qui lui proposait
le chef-d'œuvre comme modèle, mieu.x vaut pour nous chercher une voie nouvelle
que de vouloir égaler l'art des Etrusques dans le travail des métaux ; entreprendn'
de rivaliser avec eux serait le plus sûr moyen de nous montrer maladroits copistes!
Depuis ce temps, d'importantes recherches ont été faites qui aboutirent à à<-
véritables révélations sur la joaillerie des anciens ; nous avons pu, à la suite à<
grands efforts, donner un démenti aux paroles de Benj\-enutn Cellini et engager
victorieusement la lutte avec l'art des anciens.
lll'- ARRONDISSEMENT 285
Dans les magasins de la Renaissance, si nous passons à présent dans les
rayons d'horlogerie, nous trouverons des montres d'une fabrication supérieure,
qui valurent à la maison Lévi de nombreuses commandes de chronomètres poin^
l'État.
Plus loin, à côté de l'Exposition d'orfèvrerie d'or et d'argent, bien faite pour
séduire les connaisseurs, nous admirerons l'un des plus grands assortiments que
l'on puisse voir à Paris en fait de bronzes d'art, suspensions de salles à manger,
lustres pour salons, appliques et garnitures de cheminées.
Par la diversité des modèles et la modicité des prix, cette collection est réelle-
ment des plus intéressantes et mérite une mention toute spéciale.
Il se dessine actuellement dans l'orfèvrerie une tendance à faire de cette indus-
trie un art complet. On veut créer des modèles ayant une grande valeur artistique.
Quelques artistes s'inspirent des styles purs, et l'éclectisme le plus complet se fait
jour dans certaines tentatives. Deux points distinguent les productions actuelles :
d'rme part la perfection des détails et, d'autre part, la multiplication des mé-
thodes abréviatives de fabrication.
Jadis l'orfèvre devait tenir boutique ouverte s'il voulait faire usage de son
poinçon ; dans le cas de suspension momentanée ou définitive, sa marque de
maître était déposée air bureau des orfèvres et gardée sous scellé. Chaque orfèvre
devait avoir un poinçon personnel qui portait ses lettres initiales, une devise à son
choix, une fleur de lys couronnée et deux petits ronds en forme de grains.
Le temps de l'apprentissage pour passer maître-orfèvre était de huit années.
Les enfants des maîtres ne faisaient ni apprentissage, ni compagnonnage, mais ils
étaient obligés comme les autres apprentis de produire un chef-d'œuvre avant de
passer maîtres.
Il était fait une exception pour les apprentis formés par les ouvriers qui tra-
vaillaient à la galerie du Louvre qui étaient reçus sans chef-d'œuvre et sans frais.
Les mêmes privilèges étaient accordés aux ouvriers qui avaient travaillé six
années aux Gobelins.
L'artiste prétendant à la maîtrise devait prêter serment au Châtelet de Pai-is,
devant les officiers du Roi, qu'il serait fidèle dans son commerce. On l'interrogeait
à la cour des Monnaies sur l'emploi des matières d'or et d'argent ; il prêtait une
seconde fois serment d'observance des ordonnances du roi et des arrêts de la
cour. Sur les conclusions favorables du procureur général, il était reçu maître ; il
devait déposer mille livres pour répondre des amendes qu'il pouvait encourir.
Le nombre des maîtres-orfèvres, qui était de 300 d'après les anciens règlements,
fut porté à 500 en 1781.
Nous terminerons cet aperçu trop rapide par le rappel du plaisant mot de
Mohère dans l'Amour Médecin. On sait que cette fameuse expression : « Vous êtes
orfèvre, Monsieur Josse, » est restée quasi proverbiale par la manière pittoresque
dont elle caractérise un intérêt qui se cache sous les apparences de conseils salu-
taires.
aj^^i 1\' arrondissemont comprend les quatre quartiers de Saiiit-.Merri,
^^) s.iuit-Gcrvais, de l'Arsenal et de Notre-Dame.
il^!^J^ S'il est un coin de Paris qu'on aurait dû respecter par-dessus tous
les autres, c'est bien l'île de la Cité, qui fut véritablement le berceau de Paris,
cette île oii quatorze siècles d'histoire, huit églises, deux abbayes, un dédale
de rues, un monde de logis pittoresques où s'était empreinte la vie de nos
ancêtres, avaient gravé leur souvenir.
On aurait dû épargner à ce coin qui fut la dure Liitèce de Julien tous les
« embellissements « successifs qui l'ont si radicalement transformé.
Aujourd'hui dans ce centre de la Cité qui fut le cœur du Paris du moyen
âge, nous voyons le Tribunal de Commerce, monument très contesté et certaine-
ment très contestable oii l'on voulut pasticher le style de la Renaissance sans en
respecter l'élégance des lignes et l'harmonie des proportions, et cette immense
et lourde caserne « qui regarde effrontément Notre-Dame en face. Mais n'est-il
pas vrai (pi'un cliicn regarde bien un évêque? »
Que fut-elle jadis, cette vieille Cité, si curieuse, si intéressante, dont la forme
fut si bien symbolisée par le vaisseau des armoiries de la Ville de Paris? Nous
allons tâcher d'en donner une idée, et nous allons commencer par étudier le qua-
drilatère compris entre le pont Notre-Dame et le pont au Change. Nulle part
peut-être l'opposition entre le passé et le présent n'apparaîtra plus complète et
les changements à vue ne se succéderont plus intéressants. Pourtant, avant de
pénétrer dans la Cité elle-même, disons qu'elques mots du quai de Gèvres, tpii
va de la place du Châtelet à la place de l'Hôtel de \'ille.
De temps immémorial, la grève qui s'étendait sur la rive droite des Planches
de Mibray, dont nous avons parlé tout à l'heure, au pont au Change, était aban-
donnée aux maîtres de la grande boucherie de l' Apport-Paris. C'est là qu'ils abat-
taient les bestiaux, et l'on devine quelles émanations, plus »iais non mieux sentant
que roses, devait exhaler ce limon de sang corrompu et de graisses fétides, chauffé
l)ar les ardents rayons du soleil et que les grandes crues d'hiver se chargeaient
seules de nettoyer. Des ruelles tortueuses descendant de la grande boucherie et
remontant vers la Planche Mibray bordaient ce cloaque. C'étaient les rues du
Piod-de-Bœuf, de la Tuerie et de la \'ieille-Lanteme, sinistres d'aspect, de nom
et de destination. Trois ou quatre passages ouverts dans ces ruelles à travers le-
masures qui les encombraient aboutissaient à la ri\-ière.
Lorsqii'au xviiip siècle on se décida à reconstruire le jiunt au Change, on
IVe ARRONDISSEMENT 287
pensa non sans raison que Y êcorcherie contrasterait terriblement avec les con-
structions nouvelles, et il se trouva un homme avisé pour insinuer au plus influent
des courtisans, le marquis de Gèvres, capitaine des gardes du roi, de demander
la concession de ce terrain qui appartenait au domaine royal. On proposait d'y
élever toute une rangée de maisons de même symétrie : c'était une excellente
spéculation et le conseilleur qui se présentait au nom d'un groupe de capitalistes
offrait au concessionnaii'e, le marquis de Gèvres, une grosse part de bénéfice.
Malgré l'opposition des propriétaires des forges du pont au Change et des maîtres
de la grande boucherie de l'Apport- Paris, le marquis de Gèvres obtint la con-
cession. Ce quai fut construit par l'architecte qui avait édifié le pont au Change.
Il reposait sur une voûte qui était un travail gigantesque fort admiré jadis et
dont la construction hardie et savante faisait le plus grand honneur à celui qui
l'avait exécutée. En pénétrant sous cette voûte immense où se répercutaient les
mugissements du fleuve et le bruit lointain du roulement des voitures, on se pre-
nait à rêver aux drames sinistres qui avaient dû se passer dans cette caverne
isolée du monde au centre même de Paris et qui semblait faite pour servir d'asile
aux malfaiteurs. Trois ou quatre passages représentaient les anciennes ruelles
de l'Êcorcherie et servaient d'égout aux tueries qui ont subsisté jusqu'à la Révo-
lution dans les masures de la rue de la Vieille-Lanterne.
Quai et rue de Gèvres l'on forma sur les parapets de véritables galeries où
les marchands « de frivolités » vinrent s'établir et qui furent pendant quelque
temps à Paris le domaine du commerce de luxe, quelque chose comme notre
actuelle rue de la Paix.
Le pont Notre-Dame ne fut pas le premier pont construit en cet endroit.
Selon les déductions les plus probables, il occupait l'emplacement du Grand
Pont de Lutèce, dont il ne restait plus que quelques vestiges quand, en 1412, la
Ville obtint du roi l'autorisation de le reconstruire. Le roi donna au prévôt des
marchands la permission d'établir un pont de bois qui partirait du lieu dit de la
Planche Mibray à la place de Saint-Denis de la Chartre, et d'y faire construire
maisons, moulins et autres édifices dont la pleine jouissance resterait à la Ville.
Une fois le pont construit, la chronique ne tarit pas sur l'élégance, la per-
fection de cet ouvrage, et néanmoins en 1440 des réparations sont déjà reconnues
indispensables. Quelque temps après, une catastrophe entraînait la ruine de ce
vieux pont et, d'après les récits des chroniqueurs, ce fut un événement qui émut
considérablement l'opinion publique. Sauvai prétend qu'il n'y eut que quatre ou
cinq victimes et des pertes relativement peu considérables, l'événement étant
prévu « et même considéré comme imminent depuis que l'année précédente un
certain Robert de Léglie avait poignardé sa mère dans l'une des maisons du pont,
ce qui ne pouvait manquer d'attirer sur le lieu du crime le prompt effet de la
malédiction divine ».
Le pont Notre-Dame fut reconstruit en l'an 1500, et les chroniqueurs de nou-
veau vantèrent la perfection de son architecture. Gilles Corrozet nous en a laissé
288 ' LA VILLE LUMIERE
une description émerveillée. « Il a été construit et rééditié tout de pierre de taille
faisant six arches égales dont les piles sont fondées sur pilotis et renforcées de
deux côtés en triangle faisant une pointe pour empêcher et rompre les glaces.
Dessus sont édilrées par symétrie et proportion d'architecture soixante-huit
maisons, toutes d'une mesure et même artifice, de pierre de taille et brique....
Et sur chacune est écrit le nombre de son rang en lettres d'or. »
Ce dernier détail mérite d'attirer notre attention, car ce numérotage en
lettres d'or dont il est parlé dans ces hgnes est certainement le premier essai qui
ait été appliqué aux maisons de Paris. Et cet essai nous paraît d'autant plus
intéressant qu'il paraît avoir inauguré du premier coup la division en deux séries
de numéros, pairs et impairs.
De nombreuses fêtes officielles eurent lieu sur le pont Notre-Dame. Pour l'en-
trée de Henri II, en 1549, deux arcs de triomphe furent dressés aux deux extré-
mités du pont. Ces deux arcs étaient de véritables monuments dans le style
antique, rehaussés de peintures, de sculptures et de devises latines et grecques.
D'après Félibien, c'est sur le pont Notre-Dame qu'aurait eu lieu l'accident
tragi-comique qui attrista la procession de la Ligue de 1590. Le cortège, racontu-
t-on,- croisant le carrosse du légat, s'arrêta pour recevoir sa bénédiction et le
saluer d'une salve de mousqueterie. Et il arriva qu'un de ces soldats novices,
en déchargeant son arquebuse, tuaraide dans le carrosse même du légat l'aumô-
nier de Son Excellence, « ce qui fit que celui-ci s'en retourna au plus vite pendant
que le peuple criait tout haut que cet aiunônier était bien heureux d'être tué dans
une si sainte action ».
La fête la plus solennelle dont le pont Notre-Dame fut le théâtre est l'entrée
triomphale de Louis XIV et Marie-Thérèse en 1660. Pour cette occasion, le pont
fut décoré de façon pompeuse. Des cariatides colossales appliquées sur les chaînes
de pierre qui séparaient les maisons occupaient toute la hauteur d'un grand étage ;
de leurs bras étendus, elles soutenaient deux à deux les médaillons en « bronze
feint » de tous les rois de France, depuis Pharamond jusqu'à Louis XIV. Dans
son Paris Ridicule. Claude Le Petit a beaucoup raillé cette décoration :
u A le voir sur sa gravité, Je crois sans médire de lui
Dessus ses échasses monté, Qu'il a son habit des Dimanches
Il ferait la nique au.x DonsSanches. Ou qu'il est de noce aujourd'hui
Très populaire, très fréquenté, le pont Notre-Dame devint lui aussi, au
-xviii' siècle, le centre du commerce de luxe. Vers la fin du xviii'^ siècle, on
décréta la suppression de toutes les maisons des ponts de Paris, par mesure
d'hygiène et de salubrité publique, et le pont Notre-Dame fut le premier atteint.
Seule la Pompe Notre-Dame survécut à ces démolitions jusqu'en 1861.
Amputé d'une arche par la suppression définitive de la voûte du quai de
Gèvres, le pont Notre-Dame fut complètement modifié en 1860, et l'on n'y trouve
plus aujourd'hui aucun vestige de sa splendeur d'antan.
IVe ARRONDISSEMENT 289
A la descente du pont Notre-Dame, nous trouvons une des deux grandes artères
de la Cité qui, en changeant trois fois de nom sur un parcours de trois cents
mètres, unit la rue Saint-Martin à la rue Saint-Jacques. C'est la rue de la Lan-
terne, de la Juiverie et du Marché Palu, désignée actuellement sous une seule
dénomination, celle de rue de la Cité.
Le prieure Saint-Denis de la Chartre, supprimé en 1790, s'élevait sur l'empla-
cement qu'occupe aujourd'hui l'angle nord-ouest du Nouvel Hôtel-Dieu. En
face de Saint-Denis de la Chartre se trouvait la rue de la Pelleterie, traversant
dans son milieu l'îlot compris entre la Seine et la rue de la Vieille-Draperie.
Cette rue de la Pelleterie était à l'origine im quartier juif, comme la rue voi-
sine qui en a conservé le nom et où s'élevait la synagogue. On la désignait sous le
nom de Micra Madiana. Après l'expulsion des Juifs, le roi Philippe-Auguste
disposa de leurs biens et donna un grand nombre de leurs maisons aux pelle-
tiers moyennant une redevance. De là vient le nom de la rue.
Toutes ces ruelles étaient remplies de masures serrées les unes contre les
autres, zébrées à tous les étages de balcons de bois en saillie, suspendues sur
pilotis apparent, « retroussant pour ainsi dire leur manille pour pénétrer dans le
lit du fleuve », qui, lors des grandes crues, coulait sous leurs planchers vermoulus.
Au bout de la rue de la Pelleterie, à gauche, dressant son portail sur la rue
nommée depuis la rue de la Barillerie, se trouvait la grande église Saint-Barthé-
lémy. C'était l'ancienne chapelle du palais primitif érigé dans la Cité à l'époque
romaine et dont les rois mérovingiens d'abord et après eux les comtes de Paris
firent leur séjour avant de l'abandonner à leur parlement.
Presque contigu à Saint-Barthélémy, se trouvait la petite chapelle de Saint-
Pierre des Arcis ; puis, un peu plus loin, la chapelle de Sainte-Croix, qui fut pro-
bablement érigée au xii'^ siècle pour un hôpital d'aliénés frénétiques. Plus tard,
on fut obligé de les éloigner du centre de la Cité à cause des hurlements qu'ils
poussaient.
L'îlot compris entre la rue de Vieille-Draperie et la rue de la Calandre était
occupé pour la plus grande partie par le monastère de Saint-Eloi. On appelait
le pourtour de ce monastère la ceinture Saint-Eloi. Cette ceinture était limitée
par les rues de la Vieille-Draperie, de la Calandre, des Eèves et de la Barillerie.
Tout l'espace qui se trouvait compris entre le couvent et la Seine fut longtemps
le Ghetto du \'ieux Paris.
Toutes ces vieilles rues étaient extrêmement pittoresques, les unes bour-
geoises et commerçantes, avec des boutiques d'orfèvres et de lapidaires, les autres
borgnes et honteuses, dernier asile des bouges chassés de tous les coins de Paris.
La rue Saint-Eloi entre autres se faisait remarquer par l'excentricité de ses devan-
tures tapageuses, aux vitres dépolies, aux enseignes remplacées par des bouquets
peints de roses rouges et blanches. La rue Saint-Eloi n'avait gardé du souvenir
de son monastère que la tradition du dérèglement de ses nonnes éhontées.
L'îlot compris entre la rue de la Calandre et le petit bras de la Seine ne contient
19
290
LA VILLE LUMIÈRE
([u'un seul édifice historique, l'église de Saint-Germain-lc-Vieux ; mais, au point
de vue topograpliique, cet îlot offre cet intérêt particulier : à la limite qui était
marquée autrefois par les façades des maisons du Pont-Neuf, l'on a reconnu les
traces de la muraille gallo-romaine, première enceinte de la Cité.
Le Petit-Pont romain composé de plusieurs arches, et qui s'étendait jusqu'au
jardin actuel de l'Hôtel-Dieu, se raccordait en pente douce avec la rue de la Jui-
verie par la rue dite du Marché-Palu, où de toute antiquité se tint le marché des
vivres. Sur la gauche, le remblai du Petit-Pont laissait entre la muraille romaine
et la Seine un large bas-fond tantôt couvert par les eaux, tantôt couvert d'une
végétation luxuriante que l'on appelait la Grande Orberie.
La Grande Orberie était une promenade silencieuse et discrète, favorable aux
galants rendez-vous, mais souvent aussi cloaque impraticable. Au xvi^ siècle, elle
devint le Marché-Neuf, centre animé vivant et bariolé, rententissant du matin au
soir de ces joyeuses et crues plaisanteries gauloises qui faisaient la joie de nos aïeux.
Le Marché-Neuf eut aussi ses jours de gloire. En 1660, lors de la fameuse entrée
de Louis XIV et de Marie-Thérèse, le cortège royal traversa le marché dans
toute sa longueur. Le Marché-Neuf avait été décoré pour la circonstance d'un
magnifique arc de triomphe.
Arrivons à présent sur la place du parvis Notre-Dame, si différente aujour-
d'hui de ce qu'elle était jadis, mais sur laquelle pourtant il est facile d'évoquer
le moyen âge avec ses foules grouillantes et pittoresques.
Le parvis était autrefois clos de murs à hauteur d'appui, de tous les côtés.
Il n'était accessible que par quelques portes ouvertes de distance en distance.
On y arrivait par des marches. Le sol du parvis fut abaissé à deux reprises, et le
sol de la Cité s'est exhaussé, comme il arrive toujours.
Le parvis Notre-Dame jouait un grand rôle dans l'existence de nos ancêtres.
C'est là qu'avaient lieu les fêtes, et c'est là aussi qu'avaient lieu les supplices.
Ce fut là qu'on dressa l'échafaud où Jacques Molay et les Templiers furent
exposés pour avouer leurs crimes avant d'être conduits à l'île du Pasteur-aux-
Vaches, aujourd'hui place Dauphine, pour y être brûlés. La liste serait effroya-
blement longue de tous les malheureux, qui le cierge de quinze livres à la main
vinrent faire amende honorable au parvis Notre-Dame et durent ressentir là
comme des frissons avant-coureurs du supplice. Tous les criminels fameux, entre
autres, Ravaillac, la Brinvilliers, Cartouche, Desiiie, Damiens ont passé en tom-
bereau sur cette place.
Sur le parvis aussi se tenait la foire aux jambons :
« Dans ce parvis où l'on contemple Jambons croissaient de tous côtés
La face d'un superbe temple. Ainsi que s'ils étaient plantés. »
Au xiii'' siècle se tenait là le dimanche un marché au pain destiné aux indi-
gents, ou l'on vendait au rabais li' pain qu'on n'avait pu vendrt; pendant la
semaine.
IVe ARRONDISSEMENT 291
Notre-Dame faisait en grande pompe avec ses quatre filles — on appelait
ainsi les quatre églises relevant de son chapitre : Saint-Etienne-des-Grès, Saint-
Merri, Saint-Benoît et le Saint-Sépulcre — les processions des Rogations, et dans
le cours de cette cérémonie le clergé portait un immense dragon d'osier contourné,
hideux, menaçant, en souvenir sans doute de la bête farouche dont saint Marcel
avait délivré Paris. Le peuple s'amusait à jeter des fruits et des gâteaux dans la
gueule du monstre. Cet usage ne disparut qu'en 1730.
Sur la place du parvis se trouvait une fontaine devant laquelle était une
statue qui jouissait à Paris d'une extraordinaire popularité et que l'on appelait
le Grand Jeusneur. C'était une statue déplâtre recouverte de plomb, représentant
un homme tenant d'une main un livre et de l'autre main s'appuyant sur un bâton
autour duquel s'enroulaient des serpents. L'on n'en sut jamais l'exacte signifi-
cation, et la foule qui cherche en toutes choses le côté pittoresque et saisissant
avait été frappée du spectacle de ce bonhomme de pierre exposé depuis tant
d'années aux intempéries de l'air. Un vieux couplet nous indique pourquoi on
l'avait surnommée le « Grand Jeusneur » :
« Oyez la voix d'un sermonneur, Pour s'être vu selon l'histoire
Vulgairement appelé Jeusneur Mil ans sans manger et sans boire. »
Le Grand Jeusneur avait fini par devenir pour ainsi dire un personnage réel.
On le faisait parler, agir et protester. Il était en un mot ce qu'est le Pasquin de
Rome. A toutes les époques troublées, à toutes les émeutes, à tous les grands
événements, le Grand Jeusneur prenait soi-disant la parole. C'était lui qui rédi-
geait les feuilles volantes clandestinement distribuées et où l'on frondait le gou-
vernement. Il était le signataire de tous les libelles qui passionnaient l'opinion
publique.
Le Grand Jeusneur, sous le nom de Monsieur Legris, était encore le héros
d'une tradition fort en usage. Pour mystifier les jeunes gens à l'air simple et
novice, on les envoyait chez M. Legris, le vendeur de gris. Le mystifié, une fois
arrivé sur le parvis, demandait aux passants l'adresse de ce marchand célèbre,
et l'on riait toujours de cette farce séculaire dont une mazarinade nous a transmis
le souvenir :
« Eh ! quoi, Madame la statue.
Avez vous repris la parole
Pour nous venir conter la colle
Depuis que vous vendez du gris
A tous les simples de Paris? »
L'histoire des premières églises qui furent construites à l'endroit où devait
s'élever Notre-Dame n'est point aussi légendaire qu'on se l'imagine volontiers.
L'on serait même tenté parfois d'être ■si»rpris du nombre de renseignements que
l'on est parvenu à obtenir sur l'histoire de ce vieux coin de Paris. Au.x documents
292 LA \ILLE LUMIERE
fournis par les vieilles chroniques, s'est ajouté le témoignage de la cathédrale
qui, à chaque fouille nouvelle, nous a livré une partie de son histoire.
En 1711, ce sont les débris de l'autel élevé à Jupiter sous Tibère qui appa-
raissent sous les pioches des ouvriers ; en 1847, en baissant le sol du parvis,
on retrouve les fondations de l'église mérovingienne. L'île de la Cité était déjà un
lieu sacré sous les Romains, et les dieux olympiques y furent adorés en même temps
que les mystérieures divinités gauloises. Puis, selon la tradition du christianisme
d'édifier ses églises aux endroits mêmes occupés par les temples païens, l'on édifia
la catiiédrale sur l'emplacement du temple de Jupiter.
Deux basiliques d'abord furent édifiées, celle de Sainte-Marie et celle de
Saint-Etienne. En 1160, ces deux églises devinrent insuffisantes, et Maurice de
Sully, évêque de Paris, fit construire la cathédrale de Notre-Dame, ce merveilleux
cantique de foi.
Ces poèmes de pierre qu'on appelle des cathédrales furent comme des fleurs
naturelles, écloses de la foi profonde du moyen âge. « Nées presque toutes ensemble
au ])rintemps des jeunes croyances, écloses sous l'enthousiasme brûlant de
peuples qui joignai(>nt à des naïvetés d'enfants la vigueur d'hommes robustes,
elles s'élancèrent d'un niême élan vers le ciel. »
Nous n'essaierons pas de tenter ici la description de Notre-Dame, ce chef-
d'reuvre de l'architecture gothique devant lequel nous nous arrêtons, saisis d'une
admiration profonde. Nous rapporterons seulement quelques lignes de Victor
Hugo, dont le roman sur Notre-Dame est, en même temps que le plus beau com-
mentaire d'une attentive et longue visite à la cathédrale de Paris, la jilus pitto-
resque et curieuse évocation de la vie du moyen âge.
« Il est peu de plus belles pages architecturales que cette façade où succes-
sivement et à la fois les trois portails creusés en ogive, le cordon brodé et dentelé
des vingt-huit niches royales, l'immense rosace centrale, flanquée de ses deux
fenêtres latérales, comme le prêtre, du diacre et du sous-diacre, la haute et frêle
galerie d'arcades à trèfle qui porte une lourde plate-forme sur ses fines colonnettes,
enfin les deux noires et massives tours avec leurs auvents d'ardoise, parties har-
monieuses d'un tout magnifique, superposées en cinq étages gigantesques, se déve-
loppent à l'ail (Il foule et sans trouble, avec leurs innombrables détails de sta-
tuaire, de sculpture et de ciselure, ralliés puissamment à la tranquille grandeur
de l'ensemble ; vaste symphonie en pierre pour ainsi dire ; œuvre colossale d'un
liomme et d'un peuple, tout ensemble une et complexe comme les iliades et les
romanceros dont elle est sœur ; produit prodigieux de la cotisation de toutes les
forces d'une époque, où sur chaque pierre on voit saillir en cent façons la fantaisie
de l'ouvrier disciplinée par le génie de l'artiste, sorte de création humaine en un
mot, puissante et féconde comme la création divine dont elle semble avoir U-robé
le double caractère : variété, éternité. »
L'église à cette époque résumait la vie sociale tout entière. Les fêtes chrétimm s
étaient les seules qui- connût la foule, et ces fêtes avaient pour le peuple l'attrait
IVe ARRONDISSEMENT
293
des représentations théâtrales d'aujourd'hui. Aux grands anniversaires, le pavé
de la basilique disparaissait sous une litière de fleurs, d'herbes odoriférantes et
de rameaux verts. C'est dans l'église que les chevaliers allaient faire la veillée des
armes.
Le peuple, qui savait que l'église était sa maison, s'y conduisait comme chez
lui, et, à certaines fêtes, la gaieté énorme du barbare se donnait carrière sous ces
voûtes sacrées.
Les deux fêtes les plus célèbres étaient la fête des Soits-Diacres et la fête
des Fous.
La première, qui servait de prélude à la seconde, était nommée par dérision
la fête des Diacres
saouls. On s'occupait à
élire pendant cette cé-
rémonie un évêque des
fous, et cela consistait
en actions et en paroles
grossières et ridicules ;
ensuite le nouvel élu,
installé sur le siège
épiscopal, donnait avec
une feinte gravité sa
bénédiction aux assis-
tants, bénédiction dont
la formule bouffonne
était une véritable ma-
lédiction.
La fête des Fous
commençait le i'^'' jan-
vier. Le clergé allait en
procession chez l' évê-
que des Fous, le con-
duisait à l'église, où son
entrée était célébrée
par le tintamarre des
cloches. Arrivé dans le
chœur, il se plaçait sur
le siège épiscopal et
il se passait alors des actions extravagantes et des scènes scandaleuses. Les ecclé-
siastiques, le visage barbouillé de suie ou couvert de masques hideux, donnaient
libre cours à toutes espèces de folies. Ils dansaient, sautaient, se livraient au
délire d'une joie grossière et bruyante et offraient l'image des antiques baccha-
nales. (( Les danses lascives, les luttes, les cris, les chansons obscènes composaient
LE PORCHE NOTRE-DAME.
294
LA VILLE LUMIERE
les principales actions de cette orgie ecclésiastique, mais n'en étaient pas les
seules. On voyait des diacres enflammés par le vin se dépouiller de leurs vêtements
et se livrer entre eux à la débauche ». Souvent ces fêtes orgiaques se terminaient
par des querelles et par du sang.
Nous trouvons dans les vignettes et autres miniatures des anciens manus-
crits, ainsi que dans les motifs sculptés des cathédrales, la représentation de ces
scènes licencieuses. Le collier et la ceinture du personnage appelé la Mère Sotte
étaient composés de plaques de bois sur chacune desquelles étaient sculptées en
bas-relief des scènes très variées et très obscènes où tiguraicnt toujours des moines
et des religieuses.
S'il fallait raconter ici tous les événements historiques qui se sont passés à
Notre-Dame, il y faudrait certes plusieurs volumes, depuis le jour où Charles VIII,
sacré à Reims, assista à Notre-Dame à un Te Deuni d'actions de grâces, en 1484,
jusqu'au sacre de Napoléon, en 1804, immortalisé par le tableau de David.
L'archevêché s'élevait au midi de l'église. II eut longtemps l'aspect d'un châ-
teau fort avec ses tours et ses murailles crénelées. C'est dans la grande salle de
l'archevêché que l'Assemblée Nationale siégea en attendant que la salle du Manège
fût prête à la recevoir. L'archevêché fut démoli en 1831.
Notre-Dame était autrefois entourée du côté du Nord d'un groupe d'habi-
tations qu'on appelait le Cloître, et qui comprenait plusieurs rues dont les extré-
mités étaient garnies de portes qui se fermaient la nuit. Le cloître servait à la
résidence des chanoines. Quelques-unes de ces vieilles maisons subsistent encore
dans les rues du Cloître-Notre-Dame, des Chantres et des Chanoinesses. Le cloître
renfermait deux églises : l'église Saint-Jcan-le-Rond et celle de Saint-Denis-au-
Pas.
Notre-Dame possédait autrefois un trésor extrêmement riche, contenant
nombre d'objets précieux que la Révolution envoya à la Monnaie. Depuis, on
a essayé de reconstituer un nouveau trésor, qui est placé dans l'édifice de la
sacristie.
L'église fut toujours considérée comme un refuge pour les déshérités du sort,
et c'est dans Notre-Dame que l'on venait le plus souvent déposer les enfants
abandonnés. En 1552, on construisit près de la cathédrale une maison spéciale-
ment destinée aux enfants trouvés.
La maison des Enfants-Trouvés fut réunie par la suite à l'ancien hôpital, (ini
existait déjà sous le nom d'Hôtel-Dieu depuis le vii^ siècle, et dont on attribue
généralement la fondation à l'évêque saint Landry.
Tous les rois de France veillèrent avec sollicitude à la bonne tenue de cet
hôpital, qui n'avait pas de budget spécial, mais vécut de libéralités successives.
Il eut des alternatives de prospérité et de détresse. On put, dans le courant du
xviii'' siècle, en faire un tableau terrifiant qui est resté dans la mémoire populaire
comme étant l'état normal de l'établissement, alors que ce n'était qu'un état
ninuicntané. A cette époque, le désordre fut tel qu'on voyait dans un seul lit jus-
IVe ARRONDISSEMENT
295
296 LA VILLE LUMIÈRE
qu'à dovize malades, parmi lesquels on trouvait parfois un mort et un agoni-
sant. En 1785, on demanda de toutes parts une réforme radicale et prompte, afin
d'empêcher à l'avenir « que les moribonds couchassent à côté des cadavres, les
fiévreux avec les galeux, les phtisiques avec les aliénés, et que les malades soient
entassés et couchés jusqu'à douze dans le même lit ».
L'Hôtel-Dieu, deux fois incendié, fut reconstruit en 1838 à côté de Notre-
Dame, à peu près sur l'emplacement ancien (i).
Derrière la cathédrale, à l'extrémité de la pointe de la Cité, sur l'emplacement
de l'ancienne promenade que l'on appelait le Terrain, s'étend une construction
basse et profonde, d'apparence triste et lugubre, destinée à recevoir et exposer les
individus trouvés morts sur la voie publique et demeurés inconnus. C'est la
Morgue, dont l'étymologie est assez curieuse. Le mot morgue signifiait au xvi^ siècle
un regard attentif, fixe et interrogateur. Autrefois, avant d'écrouer les coupables
dans les geôles, on les retenait dans une salle baptisée morgue, parce que les
gardiens de la prison les regardaient attentivement pour pouvoir les reconnaître
en cas d'évasion. Pui.^ peu à peu on prit l'habitude de placer les cadavres inconnus
dans cette morgue ou basse geôle. La Morgue, avant d'être située à la pointe de la
Cité, se trouvait sur le quai du Marché-Neuf.
Quitfons à présent cette île de la Cité, dont Sauvai a dit qu'elle était comme
un grand navire enfoncé dans la vase et échoué au fil de l'eau vers le milieu de la
Seine, et gagnons l'île Saint-Louis.
Au xvc siècle, la Seine baignait cinq îles dans l'enceinte de Paris : l'ile Lou-
viers oii il y avait alors des arbres ; l'île aux Vaches, l'île Notre-Dame, la Cité et,
à sa pointe, l'îlot du Passeur aux Vaches qui s'est abîmé depuis sous le terre-plein
du Pont-Neuf. De l'île aux Vaches et de l'île Notre-Dame, toutes deux désertes
jadis et faisant partie du fief de l'évêque de Paris, on fit une seule île que nous
nommons l'île Saint-Louis, et où nous voyons l'église de Saint-Louis-en-l'Isle, qui
fut édifiée en 1679 en reniplaccnunt d'une.ancienne chapelle qui n'était ])lus suflî-
sante pour la population.
Le pont Sully nous conduira au quai Henri-IV, construit sur remplacement
de l'île Louviers et où nous vo\'ons actuellement le laboratoire des Poudres et
Salpêtres et les Archives départementales. Rue de Sully, se trouve la Bibliothèque
de l'Arsenal.
La caserne des Célestins, située boulevard Henri-IV, occupe l'emplacement
de l'ancien couvent des Célestins. Les Carmes avaient abandonné cet emplacement
pour aller occuper leur couvent bâti près de la place Maubert, et les Célestins, qui,
d'une maison de la forêt de Cuisse, vinrent s'établir à Paris, y firent construire leur
couvent. Les Célestins obtinrent de la royauté une quantité de privilèges, et il
n'existait pas à Paris de couvent plus avantagé. Leur nom obtint une singulière
célébrité. Quand on voulait railler l'orgueil d'un sot, on eniplovait cette expres-
(i) Hôlcl-Dicu : Mi-decins ; Dieulafov, Museuer, Brissaud, Faisans, Ballet, .\. l'i-
Tir. — Chirurgien : Guinard. — Ophtalmologiste : De Lapersonne.
IVe ARRONDISSEMENT 297
sion proverbiale : « \'oilà un plaisant Célestin. » Il est probable que ces religieux,
Irers de la protection des rois et des bienfaits que ceux-ci leur accordaient, avaient,
par de fréquentes preuves de leur orgueil, fait naître ce proverbe.
La rue du Petit-Musc va du quai des Célestins à la rue Saint-Antoine ; elle
existait déjà en 1538. Son nom a fait l'objet de différentes explications, entre les-
quelles il est bien difficile de prononcer. Citons la plus pittoresque, d'après laquelle
le nom de Petit Musc serait une altération de « Pute y muse ». Cette rue aurait été
appelée ainsi, parce qu'elle était presque exclusivement fréquentée par des filles
publiques.
La rue des Lions donne rue du Petit-Musc. Elle fut ouverte vers 1560 sur une
partie des terrains occupés par les jardins de l'hôtel Saint-Paul ori étaient enfermés
les lions de la ménagerie de Charles V. Au 14 était La Fontaine du Regard des
Lions. Au 17, se voient quelques vestiges de l'ancien hôtel Nicolaï.
Nous traverserons la rue Saint-Antoine, qui fait suite à la rue de Rivoli, et nous
prendrons la rue de Birague, ouverte sur une partie de l'emplacement de l'ancien
hôtel des Toumelles, qui nous conduira place des Vosges.
Cette place fut créée en 1604, sous la dénomination de place Royale. C'est la
seule place de Paris qui ait conservé absolument intact son aspect historique pri-
mitif et toutes les habitations existantes lors de sa création. Elle est par conséquent
extrêmement intéressante, et Victor Cousin indiquait jadis aux historiographes
qu'il pourrait être fort curieux de consacrer à la place Royale un ouvrage qui con-
stituerait en quelque sorte les annales de cette place célèbre et si remplie de sou-
venirs. « L'on y trouverait, disait-il, la matière des plus fines recherches ainsi que
des descriptions les plus charmantes, et une gloire modeste ne manquerait pas à
l'écrivain après quelques années du travail le plus attrayant. » Ce livre souhaité
par Victor Cousin fut écrit tout récemment par M. Lucien Lambeau. Ceux que ces
quelques lignes rendront désireux de renseignements plus complets feront bien
de se reporter à cet ouvrage.
La place Royale fut construite sur l'emplacement de l'ancien Palais des
Toumelles, où Henri II mourut le 10 juillet 1559, à la suite de son tournoi avec de
Montgommery, capitaine des gardes écossaises. Catherine de Médicis, supersti-
tieuse et craintive, considéra les Toumelles comme un lieu maudit ; elle obtint
de son fils l'autorisation de faire démolir le palais des Toumelles et le pavillon
du Roy. La démolition du palais, composé d'une infinité de constructions reliées
entre elles par des cours et des jardins, demanda plus de quatre ans. En 1569,
on établit sur ces terrains un marché aux chevaux, près duquel se forma une nou-
velle Cour des Miracles, jusqu'au moment où Henri IV fit édifier la place Royale
et ses hôtels qui forme avec toutes les rues avoisinantes le paisible quartier du
Marais endormi dans sa gloire ancienne et où « le présent semble moins vivre
que le passé ».
La Place, ainsi que l'appelait Mme de Sévigné, fut pendant longtemps l'écho
de la vie parisienne, avec ses réceptions et toutes ses réjouissances luxueuses.
298 LA VILLE LUMIERE
Elle fut tout de suite le rendez-vous de ce qu'il y avait de plus aristocrate et de plus
mondain dans Paris, et nous n'en finirions pas si nous devions énumérer tous les
personnages qui vinrent y habiter. Citons entre autres : Richelieu, Mme de
Sévigné, Marion de Lorme, Ninon de Lenclos, le grand Corneille, Mme de
Longucville, Cinq-Mars, le prince de Condé, Mme de Boufflers, le marquis de
Favras, Victor Hugo, etc., etc.
Au numéro i naquit Mme de Sévigné ; au numéro 2, se trouve l'hôtel du
marquis de Beaussang; au 3, l'hôtel d'Etrades; au 8, l'hôtel Dangeau; au 9,
l'hôtel de Chaulnes ; au 10, l'hôtel de Chélainville ; au 24, l'hôtel de Guiches et
de Boufflers ; au 26, l'hôtel de Tresmes ; au 6, qui fut habité par Marion de Lorme,
nous voyons aujourd'hui le musée Victor-Hugo installé dans la maison où Victor
Hugo logea en 1832 et écrivait notamment Ruy Blas, les Burgraves, les Feuilles
d'automne et les Chants du crépuscule. Ce Musée est une véritable apothéose de
Victor Hugo.
Au commencement du xviie siècle, un vaste espace carré fut aménagé au
centre de la place et circonscrit par des balustrades en bois qui plus tard furent
remplacées par une grille de fer forgé décorée d'ornements dorés. Au milieu de
cet espace fut élevée une statue de Louis XIII. La statue de ce roi que nous
voyons actuellement est l'œuvre de Dupaty et Cortot et fut élevée en 1829.
Bien que la plus haute noblesse y tînt ses quartiers, la place Royale était
au xvii^ siècle dans un état d'insalubrité qui laissait fort à désirer, et à ce propos
Tallemant des Réaux nous rapporte l'historiette suivante : Mme Pilou, cette
fine et spirituelle bourgeoise du Marais qui divertit si fort la société de son époque
et fut si recherchée à la cour de Louis XIV, traversait un soir la place Royale pour
se rendre au sermon des Minimes, et sa précipitation la fit choir au beau milieu
d'un tas de boue. Une autre fiit rentrée chez elle, mais Mme Pilou, qui n'était
point gênée, jugea que cette boue pouvait lui servir à quelque chose. Elle pensa,
en effet, qu'il était tard, que l'église des Minimes allait être pleine et qu'elle aurait
bien du mal à y trouver une petite place. « Il faut profiter de ce malheur, se dit-
elle, pour écarter un peu les gens serrés. » « Elle était si sale et puante, dit
Tallemant, que tout le monde la fuyait et qu'elle eut de la place de reste . »
Des fêtes grandioses eurent lieu sur la place Royale, qui devint le Camp des
Chevaliers de la Gloire, où se passèrent des luttes, des joutes, des tournois et
des carrousels.
Z,rt P/flce fut aussi le théâtre de plusieurs duels tragiques, parmi lesquels celui
du marquis de Rouillac, qui «se battit au milieu de la place Roj'ale, à la mi-nuit,
un llambeau à la main gauche pour s'éclairer et une espée à la droite pour s'arra-
cher la vie ».
La vie fut intense, diverse et mouvementée sur la place Royale ; il s')' passa
des scènes tragiques et des scènes burlesques, des idylles et des scandales.
Au milieu des superbes hôtels s'installa une maison de jeu, celle de la Blon-
deau, qui loiait académie et où l'on jouait un jeu d'enfer. On y \ it un jour, raconte-
IVe ARRONDISSEMENT 299
t-on, un joueur qui venait de perdre une très forte somme, quitter précipitam-
ment la table de jeu, descendre l'escalier, remonter aussitôt avec une échelle,
l'appuyer contre la tapisserie, et, armé d'une paire de ciseaux, faire sauter le nez
d'une superbe Esther qui y figurait en belle place. « Mordieu, s'écria-t-il en redes-
cendant, il y a deux heures que ce chien de nez me porte malheur ! «
Si nous en croyons Tallemant des Réaux, auquel nous laisserons toute la res-
ponsabilité de son historiette, la place Royale fut le théâtre de scènes scanda-
leuses, et nous dédierons l'anecdote suivante à ceux qui se font les censeurs indi-
gnés de l'époque actuelle et les louangeurs du temps passé. Que les laudatores
temporis acti veuillent bien écouter un instant Tallemant des Réaux :
« M. de Candalle avait amené deux ou trois capelets (i) de Venise à Paris ;
luy et Ruvigny en trouvèrent une fois un couché avec une garce dans la place
Royale. Ruvigny lui dit : « Je te donne im escu d'or si tu la veux baiser demain
en plein midi dans la place. « Il le promit, et le lendemain M. de Candalle, Ruvigny
et quelques autres firent exprès un grand bruit : toutes les dames mirent la tête à
la fenêtre et virent ce beau spectacle. »
Que d'anecdotes libertines, galantes ou burlesques pourrions-nous raconter
au sujet de la place Royale, jusqu'à la présidente du Portail qui se vanta d'avoir
appartenu suivant l'ordre méthodique des pavillons à tous les habitants de la
place !
La place des Vosges est aujourd'hui bien tranquille et ne semble plus se sou-
venir de tout son galant passé !
C'est pendant la Révolution que commencèrent ses vicissitudes et que vint
peu à peu son abandon. Un arrêt de la Commune du 19 août 1792 ordonna que
la place Royale prendrait à l'avenir le nom de place des Fédérés. Le 4 juillet 1793,
elle reçut le nouveau nom de place de l'Indivisibilité. Enfin un article du 17 Ven-
tôse, an VII, appliqué par le Ministère de l'Intérieur le 26 Fructidor, an VIII,
déclara que le nom du département qui au 20 Germinal aurait payé la plus forte
partie de ses contributions serait donné à la principale place de Paris. Le dépar-
tement des Vosges l'ayant emporté sur tous les autres comme n'ayant pas d'arriéré,
la place Royale devint dès lors la place des Vosges.
En quittant la place Royale, nous prendrons la rue Saint-Antoine, créée
en 1227 sous le nom de Grande-Rue et rue de la Porte-Baudet. Tout l'espace
occupé aujourd'hui par le faubourg Saint-Antoine était jadis couvert de maré-
cages et de forêts. Là, le druidisme eut ses derniers fervents traqués et bientôt
détruits par les légionnaires romains. Sous la domination césarienne, les marais
furent desséchés, les forêts défrichées, et à leur place on vit s'élever d'élégantes
villas. Puis, lorsque les Francs succédèrent aux Romains, de massives con-
structions crénelées remplacèrent les villas. Vers la fin du xii'^ siècle, un couvent
s'y installa, dont le fondateur Foulques de Neuilly s'appliquait surtout à « tirer
(i) Les capelets étaient des soldats à la solde de Venise.
300 LA VILLE LUMIÈRE
des voies de perdition les folles femmes qui s'abandonnaient pour petits prix à
tous sans honte ni vergogne ». La maison, qui prit le nom de Saint-Antoinc-des-
Champs et où un grand nombre de Madeleines repentantes ne tardèrent pas à se
réfugier, fut convertie par la suite en abbaye royale.
La porte Saint-Antoine faisait partie de l'enceinte de Charles Y et se trou-
vait entre la rue Jean-Beausn-e et la rue des Toumelles.
En prononçant ce nom de quartier Saint-Antoine, il semble que tout un
passé ressuscite. Les sanglantes et glorieuses journées de la Révolution se repré-
sentent à nous, et le fantôme de la Bastille apparaît dans le lointain. C'est que le
•faubourg Saint- Antoine est depuis plusieurs siècles le centre de la population
ouvrière. C'était, a dit un historien, le Forum oii grondait la colère du peuple
avant d'éclater sur le palais des Tuileries ou sur la Convention Nationale. Long-
temps le faubourg Saint-Antoine fut un empire de fait, que Napoléon lui-même
observait parfois avec inquiétude. Il savait qu'un 13 \'endcmiaire eût été diffi-
cile ou dangereux dans ce foyer de l'émeute.
Parmi les souvenirs historiques du faubourg Saint-Antoine, il faut signaler
le combat qui eut lieu en 1652 entre Turenne et le grand Condé, après lequel ce
dernier fut obligé de quitter la France.
An numéro 5 de la rue Saint-Antoine, ancien 282, nous voyons une inscrip-
tion qui indique cjue c'est là que se trouvait jadis la porte de l'avant-cour par
laquelle les assaillants pénétrèrent dans la Bastille, le 14 juillet 1789. (Nous ver-
rons dans le XI" arrondissement l'historique de l'ancienne et redoutable for-
teresse.)
La rue Saint-Antoine comptait beaucouji de grands hôtels et de monummts
religieux, parmi lesquels nous citerons l'hôtel des Tournelles, sitiic vis-à-vis de
l'hôtel Saint-Paul nù fut tué Henri II, l'hôtel Béthune-Sully encore debout et
livré aujourd'hui à des industries diverses ; l'église des Jésuites Saint-Paul-Saint-
Louis et leur couvent devenu le Collège Charlemagne, l'ancien couvent de la Visi-
tation Sainte-Marie qui avait reçu ce nom parce que les religieuses visitaient les
malades, l'hôtel de Mayenne et d'Ormesson bâti par DucerceaU' jiour Charles
de Lorraine.
Au 117, se trouvait l'ancienne salle Rivoli, qui servit aux violentes réunions
politiques présidées par Louise Michel, la Vierge Rouge, qui excitait le peuple contre
les bourgeois repus et faisant appel à ses plus bas instincts criait : Quand les cochons
sont gras, on les tue.
La rue Saint-Antoine fut le théâtre de nombreux combats meurtriers en
1830 et 1848 ; l'archevêque de Paris, Denis Affre, y fut lué.
Cette rue, qui vit les combats les plus sanglants des Révolutions, prit part
à toutes les fêtes et réjouissances populaires. Pendant le Carnaval, elle était le
principal lieu de rendez-vous des masques. Le peuple à pied et les seigneurs en
carrosse accouraient en foule pour jouir de ce spectacle, et «ils regardaient défi-
ler dans un tohu-hohu inexprimable, dont notre carnaval dégénéré ne peut don-
IVe ARRONDISSEMENT 301
lier qu'une idée insignifiante, les troupes de joyeux compagnons déguisés en ânes,
en mulets, en chiens, en loups ; les chevaux montés sur les taureaux, les taureaux
en croupes sur les chevaux, les faux matelots, les faux mousquetaires, les car-
rosses de masques jetant à pleines poignées des dragées et d'autres choses encore
aux dames, à la foule et dans les fenêtres des appartements. Les monstres de toutes
sortes, les satyres, les diables, les hommes doubles, les dieux mythologiques, les
héros de la fable et de l'histoire, les masques allégoriques, raillant M. Purgon ou
Perrin Dandin comme une comédie en action, les bergers et les bergères, les Sca-
ramouches et tous les personnages de la comédie italienne, parmi lesquels circu-
laient sans cesse les marchands de masques et de gâteaux, couraient, grima-
çaient, criaient, s'attaquaient (i) ».
Tous ces masques étaient accompagnés par des musiques composées des
instruments les plus divers, fifres, hautbois, violons, flageolets, tambours et
trompettes. Ils figuraient souvent la bataille symbolique de Mardi-Gras contre
le Carême, bataille dans laquelle Mardi-Gras, escorté de ses suppôts Pansard,
Crevard et Saucissois, était vaincu par Carême secondé par Pain-Sec et Hareng-
Sauret. Mardi-Gras était jeté à l'eau ou brûlé en grande pompe, au milieu du
fracas des casseroles, des bêlements de veaux, des mugissements de bœufs, des
grognements de pourceaux. Quelquefois la bataille se changeait en un plaidoyer
bouffon à la suite duquel Mardi-Gras était condamné à faire amende honorable
à Carême et était banni du royaume pour quarante jours. Le Carême à son tour
finissait par être brûlé la veille de Pâques aux applaudissements des bouchers.
Loret, dans sa Gazette, a décrit le carnaval de 1665. Il évalue à quatre mille
les masques de la Saint-Antoine :
« Les uns ressemblaient des Chinois, « Des Jean Doucet, des Scaramouches,
« Des Margajats, des Albanois, « Des gens à cheval, dos à dos,
« Des amazones, des bergères, « Et ce qui causait des extases,
« Des paysannes, des harengères, « Des carrosses couverts de gazes
« Des clercs, des sergents, des baudets, « Après qui couraient des enfants,
« Des gorgones, des farfadets, « Et des cliariots triomphants
« Des vieilles, des saintes-n'v-touches, « Tout remplis de tendres fillettes... »
Outre la porte Saint-Antoine, le Cours la Reine devint lui aussi un des
centres favoris du Carnaval.
Au numéro 28 de la rue Saint-Antoine, ancien 183, s'ouvre l'impasse Gué-
ménée, qui portait autrefois le nom de Cul-dc-Sac Ha! Ha!, nom étrange que les
frères Lazare expliquent par l'e.xclamation qui échappe à celui qui, entrant dans
une impasse, est obligé de rebrousser chemin.
La rue Saint-Antoine a subi depuis quelque temps un changement complet
dans son numérotage, ainsi qu'on peut le voir par les anciens numéros que nous
avons cités à côté des numéros actuels. Elle a été en quelque sorte absolument
retournée.
(i) Les Rues du Vieux Paris, par Victor FouRNEr.
302
LA VILLE LUMIÈRE
Au 68 de cette rue était l'hôtel de Beauvais, construit en 1654 par Lepautre,
pour Mme de Beauvais, femme de chambre de la reine Anne d'Autriche.
Mme de Beauvais, raconte la chronique, était d'un âge plutôt mûr et, de plus,
laide et borgne, lorsqu'elle fut chargée de l'éducation amoureuse du jeune roi
Louis XIV.
L'église Saint-Gervais est au numéro 2 de cette rue. Dès levi^ siècle existait
en ce lieu une éghse qui tombait en ruine au xii^ siècle. On la réédifia une pre-
mière fois en 1212, puis une seconde fois à la fin du xv^ siècle. Toute l'église est
de style ogival. En 1616, fut élevé le portail actuel sous les ordres de Salomon
Debrosse. Ce portail est une œuvre très intéressante. L'égHse contenait de très
beaux vitraux, dont il reste une partie. Les stalles en bois sculpté placées dans le
choeur datent du xvi<^ siècle.
Il y avait autrefois, en face de l'église Saint-.Gervais, un orme sous lequel se
rendait la justice et s'accomplissaient certains actes civils. Cet arbre, que l'on pou-
vait voir encore en 1806 et qui avait plus de trois cents ans d'existence, se trou-
vait sur la place Saint-Gervais, qui primitivement faisait partie delarueFrançois-
Miron. N'oublions pas, aux environs de l'église Saint-Gervais, les rues pitto-
resques de Grenier-sur-l'Eau et de Geoffroy-l'Asiner, où s'élevèrent jadis les
somptueux hôtels des Breteuil, des La Rochefoucauld, dont il ne reste plus que
quelques portes monumentales et quelques sculptures ébréchées.
La Caserne Napoléon, située place Saint-Gervais et rue de Rivoli, fut con-
struite en 1854. Sur l'emplacement qu'elle occupe s'étendait jadis la rue de la
Tixéranderie, où demeurait le poète Scarron. C'est là qu'il mourut en 1660 et
qu'il laissa sa veuve la belle Françoise d'Aubigné.
Proche de la Caserne Napoléon, se trouve place Baudoyer la mairie
du IV° arrondissement qui fut bâtie en 1866, incendiée en 1871 et restaurée
en 1884. C'est dans cette mairie ([n'est le siège de la Cité, la société historique
du IV" arrondissement.
Suivons la rue de Rivoli jusqu'à la. place de l'Hôtel-de- Ville.
La place de l'Hôtel-de- Ville, qui est aujourd'hui une place vaste et imposante
qui s'étend depuis la Seine jusqu'à la rue de Ri\oli, peut véritablement être qua-
lifiée de forum parisien. C'est là que l'on venait entendre les harangues d'Etienne
Marcel, c'est là que les bourgeois de la Fronde venaient acclamer la duchesse
de Longucville ; c'est là qu'en 1789 le peuple vint consacrer la victoire républi-
caine en créant la garde nationale et en nommant une municipalité émanant du
pouvoir populaire.
C'est là que jadis avaient lieu les exécutions et les supplices, et la place de
l'Hôtcl-de- Ville, désignée primitivement sous le nom de place de Grève parce
qu'elle venait jusqu'à la grève de la Seine, mérita bien son surnom de Buveuse
de sang.
Sur la place de Grève, Anne du Bourg fut brûlé comme hérétique pour avoir
osé recommander la clémence envers les protestants ; Montgomery fut exécuté.
IVe ARRONDISSEMENT
303
304
LA \ILLE LUMIERE
poursuivi par la haine de Catherine de j\lédicis pour avoir tué accidcntrllcment
Henri H, comme nous l'avons vu tout à l'heure dans le tournoi du palais des
Toumelles ; la maréchale d'Ancre, Léonora Galigaï fut brûlée vive ; Ravaillac
y subit l'écartèlcmcnt ; la célèbre empoisonneuse, la marquise de Brinvilliers, y fut
pendue et brûlée ainsi que nous l'a raconté Mme de Sévigné, qui, pour assister
à l'exécution, avait loué une fenêtre pour dix pistoles dans une maison du pont
Notre-Dame.
« Vers les six heures du soir, on l'a menée nue, en chemise, la corde au cou,
faire amende honorable (sur le parvis Notre-Dame), et puis on l'a remise dans le
tombereau... Elle monta seule et nu-pieds sur l'échafaud et fut en un quart d'heure
mirodée, rasée, dressée et redressée par le bourreau. Ce fut un grand murmure et
une grande cruauté. Le lendemain, on cherchait ses os, parce que le peuple disait
qu'elle était sainte. Enfin, c'en est fait, la Brinvilliers est en l'air, son pauvre
petit corps a été jeté après l'exécution dans un fort grand feu, et ses cendres au
vent. »
La Voisin, une autre empoisonneuse, fut également brûlée place de Grève,
et Cartouche y fut rompu vif. Damiens, pour avoir tenté d'assassiner Louis XV, y
subit l'affreux supplice de l'écartèlement. Mercier nous dit que les femmes se sont
portées en foule au supplice de Damiens et qu'elles ont été les dernières à détourner
les regards de cette horrible scène.
C'est place de Grève que fut installée, en 1792, la première guillotine, et c'est
un nommé Pelletier, assassin et voleur, qui le premier l'inaugura. La guillotine
resta dressée place de Grève jusqu'à ce qu'elle fût transportée place de la Révo-
lution. -
La. place de l'Hôtel-de- Ville est aujourd'hui plus du double de ce qu'elle était
autrefois. Elle fut agrandie en 1769, puis en 1853, et ces travaux d'agrandissement
firent disparaître plusieurs petites rues.
En 1605, la place de Grève était un lieu tellement désert que des bandes de
loups venaient, paraît-il, y rôder, et qu'une fois l'un d'eux y dévora un enfant.
Sur l'ancienne place de Grève domine, imposant et majestueux, l'Hôtel de
Ville, qui joua un rôle important dans tous les événements politiques de l'histoire
de Paris.
Nous trouvons son origine dans l'association appelée la Confrérie de la Mar-
chandise des marchands par eau, appelée la Hanse de Paris. La première maison
connue, où se tenaient les séances de la Hanse de Paris, était située à la \'allée dr
Misère, près de la place, du Grand-Châtelct. On la nomma la « Maison de la Mar-
chandise ». Ensuite le lieu des séances ayant été transféré dans une autre maison
peu éloignée de la première et située entre le Grand Châtelet et l'église de Saint-
Leuffroi, elle fut nommée le parloucr aux bourgeois. Puis cette assemblée s'établit
près de l'enclos des Jacobins, dans une espèce de fortification faisant ]iartie <\<^
l'enceinte de la ville. Enfin le 7 juillet 1357, les bourgeois de Paris acluti nnt une
maison située sur la place de Grève, qu'avait acquise Pliilippe-.\uguste et qui por-
lye ARRONDISSEMENT 305
tait le nom de maison aux Piliers, parce qu'elle était en partie supportée par une
suite de gros piliers. Elle fut aussi appelée maison du Dauphin. C'était une mai-
son fort simple qui ne différait des maisons bourgeoises que par deux tourelles.
En 1530, François pr voulut faire reconstruire la maison des Piliers; mais,
dès que ce bâtiment atteignit un peu plus que le premier étage, on s'aperçut
qu'on y serait trop à l'étroit pour y loger les services des bureaux. François Miron,
qui sous Henri IV devait présider à l'achèvement du palais, disait que cette
construction était bonne à loger des ribaudes et non des magistrats.
Le monument fut laissé inachevé, puis repris d'abord par Pierre Chambiges,
puis par Andronet du Cerceau. La construction primitive était l'ceuvre de Domi-
nique Boccardo, dit Boccador.
La façade de l'Hôtel de Ville était surmontée par un campanile. Les bâti-
ments étaient mitoyens à l'hospice et à la chapelle du Saint-Esprit. Le pavillon
méridional confrnait à des maisons qui allaient jusqu'à la rue de la Mortelle-
rie. Dans la cour intérieure était la statue de bronze de Louis XI\', œuvre de
Coysevox, transférée depuis au musée Carnavalet.
Avant la Révolution, l'Hôtel de Mlle était lu résidence du prévôt des mar-
chands, dont le plus célèbre fut le grand citoyen Etienne Marcel. En 1789, il
devint le siège de la municipalité parisienne, et ce fut là que s'assemble la Com-
mune de Paris de 1792 à 1794; on l'appelait alors la Maison Commune.
C'est à l'Hôtel de Ville que le 9 Thermidor les sections soulevées conduisirent
Robespierre, qui se fracassa la mâchoire d'un coup de pistolet. Rapporté mourant
dans la salle des séances, il fut étendu sur une table, qui a été conservée aux
Archives Nationales.
Depuis l'Empire, l'Hôtel de Mlle est devenu la Résidence du Préfet de la
Seine.
En 1848, le gouvernement provisoire s'installa à l'Hôtel de Ville, où il fut
remplacé par l'Assemblée Constituante.
En 1871, la Commune s'en rendit maître et s'y installa sous le nom de Comité
Central. Ce Comité siégea dans la galerie du bord de l'eau qui longe le Quai de
l'Hôtel de Ville. A l'arrivée des Versaillais, la Commune mit le feu au monument,
et ce formidable incendie, en dehors des objets d'art et de toutes les richesses
amassées dans le palais municipal, dévora plus de 60 000 volumes.
Le nouveau monument, inauguré en 1880. a été reconstruit par les archi-
tectes Ballu et Desperthes.
L'ancien bas-relief représentant la statue de Henri IV qui était placée en
façade put être sauvée de l'incendie et fut transférée au Musée Carnavalet.
Sur la place, se trouvent les bureaux de l'Assistance Publique, dont l'entrée
est avenue Victoria.
En face de l'Hôtel de Ville, au numéro 68 de la rue de Rivoli se trouve la
maison de coutellerie Picard, notable commerçant qui, après l'incendie de
l'Hôtel de Ville pendant la Commune en 1871, fut l'objet de la curiosité publique.
LA VILLE LUMIÈRE
IV'^ ARRONDISSEMENT
307
Une des glaces principales de la devanture avait été brisée du haut en bas
en rayons à peu près égaux par la répercussion du choc causé par l'explosion,
sans que le reste de la maison ait été nullement endommagé.
Cette glace a été offerte par M. Picard au Conservatoire des Arts et Métiers
et resta fort longtemps dans le magasin, où d'innombrables curieux vinrent la
contempler. Du souvenir de cet incident, le surnom de Maison de la Glace
Brisée resta à la Coutellerie Picard.
Cette maison, fondée en 1827, est une des plus anciennes maisons de cou-
MAISON PICARD.
tellerie de Paris. Elle se trouvait primitivement quai Le Pelletier et fut transférée
rue de Rivoli, en 1843.
En 1866, les manufacturiers français, entendus dans l'enquête commerciale
faite à cette époque, avaient 'reconnu la supériorité de la main-d'œuvre anglaise.
Mais aujourd'hui la coutellerie parisienne défie toute fabrication étrangère. Nos
ouvriers, qui dans presque toutes les industries sont justement connus comme les
premiers du monde, ont depuis longtemps égalé, sinon surpassé, les meilleurs
ouvriers anglais et américains.
La marque déposée de la maison Picard : Aux Armes de la Ville de Paris, se
trouve sur tous les articles sortant de la maison.
3o8 LA VILLE LUMIÈRE
Citons, parmi ces objets où se révèle le goût le plus artistique, une très inté-
ressante collection de couteaux de chasse, des poignards de différents styles, des
ongliers à ressort, des petits couteaux genre espagnol, des rasoirs, des ciseaux de
formes variées et toute une série de nombreux modèles récents et inédits de cou-
teaux de table, où la nacre, l'ivoire, l'ébène et l'argent se mêlent pour produire les
plus heureux résultats.
A titre de curiosité, nous parlerons de deux pièces remarquables qui avaient
été conçues par M. Picard en vue de l'Exposition de 1889, où il obtint une mé-
daille d'argent. L'une était un gigantesque couteau qui ne mesurait pas moins
d'un mètre de longueur et qui était orné de garnitures ciselées sur pièces ; la
lame était décorée de scènes de chasse en gravure dorée sur fond gris. L'autre
était un couteau comportant 75 pièces, pouvant se démonter en trois parties et
servir ainsi à trois personnes différentes.
M. Lcopold Picard, officier d'Académie, fut vice-président de la Chambn.-
Syndicale de la Coutellerie, membre du Jury à l'Exposition du Palais de l'In-
dustrie en i8go, hors concours à l'Exposition de Chicago, et obtint uni-
médaille d'or à l'Exposition LIniverselle de igoo.
La coutellerie de la place de l'Hôtel-dc- Ville a une réputation très grande et
très méritée. Tous les objets exposés dans le magasin sont fabriqués à Paris
même, avec toutes matières de choix, par les meilleurs ouvriers de la capitale.
La rue du Temple, qui se termine dans le III'^ arrondissement, commence rue
de Rivoli, tout près de la place de l'Hôtel-de-Ville. Nous en avons déjà dit quelques
mots tout à l'heure ; nous signalerons seulement, aux numéros 14 et 16, l'empla-
cement de l'hôtel Tanneguy du Châtel et au 17, celui de l'hôtel du fameux conné-
table Du Guesclin, celui qui fut, dit Michelet, « un intraitable batailleur, bon
enfant et prodigue, souvent riche, souvent ruiné, donnant pirf(M> tout ce qu'il
avait pour racheter ses hommes, mais en revanche avide et pillard, rude en guerre
et sans quartier. Comme les autres capitaines de ce temps, il préférait la ruse à
tout autre moyen de vaincre et restait toujours libre de sa parole et de sa foi
Avant la bataille, il était homme de tactique, de ressources et d'engin subtil. Il
savait prévoir et pourvoir. Mais une fois qu'il y était, la tête bretonne reparais-
sait, et il plongeait dans la mêlée et si loin qu'il ne pouvait pas toujours s'en retirer.
Deux fois il fut pris et paya rançon. Sa vie a été chantée, c'est-à-dire gâtée et
obscurcie dans une sorte d'épopée chevaleresque {Roumant de Bertrand Du
Glaicqiiin) que l'on composa probablement jiour ranimer l'esprit militaire de la
noblesse. Nos histoires de Du Guesclin ne sont guère que des traductions en prose
de cette épopée, et il n'est pas facile de dégager ce qu'elle présente de sérieux, de
vraiment historique ».
Au 51 de la rue du Temple, nous voyons la maist)n Guillamue hls aine et
Bouton, qui, fondée en 1840, fut formée par la réunion des anciennes maisons
Guillaume fils aîné, Massia fils et Goumy à Lyon et Louis Bayard. En dehors de
la spécialité de tous les articles nécessaires à la chapellerie, elle a inventé en 1858,
IVe ARRONDISSEMENT
309
les dessous de bras, dont elle a pris quinze brevets et dont elle possède quarante
marques déposées.
C'est une maison extrêmement importante, qui fabrique elle-même tout ce qui
concerne son industrie.
Elle occupe plus de
cinq cents ouvriers, et elle
est propriétaire de deux
grandes usines ayant cha-
cune leurs attributions par-
ticulières et leurs spécialités.
C'est à l'usine de Voi-
ron que se l'ait le tissage de
la peluche, du velours, des
galons, organsins, coiffes,
brassards, coussins et satins
divers.
Les opérations que
comprend le tissage sont
très nombreuses et très
compliquées ; elles se distinguent en opérations préliminaires telles que le bobi-
nage, l'ourdissage, la préparation de la trame, etc., etc., et les
opérations relatives au tissage proprement dit, qui est la mise en
action du métier employé.
La peluche noire pour chapellerie, marque brevetée
Kallista, qui est une invention de la maison, a une
réputation mondiale bien justifiée.
L'usine de Montreuil-
ATELIER MECANIQUE D APPRETS.
VUE DE L USINE DE MONTREUIL.
sous-Bois fabrique les spécialités suivantes : les bords en toiles apprêtées à la
gomme de laque pure, les toiles apprêtées caoutchoutées et guttées (cette
LA VILLE LUMIERE
MAlsDN L.l- 11.1..
lllNl T nu IK.W.Sll. lU'CI'KK l'AK r..TKAlK \i;KM:T.
IVe ARRONDISSEMENT
311
IION'TREI'IL.
VTFLIER DFS CALANDRLS A
dernière fabrication est une invention brevetée de la maison), les coiffes adhé-
rentes, les dessous de bras en caoutchouc manufacturé, les cuirs, peaux, confor-
mateurs et outils nécessaires pour la chapellerie et enfin les ressorts pour chapeaux
mécaniques.
La maison Guil-
laume fils aîné et Bou-
ton a obtenu d'innom-
brables récompenses à
toutes les Expositions
Universelles qui ont eu
lieu depuis 1855, jus-
qu'à la médaille d'or
qui lui fut décernée
en 1900 et le Diplôme
d'Honneur de la ré-
cente Exposition de
Londres de 1908.
Prenons à présent
la partie de la rue Saint -
Martin, appelée rue de la Planche-Mibray, et nous y verrons une maison fort
curieuse avec un heurtoir de bronze représentant une tête de lion. C'était
l'ancien logis des chanoines de Saint-Merry.
L'église Saint-Merry est à côté. Ce n'était au viii*^ siècle qu'une simple cha-
pelle qui avait pris le
nom de Saint-Médéric,
par abréviation Merri.
L'église actuelle a été
commencée en 1520 et
terminée en 161 2 ; une
crypte a été ménagée
à la place du caveau
où se trouvait le tom-
beau de Saint-Merri.
L'église a subi de
nombreuses restaura-
tions qui ont grande-
ment altéré son carac-
tère primitif.
Derrière l'église se trouvée la petite rue des Juges-Consuls, qui faisait autre-
fois partie de la rue du Cloître-Saint-Merri. Elle prit ce nom en souvenir du Tri-
bunal des Juges Consuls, établis autrefois rue Saint-Merri. Ce tribunal était composé
de cinq marchands originaires du rovaume ; le premier était appelé le Juge, et les
\LE DES .ATELIERS DE PREPARATION ET DE TISSAGE.
312
LA \II.L1-: LUMIERE
VUE DE l'usine DE VOIRON.
autres les Consuls. A
ce tribunal chacun
plaidait pour soi sans
avoir besoin d'avocat
ni de procureur. On
découvrit, il y a quel-
ques années, dans la
rue des Juges-Consuls,
en opérant des fouilles,
des cercueils mérovin-
giens qui attestent
qu'il y avait à cette
jilace avant leviesiècle
un sanctuaire chrétien.
En quittant l'é-
glise Saint-;\Ierri, dirigeons-nous vers cette curieuse rue de Venise, qui traverse
la rue Saint-i\Iartin et va de la rue de Beaubourg à la rue Quincampoix.
C'est un des coins les plus intéressants qui ait subsisté du Paris du
moyen âge. Elle se nomma d'abord rue de la Corroicrie. à cause des corroyeurs
quiy habitaient. Sonnomactuel
lui vient de l'enseigne d'un
cabaret : A l'Eau de Venise.
C'est une petite ruelle
étroite et sombre qui a con-
servé des maisons des xivc et
xv^ siècles, qui étaient habitées
alors par des usuriers et prêteurs
sur gages. On la nommait la
ruelle aux usuriers.
M. Georges Cain, dans sa
promenade autour de Saint-
Mcrri, où il nous parle de ces
ruelles baroques et étroites, si-
nistres et noires, qui portent ks
noms bizarres de rue fterrc-
au-Lard, rue Taille-Pain, rue
Brise-Miche, qui se coupent
et s'enchevêtrent formant de
pittoresques décors, nous fait
de la rue de Venise la descriji-
tion suivante :
« La rue de X'enise s'en-
RUE DE VENISE.
IVe ARRONDISSEMENT 313
tr'ouvre comme une fente pratiquée entre deux murs sombres, plus sinistre encore
que tout le reste. On y loge àlanuit dans des hôtels du xviie siècle, mués en tanières
de misère ; quatre lanternes raccrocheuses sollicitent les vagabonds et les purotins
en quête d'un couchage à trente centimes ; un merle encagé siffle entre deux
descentes d'évier cabossées ; on y croise d'horribles femmes sans âge avec des têtes
maquillées, qui déambulent en chantonnant d'une voix grasse et traînent des
savates élimées devant des entrées de bouge où se devinent de gluants escaliers
noirs. »
En passant par la rue Rambuteau, nous irons jusqu'au boulevard Sébastopol.
Dans la partie qui est comprise dans l'arrondissement de l'Hôtel de Ville, nous
trouverons deux enseignes curieuses : l'une est intitulée .4m Clairon de Sébastopcl,
l'autre, au numéro 28, est celle d'im chapelier qui dénomma sa maison A l'Hérissé.
Ce magasin, qui attira tout d'abord l'attention par l'étrangeté de son enseigne, est
bien connu aujourd'hui pour sa parfaite fabrication.
Puisque n<nis nous arrêtons quelques instants dans cette chapellerie, ne
pourrions-nous à ce sujet \ou d'une façon très rapide ce que furent les différents
couvre-chefs de nos aïeux.
L'origine première du chapeau actuel est le capuchon, qui accompagnait la
chappe et servait à couvrir la tête ; c'était une simple calotte de velours, de drap
ou de feutre qui s'attachait sous le menton par deux cordons. Sous Louis XIH,
les calottes, les bonnets et les mortiers disparurent pour faire place au chapeau rond
à petits bords, assez semblable à notre chapeau moderne, avec cette différence
qu'il était pointu et orné d'une plume, quelque chose sans doute comme les cha-
peaux que portent les touristes suisses.
François !<'■' mit à la mode le chapeau à larges bords et à plumes, tandis que,
sous Henri HT, les hommes portèrent tous un petit chapeau plat orné d'une plume.
Vers la fin du xyi"" siècle, le chapeau redevint à larges bords. On le portait
relevé d'un côté et surmonté d'un panache. Sous le règne de Louis XIH, il fut de
nouveau d'une grande richesse : des plumes de prix l'ombrageaient et en faisaient
une coiffure somptueuse. Mais bientôt la grandeur des perruques fit du tort au
chapeau, qui se transforma en un simple accessoire de toilette qu'on portait le
plus souvent sous le bras. On le réduisit peu à peu aux dimensions les plus exiguës,
et sous Louis X^^ ce n'était plus qu'un tout petit tricorne.
Après une suite de transformations qu'il serait trop long de décrire ici, les
chapeaux prirent la forme que nous leur voyons aujourd'hui, celle du fameux
tuyau de poêle, que le melon essaya souvent de détrôner. C'est de l'introduction
des chapeaux Panama en France, qui sont encore aujourd'hui si fort à la mode,
que date l'adoption dans le costume masculin du chapeau mou en feutre.
De nos jours, l'industrie des chapeaux, pratiquée surtout à Aix, Bordeaux,
Lyon et Paris, doit aux chapeliers de cette dernière ville ses développements les
plus notables. Leur habileté s'est appliquée à la chapellerie de feutre, de soie, et
aux chapeaux mécaniques, qui sont d'invention parisienne.
LA VILLE LUMIERE
M.\i>i>N « A l'hérissé
IVe ARRONDISSEMENT 315
La maison intitulée A l'Hérissé, qui est une des plus anciennes maisons de
chapellerie, et dont les affaires suivirent un développement croissant, se signale
tout particulièrement par l'excellente qualité de tous ses articles.
Avant de terminer cette promenade dans le IV'^ arrondissement, revenons
un instant sur nos pas et disons quelques mots du passage Charlemagne et de
la rue des Jardins, que nous avions omises tantôt. Ces misérables rues, situées près
du quai des Célestins, ont été tracées sur des ruines de palais. L'on y découvre
encore quelques vestiges d'anciens hôtels.
C'est rue des Jardins que mourut Rabelais, ce philosophe subtil qui fut le
type populaire du cynisme bouffon. « C'est à ce titre, dit Gerusez, que sa mémoire
est chargée d'une foule de faits plaisants dont il demeure responsable aux yeux de
la postérité. Mais ce masque n'est qu'une enveloppe qu'il faut percer pour passer
outre et atteindre ce qu'elle recouvre. Or, en dépouillant Rabelais de cet étrange
costume, on met à nu l'érudition la plus profonde, la plus variée et la philosophie
la plus audacieuse. Rabelais ouvre le xvi^ siècle comme Voltaire a fermé le xviii^ ;
c'est la même étendue d'intelligence, la même audace contre l'ordre religieux.
Tous deux, armés du ridicule, aiguisé chez l'un par la colère, tempéré chez l'autre
par la gaieté, ils font même guerre et tous deux, soit prudence, soit conviction,
respectent l'ordre politique et se font de la royauté un rempart contre le ressen-
timent du clergé. Toutefois Rabelais s'attaquait à plus forte partie, et son siècle,
qu'il voulait émanciper, ne l'aurait pas protégé dans une guerre ouverte; la
royauté elle-même l'aurait sacrifié, quoique à regret. Ce n'était donc pas assez
qu'il fût le courtisan, il fallait encore qu'il se fît le fou du roi et de la nation ; ses
témérités ne pouvaient passer qu'à ce prix : le philosophe devait prendre la ma-
rotte de Caillette et de Triboulet pour écarter et étourdir ses adversaires. )i
Molière, digne descendant de Rabelais, habita lui aussi pendant quelque
temps dans la rue des Jardins. C'est là qu'il donna des représentations de 0 l'Il-
lustre Théâtre » dans le jeu de Paume de la Croix-Rouge.
C'est à cette époque de son existence que celui qui connut et observa le mieux
l'humanité fut conduit au Châtelet sur la requête de sieur Antoine Fausser,
fournisseur de chandelles de k l'Illustre Théâtre », auquel il devait de l'argent.
Le marchand de chandelles fut impitoyable, et Molière connut le funeste séjour
du redoutable Châtelet.
C'est également rue des Jardins, à quelques pas de la rue de l'Ave-Maria, que
« s'élève la fière silhouette de l'hôtel de Sens. Ce noble logis, encore admirable
dans sa déchéance, reste un des plus remarquables spécimens de l'architecture du
xv^ siècle. Des évêques, des cardinaux, des altesses, dont Marguerite de Valois,
— la fameuse reine Margot — l'ont habité >>.
Puis, suprême déchéance, l'hôtel de Sens devint le bureau des coches, et
l'on prétend même que c'est de là que sortit le fameux Courrier de Lyon, immor-
talisé par un drame célèbre qui fît couler les pleurs de plusieurs générations de
spectateurs.
•; \" arrondissement — arrondissement du Panthéon — comprend
toute la Montagne Sainte-Geneviève, appelée du temps des Romains
]\Iont Leucotitius, où fut, plus tard, construite l'abbaye de Sainte-
(ieneviève.
On sait que sainte Geneviève, la patronne de Paris, était ime bergère, née
à Nan terre en 422, qui, lors de l'invasion des Huns, conduits par Attila, ranima
le courage des Parisiens épouvantés. La légende raconte que, pour épargner aux
malheureux Parisiens assiégés les horreurs de la famine, sainte Geneviève re-
monta la Seine jusqu'en Champagne et en ramena onze bateaux chargés de blé.
Nous verrons tout à l'heure le culte dont sainte Geneviève fut l'objet de la part
des Parisiens reconnaissants.
C'est sur la montagne Sainte-Geneviève qut- naquit l'I'niversité et ce qui
devait être le quartier Latin.
M Le quartier Latin », désignation que tout le monde entend, bien qu'elle soit
purement idéale et qu'elle ne se rapporte à aucune des divisions municipales de
Paris, comprend la presque totalité du Y^ et du VI^ arrondissement. C'est le vaste
espace qui a pour limites : au nord, la Seine, le quai des Augustins, le quai Saint-
Michel ; au midi, le boulevard du Montparnasse ; à l'ouest, la me Bonaparte ; à
l'est, la Halle aux Vins, et qui renferme l'Ecole des Beaux-Arts, l'Institut, la
Monnaie, Saint-Germain-des-Prés, Saint-Sulpice, la Charité, le Luxembourg, le
palais du Sénat, l'hôtel de Cluny, Saint-Séverin, Saint- Julien-le-Pauvre, Saint-
Etienne-du-Mont, l'École de Médecine, les lycées Sainte-Barbe, Henri-IV et Louis-
le-Grand, la Sorbonne, le Collège de France, les bibliothèques Ssfinte-Geneviève
et Mazarine, l'Ecole de Droit, le Panthéon, la Pitié, le Jardin des Plantes, l'Ecole
Normale, l'Odéon, l'Ecole Polytechnique.
« Nul quartier plus que celui-là n'a été profondément modifié par les travaux
qui ont transformé Paris, et nul cependant n'a mieux gardé sa physionomie
propre, car il y a en lui une vitalité morale, une pensée, quelque chose comme
une âme contre laquelle les marteaux et les pioches ne peuvent rien. »
A côté du Paris joyeux et affairé des boulevards, voici le Paris de l'étude,
M Ce Paris nouveau, qui a coulé là comme un fleuve, n'a pu changer en rien 1'
Paris ancien qui touche à ses rives. »
« Il est vrai, écrit déjà Théodore de Banville, qu'on peut désormais parcourir
toute la vieille ville située sur la rive gauche de la Seine, sans y rencontrer plus
rien des habitudes et des coutumes excentriques dont le caractère était si essen-
ye ARRONDISSEMENT 317
tiellenient pittoresque. C'est le génie particulier de notre époque de tendre à une
inévitable uniformité. Les élèves de nos écoles ne peuvent échapper à cette loi
qui nous gouverne tous, et un étudiant de 1830 aurait grand'peine à reconnaître
un étudiant d'aujourd'hui.
« Héros de bals échevelés, coureurs d'école buissonnière au temps des lilas,
siffleurs de tragédies néo-classiques à l'Odéon, les étudiants d'autrefois savaient
aussi écouter respectueusement les cours des professeurs, pâlir sous la lampe,
bûcher sur les livres, et enfin se préparer par des études fortes et acharnées à
devenir des hommes utiles et purs en même temps de toute cuisine et de toute
fraude commerciale. Que le poète parlât, ils répondaient à sa voix avec tout l'en-
thousiasme des âmes brûlantes ; que l'heure sonnât de secouer une tyrannie, ils
s'élançaient parmi les balles, sanglants, joyeux, et leurs voix, habituées à fredonner
les chansons d'amour et les chansons à boire, entonnaient avec un sublime appétit
de la mort et du sacrifice les strophes d'airain de la Marseillaise. »
Et Banville essaye de nous décrire la physionomie toute spéciale du quartier
Latin avant les travaux qui l'ont modernisé :
« Deux longues rues noires, étroites, tortueuses, interminables, la rue de la
Harpe et la rue Saint-Jacques, à l'Est, mettaient en communication l'île de la
Cité, qui fut le berceau de Paris, avec la montagne Sainte-Geneviève, qui fut le
berceau de l'Université. A peine avait-il pénétré dans ce quartier, le promeneur
bourgeois sentait qu'il n'était plus chez lui et qu'il venait d'entrer dans un domaine
particulièrement affecté à un peuple spécial au milieu duquel on ne pouvait pénétrer
que comme un étranger ou comme un hôte. Boutiques à auvent, construites sur
un modèle gothique, maisons noires et enfumées, rien ne sentait la civilisation
moderne, et il était facile de comprendre que l'active circulation n'avait pas
pénétré si loin. Les vieu.x hôtels, les sombres maisons aux balcons de fer forgé
laissaient le temps noircir tranquillement leurs nobles façades; quant aux maisons
relativement modernes, ventrues, effondrées, appuyées les unes aux autres comme
ûe^. infirmes, percées de fenêtres irrégulières et parfois sans carreaux, égayées
seulement par les enseignes de quelques boutiques bizarres, elles racontaient
naïvement et sincèrement la vie de leurs hôtes ; les étudiants qui jetaient sur leur
pauvreté le seul manteau qui jamais cacha bien le manque d'argent : la fantaisie
insouciante de l'artiste. »
Le quartier latin fut évidemment très profondément modifié, mais il n'empêche
que nous allons trouver dans notre promenade à travers le Y^ arrondissement
bien des coins pittoresques et beaucoup de souvenirs.
Partons du quai Saint-Michel, dont les premiers travaux de terrassement
furent commencés par les galériens détenus au Petit-Châtelet, et suivons la rue
de la Huchette, demeurée encore aussi pittoresque que les quartiers décrits par
Théodore de Banville. Là nous trouverons encore de vieilles maisons branlantes
et noires, des boutiques aux enseignes bizarres, des balcons en fer forgé du gra-
cieux style Louis XV, et des portes Louis XII carapacées de gros clous.
3i8 ■ LA VILLE LUMIERE
La rue de la Huchette avait tiré son nom de l'enseigne d'une maison dite
de la Huchette. Les rôtisseurs vinrent s'y installer en foule, et Mercier écrit au
XYiii^ siècle : « Il n'y a rien de si agréable à Paris que la me de la Huchette, en
raison des boutiques de rôtisseurs et de la fumée succulente qui s'en exhale. On
dit que les Limousins y viennent manger leur pain à l'odeur du rôt. A toute heure
du jour on y trouve des volailles cuites ; les broches ne désemparent point le foyer
le plus ardent : un tourne-broche étemel qui ressemble à la roue d'Ixion entretient
la torréfaction. La fournaise des cheminées ne s'éteint que pendant le Carême.
Si le feu prenait dans cette rue dangereuse par la construction de ses antiques
maisons, l'incendie serait inextinguible. »
La me de la Huchette renfermait jadis un des meilleurs hôtels de Paris, et
lorsque des étrangers de marque arrivaient dans la ville, on les envoyait tout droit
rue de la Huchette, à Y Hostellerie de l'Ange, qui devait n'offrir que de lointains
rapports avec nos « Palaces » actuels. Au numéro i était situé un cabaret fort à la
mode appelé le Petit More (il en existait un du même nom rue de Seine), où l'on
faisait très bonne chère. On y payait — dit l'Estoile — « six écus pour y boire à
tire larigot ».
•C'est dans une des hôtelleries de la me de la Huchette que l'abbé Prévost
écrivit son roman autobiographique de Manon Lescaut. C'est au numéro lo, nous
dit M. Georges Cain, à l'endroit où nous voyons aujourd'hui un hôtel meublé avec
l'enseigne du Petit Caporal, que Bonaparte logea pendant quelque temps dans
une chambre qu'il payait trois francs par semaine.
Traversons la rue du Petit-Pont, dans laquelle de récents travaux ont été
entrepris, et de laquelle il ne subsistera bientôt plus grand'chose, et prenons la me
de la Bûchcrie.qui fait suite à la rue de la Huchette. Cette rue date du xii^ siècle ;
on y voyait encore tout dernièrement l'ancienne faculté de médecine, dont nous
parlerons plus loin en parcourant le VI*-' arrondissement.
Donnant dans la rue de la Bùcherie, nous trouvons la rue Saint-Julien-
le-Pauvre, autrefois vieux chemin conduisant à l'église Saint-Julien-le-Pauvre,
monument des plus anciens et des plus pittoresques.
Le prieuré de Saint- Julien-le-Pauvre avait-il pour patron saint Julien de
Brioude, ou saint Julien l'Hospitaher, ou saint Julien évêque du Mans? Les his-
toriens ne sont pas d'accord sur ce point ; mais ce qui n'est pas douteux, c'est la
très haute antiquité de ce cloître, et c'est l'hospitalité exercée par les religieux
qui le desservaient. Grégoire de Tours nous apprend qu'il y logea en 580.
Le prieuré de Saint-Julien passa, dans la suite des âges, par les mains de
beaucoup de possesseurs et subit de nombreuses transformations.
C'est là que, en vertu d'une ordonnance de Philippe le Bel, le prévôt de Parif
venait tous les deux ans prêter serment de faire observer fidèlement et d'observer
lui-même les privilèges des maîtres et des écoliers. C'est là que jusqu'au xvi« siècle
se fit tous les trois mois l'élection des délégués de la Faculté des Arts qui devaient
nommer le recteur lui-même. Cette cérémonie fut souvent orageuse, et, en 1534.
ye ARRONDISSEMENT
319
elle fut l'occasion de sérieux troubles pendant lesquels les portes furent enfoncées
et les fenêtres brisées. Effrayés de ce scandale, les religieux s'adressèrent au Par-
lement et obtinrent que désormais les tumultueuses séances de la Faculté des
Arts fussent tenues ailleurs que dans leur couvent.
Pendant la Révolution, le Prieuré de Saint-Julien subit le sort commun à
tous les établissements ecclésiastiques : il fut supprimé. L'église seule fut sauvée
de la destruction. Les détails de son architecture ont une parfaite analogie avec
ceux de la partie ancienne de Notre-Dame. Très simple à l'extérieur, la petite
DE LA liUCHERII-.
église de Samt-Julien fournit un exemple excellent de cette belle école d'architec-
ture du xiie siècle, dont l'abside de Saint-Germain-des-Prés est à Paris le plus
ancien spécimen et dont nous retrouvons des restes à Saint-Denis.
M. Gustave Pessard nous dit qu'il existait auprès de cette église un puits
dont l'eau produisait des cures merveilleuses, ainsi que l'atteste une inscription
placée dans la chapelle, rappelant que les « gens de la campagne y venaient en
foule chercher de cette eau qui giiarissait tous les maux ».
La rue Galande, qui donne rue Saint-Julien-le-Pauvre, avait été ouverte
en 1202 sur le clos Mauvoisin dépendant de la Seigneurie de Galande. Cette rue
est également fort curieuse, mais elle tend à disparaître chaque jour sous la pioche
des démolisseurs. On y trouve encore quelques vieilles bâtisses à pignons.
320 LA VILLE LUMIERE
Au numéro 42, nous voyons un curieux bas-relief représentant saint Julien
le Pauvre. Lors du percement de la rue Dante, on a fait disparaître le cabaret
du Château rouge, surnommé la Guillotine, sorte de bouge fréquenté par les
rôdeurs de nuit, qui faisait partie du programme de l.i tournée classique, dite
des Grands Ducs.
A quelques pas de Saint-Julieu-le-Pauvre, entre la rue de la Bûcherie et la
rue Galande, s'ouvrait, comme elle s'ouvre encore aujourd'hui, la rue du Fouarre,
rue bien délaissée, mais qui eut jadis ses heures de célébrité. Au xiii^ siècle,
elle vit s'élever les premières écoles des Quatre Nations, qui composaient la
'Faculté des Arts, nations de France, de Normandie, d' Angleterre et de Picardie.
Comme les étudiants n'avaient pas d'autre siège qu'un peu de paille répandue
à terre, ce mot de paille, ou, selon le langage du temps, de feurre ou de fouarre,
devint le nom de la rue où ces écoles étaient situées. Dante avait assisté là aux
leçons de Siger de Brabant, leçons dont ses vers ont perpétué le souvenir.
La rue du Dante, autrefois rue Domat, fut appelée rue du Dante en souvenir
du séjour du grand poète italien à Paris. L'on raconte en effet que le Dante, après
avoir été banni de sa ville natale, vint se réfugier à Paris, où il habita rue de la
Bièvrc. « Il prenait alors sa pension chez un Italien de la rue Zaccharie, alors rue
Sac-à-lit, à cause, prétendent quelques chroniqueurs, des ribaudes qui l'habi-
taient, et travaillait chez un libraire enlumineur de la rue du Petit-Pont (i). »
En quittant la rue du Dante, nous arriverons devant la rue Saint-Séverin
i\\\\ doit son origine à un oratoire appelé d'abord Saint-Clément et qui prit le nom
du solitaire saint Séverin lorsque celui-ci y mourut et y fut enterré au vi<^ siècle.
Le roi Henri P^ donna en 1051 cet oratoire à l'évêque de Paris.
L'église actuelle fut commencée vers la fin du xi<^ siècle, réédifléc au xvi",
agrandie et dénaturée au xvii^. Elle est fort curieuse à visiter, et l'on peut y voir
quelques beaux vitraux des xv^ et xvi^ siècles. Quelques parties antérieures de
la nef appartienne/it au xiii^ siècle. C'est dans cette église que furent placées les
premières orgues que l'on entendit à Paris.
Autrefois, l'église Saint-Séverin distribuait rlia([ue année un, prix de vertu
aux cinq filles les plus sages de la paroisse.
Prenons la rue Saint-Séverin, qui a conservé un jxni de son originale physio-
nomie d'autrefois. Pour la dépeindre, nous ne pourrons mieux faire (\w de repro-
duire ici le pittoresque tableau que Huysmans en a tracé.
« Le quartier Saint-Séverin fut dès son origine ce qu'il est encore maintenant :
un (juartier miséreux et mal famé, aussi regorgeait-il de clapiers et de bouges ;
son aspect était sinistre à la fois et hilare : il y avait à côté d'auberges de plaisantes
mines et d'odorantes rôtisseries pour les étudiants, des repaires pour les bandits,
des coupe-gorge accroupis dans la fange des trous punais. Il \- a\ait aussi çà et là
cjuelques anciens hôtels appartenant à des familles seigneuriales, et qui devaient
(i) Dittiimiùire dis rms de raiis, par G. Pess.\ri\
Ve ARRONDISSEMENT
321
ÉGLISE SAINT-SÉVERIN. INTÉRIEUR.
322
LA VILLE LUMIÈRE
s'écarter avec morgiie de ces tavernes en fête, lesquelles regardaient certainement
à leur tour du haut de leurs joyeux pignons le sanhédrin des bicoques usées, des
ignobles cambuses où gîtaient les voleurs et les loqueteux.
« Mais que ces bâtisses fussent j eunes ou vieilles, riches ou pauvres, elles étaient
lancées quand même dans le tourbillon cocasse des rues qui les conduisaient au
galop de leurs pentes, les jetaient dans des pattes d'oie, dans des tranchées, dans
des places plantées de piloris et de calvaires ; et là d'autres maisons s'avançaient
à leur rencontre, leur faisaient la révérence, les pieds dans un tas de boue. Puis le
cercle de la place se rompait, et les rues repartaient, se faufilaient en de maigres
sentes, finissaient par se perdre dans des allées en sueur, dans les tunnels obscurs
des grands porches. Au milieu de ce sabbat de chemins égarés et de cahutes ivres,
la foule grouillait, harcelée par les cloches qui la conviaient aux offices, arrêtée
par des moines qui quêtaient au nom de « Jésus, notre Sire », amusée par les cris
des marchands qui se croisaient et lançaient leurs refrains singuliers >>.
Parallèle à la rue Saint-Séverin, suivons la rue de la Parcheminerie qui s'appela
d'abord rue des Ecrivains, puis rue des Parcheminiers. Comme toutes les rues de
ce quartier, elle était très fréquentée par les « escholiers et gentes bachelettes » et
était renommée pour ses nombreuses tavernes. D'ailleurs, elle n'a guère changé
aujourd'hui et est remplie de mastroquets.
Quittons ces vieux quartiers parmi lesquels les amateurs de pittoresque
ne regretteront certes pas leur promenade, et arrivons boulevard Saint-Germain,
devant le Palais des Thermes de Cluny.
Au temps où Paris était une ville gallo-romaine, il existait sur la rive gauche
de la Seine, vis-à-vis de l'île qui devait être la Cité, un palais entouré de jardins
immenses dont les pentes vertes descendaient jusqu'au bord du fleuve.
Ce palais était certainement le même que celui où quelques Césars ont passé,
dans les me et iv<= siècles, leurs quartiers d'hiver. Il n'est pomt d'autre édifice à
Paris qui, pendant tant de siècles, ait pu résister à l'action destructive du temps.
Trois écrivains de l'antiquité donnent des détails sur ce palais de Paris.
Julien le désigne sans le nommer lorsque, dans son Miso.pogoii, il parle
de sa chère Lutèce.
L'historien Zozime, en donnant à ce palais la qualification de Basilique,
raconte comment des troupes auxiliaires, récemment arrivées des bords du Rhin,
et mécontentes d'une expédition lointaine à laquelle on les destinait, résolurent
d'élever le César Julien, qui résidait alors à Paris, à la dignité d'Auguste. Impa-
tientées des refus du prince, les troupes se portèrent avec fureur au palais et en
brisèrent les portes.
Ammien Marcellin raconte cet événement avec plus de détails et nous apprend
(jue l'édifice des Thermes contenait des appartements secrets ou souterrains, on
Julien dut se renfermer pour se dérober aux poursuites des troupes auxiliaires qui
finirent par le proclamer empereur malgré lui.
La construction de ce palais, que la tradition attribue à Julien, est due à
V? ARRONDISSEMENT 323
Constance-Chlore, qui, pendant le long séjour qu'il fit dans les Gaules, de 292 jus-
qu'en 306, }• aura joui du calme propre à cette entreprise.
Le palais Romain était d'une grande étendue. Les bâtiments et les cours qui
en dépendaient s'élevaient du côté du sud jusqu'aux environs de la Sorbonne.
D'après le chroniqiieur Jean de Hauteville, le palais aurait été situé sur la partie
la plus élevée de la montagne, et la salle dite aujourd'hui des Thermes n'aurait été
qu'un accessoire du principal édifice. Au delà et du même côté devait être aussi
la place d'armes ou le campus, désigné par Ammien Marcellin. Au nord, en partant
du point où l'on voit actuellement la salle des Thermes, les bâtiments du palais
se prolongeaient jusqu'à la rive gauche du petit bras de la Seine. Il paraît que,
dans les caves des maisons situées sur cet emplacement, on a trouvé des piliers
et des voûtes datant de l'époque romaine.
La salle qui subsiste encore, unique reste d'un palais aussi vaste, offre dans
son plan deux parallélogrammes contigus qui forment ensemble ime seule pièce.
Les voûtes à arêtes et à plein cintre qui couvrent cette salle s'élèvent jusqu'à
42 pieds au-dessus du sol. Elles furent merveilleusement construites, puisqu'elles
ont résisté à l'action de quinze siècles.
L'architecture simple et majestueuse de cette salle ne présente que peu d'or-
nements. Les faces des murs sont décorées de trois grandes arcades. La face du
mur méridional a cela de particulier que l'arcade du milieu se présente sous la
forme d'une grande niche dont le plan est demi-circulaire. Quelques trous pratiqués
dans cette niche et dans les arcades latérales ont fait présumer qu'ils servaient à
l'introduction des eaux destinées aux bains. L'emplacement qu'occupait la piscine
est encore reconnaissable, et l'on peut voir les restes de canaux qui conduisaient
les eaux dans les baignoires.
La haute arcature des voûtes de cette salle aux proportions sévères retombe
sur des consoles qui dans leur forme rudimentaire simulent des proues de navires,
et il est superflu d'ajouter qu'on a voulu y voir l'origine première de la nef emblé-
matique que Paris porte sur ses armoiries. La brique et la pierre alternativement
employées composent l'appareil des murs dont la surface a été noircie par le temps
et dégradée de toutes les façons, car cette salle a eu des fortunes diverses et a
longtemps servi de magasin à un tonnelier qui y entassait des cercles et des
futailles.
Les autres parties de l'édifice ne présentent guère qu'un intérêt archéologique.
En sortant de la grande salle que nous avons décrite, on traverse un étroit vesti-
bule, et l'on entre dans le tepidarium ; mais ici la voûte a disparu et il n'existe plus
que des murailles en ruines.
Après Julien, les empereurs Valentinien et Valens séjournèrent dans le palais
des Thermes, qui, après la destruction de l'Empire, fut habité par les rois francs
jusqu'à la fin du x'= siècle.
Les invasions normandes le ruinèrent en partie, et l'édifice était sans doute
déjà assez mal en point lorsque Philippe-Auguste en fit don à son chambellan
324 LA VILLE LUMIERE
HL-nvi. Bientôt les vieilles constructions et les jardins qui en dépendaient furent
morcelés, et, vers le milieu du xiv^ siècle, l'évêque de Bayeux vendit les restes
du palais des Thermes à Pierre de Châlus, abbé de Cluny. Vers 1450, l'abbé Jean
de Bourbon, à côté des Thermes, commença l'édification de l'hôtel de Chniy, qui
fut terminé par Jacques d'Amboise en 1490.
Les Thermes furent à ce point abandonnés que Jean de Hauteville nous
a]:iprend qu'au xiii^ siècle ses murs devenaient un asile pour le libertinage :
(1 L'ombre des murailles de ce palais, ses réduits obscurs, favorisent les fréquentes
défaites d'une pudeur chancelante, et offrent chaque nuit aux jouissances de
l'ahiour un abri contre l'œil de la sui'veillance. »
« A côté de l'ancien palais des empereurs romains, l'hôtel de Cluny a des appa-
rences de jeunesse, et nous nous sentirons sans doute mieux à notre aise dans un
édifice qui n'a pas encore quatre cents ans ». L'hôtel de Cluny est bien de cette
« heure charmante où l'art s'adoucit et cherche la grâce, tout en gardant quelque
chose de la sévérité du passé ».
L'édifice, avec des fenêtres en croix, se termine par une balustrade ajourée
et se décore avec une grâce parfaite de l'ornementation à la mode sous Charles VIII :
ce sont' partout des clochetons, des gargouilles, des cartouches et des frises fine-
ment sculptées où de petits animaux jouent dans des feuillages. Le corps de logis
central est orné d'une tour à cinq pans formant saillie qui renferme un escalier
en spirale se terminant par une terrasse. Au rez-de-chaussée, l'aile gauche présente
ime galerie, ou loggia, formée d'arcs en ogive. Du côté du jardin, l'édifice est moins
orné. Il se compose d'un corps de logis coupé à angle droit par une aile dont le
premier étage renferme la chapelle de l'ancien manoir. Au rez-de-chaussée, une
salle ménagée au-desssous de la chapelle est réunie à cette chapelle par un esca-
lier tournant enfermé dans imc cage en pierre découpée avec une grâce
inlùiie.
Les abbés de Cluny, venant rarement à Paris, prêtèrent souvent leur hôtel
à différents personnages. C'est ainsi que' Marie d'Angleterre y passa quelques
années. C'est également dans vme des salles de l'hôtel Cluny que s'installa,
en 1579, ^'^ première troupe de comédiens faisant concurrence aux Maîtres ou Con-
frères de la Passion. L'Estoile raconte que ces représentations attirèrent une telle
affluence, « que les quatre meilleurs prédicateurs de Paris n'en avaient pas tous
ensemble autant quand ils prêchaient ». Sur les réclamations des Confrères de la
Passion, un arrêt du Parlement interdit ces représentations en 1584.
Les nonces du pape habitèrent ensuite l'hôtel de Cluny. Les religieux de Port-
Koyal vinrent également s'y installer en attendant que fût achevé leur monastère
du faubourg Saint-Jacques.
En 1790, les Thermes et l'hôtel de Clun\-, devenus propriétés nationales,
furent concédés à vil prix, et peut-être verrions-nous à cette place aujourd'hui
quelque banale maison moderne, si M. Alexandre du Sommerard n'avait acheté
en 1833 l'ancienne résidence des abbés de Cluu\- jiour \- installer les curiosités
ye ARRONDISSEMENT
325
/;^.^M./f:v/:^^^^v^/^<^^^/^^^'/^^^^/^^/:^/^^^^i^#/^,l
1V^^'^^^'^^^#^<^<^^^^^^^^<^^<^'^^^^^|
326 LA VILLE LUMIERE
archéologiques, les meubles précieux, les objets d'art du nroyen âge qu'il avait
pu réunir.
A la mort de M. du Sommerard, la Chambre des Députés adopta, sur le
projet de François Arago, un projet de loi qui autorisait le gouvernement à acheter
au nom de l'Etat les collections et l'édifice qui leur servait d'asile. C'est alors que
fut fondé le musée des Thermes et de l'hôtel Cluny. Depuis ce jour, la collection
primitive s'est considérablement accrue et enrichie par des acquisitions heureuses
et la libéralité de nombreux collectionneurs.
• Le musée est très riche en monuments de sculpture, en objets d'orfèvrerie,
en remarquables ivoires sculptés, en armes anciennes, armures de guerre ou de
parade, ciselées et damasquinées par les ouvriers de Milan, casques, bourguignottes,
mousquets, hallebardes, etc., en ouvrages de fer forgé, en céramiques, mosaïques,
faïences et vitraux.
Dans l'ancien Frigidarium, on a recueilli les plus vieux souvenirs de l'occu-
pation romaine à Paris, datant du iTgne de Tibère : ce sont « des fragments
d'autel élevé en l'honneur de Jupiter, qui, après être restés enfouis pendant
quatorze siècles, ont été retrouvés en 1711 dans un état de parfaite conservation
sous le chœur de Notre-Dame ».
Il existe également au musée des Thermes une statue de l'empereur Julien
datant du Bas-Empire.
L'entrée du musée de Cluny est au numéro 14 de la rue du Sommerard,
anciennement rue des Mathurins-Saint-Jacques.
Tout à côté du musée, nous voyons, boulevard Saint-Germain, le théâtre
Cluny, créé en 1862, sous le nom d'Athénée Musical. Il occupe une partie de l'em-
placement de l'ancien couvent des ^^lathurins, religieux qui poursuivaient le but
de racheter des Musulmans les esclaves chrétiens et des chrétiens les esclaves
musulmans qu'ils donnaient en échange. Ces moines vivaient d'une manière très
austère et ne se servaient que d'ânes comme montures, si bien que le peuple les
surnomma bientôt les « Frères aux ânes ». Cet ordre de religieux semble toujours
avoir eu la conduite la plus digne ; Rutebcuf, dans sa pièce de vers intitulée les
Ordres de Paris, leur accorde des éloges qu'il est loin d'octroyer aux autres moines
de la ville. Une épitaphe retrouvée sur une pierre scellée dans le mur tend à
prouver que les Frères aux ânes se faisaient honneur des travaux les plus ser-
viles :
" Ci-gist le léal Mathurin,
Sans reproche bon serviteur.
Qui céans garda pain et vin
Et fust des portes gouverneur.
Paniers ou hottes par honneur
Au marché volentier portoit ;
Fort diligent et bon sonneur ;
Dieu pardon à l'âme lui soit, n
Dans le cloitn- des Matluuins, on voyait la tombe et les figures gravées au
V ARRONDISSEMENT 327
trait sur la pierre, de deux écoliers, nommés Léger Dumoussel et Olivier Bourgeois,
qui ayant volé et assassiné des marchands sur lui chemin furent poursuivis,
arrêtés et pendus par le prévôt de Paris. L'Université se récria de toutes ses forces
contre cet acte qui n'était en somme que de bonne justice ; elle fit valoir ses
droits et privilèges, menaça de fermer toutes ses écoles et parvint à faire con-
damner le prévôt de cette ville aux humiliations suivantes : il fut contraint de
détacher lui-même du gibet les deux écoliers pendus, de leur donner à chacun
d'eux un baiser sur la bouche et de les faire conduire sur un char couvert d'un
drap mortuaire à Notre-Dame, puis dans l'église des Mathurins.
Cloutons le boulevard Saint-Michel, qui doit son nom à l'ancienne chapelle
Saint-Michel du Palais, et prenons à notre gauche la rue des Ecoles, où nous allons
trouver la Sorbonne et le Collège de France. Le percement de la rue des Ecoles
fut la cause de la démolition de plusieurs édifices, au nombre desquels étaient le
Collège de Sens, le Donjon de Saint-Jean-de-Latran et l'église Saint-Benoît,
dont l'autel, contrairement à l'usage, était tourné vers l'Occident et qui avait
été nommée pour cette raison église de Saint-Benoît le Bétourné.
L'église servit de magasin à fourrage pendant la Révolution, puis fut détruite
en 1845. Son portail a été conservé et réédifié dans le jardin du musée de Cluny.
Devant le Collège de France, la rue des Ecoles forme une place sur laquelle
se trouvait anciennement le Collège de Cambrai, où furent d'abord installés
les cours du Collège de France, et une partie de la Commanderie de Saint-Jean-
de-Latran, fondée en 1171 par les Chevaliers hospitaliers de Saint-Jean de Jéru-
salem. Près de la Commanderie, s'élevait une tour qui fut dite plus tard Tour
Bichat et qui servait à héberger les pèlerins se rendant en Terre Sainte.
On raconte que c'est dans l'enclos Saint-Benoît que François Villon assassina
Charmoye, « par rivalité d'amour ».
La nouvelle Sorbonne, commencée en 1889 par M. Nénot, architecte, est un
très beau et très imposant édifice qui occupe tout un immense emplacement entre
la place de la Sorbonne, la rue Cujas, la rue Saint-Jacques et la rue des Ecoles.
Après avoir visité ces vastes amphithéâtres qui ne doivent rappeler que de fort
loin ceux où jadis les malheureux candidats au titre de docteur en Sorbonne
devaient le dernier jour de leur thèse « soutenir et repousser les attaques de vingt
ergoteurs qui les harcelaient de six heures du matin à sept heures du soir »,
rappelons en quelques mots les origines de cette institution.
Robert Sorbon, chapelain du roi saint Louis, connaissant les difficultés
qu'éprouvaient les écoliers sans fortune pour parvenir au grade de docteur,
étabUt, en 1253, une maison qu'il destina à un certain nombre d'ecclésiastiques
séculiers, qui, vivant en commun et tranquilles sur leur existence, seraient entière-
ment occupés d'études et d'enseignement. Saint Louis, approuvant l'idée de son
chapelain, voulut participer à cette fondation ; il acheta en 1256 une maison située
rue Coupe-Gueule, devant le palais des Thermes, puis en 1258 deux autres maisons
qu'il fit rebâtir et dont la location devait servir à l'entretien des écohers.
328 LA VILLE LUMIÈRE
Le collège de Robert Sorbon prit d'abord la dénomination très modeste de
pauvre maison, et les maîtres qui enseignaient celle de pauvres maîtres. Plus tard,
les maîtres du Collège de Sorbonne, enrichis et fortifiés par le temps, oublièrent
leur humble origine et troublèrent souvent par leurs décrets l'ordre social. Cette
association de docteurs formait un tribunal redoutable, qui jugeait sans appel
tous les ouvrages et les opinions théologiques. L'Estoile parle en ces termes peu
respectueux des maîtres de Sorbonne : « Trente ou quarante pédans, qui, après
grâces traitent des sceptres et couronnes ».
Les anciens bâtiments et la chapelle de la Sorbonne étaient peu remarquables
et tombaient de vétusté lorsque Richelieu, toujours préoccupé par la pensée de
laisser à la postérité un monument de sa munificence, fit reconstruire ces bâti-
ments sur un plan plus vaste et leur ajouta une chapelle qui existe encore
aujourd'hui et a été enclavée dans les bâtiments de la nouvelle Sorbonne.
La façade de la Chapelle est composée de deux ordres l'un sur l'autre, dont
le supérieur est couronné par un fronton. Au-dessus de cette façade s'élève, du
centre de l'édifice, un dôme accompagné de quatre campaniles et surmonté par une
lanterne. La peinture de la coupole du dôme fut faite par Philippe de Champagne.
La chapelle renferme le tombeau de Richelieu, œuvre de Girardon, qu'on
peut y voir actuellement.
La Sorbonne fut supprimée en 1792, et ses bâtiments restèrent vides jusqu'à
ce que Napoléon, en 1808, en fît le siège de la Faculté des Lettres, des Sciences et
de Théologie.
On sait qu'il ne peut être établi aucun rapport entre l'ancien empire de la
Scolastique, qu'était jadis la Sorbonne, et l'institution actuelle, où les savants les
plus illustres prodiguent leur enseignement.
En quittant la Sorbonne, nous verrons, tout proche, le Collège de France,
édifié sur l'emplacement des collèges de Tréguier et de Cambrai.
L'institution du Collège de France fut fondée en 1529 par François F'', qui,
conseillé par Guillaume Parvi, son prédicateur, et par Guillaume Budé, avait déjà
invité plusieurs savants à venir remplir dans ce collège projeté des places de pro-
fesseurs. Il y fut d'abord institué deux chaires, l'une de grec et l'autre de langue
hébraïque. Comme il n'avait été construit aucun édifice pour ce collège, ces chaires
furent établies dans le Collège de Cambrai. Au fur et à mesure que les savants
acceptaient l'emploi qui leur était offert, et pour lequel ils recevaient annuelle-
ment deux cents écus d'or, de nouvelles chaires étaient créées. Leur nombre
s'éleva bientôt jusqu'à douze : quatre pour les langues, deux pour les mathéma-
tiques, deux pour la philosophie, deux pour l'éloquence et deux pour la médeciiu'.
Ce collège n'avait aucun bâtiment qui lui fût propre. C'est Henri I\'
qui eut l'idée de faire construire un édifice particulier au Collège de Franci :
mais la mort de ce roi suspendit l'exécution de ce projet, qui ne fut repris qu'à la
fin du règne de Louis XV. En 1774, le duc de la Vrillière en posa la première pierre,
et trois ans après le Collège de France fut terniiné. Il présente une grande cour
Ve ARRONDISSEMENT 329
entourée de trois côtés de bâtiments. Dans le corps qui se trouve placé en face de
la porte d'entrée est la salle des séances publiques. En 1831, de nouveaux bâti-
ments y furent ajoutés.
Les professeurs du Collège de France sont nommés par le Chef de l'Etat,
sur la proposition du ministre de l'Instruction publique, faite d'après une double
présentation de deux candidats par l'Assemblée des professeurs du Collège, et
par celle des académies de l'Institut, à laquelle coiTespond la chaire vacante.
Michelet, qui professa au Collège de France un cours célèbre, dit que le
« Collège de France est la haute école de la vie, alternant des sciences morales
aux sciences de la nature, d'elles encore à la morale. Et tout cela est identique.
Car nature, c'est encore l'âme. Tout est vie, tout est esprit ».
La rue Saint-Jacques, qui part du boulevard Saint-Germain, traverse la rue
des Ecoles et aboutit au boulevard du Port-Royal, est, ainsi que nous l'avons déjà
vu au commencement de ce chapitre, une des plus anciennes voies de Paris.
Pendant l'époque romaine, il existait déjà une voie publique nommée Via supc-
rior, qui suivait la direction de la rue Saint-Jacques. Cette rue se terminait
auparavant rue des Fossés-Saint-Jacques.
Au 143, était l'ancienne église de Saint-Etienne-des-Prés ; au 172, nous
voyons une inscription qui rappelle l'existence de la porte Saint-Jacques.
Au 252, remarquons l'église Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Cet établissement
est dû à une colonie de l'hôpital de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, situé en Italie.
Aussi n'est-ce point la rue Saint-Jacques qui donna son nom à cette église. On
conjecture que les religieux de cet ordre devraient leur origine à une association
de laïques connue sous le nom de Frères Pontifes ou Frères constructeurs de ponts.
L'époque où fut fondé à Paris l'hôpital Saint-Jacques-du-Haut-Pas est in-
connue ; mais il est certain qu'en 1335 ces religieux occupaient déjà cet emplace-
ment, qui était nommé le Clos du Roi. La chapelle de la Vierge, située au chevet
de cette église, fut construite en 1688. L'église n'offre rien de remarquable, si ce
n'est un tableau de grandes dimensions représentant l'ensevelissement de Jésus.
En 1793, cette église était devenue le Temple de la Bienfaisance.
Les numéros 21 à 25 de la rue Saint-Jacques occupent l'emplacement de l'an-
cien couvent des Jacobins.
Ce couvent des Dominicains ou Frères Mineurs, situé rue Saint-Jacques, eut
une origine merveilleuse. Saint Dominique, son fondateur, en priant Dieu dans
l'église Saint-Jean-de-Latran, fut gratifié d'une vision qui lui apprit sa mission
apostolique. Le pape Innocent III fit, dit-on, un rêve qui le détermina à confirmer
la mission de Dominique. Ainsi une vision et un rêve furent les motifs de cette
institution. Saint Louis vit avec satisfaction prospérer cette nouvelle colonie
de rehgieux mendiants.
Il s'occupa de leur faire construire des bâtiments convenables et choisit
pour son confesseur un des religieux de cette maison, frère Geoffroy de Beaulieu,
qui, suivant l'usage du temps, le fustigeait avant de l'absoudre.
330 LA VILLE LUMIERE
Saint-Louis établit dans son royaume un grand nombre de couvents de cet
ordre, qu'il affectionnait par-dessus tous les autres. En donnant aux religieux jaco-
bins des marques si éclatantes de sa bienveillance, il ne prévoyait pas que dans la
suite un moine de ce couvent poignarderait un de ses descendants, le roi Henri III.
Ces moines, fiers de la prérogative de prêcher, de confesser et de fouetter les rois,
repoussèrent avec indignation les injonctions qu'en 1253 leur fit l'Université,
et de là naquit une inimitié constante entre les Jacobins et l'Université, inimitié,
qui, à chaque occasion, éclatait par des explosions terribles et toujours scanda-
leuses.
La fierté de ces moines ne les empêchait pourtant pas d'aller tous les matins
solliciter à grands cris la charité des Parisiens et demander l'aumône dans les
rues.
Autorisés par la Cour de Rome, eux et les Cordeliers étaient les plus acha-
landés des confesseurs ; mais ils se faisaient payer très cher leur absolution. Dans
un ouvrage du xiv^ siècle, on parle d'une femme qui dissipe en folles dépenses
les biens de son mari et « les despend en moult manières, tant à son ami qu'à son
confesseur qui sera un cordelier ou im jacobin, qui aura une grosse pension pour
l'absoudre chaque an, car tels gens ont toujours le pouvoir du pape ».
La dissolution et les désordres s'introduisirent à plusieurs reprises dans ce
couvent ; on chassait les moines déréglés et on les remplaçait par d'autres dont
les mœurs n'étaient souvent pas plus recommandables.
Il subsista longtemps quelques vestiges de ce couvent, des arceaux gothiques,
une maison à tourelles, dont il ne reste plus rien à l'heure actuelle.
Nous voyons enfin rue Saint-Jacques le collège Louis-le-Grand, ancien
collège de Clermont, fondé par les moines de la Société de Jésus.
Ces Pères, pour s'établir à Paris, eurent beaucoup d'obstacles à surmonter;
mais les Jésuites n'étaient pas gens à se rebuter. Repoussés par le Parlement,
par l'Université, par la Sorbonne et m^me par l'évêque de Paris, ils persistèrent
dans leur tentative avec une telle opiniâtreté, ils intriguèrent tellement auprès
de Catherine de Médicis et du roi, son fils, qu'ils parvinrent à faire enregistrer
par le Parlement les édits en leur faveur. Dès qu'ils eurent obtenu la permission
de s'établir, ils voulurent avoir celle d'enseigner la jeunesse. L'Université, comme
bien on le pense, s'opposa vivement à cette entreprise. L'affaire fut plaidée
avec éclat, et les Jésuites perdirent leur procès ; mais toujours persistants et con-
fiants dans leurs ressources, ils eurent l'adresse de faire décider par le Conseil du
Roi qu'ils auraient le droit d'enseigner la jeunesse sans être incorporés à l'Uni-
versité.
En 1563, ils établirent leur collège. C'est peut-être à toutes les difhcultés
qu'ils éprouvèrent et aux efforts qu'ils firent pour les surmonter qu'ils durent
cette souplesse de caractère et ce talent pour rintrit;ui' cpii les lit surnommer les
Pères de la Ruse.
Peu de temps après leur établissement, la tentative de nieurtrc connuiso
Vf' ARRONDISSEMENT 331
par Jean Châtel sur la personne d'Henri IV fit condamner « tous les prestres et
escholiers du collège de Clermont et tous autres soy disants de la Société de Jésus
à sortir dans trois jours de Paris et dans quinze jours du royaume, comme corrup-
teurs de la jeunesse, perturbateurs du repos public, ennemis du Roy et de l'Etat ».
Après huit ans d'exil, les Jésuites revinrent en 1603, mais ils n'obtinrent
qu'en 1618 l'autorisation de s'établir de nouveau à Paris. Ils s'occupèrent alors à
la reconstruction de leur collège, qu'ils agrandirent, en faisant l'acquisition d'une
ruelle et des collèges de Marmoutiers et du Mans. Louis XIV, qui eut toujours
des Jésuites pour confesseurs, exerça sa munificence envers cette maison et l'en-
richit de ses dons. Ce fut alors que ces religieux, en habiles courtisans, donnèrent
à leur collège le nom de Louis-le-Grand dans la circonstance suivante : En l'année
1674, Louis XIV, invité par ces Pères à venir assister à une tragédie représentée
par leurs élèves, s'y rendit, fut satisfait de la pièce qui contenait plusieurs traits à
sa louange, et dit à un seigneur qui lui parlait du succès de cette représentation :
Faut-il s'en étonner, c'est mon collège. Le recteur, attentif à toutes les paroles du
roi, saisit celle-ci. Après le départ du monarque, on fit enlever l'ancienne inscrip-
tion, qui était :
COLLEGIUM ClAROMOXT.'WUM SoCIETATIS JeSU.
et pendant toute la nuit des ouvriers furent employés à graver sur une table de
marbre noir ces mots en grandes lettres d'or :
COLLEGIUM LUDIVICI MaGNI.
Le lendemain matin, cette nouvelle inscription remplaça l'ancienne.
Les Jésuites furent supprimés en 1762. Le collège Louis-le-Grand, réorganisé
sous une forme nouvelle en 1792, reçut le nom de Collège de l'Egalité, puis en 1800
celui de Prytanée. En 1802, on l'appela Lycée Impérial, puis en 1814, on lui rendit
son ancienne dénomination de Louis-le-Grand.
La rue Cujas traverse la rue Saint-Jacques. La partie de la rue qui va de la
place du Panthéon à la rue Saint- Jacques existait en 1230 et portait le nom concis
de rue qui va de l'église Sainte-Geneviève à celle de Saint-Étienne. L'autre partie,
qui va de la rue Saint-Jacques au boulevard Saint-ilichel, portait le nom de
rue des Grès.
Au numéro 2 de la rue Cujas, nous voyons le collège Sainte-Barbe, qui,
d'après une tradition très répandue, aurait eu pour fondateur un docteur en droit
appelé Jean Hubert. Mais il a été prouvé que ce collège devait son origine à un
maître du collège de Navarre, nommé Geoffroy Normant. De tous les écoliers qui
fréquentèrent cette maison célèbre, il faut citer Ignace de Loyola, le premier Père
de la Société de Jésus, et son disciple, Fi'ançois Xavier.
Après avoir été fermé pendant la Révolution, le collège Sainte-Barbe fut
rouvert en 1800 sous le nom de collège des Sciences et des Arts ; deux ans après,
il reprit son ancien nom.
332 LA VILLE LUMIERE
Arrivons à présent place du Panthéon, où nous allons trouver plusieurs
monuments. C'est d'abord la mairie du V^ arrondissement, édifiée en 1845.
Le V^ arrondissement, autrefois le XII*", comprend aujourd'hui les quartiers
de Saint- Victor, du Jardin des Plantes, du Val de Grâce et de la Sorbonne.
L'Ecole de Droit, située en face de la mairie, fut commencée en 1771 et ter-
minée seulement en 1823. La façade est l'œuvre de l'architecte Soufflot. Avant de
posséder leur école, les Maîtres de droit avaient professé un peu partout et même
dans Notre-Dame.
Avant de commencer la visite du Panthéon, il nous parait intéressant de
rappeler quelles furent ses origines.
Le monastère de Sainte-Geneviève, oîi reposait le corps de la sainte patronne
de Paris, après avoir été détruit par les Normands, n'avait été qu'imparfaitement
rétabli. En l'an 1177, Etienne de Tounay, élu abbé de Sainte-Geneviève, fit ré-
parer les murailles dégradées, reconstruire les voûtes et recouvrir la toiture de
lames de plomb. Le chapitre, le cloître, le dortoir, la grande chapelle intérieure de
la Vierge furent pareillement rétablis par cet abbé.
L'église, contiguë à celle de Saint-Etienne-du-Mont, s'élevait sur l'emplace-
ment qui se voit au sud de cette dernière église, emplacement sur lequel s'étend
aujourd'hui une partie de la rue Clovis et le lycée Henri-I V. L'architecture de cette
église était fort simple et offrait quelques analogies avec celle de Saint-Germain-
des-Prés. La châsse de sainte Geneviève était l'objet principal du culte de cette
église ; on lui attribuait tous les pouvoirs.
Mercier nous en parle en ces termes : « A Dieu ne plaise que je me moque de
sainte Geneviève, patronne antique de la capitale. Le petit peuple vient faire
frotter des draps et des chemises à la châsse de la sainte, lui demander la gué-
rison de toutes les fièvres et boire en conséquence de l'eau malpropre qui sort d'une
fontaine réputée miraculeuse. Mais les échevins, le Parlement et les autres cours
souveraines lui demandent bien de la pluie dans la sécheresse, et la guérison des
princes. Quand ils agonisent, on découvre alors la châsse par degrés comme pour
laisser échapper plus ou moins de vertu efficace selon le danger. Quand il est
extrême, alors la châsse est exposée toute nue... Oui, tel savetier meurt d'amour
pour sainte Geneviève, la consulte dans ses chagrins, l'invoque dans ses peines,
l'appelle dans les afflictions et ressent les transports de la passion la plus enthou-
siaste. Je voudrais pouvoir jouir comme lui en présence de la châsse de ces
voluptés extatiques... Curieux de lire ensuite des billets écrits et appliqués aux
colonnes voisines de la châsse, je m'approchai et je lus :
« On recommande à vos prières une jeune femme environnée de séducteurs
et « prête à succomber ; «
« On recommande à vos prières un jeune limunu' (lui vml mauvaise coni-
K pagnie et qui découche ; »
« On recommande à vos prières un lumunr en danger de la damnation étcr-
i< nelle et qui lit des livres philosophi([ues. »
Ve ARRONDISSEMENT
334
LA VILLE LUMIERE
Et JMercier ajoute qu'on va construire une magnifique église pour placer cette
châsse sous une superbe coupole.
« Elle coûtera bien 12 à 15 millions et au delà. Quelle énorme et inutile
dépense qu'on aurait pu appliquer au soulagement des misères publiques ».
L'église Sainte-Geneviève a été démolie en 1807. Le culte de l'église a été
transféré à Saint-
Etienne-du-Mont.
En 1791, l'église
dont parle ^lercier, et
qui avait été commen-
cée en 1757, d'après
les dessins et sous la
conduite de l'archi-
tecte Soufflot, chan-
gea de destination
avant d'avoir été inau-
gurée. Par un décret
de l'Assemblée Natio-
nale, elle fut affectée
à la sépulture des
grands hommes. An-
toine Ouatremère fut
chargé des change-
ments à opérer pour
t ransformer cette église
en Panthéon Français.
Tous les signes qui
caractérisaient une
basilique de chrétiens
furent remplacés par
des symboles de la
liberté et de la morale
publique. Sa façade et
son intérieur éprou-
vèrent plusieurs chan-
LISE S,\INT-ÉTIKXNE-r.U-MONT.
gements. La frise porte cette inscription en caractères de bronze :
« Aux GR.\NDS IIOMMKS, I A P.\TKIK KKCONNAISS.ANTi:. "
C'est deux jours après la mort de Miralx-au i\uv l'Assemblée Nationale décida
d'affecter la chapelle de Sainte-Geneviève à la sépulture des citoyens « qui auraient
bien mérite de la Patrie ». Les funérailles du célèbre orateur furent célébrées en
grande pompe, et son corps fut déposé dans la crypte du nouveau Panthéon.
ye ARRONDISSEMENT 335
Nous n'entreprendrons pas ici la description du Panthéon, qui est un monu-
ment d'art fort beau et fort intéressant qu'il faut s'empresser de visiter. Nous ne
pouvons seulement nous empêcher de constater que son aspect intérieur serait
plus imposant et plus grandiose si les tombes des hommes illustres, au culte
desquels il fut consacré, se trouvaient dans les nefs même au lieu d'être placées
dans les souterrains.
Nous voici maintenant devant l'église Saint-Etienne-du-Mont, cette fine et
délicate merveille de l'art français. Elle a remplacé une ancienne église qui datait
du xiii^ siècle. Les premières assises de la nouvelle construction furent posées
en 1517. Les travaux durèrent plus de cent ans. L'admirable jubé ne fut commencé
qu'en 1600, le grand portail en 1610. La consécration du maître autel et de toute
l'église eut lieu en 1626. Il n'est pas nécessaire que nous nous attardions à énu-
mérer les beautés architecturales de ce gracieux sanctuaire, puisque le temps
et les hommes l'ont épargné et qu'une simple visite sera préférable à toute des-
cription.
Chaque année, dans les premiers jours de janvier, la neuvaine de Sainte-Gene-
viève y ramène une foule pieuse, venue de tous les quartiers de la ville pour venir
prier devant la vieille tombe de pierre de la patronne de Paris.
La bibliothèque Sainte-Geneviève, autrefois placée dans l'abbaye, fut trans-
férée dans un nouveau local construit sur l'emplacement de l'ancien collège de
Montaigu.
Le lycée Henri-IV, successivement lycée Napoléon et lycée Corneille, occupe
ainsi que nous venons de le dire, l'emplacement de l'ancienne abbaye de Sainte-
Geneviève. On voit encore une des tours de l'abbaye enclavée dans les bâtiments
du lycée.
Proche de l'église de Saint-Etienne-du-Mont, nous verrons l'Ecole Polytech-
nique, située rue Descartes et rue de la Montagne-Sainte-Geneviève. Elle fut
fondée en 1794. La Convention avait fait table rase de toutes les écoles de divers
ordres fondées au temps de la [Monarchie. Elle ne tarda pas à s'occuper de les
réorganiser sur un plan nouveau. Le 6 Brumaire, an III, le Comité de Salut Public
rendait un arrêté pour préparer l'établissement d'une école centrale de travaux
publics. Fourcroy fut chargé de présenter un rapport détaillé sur le plan de cette
oi-ganisation : toutes les propositions notées dans son projet furent votées à l'una-
nimité. Des hommes comme BerthoUet, Monge, Prieur, Carnot, associèrent leurs
efforts, s'engagèrent à faire les premiers cours, et secondés par Lamblardie, chargé
officiellement d'organiser la nouvelle école, ils donnèrent bientôt à celle-ci une
impulsion qui ne s'est pas ralentie.
Lors de l'expédition d'Egypte, l'Ecole Polytechnique réclama une place
auprès de la Commission scientifique qui accompagnait cette lointaine entreprise.
Bonaparte, à son retour d'Italie, s'efforçant de se concilier l'affection des
savants et des gens de lettres, visita souvent l'Ecole et assista même plusieurs fois-
à quelques-unes de ses leçons.
336 ' LA VILLE LUMIÈRE
L'Ecole Polytechnique s'installa en 1805, dans l'ancien collège de Navarre,
qui avait été fondé en 1304 par Jeanne de Navarre.
Pendant la grande insurrection de juillet 1830, les Polytechniciens se mêlèrent
au peuple armé qui en fit ses capitaines. Un d'entre eux, Vaneau, fut tué à l'attaque
de la caserne des Suisses, rue de Babylone. L'acclamation populaire donna son
nom à une rue voisine. Les agitations qui suivirent la Révolution de Juillet eurent
quelque retentissement à l'Ecole Polytechnique : plusieurs élèves sortirent de vive
force le 5 juin 1832 pour assister aux funérailles du général Lamarque et prirent
part à l'insurrection qui suivit.
• En février 1848, l'uniforme populaire de l'Ecole reparut pour aider à la tâche
difficile du Gouvernement provisoire qui associa l'Ecole Polytechnique en corps,
comme l'Ecole Normale et l'Ecole de Saint-Cyr, à toutes les solennités de la Répu-
blique.
Si nous suivons la rue Descartes, nous arriverons rue Mouffetard, où l'on
pourra facilement se figurer ce qu'était autrefois la vie populaire à Paris. C'est
une curieuse et très intéressante évocation qu'une promenade rue Mouffetard,
le soir en hiver, à l'heure où les lumières commencent à s'allumer dans Paris.
M. Georges Gain nous fait de la rue Mouffetard la description suivante :
« Etroite, tortueuse, bordée de maisons dont beaucoup sont anciennes, la
rue Mouffetard est, comme autrefois, hérissée d'enseignes débordantes : An Ciseau
d'Or, Au Petit Ëmouleur, Au Soleil d'Or, Aux Enfants d' Auvergne, A la Bonne
Source, etc., etc. Sur les boutiques sont peints des sacs de coke, des têtes de veau,
des paquets de pieds de mouton, des piles de cotrets, des litres de vin rouge ou
blanc et des effigies de chevaux dorés désignant les nombreuses boucheries
hippophagiques. . .
« On y voit d'innombrables mastroquets, d'opulents assommoirs dont les
alambics de cuivre reluisent comme des machines de guerre qui retiennent leur
clientèle assoiffée autour «d'apéritifs de premier choix «. Les portes cochères sont
habitées : sous les unes, on vend des journaux, sous les autres on i-etourne des
pommes de terre dans la graisse bouillante, ou ce sont les marchandes de lait et
de café noir qui versent leur marchandise dans des bols de porcelaine, et les gros
pots d'étain reluisent comme des miroirs. Devant les boutiques des fruitières
au milieu des salades, des navets et des tomates, d'énormes potirons entr' ouverts
flamboient joyeusement, note fulgurante de ce tableau coloré au milieu duquel
une fille passe en caraco rayé, une rose au bec, les cheveux fous sur des yeux
rieurs. )>
Au numéro 141 de la rue Mouffetard, se trouve l'église Saint-Médard, célèbre
au .wiii^ siècle par le fameux tombeau du diacre Paris, dont j\lercier nous parle
en ces termes :
« Pendant .son vivant, il ne se douta guère du genre de célébrité qui!
obtiendrait après sa mort. Le parti des Jansénistes voulut à toute force en faire
un saint, et ils allèrent en foule grimacer et convulsionner sur son tombeau. L'<"n-
Ve ARRONDISSEMENT 337
thousiasme communiqué au peuple aurait eu des suites graves sans l'aurore de
la philosophie qui dissipa ces extravagances, ridiculisa les novateurs et le thau-
maturge et servit le gouvernement assez inquiet sur cette épidémie morale. Les
esprits échauffés auraient pu aller loin, tant le délire était universel. Une princesse
douairière, que l'âge avait rendue aveugle, acheta pour mille écus les vieilles
culottes du diacre pour s'en frotter les yeux... On a dansé sur la tombe du diacre
Paris, on a mangé de la terre de son tombeau... » Près de 800 personnes se dirent
atteintes de convulsions. Dès qu'une femme avait touché le tombeau, elle était
prise d'une sorte de délire : celles qui gambadaient avaient reçu le nom de sau-
teuses; celles qui hurlaient s'appelaient aboyeuses ou miauleuses.
Le gouvernement, devant ces scènes ridicules et scandaleuses, ordonna la
fermeture du cimetière Saint-Médard. Le lendemain on trouva sur la porte l'épi-
gramme suivante :
n De par le Roy, deffence à Dieu
De faire miracle en ce lieu. »
Au numéro 99 de la rue des Patriarches, on voit le passage et le marché des
Patriarches qui existait déjà en 1684 dans la Cour des Patriarches et antérieu-
rement en pleine rue Mouffetard.
La rue Mouffetard aboutit à la rue Claude-Bernard, anciennement impasse
des Pénitentes. Nous voyons au numéro 16 l'Institut National Agronomique.
Cette rue conduisait autrefois au couvent des Feuillantines, fondé par Anne
Gobelin, veuve d'Estournel. Les Feuillants de Paris, qui d'abord avaient résisté
à l'établissement de leurs sœurs, vinrent les accueillir, et au nombre de 30, les
escortèrent processionnellement.
L'église qui fut bâtie en 1719 ne contenait rien de remarquable qu'une copie
de la (i Sainte-Famille " de Raphaël. Ce couvent, supprimé en 1790, est devenu
propriété particulière.
La rue d'Ulm nous conduit à l'Ecole Normale, créée en 1794 par un décret
de la Convention.
Le rapport du représentant du peuple, Lakanal, précise nettement le but de
l'institution : « Dans cette école, dit-il, ce n'est pas les sciences qu'on enseignera,
mais l'art de les enseigner. Au sortir de cette école^ les disciples ne devront pas
être seulement des hommes instruits, mais des hommes capables d'instruire...
Pour la première fois, les hommes les plus éminents en tout genre de science et
de talent, les hommes qui jusqu'à présent n'ont été que les professeui's des nations
et des siècles, les hommes de génie vont être les premiers maîtres d'école d'un
peuple... » Le projet fut converti en loi et immédiatement exécuté. Trois mois
après, 1 400 élèves choisis et envoyés par les administrations départementales
étaient réunis sous la présidence des représentants délégués auprès des écoles
normales, Lakanal et Deleyre, en présence des maîtres illustres que leur avait
choisis la Convention.
338
LA VILLE LUMIERE
Avant l'installation définitive dans les bâtiments de la rue d'Ulm en 1847,
les cours de l'Ecole Normale se donnaient dans l'amphithéâtre du Jardin des
Plantes et dans l'ancien collège du Plessis. Mais les bâtiments du Plessis devinrent
insuffisants, et l'on acheta pour y établir l'Ecole Normale un terrain connu sous
le nom de clos Saint-Joseph, près du jardin du Val-de-Grâce.
Au sortir de l'École Normale, suivons la rue Gay-Lussac ouverte sur l'empla-
cement d'un camp
romain et atteignons
la rue de l'Abbé-de-
l'Epée, nommée ainsi
en l'honneur de l'in-
venteur de l'alphabet
des sourds-muets. Au
coin de cette rue et de
la rue Saint-Jacques
se trouve l'Institution
des Sourds-^Muets.
Remontons la rue
Saint-Jacquesjusqu'au
boulevard du Port-
Royal, et arrêtons-nous
à l'hôpital militaire du
\'al-de-Grâce, qui oc-
cupe im terrain appelé
jadis F ici de Valois ou
Petit Bourbon.
L^ne abbaye royale
de bénédictines y fut
installée par Anne
d'Autriclie, qui s'en fit
déclarer fondatrice.
Cette R>ine longtemps
stérile, et inquiète,
après vingt-deux ans
de mariage, de ne pouvoir donner un héritier à la couronne, avait adressé des
vœux à toutes les chapelles, à toutes les églises où se trouvaient des saints ou
des saintes en réputation de rendre la fécondité. Après la naissance de Louis XIV,
elle fit reconstruire entièrement, et avec une somptuosité digne de sa recon-
naissance, l'église et le couvent du Val-de-Gràcc.
Mansard commença à faire construire cet édifice ; mais à la suite des intrigues
de cour, il se vit forcé d'en abandonner la direction, qui fut confiée à Mercier.
La façade est composée d'une ordonnance corintliiennc couronnée d'un fron-
VAL-DE-GR.VCH.
ye ARRONDISSEMENT
339
ton, puis d'une seconde ordonnance du même ordre pareillement couronnée d'un
fronton. Le fronton de l'ordonnance supérieure était orné d'un bas-relief où,
pendant la Révolution, on avait placé les symboles de la Liberté et de
l'Egalité.
L'intérieur de l'église offre une nef séparée des bas-côtés par des arcades et
des pilastres corinthiens cannelés. La voûte de la nef est chargée de bas-reliefs
et d'ornements avec profusion.
Le dôme a été intérieurement peint par Mignard, dont ce fut le plus bel
ouvrage. Molière en a composé un poème pour exalter la gloire du peintre.
En 1790, l'abbaye du Val-de-Grâce fut supprimée et Napoléon en fit plus tard
un hôpital militaire. C'est d'ailleurs sa désignation actuelle.
Longeons le boulevard du Port-Royal qui appartient à trois arrondissements
différents, que nous verrons par la suite, et, par l'avenue des Gobelins, gagnons
la rue Monge. Lors du percement de cette rue, on lit de très intéressantes décou-
vertes de sarcophages, d'armes et d'objets divers de l'époque gallo-romaine.
On mit au jour des arènes romaines datant du ii^ ou iii^ siècle. Une partie
existe actuellement à ciel ouvert : l'autre partie est encore enfouie sous les bâti-
ments du dépôt des Omnibus de la rue Monge.
Au numéro 16 de la rue Monge, nous voyons la grande maison de fourrures
de MM. Ch. Zachwev et Cie. C'est une fort ancienne maison qui date de l'an-
MAISON ZACHWEY ET C'<'. S.^LON.
340
LA VILLE LUMIERE
\i VIS )N /At'HW I V i.r
V'^' ARR(^NDISSEMENT 341
née 1855 et dont la réputation n'est plus à faire. Etant à la fois une maison de
gros et une maison de détail, elle a la faculté d'effectuer des achats très impor-
tants et de faire un choix spécial en vue de sa clientèle de détail.
MÏ\I. Zachwey et Cie sont en relations directes et constantes avec les prin-
cipau.K marchés de fourrure du monde entier. Ils sont en correspondance avec
Londres, Leipzig, Nijni-Novgorod, Irbit, etc., etc., et possèdent en outre de
nombreu.x voyageurs qui parcourent ces villes pour y exécuter leurs achats. L'on
comprend aisément que, dans ces conditions, ils peuvent se ménager des acqui-
sitions très avantageuses dont ils aiment à faire profiter leur clientèle. Ils sont
des mieux placés pour se procurer les plus belles fourrures, et c'est là un avantage
cjue les femmes apprécieront très certainement, aujourd'hui que les exigences de
la mode deviennent plus grandes chaque jour et qu'il est extrêmement difficile
de se procurer certaines pelleteries de choix.
'SIM. Zachwey et Cie, qui déploient une très grande activité dans leur com-
merce et font preuve de connaissances sûres, prennent une part importante à la
direction de la mode nouvelle. Ils ont su, par leurs efforts incessants, se concilier
Li faveur de la clientèle aristocraticpie parisienne si difficile à contenter. Ils sont
également fournisseurs de la Cour d'Espagne et de toute la haute société espa-
gnole. L'on se rend compte, en visitant les salons d'exposition et de vente du
numéro 16 de la rue Monge que la maison Zachwey est une maison de premier
ordre et tout à fait de confiance.
Dans la rue du Fer-à-Moulin, se trouve l'amphithéâtre d'anatomie, et la
clinique de dissection, construite sur l'emplacement de l'ancien hôpital de Cou-
peaux.
La rue Geoffroy-Saint-Hilaire nous mène au Jardin des Plantes.
L'idée de créer à Paris un Jardin des Plantes est due à Hénouard, médecin
de Louis XIII. Guy de la Brosse, qui lui succéda dans le poste de premier mé-
decin du roi, mit ce projet à exécution. II organisa le jardin et y établit des
chaires de botanique et de pharmacie. En 1640, l'établissement fut inauguré.
Toutes les améliorations, tous les agrandissements que subirent par la suite
\v Jardin des Plantes furent dus successivement à Fagon, Tournefort, les deux
Jussieu, de Fay, Geoffroy Saint-Hilaire, Cuvier, Gay-Lussac et surtout Buffon,
qui fut aidé dans ses travaux par Daubenton et Lacépède. Pendant la direction
de Buffon, les collections s'accrurent considérablement ; on augmenta les galeries
et l'amphithéâtre fut construit.
Depuis, des constructions importantes ont été élevées, les serres ont été
reconstruites et le Jardin embelli.
Bernardin de Saint-Pierre protégea le Jardin des Plantes pendant la Révo-
lution. La ménagerie fut, paraît-il, construite, avec l'argent des professeurs qui y
laissèrent une partie de leur traitement.
En face du Jardin des Plantes, se trouve l'hôpital de la Pitié, dont voici
l'origine :
342
LA VILLE LUMIÈRE
A la suite des longues guerres de religion du xxi^ siècle, il s'était formé à
Paris une nombreuse population de gens pour qui la mendicité, après avoir été
un besoin, était devenue une profession qu'ils exerçaient ouvertement, employant
même la menace et la violence pour se faire donner l'aumône. L'autorité royale
voulut mettre fin à ces désordres ; un édit de 1612 ordonna que tous les mendiants
valides seraient renfermés dans des maisons où ils seraient tenus de travailler.
Par suite de cet édit, la ville acheta successivement des maisons et terrains
situés entre les rues de la Clef, Copeau, d'Orléans et du Jardin-du-Roi, et y fit
construire un vaste établissement qui prit son nom de sa chapelle, dédiée à Notre-
Dame-de-la-Pitié.
Au début, on y logea des mendiants valides. Plus tard, vers 1657, on y reçut
des enfants malheureux auxquels on donnait une certaine instruction. C'est à la
Pitié que les bourgeois venaient recruter les enfants des deux sexes pour les em-
ployer à leur service. On y admettait également des filles et des femmes débauchées
qui voulaient faire pénitence.
Pendant la Révolution, des clubs s'y installèrent. En i8og, la Pitié devint
annexe de l'Hôtel-Dieu.
L'organisation de la Pitié date de 1813. En 1836, Lisfranc y uiaugura une
cHnique chirurgicale (:).
L'Hôpital de la Pitié est situé i, rue Lacépède. Cette rue fut ouverte au
xiye siècle sous le nom de rue Coupeau, à cause du moulin des Coupeaulx. Lors
de la démolition de la
vielle prison de Sainte-Pé-
lagie, l'on avait découvert
un petit timnel se dirigeant
de l'une des coiu"s de la
prison vers la rue Lacépède.
^I. Auge de Lassus a pu éta-
blir, après de longues recher-
ches, que ce t'unnel avait été
creusé par Blanqui et ses
compagnons de captivité en
avril 1S34 et que c'est par
ce tunnel que s'é\-ada le
célèbre prisonnier.
Au numéro 12 de la
rue Lacépède est située la maison de JI. Emile Haran, le fabricant bien connu
d'instruments de chinirgie. d'appareils orthopédiques, de membres artificiels,
d'instruments en caoutchouc, de bandages de toutes sortes qui sont d'un si
(I ) L'hôpital de la Pitié possède 696 lits. Il comprend 6 services de médecine, 2 ser-
vices de chirurgie et i service d'accouchement. Médecins : B.\binski, Thikoloix. Renon.
Dalché, Lion, Ci.aisse. — Chirurgiens : Walthfr et Arrou. — Accoucheur : Potocki.
ye ARRONDISSEMENT 343
fréquent usage entre les mains des chirurgiens et des docteurs et dont bon
MAISON HAEAN. — VUE GÉNÉRALE, EN 1 KANSFORMATION.
nombre ont été créés et perfectionnés sur leuis indications. ["Dans les ateliers de
M. Haran, l'on peut voir
comment l'on confectionne
aujourd'hui avec tant de
précision les jambes et les
mains articulées, les pieds,
les cuissards et les bras arti-
ficiels et de quelle façon l'on
s'ingénie à remédier aux
différents genres d'amputa-
tion. La perfection de telles
pièces réside surtout dans
l'habileté des ouvriers qui
sont dirigés par des contre-
maîtres possédant des con-
naissances scientifiques et
pratiques. Les prix très modérés de tous ces appareils peuvent être obtenus par
MAISON HARAN. ATELIER DE LA GARNITURE.
344
LA VILLE LUMIÈRE
suite de la production colossale et de la division admirablement comprise du
travail.
Il y a loin des appareils primitifs d'Ambroise Paré à celui qu'imagina récem-
ment le professeur Delorme, directeur du \'al-de-Grâce, pour un sujet mutilé de
tous les doigts de la main gauche et de quatre doigts de la main droite. Ambroise
Paré du reste ne songeait pas à imiter la main ou le bras perdu, mais il se pro-
posait simplement de donner à l'opéré un instrument qui, par le secours du
membre sain, pût manier une épée, saisir les rênes d'un cheval ou tenir solidement
un objet pesant. Dans ce but, nous lisons dans le journal de La Nature qu'il fit
construire jmr un serrurier pai'isien nommé le petit Lorrain une main pourvue
d'un mécanisme intérieur
très compliqué. Toutefois,
dc]nhs le xvi'^ siècle jus-
qu'à la fin du xix<^, le rem-
lilacement d'un bras mutilé
par un appareil mécanique
constitua une exception.
Aujourd'hui, pour une cen-
taine de francs, un ouvrier
peut se faire mettre un bras
artificiel qui lui permettra de
continuer son travail en dépit
de son infirmité. Pour une
somme un peu plus élevée,
l'on peut même parvenir à
dissimuler cette infirmité j)ar le moyen d'un de ces chefs-d'œuvre d'ingéniosité
qu'exécutent les constructeurs français.
Nous devons aussi mentionner (jne-M. M. Haran a pris dans la fabrication
du bandage herniaire à ressort une place prépondérante. La construction et l'appli-
cation de ce bandage ont soulevé de retentissantes controverses. Pour en faire
l'historique en quelques mots, notons que ce n'est guère (pie vers 1665 qu'il en est
fait pour la première fois mention.
A cette époque, un chirurgien spécialisé dans l'étude de cette infirmité
décrit un appareil pouvant être aux malades du plus grand secours et se
composant essentiellement de ce (jui constitue encore aujourd'hui le bandage
ordinaire.
Dès lors la fabrication du bandage est née et s'organise en iiulu>tiie. Wrs \v
milieu du wiii"^ siècle, le fabricant Tiphaine y apporta de profondes amélio-
cations ; puis, peu à peu, par la collaboration du docteur et du fabricant, l'on par-
vint, grâce aux connaissances anatomicpus plus exactes et à l'amélioration de
la trempe des ressorts, à faire subir aux bandages de notables perfectionninients.
La main de jcr dans un gant de velours trouve alors son application, et le malade.
i y'
^fH:^^^^
M.\ISON HARAN. — U.N ATELIER (eN TRANSFORMATION'^
V*- ARRONDISSEMENT 345
amené à oublier progressivement son infirmité, peut vaquer sans risques ni
fatigues à ses occupations.
Et puisque nous avons été conduits au sujet de la maison Haran à citer le
nom du célèbre chirurgien Ambroise Paré, nous ne pouvons nous dispenser d'en
dire quelques mots. C'est lui qui fut surnommé le père de la chirurgie moderne, et
c'est lui qui éclaira de sa lumineuse investigation et de ses nombreuses expériences
une foule de questions d'anatomie, de physiologie et de thérapeutique. Il ne
reconnut dans la doctrine d'Hypocrate, de Galien, d'Albucasis que l'autorité
de la maison ; il ramena leurs opinions à l'expérience comme à une preuve néces-
saire et comme à la source de la vérité. L'on trouve dans ses écrits la plupart des
origines de la chirurgie moderne.
Le quai Saint-Bernard, autrefois Vieux-Chemin d'Ivry, longe la Halle aux
Vins, qui occupe les terrains où s'élevait l'ancienne abbaye Saint-Victor. La Halle
aux Vins a été instituée dans le but de dispenser les marchands en gros et en détail
d'avoir à payer l'octroi sur toutes les boissons qu'ils avaient en magasin.
La première Halle aux Vins fut édifiée en 1664, pour retirer à couvert les
vins des marchands forains.
Devenue insuffisante, elle fut reconstruite en 1790, puis en 1868 et agrandie
par la su^te.
Cet immense entrepôt est divisé en sections et en rues qui portent les noms des
grands crus de France : rues de Touraine, de Languedoc, de Bordeaux, de la Côte-
d'Or, de Champagne, de Bourgogne, etc.
On présume, et certaines découvertes sont venues à l'appui de cette assertion,
que se trouveraient sous la Halle aux Vins des arènes romaines, à peu près pareilles
à celles de la rue Monge.
Suivons à présent le quai de la Tournelle, et prenons la rue des Bernardins
pour arriver place Maubert
La rue des Bemardins fut ouverte en 1246, sur une partie du jardin attenant
au couvent des Bernardins. L'église de ce couvent passait pour un chef-d'œuvre
d'architecture gothique. Le couvent fut supprimé en 1790, et l'église, après avoir
été convertie en magasins, fut ensuite démolie.
Quelle est l'origine de ce nom de Maubert, donné à une place et à un quartier.
Suivant quelques historiens, le souvenir des leçons d'un professeur célèbre,
Albert le Grand, de l'ordre des Jacobins, ne serait pas étranger à cette étymologie.
Albert, par altération, serait devenu Maubert. Suivant les autres, la place Maubert
aurait appartenu à un évêque de Paris nommé Madelbert ou Madalbert.
La place Maubert était au moyen âge une des plus pittoresques « verrues » de
Paris. Les escholiers y ripaillaient avec les gentes ribaudes que Villon a si souvent
chantées. « On y dansait pesle-mesle, au son des joyeux flageolets et des douces
cornemuses, se rigolant, buvant, faisant grande chère, lampant du Bourgueil,
du clairet, du vin pineau, avalant des écuelles de friandes tripes dont on se pour-
léchait les badingoinces et les flacons d'aller, les jambons de trotter, les gobelets
346
LA VILLE LUMIER?:
de voler ». C'est Rabelais, qui dans la vie de Gargantua, nous fait cette description
de la place Maubert.
Cette place, nous dit Auguste Vitu, fut au moyen âge le véritable forum
■du quartier de l'Université, rendez-vous des escholiers, des bateliers, des mar-
chands forains et des commères, comme aussi le centre de l'Académie du langage
faubourien. On disait d'un homme grossier en ses propos « qu'il avait appris ses
•compliments à la place Maubert », et, en effet, ce fut le titre du premier catéchisme
poissard. Ce carrefour célèbre fut le lieu de scènes tumultueuses et d'exécutions
■capitales.
C'est là que fut brûlé le célèbre imprimeur, Etienne Dolet ; c'est là également
•que fut traîné le cadavre de Ramis, massacré en 1572 au collège de Presles.
Sur la place Maubert se trouve actuellement une statue d'Etienne Dolet,
fort peu intéressante, et un marché construit sur les ruines du couvent des Carmes.
C'est là le dernier souvenir de ce célèbre couvent.
riicto Xrurdiun liiui.
STATUE d'Etienne dolet.
Vl^ ARRONDISSEMENT
i^Si^gJîi- nous sera loisible de glaner un nombre infini de souvenirs en nous pro-
|! ,^lv|''' menant dans le VP arrondissement. Là, plus encore qu'ailleurs peut-
^^JvjS;! être, dans ce vieux quartier qui fut jadis le centre même de la ville,
nous verrons presque à chaque pas tout le passé revivre devant nous. Les amateurs
■du Vieux Paris feront bien de consacrer quelques heures à errer dans l'arrondisse-
ment du Luxembourg; ils sont certains de rapporter de leur promenade une ample
€t féconde moisson.
L'arrondissement du Luxembourg est formé de quatre quartiers :
Quartier de la Monnaie;
Quartier de l'Odéon;
Quartier de Notre-Dame-des-Chanips;
Quartier de Saint-Germain-des-Prés.
Nous partirons de la Place Saint-Michel, dont le nom vient d'une autre
place Saint-Michel qui existait à l'extrémité de la rue de la Harpe et qui avait
été dénommée ainsi en l'honneur de Michelle, fille du roi Charles VI. On voyait
sur cette place une porte de fer, dite Porte Saint-Michel, qui faisait partie de l'en-
ceinte de Philippe- Auguste.
La place actuelle fut formée sur l'emplacement de I'Abreuvoir Maçon,
proche du château du comte de Mâcon, qui était un lieu de réunion des jolies
filles. L'Abreuvoir Mâcon fut même désigné en 1367 comme un des lieux qu'au-
raient le droit d'habiter les prostituées. Les femmes publiques formaient à cette
époque une sorte de corporation qui avait un règlement spécial et qui fut de tout
temps protégée par les rois de France. Comme les prostituées richement vêtues
se répandaient dans tous les quartiers de la ville, on sentit la nécessité de leur assi-
gner des rues et des quartiers spéciaux par cette ordonnance de 1367 qui les mena-
çait de la prison, puis du bannissement, si elles se permettaient d'habiter des rues
autres que celles qui leur étaient désignées.
En 1418, il fut élevé sur cette place une statue à Périnet Leclerc qui avait
livré aux Bourguignons les clefs de la Porte de Buci. Cette statue, renversée après
le retour de Charles VII à Paris, fut remplacée par une fontaine, elle-même rem-
placée par la fontaine Saint-Michel actuelle élevée en 1864 par Davioud et qui
n'offre rien de bien intéressant.
Le boulevard Saint-Michel part de la place Saint-Michel pour aboutir au
boulevard du Port-Royal. Il fait partie à la fois des V et VI^ arron-
dissements.
348
LA VILLE LUMIERE
Au numéro 34 se trouve le plus ancien des établissements des Bouillons Bou-
lant, qui date de 1867. Il est situé tout à côté du lycée Saint-Louis, qui fut entiè-
rement reconstruit en 1820 sur l'emplacement des collèges d'Harcourt et de Jus-
tice. Le collège d'Harcourt avait été fondé en 1280 par Raoul d'Harcourt, et le
Collège de Justice par Jean de Justice, chanoine de Paris, en 1351.
Ce dernier collège, après avoir été supprimé en 1790, servit pendant quelque
temps de prison, puis fut démoli.
Tous les terrains occupés actuellement par les numéros 30 à 56 dépendaient
autrefois de l'hôtel de Clermont et faisaient partie du domaine dfs Cordeliers.
Le bouillon-restaurant Boulant jouit d'une réputation très grande et très
méritée. C'est le restaurant des étudiants par excellence ; il a vu passer tous les
hommes célèbres de notre
époque, tous ceux qui s'il-
lustrèrent dans les arts, la
science, la littérature ou la
politique et qui se souvien-
ni'ut non sans un certain
plaisir et quelque regret des
joyeuses agapes qu'ils firent
dans leur vieux restaurant
(lu boulevard Saint-Michel,
.ilors que leur bourse était
très peu garnie et qu'ils
n'étaient riches que d'ardem*
Kisi\ri;\M i,,iLAM. et d'espérance. Tous ont
passé par là durant leurs
belles et vibrantes années d'études ; tous ont été heureux de trouver, pour des
prix très modiques, une bonne table bien.servie dans cet établissement dune mer-
veilleuse propreté et d'une tenue parfaite.
Que- nous sommes loin des restaurants réservés jadis aux étudiants ! Que nous
sommes loin du Flicoteaux dépeint par Balzac, ce local bas de plafond, imprégné
d'odeur de vaisselle où de 1810 à 1848 des générations entières d'étudiants vinrent
prendre leurs repas. « On y mangeait, dit Balzac, comme on travaille, activement.
Les mets étaient peu variés ; la pomme de terre y était éternelle : il n'y aurait
pas eu une pomme de terre en Irlande, elle aurait manqué jwrtout qu'il s'en serait
trouvé chez Flicoteaux. »
Les étudiants d'aujourd'luu s(int plus favorisés. Pour des prix ahordablt--
aux plus modestes d'entre eux, ils trouvent dans les établissements Boulant, un
service de premier ordre, une cuisine simple mais extrêmement soignée et d(>
vins de tous les bons crus de France. La cave de cette maison est en effet l'une des
plus appréciées.
Les établissements Boulant, en deiuns d>i restaurant du luniUvanl Saint-
vie ARRONDISSEMENT 349
:\Iichel, possèdent plusieurs autres maisons, l'une située boulevard des Capucines,
que nous venons de voir dans le 11^ arrondissement, l'autre rue de Douai, dont
nous aurons l'occasion de parler tantôt et une à l'angle de la rue Montmartre.
La place et la rue Saint-André-des-Arts, où le collège d'Autun était situé,
sont à présent tout ce qui rappelle l'ancienne église Saint-André-des-Arts.
Elle avait été bâtie dans le clos de Laas, que représente à peu près la partie
circonscrite par le boulevard Saint-Michel, la rue de l'Ecole-de-Médecine, la rue
Dauphine et le quai des Augustins. C'est par une suite d'altérations de ce nom de
Laas qu'il faut chercher, si nous en croyons les meilleures autorités, l'origine de ce
nom des Arls qui lui fut appliqué. Plusieurs historiens ont expliqué l'étymo-
logie de ce nom par le mot arcubus, représentant les arcs de l'église Saint-
André.
L'église Saint-André-des-Arts n'avait rien de remarquable au point de vue
architectural; malgré cela, elle avait été conservée par un décret de l'an 1791.
Toutefois, peu de temps après, elle int fermée, puis vendue comme propriété
nationale, puis démolie. En 1809, la ^'ille de Paris acheta le terrain pour former
à l'endroit même oii était située l'église, la place Saint-André-des-Arts.
Au 21, de la rue Saint-André-des-Arts, nous voyons une maison que Racine
habita pendant quatre ans. An 27, remarquons un joli balcon de fer forgé datant du
xvine siècle. Au 22, en face, tuie maison moderne a remplacé la maison où logeait
le chansonnier Ange Pitou, dont nous avons raconté l'histoire à propos de Saint-
(îermain-l'Auxerrois. Au 32, la demeure qu'habita le farouche Billaud-Varennes,
le tigre à perruque jaune dont Lenôtre nous a conté le séjour dans la rue Saint-
André-des-Arts dans son second volume de Vieux papiers, vieilles maisons. Au
numéro 43, se trouve le lycée Fénelon, sur l'emplacement de la maison de Jean
Coytier, médecin de Louis XI. Au 6r, se trouve le passage du Conmierce, qui
débouche boulevard Saint-Germain et dont l'entrée, formée autrefois par un \'aste
porche cintré qui donnait accès dans la maison de Danton, était situé à l'endroit
précis où s'élève aujourd'hui la statue du tribun. Le passage du Commerce a
gardé un peu de sa physionomie d'autrefois; les maisons y sont fort anciennes,
et les boutiques des revendeui's et autres marchands ne sont pas sans quelque
pittoresque.
La Cour du Commerce avait été fondée sur l'emplacement d'un Jeu de
paume établi sur les anciens remparts de Philippe-Auguste. C'est dans la Cour du
Commerce aue le D"' Guillotin essaya en 1790, sur des moutons, le couperet de
sa philantJiropiqiie machine à décapiter. Il devait plus tard en faire lui-même
l'essai !
Au numéro i de la Cour du Commerce qui n'existe plus anjoui'd'hui, puisqu'à
cette place passe le boulevard Saint-Germain, habitèrent Danton et Camille Des-
moulins. Sur ce même emplacement existait aussi la maison de Marat, où, le
13 juillet 1793, Charlotte Corday, 'oêtue d'un déshabillé moucheté et coiffée d'un
chapeau à haute forme orné d' une cocarde noire et de trois cordons verts, vint dans la
350 LA VILLE LUMIÈRE
demeure de i Ami du peuple et. comme elle le proclama, «voulut tuer un homme
pour en sauver cent mille ». Et nous évoquons la figure de l'Ami du peuple d'après
le portrait qu'a tracé de lui un de ses contemporains : « La disproportion de la grosse
tête de Marat et de son tout petit corps le rendait grotesque. Sa marche était
saccadée, tout son être était agité par des mouvements convulsifs qui lui faisaient
lancer ses bras à droite et à gauche. Son costume débraillé à plaisir rendait l'honmie
encore plus hideux : carmagnole en loques, manches retroussées, chemise ouverte
laissant voir la poitrine, pantalon de velours rapiécé, souliers troués, noués avec
des ficelles. Il avait la peau cuivrée, marbrée de taches de bile et de sang, le front
fliyant sous un mouchoir sale qui couvrait les cheveux gras attachés par derrière
avec une lanière de cuir. Tout un ensemble horrible, qui au premier moment pro-
voquait le rire et au second faisait frissonner. »
Reprenons le passage ou Cour du Commerce, vers le milieu de laquelle s'ouvre
une ruelle tortueuse qui nous conduira à la Cour de Rouen ou de Rohan. D'après
quelques-uns, ce nom viendrait de l'ancien hôtel des ducs de Rohan ; d'après les
autres, cette maison dépendait autrefois de l'Hôtel des Archevêques de Rouen.
Sortons du passage du Commerce et prenons la rue Mazet, autrefois la rue de
Contrescarpe, oii se dressait jadis la Porte Buci livrée aux Bourguignons, comme
nous venons de le voir, par la trahison de Perinet Leclerc. C'est dans la rue
Mazet que se trouvait le restaurant Magny, où eurent lieu les fameux dîners litté-
raires dont parlent les Concourt dans leur Journal. Un peu plus loin, au numéro 5,
on pouvait voir, il y a deux ans encore, I'Auberge du Cheval-Bi.^xc, qui était le
bureau des coches d'Orléans et de Blois. C'est de cette cour, que l'on se figure
encombrée de voyageurs, de commissionnaires, d'amis et de servantes, que par-
taientles diligences ; c'est là que débarqua, arrivant de sa province, Manon, l'héroïne
de l'abbé Prévost. L'on sait que l'histoire de Manon Lescaut est absolument
authentique et n'est qu'une autobiographie de l'auteur qu'il transforma en roman
parla suite.
Si nous nous engageons maintenant dans la rue de l'Eperon, nous arriverons
rue Suger, et nous emprunterons à M. Georges Cain la saisissante description qu'il
en a faite dans ses Nouvelles Promenades dans Paris : « Les pavés, les murs, les
fenêtres y sont d'aspect lugubre et rébarbatif ; de\ix cliats maigres la franchissent
et s'enfoncent sous de vieilles portes cochèrcs du xviî^ siècle, hérissées de clous et
encore munies de leurs heurtoirs de fer. Dans cette triste rue qui s'appelait jadis
rue du Cimetière-Saint-André-des-Arts, la plus triste maison porte le numéro 13.
ILUe est close par une porte noire, disloquée, sinistre. Une bande de toile salie par
les pluies, plaquée sur des restes de panneaux sculptés, indique que cette masure
est à vendre et qu'il faut pour la visiter s'adresser nu numéro 5 de la rue de
l'Eperon. Là, après nous avoir fait traverser une courette encombrée, la concierge
pousse une porte en bois, et nous voici devant un stupéfiant décor de désolation :
c'est l'envers de la maison de la rue Suger, c'est ce qui reste de l'ancien cimetière.
La haute maison silencieuse, comme morte, apparaît dishiquée, croulante ; ses
vie ARRONDISSEMENT 351
murailles salpêtrées étalent partout de larges plaques de lèpre jaune ; les vitres
sont brisées, les volets arrachés, les marches rompues et devant cette ruine,
« s'étend un vaste terrain d'environ 50 mètres de largeur sur 53 de profondeur,
où jadis étaient les tombes ».
Traversons de nouveau la rue Saint-André-des-Arts — nous ne pouvons nous
décider à quitter cette rue tant elle est encombrée de souvenirs — et nous trou-
verons la rue Gît-le-Cœiir. dont le nom singulier semblerait évoquer une étrange
étymologie. Quelque macabre histoire serait-elle la raison de cette dénomination?
Il n'en est rien, cette rue portait tout simplement le nom de Gilles-Oueux (queux
signifiait cuisinier) et après être devenue successivement : Guy-le-Preux, puis Gilles-
le-Cœur, a fini par devenir la rue Gît-le-Cœur. Saint-Foix raconte dans ses Essais
sur Paris qu'il existait rue Gît-le-Cœur un petit palais d'amour que François V
avait fait bâtir, et qui communiquait avec un hôtel habité par la duchesse
d'Etampes, dans la rue de l'Hirondelle. Saint-Foix dit — ses Essais sur Paris
datent de 1742 — : « Le cabinet de la duchesse d'Etampes sert à présent d'écurie
à une auberge qui a retenu le nom d'Hôtel de la Salamandre. Un chapelier fait sa
cuisine dans la chambre du lever de François I^r, et la femme d'un libraire était en
couches dans son petit salon de délices loi'sque j'allais pour examiner les restes de
ce palais d'amour (i). »
Prenons la rue Danton, qui est une rue toute récente percée à travers les rues
Poitevin et Serpente. La rue Danton ne fut terminée qu'eu 1895, et jusqu'à
sa formation tout ce quartier plein de masures et de ruelles était resté tel qu'il
était autrefois, « avec ses ruelles sinueuses, obscures, dont les masures ventrues,
infirmes, se penchaient l'une vers l'autre pour se soutenir, dont le pavé raboteux
laissait pousser de minces brins d'herbe, où l'œil percevait au-dessus des gouttières
inquiètes des pignons coiffés de toits moussus. Aux angles s'accrochaient des
tourelles. Sous des porches énormes, des bancs de pierre rappelaient l'antique hos-
pitalité des propriétaires d'hôtels ». Le percement de cette rue a fait disparaître
le collège Mignon et l'hôtel de Thou.
11 serait évidemment exagéré de regretter de parti pris la démolition de tous
les anciens quartiers et de déplorer la transformation de petites ruelles obscures
et tortueuses en rues larges et aérées ; mais l'on ne peut toutefois s'empêcher
d'émettre un timide regret de ne plus voir ces maisons, pitoyables sans doule, mais
si vivantes, où vécurent quelques-ims des principaux acteurs de la Révolution.
Nous voyons nie Danton V Hôtel des Sociétés savantes, bâti en 1900, et où de
fort intéressantes conférences ont lieu journellement. Sur la façade de l'hôtel, on
peut lire cette devise : le Vrai, le Beau, l'Utile.
Nous arrivons boulevard Saint-Germain, devant la statue de Danton, placée
comme nous l'avons dit à l'endroit où s'élevait la maison qu'il habitait. Sur le
socle sont gravés les motscélèbrcs ; « De l'audace, encore de l'audace et toujours
de l'audace ! »
(1) Dictionnaire des Rues de Paris, par Gustave Pess.^rd.
352 ■ LA VILLE LUMIERE
Le boulevard Saint-Germain fait partie des \''', \l^ et ML' arrondissements.
Il fut commencé en 1855, puis prolongé en 1866, absorbant tout \m côté de la rue
Saint-Dominique, la rue Taranne, la rue Gozlin, la rue des Noyers, la rue des
Lavandières, la rue d'Erfurth et la rue Childebert. C'est un des plus beanx boule-
vards de Paris. Au numéro 201 s'élevait l'ancien hôtel de Chevreuse, construit
pour Marie de Rohan Montbazon, duchesse de Chevreuse, fort célèbre à l'époque
■de la Fronde, à laquelle elle prit une part active. Le prolongement du boulevard
Saint-Germain entraîna la démolition de cet hôtel.
Au 83, se trouv'e la Faculté de Médecine, sur l'emplacement de l'ancien Collège
' -de Bourgogne, fondé en 1331 par Jeanne de Bourgogne.
En 146g, l'Ecole de Médecine n'avait pas encore de local attitré et l'Univer-
sité décida d'acheter pour cet emploi une vieille maison appartenant aux Char-
treux et située rue de la Bûcherie. Les professeurs et les écoliers de cette Faculté,
suivant l'ancien usage, étaient ou devaient être prêtres; on les nommait « physi-
ziens », « mires » et quelquefois médecins. Les membres de cette confrérie étaient des
■chirurgiens à robe longue et les barbiers-chirurgiens, établis en communauté sous
la direction de Jean Pracomtal, n'étaient que des chirurgiens ii robe courte. Les
étudiants de cette dernière classe parvinrent à se faire admettre par la Faculté de
médecine en qualité d'écoliers. \'oici quel était le serment que les professeurs de
l'école devaient prêter : « Nous jurons et promettons solennellement de faire nos
leçons en robe longue à grandes manches, ayant le bonnet carré de drap noir à
mèche écarlate sur la tète, le rabat au cou et la chausse d'écarlate à l'épaule. »
En 1474, les médecins de cette école représentèrent au roi Louis XI que plusieurs
personnes atteintes de la maladie de la pierre périssaient sans guérir et deman-
dèrent qu'on leur livrât un archer de Meudon affligé de cette maladie et qui
venait d'être condamné à mort. Le roi \- consentit, et le condamné fut opéré si
heureusement qu'au bout de cjuinze jours il recou\ra la santé (i).
En 1776, les bâtiments de cette école menacèrent ruine, et la Faculté fut
obligée de les abandonner.
L'ancienne Ecole de Médecine existait encore dans sa construction primi-
tive ; on est en train de la démolir pour édifier à la place la Maisot des Etudiants.
L'Ecole de Médecine actuelle, située boulevard Saint-Germain et 12, rue de
l'Ecole-de-Médecine (2), fut commencée en 1774 sur les dessins du sieur Gondouin.
Louis XVI en posa la première pierre. La façade sur la rue otfre une ordonnance
d'ordre ionique, composée de seize colonnes, dont quatre d'un côté de la principale
entrée et quatre de l'autre côté. Ces colonnes décorent les extrémités de deux
ailes de bâtiments qui s'avancent jusque sur la rue. Les autres color.nes ornent
(i) Histoire de Paris, par Dul.\ure.
(2) Sous la direction de la plupart des professeurs de la Faculté de Médecine-,
fonctionne un laboratoire. Les professeurs de clinique qui dirigent également un laboratoire
-sont en outre assistés d'un chef de clinique et souvent d'un chef de clinique adjoint. —
Doyen de la Faculté de Médecine : L.xndoczv. — Secrétaire : Destoi'CHES.
vie ARRONDISSEMENT 353
la porte d'entrée placée au centre et formant dans les deux intervalles un péristyle
à quatre rangs supportant un étage supérieur et laissant apercevoir une cour
entourée de magnifiques bâtiments. Au-dessus de la porte d'entrée est un grand
bas-relief, dont le sujet nous montre sous des figures allégoriques le Gouvernement
accompagné de la Sagesse et de la Bienfaisance protégeant l'art de la Chirurgie.
Dans la cour, un péristyle de six colonnes de style corinthien présente l'entrée
de l'amphithéâtre. Sur le mur du fond de ce péristyle se voient les cinq médaillons
de Jean Pitard, Ambroise Paré, George Maréchal, François de la Peyronnerie
et Jean-Louis Petit. Dans le fronton qui couronne le péristyle, des figures allé-
goriques représentent la Théorie et la Pratique se donnant la main.
L'amphithéâtre peut contenir i 200 élèves. Il est décoré de trois grandes
peintures à fresques.
Les autres corps de bâtiments contiennent des salles de démonstration,
d'administration et une bibliothèque.
L'Ecole Pratique de Médecine située en face de l'Ecole de Médecine occupe
l'emplacement de l'ancien Couvent des Cordeliers, qui eurent une histoire fort
mouvementée. On les appela Cordeliers parce qu'à l'exemple de leur patron
saint François ils portaient une corde en guise de ceinture. Ils vinrent s'installer
en France sous Philippe-Auguste et eurent beaucoup de peine à obtenir de l'abbaye
de Saint-Germain-des-Prés un emplacement. Ils ne l'obtinrent qu'à condition
qu'ils en paieraient la location et qu'ils n'auraient ni cloches, ni cimetières, ni
autel consacré. Ce n'est qu'à partir de saint Louis qu'ils furent solidement
établis. A peine furent-ils tranquilles possesseurs de leur établissement qu'ils
entrèrent en lutte avec l'Lhiiversité, cherchant continuellement à empiéter sur ses
droits. Ces luttes, qui s'accompagnèrent plus d'une fois de violences et de coups,
ne purent jamais s'assoupir entièrement. Les dissensions s'élevèrent de façon
incessante dans le couvent des Cordeliers sous les motifs les plus futiles, et ils en
vinrent une fois à une véritable bataille, où il y eut des morts et des blessés. Les
mœurs relâchées ou corrompues de ces moines ont souvent nécessité des réformes
dans ce couvent ; mais toutes les réformes que l'on essayait d'y apporter n'avaient
qu'un effet peu durable : on voyait bientôt les Cordeliers retomber dans leurs habi-
tudes, dans le dérèglement et l'insubordination.
On lit dans le journal de l'Estoile que, en 1577, on découvrit dans le couvent
des Cordeliers une belle femme déguisée en homme et qui se faisait nommer
frère Antoine. Elle s'était faite la servante de Frère Jacques Berson, qu'on appe-
lait l'Enfant de Paris, ou le Cordelier aux belles mains. Cette femme fut arrêtée,
mise à la question et foxiettée dans le préau de la Conciergerie.
Le général de l'ordre vint exprès à Paris pour essayer de réfonucr le couvent
des Cordeliers ; il rencontra une telle résistance que le nonce du pape fit arrêter
les religieux les plus récalcitrants, qui furent fustigés dans la prison de Saint-
Germain-des-Prés. Quelques mois plus tard, une véritable révolte eut lieu dans le
couvent, et la force armée vint mettre un terme à ces scènes scandaleuses. On
2.3
354 LA VILLE LUMIERE
découvrit de nouveau dans le couvent une femme dont on fit le procès. Jusqu'en
1790, où l'ordre des Cordeliers fut supprimé, le couvent ne cessa d'être le théâtre
de séditions, de querelles violentes et de scènes scandaleuses. « Y a-t-il gens
plus débordés en vices que les prélats d'église, dit un écrivain de l'époque ?
L'habit et les paroles de nos mignards cordeliers et prêcheurs, curés et religieux
masqués, représente plutôt des comédiens et joueurs déguisés que des personnages
simples, graves et modestes comme leur état le requiert. »
En 1790, Camille Desmoulins installa dans l'ancien couvent le Club des
Cordeliers, si fameux pendant la Révolution et où fréquentèrent assidûment
Marat et Danton. Le boucher Legendre en était le président. Le corps de Marat,
en 1793, y fut transporté et déposé sur l'autel.
Aujourd'hui il n'existe plus rien de ce couvent, si ce n'est cependant le
réfectoire où se trouve installé actuellement le Musée Dupuytren, qui contient
une très intéressante collection d'anatomie pathologique. Le Musée Dupuytren
est situé au numéro 10, rue Racine. La rue Racine fut ouverte en 1779 sur l'em-
placement de l'hôtel de Condé.
Après avoir traversé la rue Monsieur-le-Prince, appelée ainsi à cause du voi-
sinage de l'hôtel de Monsieur le Prince de Condé, nous arriverons à YOdêon, en
suivant la rue Racine.
Sur l'emplacement de l'Odéon actuel qui faisait partie d'un ancien clos appelé
clos Brimeau, était construit l'hôtel du prince de Condé. Armand de Corbie avait
fait bâtir une maison de plaisance sur ce clos Bnmeau qu'on nomma séjour de
Corbie. Jérôme de Gondi, duc de Retz, maréchal de France, l'acheta en 1.610.
Deux ans après, Henri de Bourbon, prince de Condé, fît l'acquisition de cet hôtel
et y fît faire de nombreux embellissements. Son fils, le prince de Condé, abandonna
cette demeure pour le Palais Bourbon, dont nous étudierons l'histoire par la suite.
En 1779, on résolut de construire un théâtre sur cet emplacement. Il fut
ouvert en 1782 sous le nom de Théâtre F^rançais. La salle présentait 1913 places ;
aucun théâtre de Paris n'en avait autant. C'était, lors de sa fondation, le plus
beau et le plus important théâtre de Paris ; ce fut la première salle qui fut éclairée
par des lampes appelées qtiingiiets,et cette innovation, qui laissait pourtant encore
beaucoup à désirer, était déjà un très sensible progrès.
Après avoir été le Théâtre Français, le futur Odéon devint Théâtre des Xations.
U fut brûlé en 1799, puis réparé en 1807 sous la direction de Chalgrin, qui fît plu-
sieurs changements. Il surmonta le fronton de la façade par un attique et, du côté
de la rue de Vaugirard, il prolongea le théâtre en ajoutant un rang d'arcades à
l'édifice. C'est alors que lui fut donné le nom à'Odéon, auquel s'ajouta celui de
Théâtre de l'Impératrice, puis celui de second Théâtre Français.
En 1818, l'Odéon devint une seconde fois la proie des flammes et fut restauré
l'année suivante.
C'est à l'Odéon qu'eut lieu la première représentation du Mariage de Figaro,
qui eut un gros succès et fut joué, paraît-il, sept fois de suite, ce qui était alors
VIo ARRONDISSEMENT 355
considérable. Nous sommes loin des soupers de centième et de deux centième
actuels. Sous les galeries de l'Odéon qui entourent tout un côté du tliéàtre, luie
librairie est installés depuis fort longtemps.
Au 22 de la rue de l'Odéon, remarquons la maison qu'liabita Camille Des-
moulins et d'où il fut emmené en prison. La plaque cominémorati\'e a été par erreur
placée au numéro i .
Avant d'arriver au palais du Luxembourg, jetons un coup d'œil sur la rue de
Tournon, une très ancienne rue — elle existait déjà en 1517, sous le nom de ruelle
Saint-Sulpire — où nous admirons de fort beaux hôtels.
Au numéro 3, nous voyons la maison où mourut la fameuse cartomancienne,
^Ille Lenormand, que Napoléon l'^i' fit tant de fois appeler chez lui pour la
consulter.
Au numéro 6, un bel liôtel constriiit en 1656, qui fut la demeure de Louis de
Bourbon, duc de Montpensier, et où sa femme apprit la mort du duc et du cardinal
de Guise, ses frères, assassinés par l'ordre de Henri IIL Au rez-de-chaussée, dans
une dépendance de l'hôtel, sont installés actuellement les Concerts Rouge.
Au numéro 8, l'hôtel où Théroigne de Méricourt avait installé un club que
fréquentaient Camille Desmoulins, Danton et Fabre d'Eglantine.
Au numéro 10, où est installée la Caserne de la Garde Républicaine, se trouvait
l'hôtel Garancière, que Louis XII vint habiter pendant que la reine-mère était au
Luxembourg. Sous le nom d'Hôtel des Ambassades Extraordinaires, il fut réservé
aux réceptions officielles, et c'est là que Louis XIV reçut le roi de Siam. On voit que
l'idée d'un Hôtel des Souverains ne date pas d'aujourd'hui.
Au numéro 20, sur l'emplacement d'mi hôtel de la Montespan, a été construit
un immeuble moderne qui présente, paraît-il, cette particularité de posséder au
huitième étage un véritable jardin.
Sous la Révolution on avait imaginé de donner des repas civiques dans les
rues de Paris, et l'on raconte que, dans ces agapes patriotiques, les citoyens de la
rue de Tournon se distinguèrent tellement que l'on se vit obligé de faire cesser
ces banquets, qui devenaient une cause de scandales publics.
La plupart de ces anciens hôtels se louent aujourd'hui par appartements.
Arrivons à présent au Palais du Luxembourg. C)n a déjà fait remarquer que
les deux plus beaux palais que possède Paris furent construits par la fantaisie
de deux femmes et de la même famille des Médicis.
Catherine de Médicis fît édifier les Tuileries; Maiie de Médicis, devenue en 1612
régente et maîtresse absolue, résolut de se faire bâtir la somptueuse demeure
du palais du Luxembourg. A cet effet, elle acquit d'abord l'hôtel de Piney-Luxem.-
bourg, auquel elle joignit de vastes terrains, qui, réunis aux jardins de l'hôtel,
formèrent un ensemble d'une cinquantaine d'arpents. Le palais du Luxembourg
fut construit par Jacques de Brosse en l'espace de cinq ans. Il doit à cette
promptitude d'exécution une unité de style, une homogénéité absolue que bien
peu de monuments possèdent au même degré.
356 ' LA VILLE LUMIERE
Le style en est très large. Sauf un portail et un petit dôme du côté du jardin,
toute la décoration extérieure consiste en pilastres couplés d'ordre dorique et
toscan.
Le plan du palais est simple et noble. Il se compose d'un principal
corps de bâtiments encastré dans quatre pavillons et orné d'un avant-corps
en coupole flanqué de deux terrasses. Une suite d'arcades couvertes en terrasses
se prolonge sur la rixe, et l'entrée monumentale est surmontée d'un petit dôme.
Ce palais fut très peu modifié, et son architecture est restée à peu près intacte.
L'intérieur seul fut changé lorsqu'il fut affecté au Sénat, et la profondeur du corps
au bâtiment principal fut doublée. Lors de cette modification importante, on
reproduisit exactement l'ancienne façade en avançant davantage sur le jardin.
Les appartements de la reine Marie de Médicis se trouvaient dans les deux
pavillons de droite ; ils étaient décorés avec un luxe inouï. De riches lambris,
de magnifiques cheminées sculptées et dorées ornaient les diverses pièces. A la suite
de l'appartement, s'ouvrait la grande galerie où Rubens fut chargé de représenter
en 24 tableaux toute l'histoire de Maris de Médicis. Cette collection célèbre se
trouve actuellement au Louvre.
• Marie de Médicis n'eut pas le loisir d'habiter longtemps son palais du Luxem-
bourg, puisqu'elle fut en 1631 proscrite par Richelieu. Elle légua à son second fils,
Gaston d'Orléans, le Luxembourg et les jardins y attenant. Mademoiselle de
Montpensier, celle qu'on appela la Grande Mademoiselle, en hérita ensuite, puis
sa sœur Elisabeth d'Orléans. Peu de temps après, le palais du Luxembourg fit
retour à la couronne, puis redevint la propriété de la famille d'Orléans. Le régent
en fit don à sa fille, la duchesse de Berry, et le palais fut à cette époque le théâtre
de nombreuses intrigues galantes et politiques.
Les jardins du Luxembourg furent le lieu des plaisirs et des débauches de
la duchesse de Berry. Dans les Mémoires de Duclos, on lit le fait suivant :
« La Duchesse du Berry pour passer les nuits d'été dans le jardin du Luxem-
bourg avec ime liberté qui avait besoin de plus de complices que de témoins,
en fit murer toutes les portes, à l'exception de la principale, dont l'entrée
se fermait et s'ouvrait selon l'occasion.
Quant au petit Luxembourg, annexe détachée du domaine, il appartint
d'abord à Richelieu, puis à sa nièce la duchesse d'Aiguillon, puis à la maison de
Condé. En 1778, les deux domaines se trouvèrent réunis pour former lui seul
apanage, celui du comte de Provence, qui le posséda jusqu'à la Ré\-olution.
Pendant la Terreur, le Luxembourg servit de prison, où funnit détenu.s le
général de Beauharnais et sa femme Joséphine, Danton, Séchelles, Camille et
Lucile Desmoulins, le peintre David, ainsi que des milliers d'autres moins célèbres.
Puis le Luxembourg reprend son ancienne splendeur ; le Directoire s'y ins-
talle et une grande solennité y a lieu : la réception triompliale de Bonaparte à son
retoxir do la campagne d'Italie.
lui 1801, lo p.dais du Luxembroug recevait uni' destination nouvelle, il
VI^ ARRONDISSEMENT
358 LA VILLE LUMIÈRE
devenait le palais du Sénat Conservateur, destination qui sous un nom ou sous un
autre ne devait plus changer jusqu'à nos jours. (Il fut, de 1814 à 1848, le siège de
la Chambre des Pairs.)
De célèbres procès politiques furent jugés au Luxembourg : le maréchal Ney
y fut condamné à mort. En 1830, eut lieu le procès des ministres de Charles X,
puis le procès de Boulogne, dans lequel le prince Louis-Napoléon fut inculpé,
le procès du duc de Praslin, celui du général Boulanger en 1889, enfin le retentis-
sant procès de 1900 devant la Haute Cour où les députés Déroulède et Marcel
Habert furent condamnés à dix ans de bannissement.
Le Sénat tient actuellement ses séances dans le Luxembourg. Le petit
Luxembourg a été affecté à la résidence du président du Sénat. Depuis 1817, le
musée dit du Luxembourg, spécialement destiné aux œuvres des artistes vivants,
fut installé dans la grande galerie formant l'aile gauche sur la cour.
Près du petit Luxembourg était le couvent des religieuses bénédictines des
Filles du Calvaire, auxquelles Marie de Médicis avait fait bâtir une chapelle et un
cloître. Le couvent, supprimé en 1790, devint propriété nationale. Il fut démoli
pour cause d'alignement de la rue de Vaugirard ; seul le portail conservé et res-
tauré a été réédifié près de la porte d'entrée du musée du Luxembourg.
Les beaux jardins du Luxembourg furent également dessinés par Jacques
de Brosse. Sur cet emplacement, pendant l'époque romaine, existait un camp
dont on retrouva les traces en 1836. Les fouilles firent découvrir de nombreux
objets, entre autres des armes et des vases. Le couvent des Chartreux s'élevait à
cette place jusqu'à l'époque où Marie de Médicis leur acheta une partie de leurs
terrains, qui s'étendaient jusqu'à la rue de Vaugirard. Les constructions du monas-
tère qui s'élevaient sur l'emplacement de l'avenue de l'Observatoire furent
détruites en 1790, et une grande partie de ces terrains servit à l'agrandissement
d(>s jardins du Luxemboin-g, lorsque le vaste enclos des Chartreux fut devenu
propriété nationale.
La fontaine Médicis, qui orne une des entrées du Luxembourg, a été con-
struite en 1620. En 1857, on n adossé à cette fontaine la fontaine de Léda.cpù était
primitivement située au coin de la rue du Regard et de la rue de N'augirard.
Les jardins du Luxembourg sont peuplés de statues et de bustes, entre autres
la statue de Clémence Isaure, les bustes d'Eugène Delacroix, d'Henri Murger,
de Tliéodore de Banville, de Chopin, etc. Près de la rue de ^lédicis, se trouve le
monument érigé en l'honneur de Lcconte de Lisle.
On a empiété sur les jardins du Luxembourg jiour tracer plusieurs rues ainsi
que l'avenue de l'Observatoire.
l'ne partie des jardins du Luxembourg, après avoir été en 1780 une des pro-
menades les plus élégantes de Paris, fut abandonnée sous le prétexte d'y établir
des salles de danse, des cafés, une foire. Les plus beaux arbres du jardin furent
abattus, on raccourcit ses plus longues allées et le terrain lut abimé, dépouillé
de sa verdure, sans que fût même établie la foire projetée.
vie ARRONDISSEMENT
359
En sortant des jardins, pren(ins l'avenue de l'Observatoire. Au carrefour de
l'Observatoire s'élève la statue du ni:iréchal Ney, érigée à l'endroit même où il
lut fu-^illé en iSi",. Au numéro 80 de l'ax'enue.se trouve le bal Bullier, jadis CIo-
FONTAINE MEUR
serie des Lilas, dont nous trouvons la description suivante ; «A laCloserie desLilas,
la joie est sans mélange ; ces dames n'y vont pas, suivant le mot consacré, faire
une affaire. Toute cette folle jeunesse du quartier se donne au quadrille de tel
cœur, le plaisir est si bruyant, les déclarations tellement à la hussarde, que les
23..
300
LA VILLE LUMIERE
danseuses sont trop payées par le plaisir. Là, saute l'avenir de la France, armée,
barreau, science, art et lettres. Par la porte de la Closerie des Lilas, ont passé
toutes les célébrités de la peinture, de la poésie, de la médecine, du droit et de la
science. Les peintres y dessinent les portraits des Musette, et plus d'un jeune
homme qui aspire à la gloire d'Alfred de ^lusset y rime des couplets pareils à
celui-ci :
Près d'Irma la canotière,
Plus d'un étudiant
Songe au plaisir de se taire
, Tout en soupirant.
« La Closerie des Lilas est vraiment un souvenir enchanteur pour les danseuse.--
à qui l'on adresse de si douces poésies ; leurs noms ne sont-ils pas consacrés dans
de petites biographies vendues sous les arcades de l'Odéon, mémoires égrillards
auxquels a travaillé plus d'un publiciste en renom qui plus tard se souviendra
à peine dans sa carrière politique qu'il a signé la biographie de Mlle Louise Vojm-
geur. » Le local de la Closerie des Lilas n'a guère changé de destination, puisqu'il
abrite aujourd'hui le bal Bullier, <pn tâche de continuer les traditions d'antan.
ION 1 .\INli CAKPE.MX
Au bout de l'avenue de l'Observatoire, nous trouvons le boulevard du Mont-
parnasse, qui fut ouvert en 1860 sur l'emplacement de la butte du Mnnt Parnasse,
ainsi nommé parce que les écoliers de l'Université s'}- assenihlaitnt pour laire la
lecture de leurs œuvres et chanter leurs poésies.
Au numéro 94, existait le Bal de la Grande Chaumière, où l'on ilansait en plein
vent.
vie ARRONDISSEMENT 361
Ce bal, qui fit les délices des étudiants, fut fondé en 1787 par le père Lahire...
Au numéro 23 est un petit hôtel qui fut, paraît-i!, habité par la Montespàn.
Nous trouvons boulevard du Montparnasse la rue Bréa , qui doit son nom à un
triste épisode de la Révolution de 1848. Le général Bréa et son aide de camp,
l'officier Mangin, prirent luie part active à la répression des émeutes. Quelques mois
après, comme ils passaient près de la Maison Blanche, une ancienne guinguette, le
général et son aide de camp furent reconnus par le peuple. Ils furent pris, enfermés
dans la salle du poste de la barrière d'Italie, sommairement jugés, puis fusillés.
I.a me Bréa après avoir rencontré la rue Va vin, qui était autrefois une grande
allée plantée de tilleuls, nous conduit à la rue Notre-Dame-des-Champs.
La rue Notre-Dame-des-Champs s'appelait jadis le Chemin Herbu, k cause des
herbes folles qui la couvraient. Elle fut nonmiée aussi plus tard le Chemin Coupe-
Gorge, sans doute à cause des attaques qui y eurent lieu. Enfin elle reçut le nom
moins sinistre qu'elle porte actuellement, parce qu'elle conduisait au monastère
de Notre-Dame-des-Champs. La vieille église de Notre-Dame-des-Champs avait
été transformée en couvent des Carmélites.
Quelques dévots avaient en effet déterminé la princesse Catherine d'Orléans
de Longueville à favoriser l'établissement d'un couvent de Carmélites à Paris.
Cette princesse ayant jugé l'église de Notre-Dame-des-Champs propre à cet éta-
blissement, négocia avec l'abbé de Marmourier auquel cette église appartenait.
On renvoya les quelques moines qui s'y trouvaient afin de recevoir la nouvelle
colonie des six carmélites qu'on avait fait venir d'Espagne. A propos de leur ins-
tallation dans leur couvent, L'Estoile raconte dans son Journal cette anecdote :
« Le docteur Duval leur servait de bedeau, ayant le bâton à la main et qui avait du
tout la ressemblance d'un loup-garou. Mais comme la malheur voulut, ce beau et
saint mystère fut troublé et interrompu par deux violons qui commencèrent à sonner
une bergamasque ; ce qui écarta ces pauvres oyes et les M retirer à grands pas toutes
effarouchées, avec le loup-garou, leur conducteur, dans leur église ou, étant par-
venues comme en un lieu de franchise et de sûreté, commencèrent à chanter le
« Te Deum Laudamus ». L'église des Carmélites était au nombre des églises les
plus richement oniées de Paris. Elle était située rue d'Enfer.
L'éghse actuelle se trouve boulevard du Montparnasse et fut construite
sur l'emplacement d'un temple païen.
Au 22 de la rue Notre-Dame-des-Champs, nous voyons le collège Stanislas.
Ce collège était originairement une simple institution fondée par l'abbé Liau-
tard dans l'ancien hôtel de l'abbé Terray. Cette institution lut érigée en collège
particulier en 1821, sous le nom de Stanislas, qui était un des prénoms du roi
Louis XVIII. En 1847, le collège fut forcé de quitter l'hôtel qu'il occupait ; il
alla s'installer rue Notre-Dame-des-Champs dans l'ancien hôtel de Mailly, où
il est actuellement.
Au numéro g6, se ti'ouve la grande fabrique de vitrau.x de M. Charles
Champigneulle. Cette maison qui fut fondée à Metz, en 1837, jjar MM. Maréchal
302
LA VILLE LUMIÈRE
et Cliampigneulle, devint très
vite célèbre par la beauté de ses
travaux.
L'art du vitrail est une
industrie imt intéressante qui
atteignit toute son apogée au
moyen âge et qui, après avoir
subi un déclin passager, prend
actuellement un nouvel essor.
Après la guerre de 1870, les
ateliers de la maison Champi-
gneulle, situés alors à Bar-le-Duc
(Meuse), furent transférés à Paris
dans ce même immeuble du 96 de
1,1 rue Notre-Dame-des-Champs
où nous les voyons aujourd'hui.
Nous conseillons aux amateiu's
de l'art du vitrail d'aller visiter
ce remarquable établissement de peinture sur verre, où ils trouveront une salle
JHAMPICiNEULLE.
lAISON CIIAMI'K'.Nia[ 1.1:.
vie ARRONDISSEMENT
363
d'exposition permanente digne de retenir leur intérêt. Parmi les œuvres expo-
sées, nous citerons entre autres trois grandes verrières exécutées d'après les
^T^^T^SS^^
lfcfcMk8kIkgkgk5kSk5k?>!k§kS>g^?.°,
calques originaux des cathédrales de Bourges et de Chartres, une reproduction
du Truand et de la Ribaude, de Jordaëns, et un fort beau vitrail représentant
la Jeanne d'Arc exécutée par Albert Maignan pour le ooncours d'Orléans.
Les Orientaux paraissent avoir été les premiers qui aient employé ce genre
364 LA \ILLE LUMIERE
de décoration translucide, et il est à présumer que c'est à dater des rapports
de Rome avec l'Asie que l'on introduisit en Italie les mosaïques composées
de cubes de pâtes de verre colorées. Il est difficile de préciser l'époque à
laquelle l'usage des vitres colorées se répandit dans les Gaules ; on sait par Pline
que la vitrification existait depuis longtemps dans ces contrées. Toujours
est-il que les plus anciens vitraux que nous possédions ne rencontrent pas
au delà du xii^ siècle, c'est-à-dire à l'époque oii apparaissent les grands monu-
ments.
Parmi les œuvres les plus remarquables exécutées du xii au xv^ siècle,
nous pouvons citer les vitraux des cathédrales de Rouen, Chartres, Angers,
ceux de Notre-Dame-de-Paris, de la Sainte-ChapeUe, des églises Saint-Gervais,
Saint-Séverin et Saint-Etienne-du-Mont à Paris. Le xvi^ siècle fut l'époque de la
décadence de cet art ; les vitraux qu'il vit exécuter sont faits avec une délicate
finesse, mais ils ne produisent pas cette lumière si douce, si mystérieuse, que l'on
rencontre dans les vieilles basiliques chrétiennes du xill^ siècle. Au xvui^ siècle
Leviel tâcha de ramener les artistes aux grandes traditions ; mais ce fut en vain.
Toutefois les secrets ne se perdirent point, et, par la suite, de nombreux
artistes eurent l'honneur de contribuer à la renaissance de l'art du vitrail.
M. Champigneulle compte parmi ceux-là, et il sut se signaler par d'admi-
rables travaux de restauration. Les monuments publics, palais, hôtels de ville,
la plupart des cathédrales et églises de France, entre autres Notre-Dame, Reims,
Chartres, Bourges, Metz, etc., ainsi que de nombreuses cathédrales et églises à
l'étranger, renferment de fort beaux vitraux qui sont ses œuvres.
En outre, la maison Champigneulle, qui a obtenu les plus hautes récom-
penses à toutes les expositions, cherche à approprier le vitrail aux exigences de
la vie moderne, à la décoration des édifices et des appartements. Cette tentative
a été couronnée du plus grand succès, et l'on sait l'heureux effet produit par ces
grandes baies décorées de beaux vitraux.
En s'installant rue Notre-Dame-des-Champs, M. Charles Champigneulle a
réuni à sa maison les maisons Coffetier et Avenet.
La rue Notre-Dame-des-Champs débouche dans la rue de Rennes, qui s'étend
du boulevard du Montparnasse au boulevard Saint-Germain. Au numéro 50 est
l'entrée de la Cour du Dragon, sorte de passage d'un aspect extrêmement bizarre,
qui occupe l'emplacement de l'ancien hôtel Taranne. Presque toutes les maisons
qui s'y trouvent datent du xviiie siècle. Dans l'intérieur de la cour, existe un
marché. Les boutiques sont presque toutes occupées par des marchands de fer,
et c'est là, dit-on, que vinrent s'armer en 1830 les bandes d'insurgés. La façade de
l'entrée de la Cour du Dragon est décorée du Dragon légendaire.
Au 76 de la rue de Rennes se trouvait l'ancien hôtel de Chenilly, devenu le
Couvent des Pères de Saint- Joseph, puis le Couvent des Danus de l'Adoration per-
pétuelle du Saint-Sacrement, supprimé en 1790.
Par la rue du Regard, où nous voyons quelques anciens hôtels, entre autres
VP ARRONDISSEMENT 365
celui de Châlons, devenu Maiso)i des Enfants de la Providence , nous parviendrons
à la rue du Cherche-Midi, dont le nom étrange est expliqué de deux façons ;
on prétend qu'il existait au numéro 19 ime enseigne représentant des gens cher-
chant midi à quatorze heures sur le cadran d'une horloge dont les aiguilles mar-
quaient quatorze heures. Une autre version ferait supposer qu'à une époque très
reculée il y aurait eu en cet endroit une forêt si profonde qu'on y aurait vainement
cherché le soleil à midi (i). Pour séduisante que soit cette seconde explication
pour les amateurs de pittoresque, nous avouons que nous trouvons la première
plus vraisemblable.
Dans la rue du Cherche-Midi, où se trouvent plusieurs anciens hôtels et cou-
vents, nous voyons la Prison Miliiaire, qui fut d'abord une Maison pour les filles
débauchées et repentantes. Les bâtiments de ce couvent, supprimié en 1790, ser-
virent d'abord pour la manutention des vivres de l'armée ; ils furent ensiiite démo-
lis puis reconstruits pour remplacer l'ancienne prison militaire, située près de
l'église Saint-Germain-des- Prés.
Par la rue Sainte-Placide, revenons rue de Rennes, que traverse !a rue de
Vaugirard, la rue la plus longue de Paris. Elle commence à la rue Monsieur-le-
Prince, longe tous les jardins du Luxembourg et traverse le XV^ arrondisseinent
jusqii'à la porte de Versailles. F^Ue s'appelait autrefois la rue du Val-Girard. Si
nous la prenons à partir du Luxembourg, nous voyons au numéro 17 le palais du
Petit-Luxembourg, dont nous avons déjà parlé. Au numéro ig existait jadis le
Couvent des Bénédictines du Calvaire, et au numéro 70 le couvent de^ Carmes
déchaussés, ainsi nommé parce qu'ils marchaient pieds nus. Cet ordre de religieux
vint s'installer en France vers 1610.
Il existait déjà à Paris deux maisons de Carmes, celle de la place Maubert et
celle de la me des Billettes. « Une nouvelle colonie de Carmes déchaussés arriva
cependant à Paris peu après l'assassinat de Henri IV, envoyés en France par le
pape Paul V. Nicolas Vivien, maître des comptes, leur fit don d'un vaste empla-
cement composé de- bâtiments et de jardins. Les nouveaux Carmes firent à la
hâte bâtir les logements les plus nécessaires ; ils établirent leur chapelle dans une
salle qui avait servi de prêche aux protestants; il est vrai que le nonce du pape
avait pris la précaution, ajoute le chroniqueur, de purifier et de bénir la salle avant
de la mettre en usage. »
Bientôt après les Carmes déchaussés, avec les amples ressources qu'ils trou-
vèrent, grâce à la compassion des âmes dévotes, firent construire en 1613 un grand
et solide bâtiment, puis une vaste église.
Ces moines qui ne portaient point de bas, qui n'avaient que des sandales aux
pieds, excitèrent l'enthousiasme des dévots et dévotes de Paris, et les dons qu'ils
reçurent furent si abondants qu'ils purent, peu de temps après leur arrivée en
France, faire élever dans leur enclos et dans les rues voisines plusieurs grandes
(i) Dictionnaire des rues de Paris, par M. Pess.\rd.
366 ■ LA VILLE LUMIERE
maisons dont le prix des locations produisait plus de loo ooo francs par an.
Ils continuèrent, malgré cela, à envoyer des frères quêteurs dans les maisons et
à exploiter la dévotion publique de tontes les façons. Ils possédaient le secret de
deux compositions dont ils firent un commerce très lucratif : c'étaient le blanc
des Carmes, blanc qui donnait aux surfaces des nmrs qui en étaient enduits le bril-
lant du marbre poli, et l'eau de mélisse, dite eau des Carmes. II n'était point à
Paris de petite maîtresse qui ne portât un flacon plein d'eau des Carmes.
Ce couvent, supprimé en 1790, fut vendu. L'acquéreur en conser\-a tous les
bâtiments, dont une société de femmes dévotes se rendit propriétaire en 1808.
. Pendant la Révolution, l'église des Carmes servit de prison aux (lirondins.
V.n 1792, un grand nombre de prêtres qui s'étaient refusés à reconnaître
la nouvelle constitution s'étaient réfugiés aux Carmes; le 2 septembre, ils furent
poursuivis et massacrés dans la chapelle par des bandes armées qui, à la nouvelle
de l'arrivée de Brunswick â Verdun, avaient cru à ime trahison de la part des aris-
tocrates et des prêtres. Comme nous le verrons plus loin, les prisonniers détenus
à l'abbaye Saint-Germain-des-Prcs eurent le même sort.
La cliapelle de l'église des Carmes a été démolie, mais la crypte est restée, et
tous les ans on y dit, paraît-il, une messe anniversaire des massacres de Septembre.
Suivons à présent la rue Madame, qui donne dans la rue de Vaugirard. jSous
y décou\ lirons une ancienne plaque murale qui nous révèle l'ancien nom de cette
rue :1a rue du Giiidre, parce qu'elle était particulièrement fréquentée, raconte-t-on,
par les garçons boulangers, et que, pour faire cuire le pain, les garçons boulangers
ont l'habitude de geindre, (''est rue Madame quêtait situé le théâtre Bobino qui
eut son heure de célébrité et qui, le premier, donna à Paris ce genre de spectacles
qui fût si goûté depuis, la revue de fin d'année.
Engageons-nous, après cela, dans la rue Mézières, (jui longeait autrefois les
jardins de l'hôtel de Mézières. Elle nous conduira à la mairie du VI** arrondissement,
située 78, rue Bonaparte, construite sur l'enijjlacenient de l'ancien hôtel Charrost.
Nous avons devant nous la ph\w et l'église Siint-Sulpice. L'église Saint-Sul-
pice, qui devait porter le nom de Saint-Pierre, fut commencée au début
du xvii^ siècle ; elle ne fut terminée qu'en 1721, grâce à une loterie qui produit
l'argent nécessaire.
Saint-Sulpice, par son plan et son système de structure, est encore une église
gothique ; on n'a pas cherché à s'écarter des dispositions générales de l'église
établies par le moyen âge et qui sont passées à l'état de tradition consacrée.
La seule différence qu'offre Saint-Sulpice avec les églises de pur style gotliique
est la substitution de lourds piliers gênant la vue et la circulation, aux supports
grêles des églises du moyen âge, et de berceaux en pierres de taille dont la poussée
s'exerce sur tonte la longueur des murs, à la jiiace des ^•oûtos si ingénieusenunt
combinées par les maîtres du xiii'' siècle.
En 1795, l'église de Saint-Sulpice fut baptisée Temple de la Victoire, et un
grand banquet en l'honneur de Bonaparte y fut donné par le Directoire.
vie ARRONDISSEMENT
367
SAINT-SULPICE.
368
LA VILLE LUMIERE
Sur la place Saint-Sulpicc, nous voyons une très belle fontaine qui tut con-
struite en 1847, d'après les dessins de Visconti.
Formant le coin de la place Saint-Sulpice, au 74 de la rue Bonaparte, nous
nous arrêterons à la maison Biais frères et Cic, qui est la première maison du
monde et la plus ancienne pour tout ce qui concerne les ornements d'église.
Fondée en 1782 par l'arrière-grand-père des propriétaires actuels, elle était
MAISON BIAIS, FRERES ET C
VCE D UNE i.
lE UES MAGASINS.
située, à cette époque, dans la rue des Noyers, qui disparut en j^artic lors du
prolongement du boulevard Saint-Germain.
La maison, qui se développa peu à peu et de façon incessante, est aujour-
d'hui admirablement organisée pour tout ce qui se rapporte à son importante
industrie. Elle possède à Lyon, 8, rue Pierre-Dupont, uni' usine électrique outillée
en vue de la production de toutes les matières premières qui lui sont indispen-
sables.
La caractéristique de ce commerce est en effet la multiplicité des diverses
industries qui s'y rattachent. Nous allons les passer rapidement en revue.
Lachasublerie d'église, art dans lequel MM. Biais sont des maîtres incontestés,
nécessite des broderies de soie et d'or dont nous verrons chez eux de merveilleux
modèles.
\i'' arrondisse:\ient
360
lAISOX lilAIS.
370 LA \ILLE LUMIERE
L'art de la broderie remonte à une époque immémoriale. Tous les peuples
anciens l'ont pratiqué avec succès. Les broderies de Babylone étaient recherchées
dans tout l'Orient, et celles de la Phrygie ne jouissaient pas d'une moindre répu-
tation. C'est même parce que les plus belles broderies qu'ils connurent venaient
de ce dernier pays que les Grecs appelèrent les broderies, des phrygics, mot que
!es Romains traduisirent par opiis fhrygium. Du reste, en Grèce, ainsi qu'à Rome
la mode des vêtements brodés prit une extension si considérable que l'autorité
publique essaya à diverses reprises de la réglementer sans pouvoir y réussir.
Dans les premiers siècles du moyen âge, la broderie fut surtout emploj'ée pour le?
ornements d'église; mais, à mesure que les arts de luxe se développèrent, on l'ap-
pliqua également aux costumes et aux industries laïques.
L'atelier de broderie de la maison Biais, qui exécute les travaux les plus tins
pour les vêtements d'église et pour tout ce qui a rapport au culte, est à même de
nous offrir, en fait de broderie, de tréfîlerie d'or et d'argent, de galons, de passe-
menterie, d'imitation de broderies d'art anciennes et de vieux galons d'or, de>
articles très intéressants pour l'ameublement. Nous trouverons également dans
les magasins de la rue Bonaparte la lingerie d'église la plus fine ainsi que des den-
telles de grande valeur.
Lamaison Biais, qui s'honore de l'ancienneté et de la fidélité de son personnel
d'élite, se charge de l'ameublement complet des églises, pour tous objets de bois,
pierre, marbre et bronze, de l'agencement de l'éclairage à l'électricité ou au gaz.
Elle possède à cet effet des ateliers spéciaux où sont fabriqués les statues, chande-
liers, lustres, flambeaux, etc., etc.
La manufacture d'orfèvrerie est une des branches les plus importantes de
son industrie. Elle comprend la fabrication des vases sacrés et de tous les précieux
ornements des églises en or, vermeil et argent, la reproduction des plus belles
pièces des trésors des musées et des cathédrales, dont certaines sont des modèles
courants de la maison.
On sait que c'est dans la fabrication des objets consacrés au culte (jne l'art
de l'orfèvrerie prit tout son essor. Au moyen âge, c'est en vue de Ja seule décora-
tion religieuse que les artistes orfèvres déploj^èrent les ressources de leur talent.
A mesure que l'on vit approcher la date redoutable de l'an mil, le nombre de reli-
quaires, de retables d'autel, de chandeliers, de croix, de crosses, de ciboires et de
châsses augmenta dans des proportions incroyables : la peur de ce moment réputé
fatal inspira des œuvres merveilleuses, que nous copions encore aujourd'hui. Sou-
l'empire de l'affolement religieux, tous les objets précieux furent offerts à l'Ëglis^
et conçus pour elle.
La maison Biais, qui fut le fournisseur de tous les sou\erains depuis Charles X
et qui fut appelée bien souvent aux Tuileries pour les dons aux églises, exécute
tous les aménagements et pavoisements nécessaires pour les fêtes religieuses
Elle est connue dans le monde entier pour la perfection et la richesse de ses tra-
vaux. La maison a d'ailleurs de nombreux représentants et iilusievns succursales,
vie ARRONDISSEMENT
371
entre autres à Bruxelles, 65, rue Lebeau, à Montréal, 8, rue Saint-Jacques, à
Québec, rue du Roi, et à New- York. Elle a obtenu des récompenses à toutes les
Expositions qui ont eu lieu depuis 1827 et, depuis plus de vingt ans, n'a cessé, à
toutes les Expositions Universelles, d'être hors concours ou d'obtenir les Grands
Prix.
Descendons à présent la rue Bonaparte, qui a été formée en 1852 par la réunion
des trois rues, des Petits- Augustins, de Saint-Germain-des-Prés et du Pot-de-Fer-
Saint-Sulpice. C'est rue Bonaparte qu'était situé le noviciat des Jésuites, qui dis-
parut en 1790.
Au numéro 8 de la rue Bonaparte habita Napoléon l^r.
Nous arrivons boulevard Saint-Germain, devant ia place Saint-Gcrmain-des-
Prés, après y avoir vu la
statue de Diderot. Nous
allons visiter l'église de
Saint-Germain- des-Prés
qu'on appelle l'aïeule des
églises parisiennes et qui
dépendait autrefois de
l'abbaye Saint-Germain-
des-Prés. Situé autrefois
hors de Paris, ce monas-
tère possédait son en-
ceinte fortifiée, ses fossés
et des portes avec ponts-
levis. De la primitive
église, il ne reste plus
que certains fûts de
colonnes en marbre re-
placés au xii^ siècle dans
le chœur. La nef fut
rebâtie pendant le xi*"
siècle, puis de nouveau
au xvii^ siècle, puis
enfin restaurée au com-
mencement du xixe siè-
cle.Le chœur etla partie
occidentale appartien-
nent au milieu du xii"^
siècle. L'abside est fort
remarquable ; mais l'en-
semble architectural de l'église, trop de fois remaniée, manque d'ensemble et
paraît quelque peu étrange
ABSIDE DE SAINT-GERM.\IN-DE£-rEÉS.
372 LA VILLE LUMIÈRE
Celte abbaye, fondée par Childebert, avait été bâtie sur remplacement d'un
ancien autel païen consacré à Isis. Ainsi que nous aurons par la suite l'occasion
de le constater, l'on retrouve que presque toujours sur l'emplacement des églises
se trouvaient jadis des temples païens.
Des bâtiments qui composaient l'abbaye Saint-Germain, il ne resta en 1790
que la prison abbatiale qui fut transformée en prison militaire et qui fut témoin
de tonte l'horreur des massacres de Septembre. M. Lenôtre, dans son Paris Révo-
lutionnaire, nous a tracé une minutieuse description de ces effroyables mas-
ijacres. Les prêtres, nous dit-il, étaient rémiis dans une chapelle abandonnée de
la prison de l'abbaye, et ils espéraient que leur présence serait oubliée. Ils savent
(pie l'on massacre les prêtres dans Paris, et ils entendent le tocsin sonner dans
toutes les églises.
« Vers onze heures, subitement de grands coups ébranlent la porte : à ce
bruit sinistre tous les prêtres se lèvent d'un bond. Affolés, d'un mouvement de
terreur irréfléchi, ils se précipitent vers la fenêtre, s'élancent sur la stalle qui fe
trouve au-dessous, se hissent, se tirent, se bousculent. Blessés, déchirés, les mains
en sang, ils roulent les uns sur les antres dans une étroite cour, sorte de puits
fermé de tontes parts, et tandis qu'ils se débattent dans l'ombre, la porte de la
salle cède... » On entraîne les malheureux prêtres à moitié morts de terreur,
pitoyable et lugubre troupeau ; on les conduit à travers les cours et une partie du
jardin, on les pousse dans ime chambre basse de l'ancien quartier des hôtes et tout
de suite commence l'interrogatoire, immédiatement suivi des coups de sabre,
des coups de pique qui les abattent l'un après l'autre dans une sauvage tuerie.
D'après M. Lenôtre, c'est dans la cour du jardin de l'abbaye que ces mas-
sacres eurent lieu, à l'endroit précis oîi la rue Bonaparte débouche aujourd'hui
sur la place Saint-Germain-des-Prés.
Allons jusqu'à la rue des Saints-Pères, où se trou\ait Y Académie de méde-
cine. La rue des Saints-Pères s'appelait autrefois la rue aux Vaches, parce
qu'on y menait paître les troupeaux.
h' Académie de médecine est im lieu d'examt-n et de discussion. Composée
d'hommes éminents dans la pratique, de médecins illustres, elle est officiellement
chargée de répondre au.x questions que le Gouvernement lui adresse sur la santé
publique, d'examiner et de propager les remèdes nouveoiux (i).
(i) L'Académie de mcdccinc est composée de 100 membres titulaires, divisés en
onze sections et de 10 membres associés.
Membres du bureau de 1909 : l^xBBt, président : Dieul.vfoy, vice-président : J.\ccoi'D,
secrétaire perpétuel; Weiss, secrétaire annuel : H.\N"riot, trésorier; membres annuels: M.\-
GNAN, PORAK.
Membres résidants : D'Arsonval; Balzer ; Bar; Barrier ; Béclère; Béhal ; Ben-
jamin ; Besnier: Blanchard; Bouchard; Bouchardat; Bourquelot; Bucquov:
Bureau; Cadiot ; Caventon ; Champetier de Ribes; Chantemesse; Joannês Chatin ;
Chauffard; Chauveau; Chauvel; Dastre; Dejerine; Debove ; Delorme; Dieulafoy:
Doléris ; Duguet; Dui»lav ; Empis; Farabeuf; Fernet; Fournier ; François-Franck;
Galippe; Gariel; Gautier; Gilbert; Gley ; Gréaut; Guéniot; Guignard ; Guyon;
vie ARRONDISSEMENT 373
L'Académie de médecine, située aujoard'hui rue Bonaparte, possède de
curieuses archives ainsi qu'une nombreuse bibliothèque.
Les bâtiments de l'Hôpital de la Charité comprennent tout l'emplacement
compris entre la rue Jacob et le boulevard Saint-Germain. C'est la reine Marie de
Médicis qui installa rue des Saints-Pères les frères de Saint-Jean-de-Dieu.
Leur hôpital prit le nom de Charité qu'on donnait à leur ordre. Pendant la Révo-
lution, cet hôpital s'appela Hôpital de l'Unité.
Le monument qu'occupait l'Académie de médecine avait été affecté sous l'em-
pire à une chaire de clinique interne qui fut donnée au D^ Corvisart, le médecin
de Napoléon F''.
Si nous reprenons la rue Bonaparte, nous trouverons la rue Visconti, qui va
de la rue Bonaparte à la rue de Seine. La rue Visconti, anciennement rue des
^larais-Saint-Germain, est ime des plus curieuses rues de Paris, et si l'on veut se
donner une idée des rues d'autrefois, il ne sera certes pas sans intérêt d'aller se
promener quelques instants dans la rue Visconti, restée absolument intacte, et
qui nous offre, avec ses maisons inclinées et ses entrées voûtées, une sorte de recon-
stitution du vieux Paris.
Voici la description que nous en fait M. Georges Cain dans ses Promenades
dans Paris, si amusantes et pittoresques : « Cette vieille rue existe encore, gluante,
humide et sombre et à ce point étroit que les balayeurs la « font » d'un seul coup de
balai. Elle apparaît comme une manière de ruelle provinciale où une voiture passe
difficilement... Ce sont surtout des tenanciers de garnis, des gargotiers et des
charbonniers qui y ont aujourd'hui élu domicile. »
Certes, il n'en était pas de même jadis, et cette sombre et misérable petite rue
renferme quelques demeures de personnages illustres, désignées à notre attention
par leurs balcons de fer forgé qui s'aiTondissent au-dessus de porches du
xvii« siècle.
Aux numéros 13 et 15 était le couvent de la Visitation des Filles de Sainte-
^larie, en face duquel se trouvaient les hôtels de Lauvencourt et de Saint-Simon.
Au 17, où nous voyons encore aujourd'hui une imprimerie, Balzac vint
s'installer en 1825 et voulut se faire lui-même son éditeur. La description qu'il
a donné de cette imprimerie dans les Illusions perdues est encore exacte : « Le
rez-de-chaussée formait une immense pièce éclairée sur la rue par un vieux
vitrage et par un grand châssis sur une cour intérieure. »
Le pauvre Balzac perdit dans cette imprimerie beaucoup d'illusions et beau-
H.\LLOPE.\u; H.\NRiOT ; Havem ; Henneguv; Hér.\rd; Huch.\rd ; Hutinel; J.-vccoud;
Jungfleish; Kaufmann; Kelsch ; Kermogan (Frédéric); Kirmisson ; Labbé (Léon);
Lancereaux; Landouzv; Lannelongue ; Laveran; Le Dentu; Lereboullet; Le-
tulle; Lucas-Champonnière ; Magnan; Malassez ; Marty; Ménard; Monod (Ch.)
MoNOD (Henri) ; Motet; Mouren; Netter ; Périer ; Perrier; Peyrot ; Pinard ; Porak
Pouchet; Pozzy; Quénu; Raillet ; Ranvier; Raymond ; Reclus; Regnard ; Reynier
Ribemont-Dessaignes; Richelot; Richer; Richet; Robin; Rou.x ; Sée (Marc); Thoi
not; Troisier; Vaillard; Vallin ; Vincent; Weiss; V\'idal: Yvon.
374
LA VILLE LUMIÈRE
coup d'argent. Il se vit forcé de liquider en 1828, en abandonnant à ses créanciers
tout le matériel, et en leur souscrivant 40,000 francs de billets.
MM. Hanotaux et Vicaire, dans leur étude sur la Jeunesse de Balzac, nous ont
décrit l'effroyable lutte qu'il eut à soutenir à cette époque troublée de son exis-
tence.
Au-dessus de l'imprimerie de Balzac, se trouve un atelier où travaillèrent
quelques peintres célèbres : entre autres Paul Delaroche et Eugène Delacroix.
Au numéro 19, nous lisons vme plaque commémorative, conçue en ces termes :
« Hôtel de Ranes, bâti sur l'emplacement du Petit Pré-aux-Clercs. Jean Racine
y est mort le 22 avril 1699, et Adrienne Lecouvreur en 1730. Il a été aussi habité
par la Champmeslé et par Hippolyte Clairon. «
Que de célébrités théâtrales virent les murs de cette maison. ]\I. Georges Cain
va nous dire ce qu'il reste à l'intérieur des somptueux appartements d'autrefois.
« L'escalier ornéjadis d'une rampe de fer forgé n'existe plus, et de récents
aménagements ont fait disparaître les dispositions anciennes du second étage,
oii devaient demeurer le poète et ses sept enfants ; au premier s'ouvraient les
appartements de réception. On y retrouve un vaste salon, quelques boiseries et les
vieilles dalles de parquet sur lequel glissèrent les hautes mules et les talons rouges
des jolies femmes et des gens de goût qui fréquentèrent chez le « divin Racine ».
Puis nous voyons les vestiges morcelés des jardins de Racine, « ces jardins
ombreux dont les grands arbres se confondaient avec ceux de Saint-Germain-des-
Prés, qui plus tard abritèrent Adrienne Lecouvreur et la Clairon )i.
C'est de cette maison qu'on emporta furtivement, pendant la nuit, le cadavre
d'Adrienne Lecouvreur, morte d'un mal mystérieux et subit entre les bras du
maréchal de Saxe. C'est 'SI. de Laubinière, ami du maréchal de Saxe et de \'ol-
taire, qui emporta le corps de la comédienne et la ht enterrer dans ime fosse creusée
à la hâte dans un terrain vague de la rue de Grenelle, sur l'emplacement duquel un
hôtel fut construit par la suite.
Dix-huit ans plus tard, la Clairon vint demeurer dans la maison où moururent
Racine et Adrienne Lecouvreur. Elle raconte dans ses mémoires qu'elle fut juste-
ment attirée par ces souvenirs du temps passé. « J'avais besoin, Lcrit-elle, d'un
peu de calme pour ma pauvre santé fort ébranlée... On me parla d'une petite mai-
son rue des Marais-Saint-Germain, et l'on me dit ([ue Racine y avait demeuré...
C'est là que je veux vivre et mourir... »
La rue des Marais-Saint-Germain fut, nous dit M. Pessard, dans son Diction-
naire des rues de Paris, la seule rue dont les habitants calvinistes échappèrent
à la Saint-Barthélémy.
Le nom de Viscorti lui fut donné en 1864 en l'honneur de ^■i^^onti. l'archi-
tecte du tombeau de Napoléon P"" aux Invalides.
Presque en face de la rue Visconti,nous \-oyonsrE;cole des Beau.x-Arts, située
rue Bonaparte et quai Malaquais.
L'Ecole des Beaux-Arts occupe l'emplacement du couvent des Petits Augus-
vie ARRONDISSEMENT 375
tins, fondé par Marguerite de Valois. En 1790, le couvent fut supprimé et affecté
à la conservation des tableaux et sculptures recueillis dans les couvents et les
églises. En 1820, les architectes Debret et Dauban commencèrent la construction
de l'école actuelle.
Dans la cour de l'Ecole des Beaux- Arts se trouve une des merveilles de la
Renaissance : la façade du château d'Anet, commencé en 1548, par ordre de
Henri II, pour Diane de Poitiers. Nous voyons aussi ime partie de la façade du
château de Gaillon et une partie de celle du château de la Trémoille.
L'Ecole Nationale des Beaux-Arts, créée pour l'enseignement gratuit des
Beaux-Arts en France, contient la reproduction des chefs-d'œuvre les plus célèbres
du monde entier. Elle est fort intéressante à visiter.
Chaque année, sont exposées dans la salle qui donne sur le quai Malaquais
lesœuvres des concurrents pour le prix de Rome. Les premiers prix sont envoyés
pendant quatre ans en Italie aux frais de l'Etat.
La porte d'entrée de l'Ecole des Beaux-Arts par le quai Malaquais est située
au numéro 17. C'est l'ancienne porte du couvent des Théâtins qui occupait autre-
fois cet emplacement et dont nous parlerons par la suite.
Le quai Malaquais, qui s'étend à présent de la rue des Saints-Pères à la place
de l'Institut, s'appelait autrefois le quai de la Reine-Marguerite, parce que
Marguerite de Valois, femme répudiée de Henri IV, s'était fait bâtir rue de
Seine un palais dont les jardins s'étendaient de ce côté jusqu'à la^ rue des
Saints-Pères. Elle y avait enclavé même la rue des Petits-Augustins, devenue
depuis la rue Bonaparte.
Voici l'histoire que nous conte L'Estoile, dans son Journal, à propos de la
construction de ce palais : Saint-Julien, le mignon adoré de la reine Marguerite,
fut assassiné à ses côtés en 1606, devant l'hôtel de Sens qu'elle habitait. La reine
jura de ne plus boire ni manger avant que justice soit faite, et le lendemain elle
assista à l'exécution du meurtrier à l'endroit où avait été commis le crime, devant
l'hôtel de Sens. Ces deux horribles scènes qui s'étaient passées devant son palais
le lui firent prendre en horreur, et c'est alors qu'elle se fit construire cet hôtel quai
Malaquais.
Après la mort de la reine Marguerite, on reprit la partie des terrains qui for-
mait la rue des Petits-Augustins, et l'on vendit tout le reste.
Le numéro 9 du quai Malaquais était autrefois un des pavillons de cet hôtel.
Cette demeure, aujourd'hui contiguë àl'Ëcoledes Beaux-Arts, a toute une histoire
que nous conte avec détails M. Léo Mouton, dans son opuscule intitulé : l'Hôtel
de Transylvanie. C'est à cet ouvrage que nous allons recourir pour retracer cette
chronique à nos lecteurs.
Lors de la vente de l'hôtel de la reine Marguerite avec les dépendances, un
sieur Jacques de Hillerin acheta le lot qui forme précisément le coin du quai Mala-
quais et de la rue Bonaparte. Après la mort de Jacques de Hillerin, cet hôtel passa
à son neveu Pierre de Hillerin, qui n'habita pas l'hôtel et le loua au comte de
376 LA VILLE LUMIERE
Tallard. Le duc d'Albrct en fut ensuite le locataire, jusqu'à ce qu'il fût occupé par
François Rakoczi, prince de Transylvanie, qui arriva à Paris en 1713 avec une
suite fort nombreuse de gentilshommes compromis et ruinés. François Rakoczi
était doté d'une pension de 100,000 livres par an. Il logea toute sa suite à Y Hôtel
du Pérou, c\\\\ se trouvait rue Jacob, et qui fut bientôt transformé en une maison
de jeu par toute cette bande de gentilshommes sans ressources.
Le prince de Transylvanie, après avoir logé chez le duc de Luxembourg, loua
l'hôtel du quai Malaquais et le donna comme nouveau domicile à sa suite. Il loua
pour lui-même une petite maison à Clagny, pendant que l'hôtel de Transylvanie
était devenu une véritable maison de jeu.
En 1716. il fut passé un bail de neuf ans pour la maison, dite hôtel de Tran-
sylvanie, au nom de Geoffroy Sinet. On pense que ce Geoffroy Sinet n'était qu'un
prête-nom pour quelque seigneur qui profita de ce que l'hôtel de Transylvanie
était connu et achalandé comme maison de jeu pour y continuer cette lucrative
exploitation. Il est possible, d'ailleurs, écrit M. Mouton, que Sinet ait été le gérant
de ce tripot qui ne semble pas avoir duré longtemps et qui fut peut-être transformé
par la suite en hôtel garni. C'est à cette époque que remontent les faits racontés
par l'abbé Prévost dans son roman de Manon Lescaut, et qui sont, comme nous
venons de le dire, les aventures galantes de l'auteur lui-même.
« Le principal théâtre de mes exploits, raconte l'abbé Prévost, devait être
l'hôtel de Transylvanie, où il y avait une table de Pharaon dans une salle et divers
autres jeux de cartes et de dés dans la galerie. Cette académie se tenait au profit
de M. le prince de Rakoczi, qui demeurait alors à Clagny, et la plupart de ses offi-
ciers étaient de notre société. »
C'est donc bien clans l'hôtel de Transylvanie que se passa la fameuse scène
où des Grieux \'ient se procurer en trichant l'argent nécessaire à sa maîtresse.
f^n 1720, l'hôtel de Trans\-l\'anif tut \'endu et (juitta sa destination de
maison de jeu. Il appartint successivement au comte de Fontaine, à la duchesse
de Grammont qui y fit de nombreuses améliorations, au vicomte de Lautrec, aux
La Fontaine de Biré et à M. Péan de Saint-Gilles.
Signalons que dans cet hôtel habita Mme de Blocqueville en i86<), et qu'elle
y reçut toute l'élite de la société parisienne. On raconte que, iiendant la Comnuuu-.
la marquise de Blocqueville fut prévenue qu'elle allait recex-oir la ^■isite d'un
officier de fédérés qui viendrait lui deniauder la clef d'un soi-disant souterrain qui
aurait existé sous la Seine pour faire communiquer l'hôtel avec le Louvre. La
marquise reçut, paraît-il, somptueusement les fédérés et leur expliqua l'inanité
de la légende du souterrain.
Après la guerre, les salons de la marquise de Blocqueville furent célèbres :
Claude Bernard, Widor, Lizt, Planté, Louis Enault, Caro, le commandant Rivière
e'. tant d'autres y fréquentaient assidûment. L'on dit même que ce salon littéraire
et artistique servit de modèle à Paillcron pour sa pièce du Monde où l'on
s'amuse.
vie ARRONDISSEMENT 377
Les fameux salons de l'hôtel de Transylvanie sont aujourd'hui restés tels
qu'ils étaient à l'époque.
Aux numéros 15 et 17, occupés maintenant par l'Ecole des Beaux-Arts,
s'élevait en 1688 l'hôtel de la Basinière, où vint habiter Henriette de France, veuve
de Charles E"''. Il devint la propriété de M. Pellaprat, puis de sa fille la princesse
de Chimay, avant d'être annexé aux bâtiments, dont l'ensemble forme l'Ecole des
Beaux- Arts.
Avant d'arriver à l'Institut, arrêtons-nous devant la statue de Voltaire,
œuvre du sculpteur Caillé, érigée en 1885.
Le palais de l'Institut est construit à peu près sur l'emplacement du grand et
du petit Hôtel de Ncsles, et, avant de nous occuper de l'Académie, nous dirons
deux mots de cette fameuse Tour de Nesles, qui eut le don d'inspirer si souvent
les imaginations des romianciers et qui est peut-être plus célèbre encore dans la
légende que dans l'histoire. Aussi bien ne sait-on pas exactement la limite qui
sépare la légende de la réalité.
En 1308, le primitif Hôtel de Nesles, appartenant à Amaury de Nesles, fut
vendu à Philippe le Bel, moyennant la somme de cinq mille bons petits parisis.
Devant l'hôtel il y avait une « saulsaye à l'ombre de laquelle les habitants
s'allaient promener et rafraîchir en été ». Mais, pendant l'hiver, la Seine montait
et envahissait les bâtiments, et Philippe le Bel, pour protéger l'iiôtel, fit construire
le premier quai qui existât à Pans.
L'hôtel de Nesles, après être devenu la propriété de Philippe le Long, passa
à sa femme Jeanne de Bourgogne, et c'est à elle que la tradition attribue les
crimes qui ont donné à la Tour de Nesles une lugubre célébrité. On raconte qu'elle
appelait les jeunes gens qui passaient sous ses ienêtres, se donnait à eux, les
retenait toute la nuit et le lendemain matin les faisait jeter à la Seine.
Brantôme, cependant, n'ose pas affirmer le fait. 11 parle bien d'une « reyne
qui se tenait à l'hôtel de Nesles à Paris, laquelle faisait le guet aux passants, et
ceux qui lui revenaient et agréaient le plus, de quelque sorte de gens que ce fussent,
les faisait appeler à venir et soy, et après en avoir tiré ce qu'elle voulait, les faisait
précipiter du haut de la tour et les faisait noyer ». Brantôme ajoute cependant ;
i' Je ne puis dire que cela sove vrai, mais le vulgaire, au moins la pluspart de Paris,
l'affirme et n'y a si commun qu'en lui montrant la tour seulement et en l'interro-
,^eant, que de lui-mesme il ne le die. i'
Mllon est plus catégorique que Brantôme et affirme la chose en ces trois vers :
« Semblablement où est la reyne
« Qui commanda que Buridan
« Fut jeté en un sac en Seyne. »
On croit que les crimes qui furent commis à la Tour de Nesles doivent être
attribués à trois princesses, Marguerite, Blanche et Jeanne de Bourgogne.
Elles ont à cet égard, il faut l'avouer, des droits égaux devant l'iiistoire ; mais c'est
378 LA VILLE LUMIÈRE
sur la mémoire de Jeanne de Bourgogne surtout que la tradition a fait peser,.
sans doute avec une grande part de vérité, cette terrible accusation de luxure et
d'assassinat.
Plus tard, entre les mains de Jean, duc de Berri, l'hôtel de Nesles devint une
demeure extrêmement somptueuse. Il fut successivement la propriété des divers
rois de France. Il était divisé en deux parties, le grand Nesles, qui comprenait
l'hôtel proprement dit et appartenait au roi, et le petit Nesles qui comprenait la
tour, la porte et le fossé, qui avait été donné à la Ville de Paris.
Henri II, ayant besoin d'argent, vendit le grand Nesles. Le duc de Nevers
eh fit l'acquisition et fit commencer la construction d'un immense palais qui ne fut
jamais achevé.
La tour et les portes subsistèrent jusqu'au xvii'' siècle.
On a retrouvé les pilotis de la tour de Nesles en agrandissant le quai Conti,
en 1851.
N'oublions pas siu" le quai Malaquais un souvenir sinistre : l'hôtel où
Fouché et Savary, dans les appartements des Créqui et des Lauzun, décache-
tèrent les mystères de leur police.
Le Palais de l'Institut, qui s'appelait jadis collège Mazarin ou des Quatre-
Nations.est situé au 23 du quai de Conti. Le cardinal Mazarin, en mourant, avait
fait un testament ordonnant qu'il serait fondé après sa mort un collège sous le
titre de M azarini, destiné à 60 gentilshommes ou principaux bourgeois de Pignerol
et son territoire, d'Alsace et pays d'Allemagne, de Flandre et de Roussillon.
Ces nations étant seules admissibles dans ce collège, on lui avait donné le nom de
Quatre-Nations. Ces 60 jeunes gens devaient être gratuitement nourris, logés,
instruits dans la religion, dans les belles-lettres, devaient apprendre à faire des-
armes, à monter à cheval et à danser. Mazarin légua sa bibliothèque à ce collège,,
ainsi qu'une somme de deux millions pour subvenir aux frais de sa constniction.
Louis XIV ordonna l'exécution du testament.
Les exécuteurs testamentaires, ayant acheté ce qui restait encore des bâti-
ments de l'hôtel et du séjour de Nesles, ainsi que plusieurs maisons yoisines, fireiit
jeter les fondations de ce collège, qui fut élevé d'après les dessins de Levau.
La façade du collège est placée sur le quai. Son plan forme une portion de
cercle terminée à l'une et l'autre extrémité par une face en ligne droite cjui s'unit
à un gros pavillon. Au centre est le portail de l'église faisant avant-corps, composé-
d'une ordonnance corinthienne et couronné d'un fronton. Au-dessus s'élève un
dôme dont une lanterne et une croix formaient l'amortissement.
Ce dôme, qui présente à l'extérieur une forme circulaire, a dans l'intérieur
une forme elliptique. Dans l'espace que laissent entre elles ces deux lornus, on a
pratiqué quatre escaliers à vis ciui comnuuiiciuent à des tribunes et à la toiture de
l'édifice.
Dans l'église, à droite du sanctuaire, se présentait le tombeau du cardinal
de Mazarin, œuvre de Coysevox. Sur un sarcophage de marbre noir, orné de sup-
vie ARRONDISSEMENT 379
ports de bronze doré, était la figure en marbre blanc de ce cardinal, représenté
les mains jointes. Derrière lui, on voyait la figure d'un ange tenant des faisceaux.
Le tombeau s'élevait sur deux marches de marbre blanc. Il a été transporté au
Musée de Versailles.
En 1806, les bâtiments du collège Mazarin furent destinés aux séances et à
la bibliothèque de l'Institut. Vaudoyer, architecte, fut chargé alors de transformer
l'église du collège en une salle propre aux séances de l'Institut. Plusieurs parties
de l'édifice ont subi des changements. On a ouvert, à l'extrémité de chacun des-
pavillons qui s'avancent vers la Seine, un passage pour les piétons, fort commode
en cet endroit oir la route est étroite.
Il est remarquable que le plan du Louvre se trouve en harmonie avec celui
du collège Mazarin ; cette correspondance, d'ailleurs, n'est pas l'effet du hasard
et a été combinée. On a complété les rapports qui existaient entre les plans de ces
deux édifices en établissant le pont des Arts, qui forme pour ainsi dire la commu-
nication entre leurs deux façades.
La bibliothèque de ce collège avait été composée parle savant Naudé; elle fut
en partie dispersée pendant la Fronde. L'Institut possède aujourd'hui une très-
riche bibliothèque contenant des ouvrages donnés par des savants des différentes
parties du monde.
« L'Institut, a écrit Renan, est une des créations les plus glorieuses de la
Révolution, une chose tout à fait propre à la France. Plusieurs pays ont des
académies qui peuvent rivaliser avec les nôtres par l'illustration des personnes
qui les composent et par l'importance de leurs travaux ; la France seule a un
Institut, où tous les efforts de l'esprit humain sont comme liés en faisceau, où
le poète, le philosophe, l'historien, le philologue, le critique, le mathématicien,
le physicien, l'astronome, le naturaliste, l'économiste, le jurisconsulte, le sculpteur,
le peintre, le musicien peuvent s'appeler confrères. » Les hommes qui avaient
conçu cette fondation avaient compris que toutes les productions de l'esprit
humain se tiennent et sont solidaires l'une de l'autre.
Dans son organisation actuelle, l'Institut se compose de cinq académies :
L'Académie française, fondée en 1635 par Richelieu ;
L'Académie des Insci'iptions et Belles-lettres, fondée en 1663, par Colbert ;
L'Académie des Sciences, fondée en 1666 par Colbert ;
L'Académie des Beaux-Arts, comprenant les académies de sculpture, de
peinture, de musique et d'architecture ;
L'Académie des Sciences morales et politiques.
Donnons, pour terminer, l'origine du fauteuil à l'Académie française. L'on sait
que, bien que les membres de l'Académie française comme ceux des autres classes-
de l'Institut siègent, du moins pendant les séances publiques, sur de simples ban-
quettes, l'usage a conservé la locution traditionnelle de fauteuil. Primitivement,
dans les réunions de chaque semaine, les académiciens étaient assis sur des chaises ;
seuls le directeur, le chancelier et le secrétaire avaient des fauteuils. Cette parti-
38o LA \ILLE LUMIERE
■cularité gênait les cardinaux académiciens et les empêchait d'assister aux séances
ordinaires. En 1713, le cardinal d'Estrées, qui désirait venir voter au sujet de
l'élection de M. de la Monnoye, parla de son embarras aux cardinaux de Rohan
et de Polignac, et ce dernier se chargea d'en parler au roi. C'est alors que Louis XI\',
afin de ne pas créer un précédent fâcheux, fit porter dans la salle de l'Académie
40 fauteuils exactement semblables les uns aux autres. « La succession de ces fau-
teuils est différemment indiquée dans plusieurs ouvrages. Cette différence tient
à ce qu'on a voulu établir entre l'Académie de l'ancien régime et la classe de
l'Institut redevenue en 1816 Académie française une continuité qui n'existe pas
cl ne peut pas exister. L'ancienne Académie a cessé complètement d'exister en
1793. Il va là deux séries ou, plus exactement, deux institutions bien distinctes
que le bon plaisir d'un prince restauré a voulu couvrir d'une dénomination com-
mune en donnant autant que possible à la nouvelle les règles de l'ancienne. >•
A la suite de l'Académie, nous voyons l'hôtel de la Monnaie, situé quaiConti
<?t rue Guénégaud. Il fut édifié en 1775. L'ancien hôtel de Nevers et de Conti, qui
appartenait au ministre Guénégaud, fut déniuli pour la construction du nouvel
hôtel de la Monnaie.
Auparavant l'hôtel de la Monnaie était situé rue de la A'ieille-^Ionnaie, près
du Châtelet.
La Monnaie est le monument parisien qui possède le plus d'inscriptions
latines. Il y en a deux du côté de la rue Guénégaud qui expliquent U-
rôle des quatre éléments dans la fabrication de la monnaie. Une autre se voit
au-dessus de la porte centrale qui annonce et garantit les soins minutieux du con-
trôle. De chaque côté de la porte se trouvent quatre bustes représentant les
quatre souverains qui se sont le plus occupés de la question monétaire : Henri IL
Louis XIII, Louis XIV et Louis XV.
Turgan, dans un ancien ouvrage sur Paris, fait qui'lques amusantes considé-
rations après une visite à la Monnaie : « Théophile Gautier nous a dit souvent :
« Je suis dégoûté de l'argent depuis que j'ai découvert qu'il serv-ait à payer. »
«Nous qui n'avons jamais estimé beaucoup les espèces modernes, excepté pour en
faire immédiatement usage, nous avons été réellement navres en voyant le sans-
façon peu respectueux avec lequel était traité le divin argent, sancta pcciDiia.
cette chose si merveilleuse pour ceux qui en ont peu. On ne devrait pas laisser voir
aux profanes comment on fra brique cette représentation de Dieu sur la terre !
Comment, après l'avoir vu laminé, poussé, tripoté de tant de façons, peut-on
encore vénérer comme on le doit cette base de la société moderne, cette repré-
sentation de toutes choses, depuis le pain iusi|u'à lalisinthc, depuis la stalle à la
comédie jusqu'à la chaise à l'église. >'
Le quai Conti, construit en 1662, fut appelé d'abord ijuai de Nesles.
Au numéro 3, nous remarquons une maison qui possède une ancienne gar-
gouille avec mascaron. C'est là que se trouvaient les joailliers de la Couronne, qui
vendirent Ir fameux collier destiné à Marie-.Vntoinette.
vie ARRONDISSEMENT 381
Au coin de la rue Guénégaud et du quai Conti se trouvait le célèbre théâtre
des Marionnettes, établi par le bateleur italien nommé Briocci ou Bi'ioche.
Celui-ci avait eu l'idée de déguiser son singe Fagotin en Cyrano de Bergerac
et de le faire parader ainsi. Cyrano de Bergerac prit mal la plaisanterie ; il se battit
en duel avec le singe et naturellement le tua.
Rostand n'a pas fait allusion à cet épisode de la vie de son héros.
Après la mort de Molière, sa troupe vint s'installer dans l'hôtel Guéné-
gaud.
Le quai des Grands-Augustins, qui fait suite au quai Conti, doit son nom
au couvent des religieux Grands-Augustins, qui s'établirent en France, sous le
règne de saint Louis. Nous trouvons sur ce quai deux hôtels fameux, l'hôtel de
Luynes, et l'hôtel d'Hercule, qui appartenait en 1573 à Antoine Duprat, seigneur
de Nantouillet.
A son propos, M. Pessard, dans son Dictionnaire des rues de Paris, nous
rapporte l'édifiante anecdote suivante : « En 1573, le roi Charles IX ordonna au
prévôt de Nantouillet de lui donner une collation dans son hôtel de la rue des
Augustins ; il fallait obéir. Le roi s'y rendit avec son frère le duc d'Anjou qui fut
Henri III, et le roi de Navarre qui fut Henri IV, accompagné de courtisans
qui saccagèrent l'hôtel et pillèrent l'argenterie ; Nantouillet y perdit plus de
50 000 livres. Le motif de cette agression était que le prévôt de Nantouillet avait
refusé d'épouser Mlle de Châteauneuf, maîtresse du duc d'Anjou. »
Revenons à présent sur nos pas pour gagner la rue Mazarine, qui passe der-
rière l'Institut. Aux 12 et 14 de la rue se trouvait le Jeu de Paume des Métayers,
oii Molière commença avec les Béjart les destinées de son Illustre Théâtre. Au 42,
était l'ancien Jeu de Paume de la Bouteille, où l'Opéra vint donner des représen-
tations.
Le jeu de paume fut très en faveur à Paris pendant un certain temps, et il
y avait dans la ville un très grand nombre de ces établissements qui servirent pour
la plupart, par la suite, de salle de spectacle. C'est entre les rues Mazarine et de
Seine que se trouvaient le plus grand nombre de jeux de paume. Outre les deux
que nous venons de citer, l'on voyait encore celui des Trois-Cygnes, du Soleil-
d'Or, etc., etc.
Au 26 de la rue de Seine, existait le cabaret du Petit-More, oii mourut, dit-on,
le poète Saint-Amand.
Au 45, nous remarquons le passage du Pont-Neuf, dont l'entrée donnait autre-
fois accès à l'ancienne Comédie-Française.
Le prolongement de la rue Mazarine est devenu la rue de l'Ancienne-Comé-
die dans laquelle nous remarquons, au numéro 17, 19 et 21, la grande maison de
fourrure Pfeiffer-Brunet, située non loin de l'immeuble où habitait le fameux
docteur Guillotin, que nous avons vu tout à l'heure se livrer à ses expériences dans
la « Cour du Commerce ». Cette rue fut ainsi nommée parce que la Comédie-
Française y résida de i68g à 1770.
382
LA VILLE LUMIÈRE
En i6So, une oraonnance signée de Lmiis XI\' et contre-signée par Colbert
ordonna la réunion de la troupe qui jouait à. l'hôtel de Bourgogne avec
l'ancienne troupe de Molière, qui jouait rue Mazarine, au théâtre Guénégaud. Une
nouvelle lettre de cachet en 1681 fixa le nombre des acteurs et des actrices à vingt-
sept; c'est le premier règlement du Théâtre-Français. Nous citerons, parmi le^
artistes de la création, la Champmeslé, Baron, Hauteroche, Poisson, etc. Un an
après, le Théâtre -Français reçut une subvention de douze mille livres, dite alor^
pension royale. En outre, une nouvelle ordonnance autorisa les comédiens françai^
à prélever leurs frais journaliers sur les recettes du théâtre avant toute réparti-
•tion pour les auteurs. Cette ordonnance fut confirmée plus tard. Le Théâtre Fran-
çais, dès lors constitué, joua le vieux répertoire et accueillit en outre les œuvre?
nouvelles avec une extrême condescendance.
En 1687, le théâtre fut obligé d'abandonner l'hôtel Guénégaud et de chercher
un nouveau local. Après une longue hésitation, les comédiens se décidèrent à
acheter le Jeu de Paume de l'Etoile et deux maisons adjacentes ; le tout était situé
rue des Fossés-Saint-Germain-des-Prés.
Ce fut là que le Théâtre-Français prit pour la première fois le nom de Comédic-
Fra'nçaise, d'où le nom de rue de l'Ancienne-Comédie qui demeure encore aujour-
d'hui attaché à la vieille rue où il s'installa.
La maison Pfeiffer-Brunet est certainement l'une des plus anciennes maisons
de fourrures de Paris. Elle a été fondée en 1803, à l'enseigne du Manteau d'Her-
L-N DES SALONS DE LA MAISON PFEIFFER-BRUNET.
VI»^ ARRONDISSEMENT
383
MAISON PFEIFFER-BRUNET.
LA ^■îTLE LU:MIÈRE
iiiiHC. M. Th.-L. Corby en est le propriétaire -directeur actuel et a su, par son
initiative et sa compétence, lui donner un développement considérable. Nous
trouvons chez lui les plus jolis assortiments de magnifiques fourrures fines pour
corbeilles de mariage.
Nous visiterons avec intérêt les spacieux salons de la maison Corbv, où nous
admirons toute une superbe C(jllection de zibelines. La zibeline, qui joue un
rôle si considérable dans la pelleterie, fournit des fourrui'es de luxe fort recherchée>
non seulement en Europe, mais dans tout l'Orient, et jusqu'en Chine. En Turquie,
elles tiennent lieu de galons et de broderies et sont l'insigne du haut rang et de
l."N DES SALONS DE L.\ M.\!S()N PFEI KFEK-BRL'XET.
l'opulence. On a bien souvent cherché à donner artiliiiellenient aux zibelines de |
qualité inférieure l'apparence des beautés qui leur manquent. Mais il est un méritt
que l'on ne peut parvenir à imiter, c'est la souplesse des poils et leur proi)riété de
se courber dans quelque sens qu'on les pousse. Les zibelines les plus reciiercliées j
sont celles qui viennent de la Sibérie et surtout de \'itimski. 1
Nous en trouverons les plus beaux spécimens dans la maison de lourrurr>
de la rue de l'Ancienne-Comédie, ainsi que de riches étoles d lurmine. de renard>
noirs naturels, de renards bleus et argentés, etc., etc.
Puis ce sont les manteaux du soir, qui attirent notre attention, les jaquettes,
les somjitueuses sorties de bal, où les femmes s'enveloppent d'un charmant geste
frileux.
Vr ARRONDISSEMENT 385
La maison Pfeiffer-Brunet, après avoir reçu de nombreuses récompenses
aux diverses Expositions universelles, a obtenu le Grand Prix en 1900. Elle fut
hors concours et son directeur fut nommé membre du Jury aux Expositions de
Saint Louis 1904, Liège 1905, Bordeaux 1907, Saragosse 1908, et fut enfin Pré-
sident de la Classe de la Fourrure et de la Pelleterie à l'Exposition Franco-
Britannique de 1908.
Au numéro 13 de la rue de l'Ancienne-Comédie, arrêtons-nous im instant
au café Procope, si célèbre jadis. Il doit son nom à son fondateur, le Silicien Fran-
çois Procope, qui, au XYii^ siècle, ouvrit à la foire Saint-Germain un établisse-
ment auquel la vogue s'attacha bientôt. Procope y débitait du café, alors que cette
boisson venait à peine d'être introduite en France. Encouragé par le succès,
Procope ouvrit en 1689, dans la rue des Fossés-Saint-Germain, en face du Théâtre
Français, un café, qui devint bientôt le rendez-vous favori des écrivains, des
artistes et des gens du monde. Citons, parmi les plus célèbres habitués du Café Pro-
cope, Voltaire, Piron, Jean-Baptiste Rousseau, Lamotte, Marmontel, Sainte-
Foix, Duclos, Mercier, Palissot, Saurin, Dorât et tant d'autres.
« C'éta't au Café Procope que se montaient les cabales, que se fabriquaient
les épigrammes, que se foi'mulaient les jugements sur les pièces. Le Café Procope
était un véritable journal de Paris, journal du matin, journal du soir, journal
spirituel et charmant. »
C'est là que Beaumarchais attendit avec des amis le résultat de la première
représentation à l'Odéon du Mariage de Figaro, après laquelle il dut faire trois
jours de prison.
Gambetta fréquenta beaucoup au Café Procope. La bohème littéraire s'}?
réunit bien souvent autour de Vallès qui, « les cheveux et la barbe incultes, la
lèvre inférieure épaisse d'amertume, présida ce cercle de Réfractaires, comme il les
appela par la suite ».
Au numéro 12 de la rue habitait le doux poète Fabre d'Eglantine.
Nous ne quitterons qu'à regret ce VP arrondissement qui nous offre tant
d'intéressants souvenirs, souvenirs que nous sommes loin d'avoir encore épuisés.
Nous avcjus voulu parler des choses les plus saillantes et nous nous estimerons
heureux si nous avons donné à nos lecteurs le désir de venir parfois flâner dans ces
quartiers tout envahis par l'ombre du passé.
HNÉTRONS à présent dans le VU" arrondissement — l'arrondissement
du Palais-Bourbon — qui comprend les quatre quartiers de Saint-
l'y^ Thomas-d'Aquin, Invalides, Ecole-Militaire et Gros-Caillou. Suivons
la merveilleuse promenade que nous offrent les quais au bord de la Seine, les
quais chers encore aux bibliophiles, bien que les étalagistes y soient de jour en jour
moins nombreux. « On ferait un gros tome, écrit Jules Janin, des belles choses
sauvegardées par les bouquinistes propriétaires légitimes des parapets de la
Seine, jusqu'au Pont Royal en passant par la Grève, où ces papiers imprimés nous
rappellent les poètes, les libraires et les livres. Grâce aux chers bouquins qui
vont disparaissant chaque jour de ces quais privés de leur gloire, le bibliophile
était sûr de passer, pour peu que le ciel fût limpide et le soleil bienveillant,
une heureuse, une charmante journée. Il se levait de bonne heure ; il prenait
à la hâte son pain et son fruit de la matinée, et tout en bouqtiinant il
déjeunait.
« Passant du grave au doux, du plaisant au sévère. »
Grandeur et décadence des livres qui viennent échoir sur les quais peu de
temps après leur apparition en librairie et qui, avec leurs couvertures encore
neuves et leurs pages non coupées, viennent étaler aux yeux du passant leurs
pauvres dédicaces flatteuses adressées à un ingrat qui les a déjà vendus !
Le quai Voltaire était l'ancien chemin qui longeait le Pré-aux-Clercs.
A l'ouest de l'Abbaye de Saint-Germain et du bourg de Saint-Germain étaient
de vastes prairies qui s'étendaient depuis la rue des Saints-Pères jusqu'à l'Espla-
nade des Invalides. Les clercs — ce nom s'appliquait alors aussi bien aux ecclé-
siastiques qu'aux étudiants de l'Université de Paris — avaient Ihabitude de
venir s'y promener et de s'y livrer à toutes leurs fantaisies. Dès l'année 1163,
une grande discussion s'était élevée entre les moines de Saint-Germain et les
écoliers au sujet du Pré-aux-Clercs, discussion qui occasionna de longs débats sur
lesquels on n'a que fort peu de détails. En 1192, on voit les écoliers de Paris qui
regardaient ce pré comme leur propriété y commettre de nombreux excès. Ces
excès furent le prélude de troubles assez graves : les habitants du bourg Saint-
Germain voulurent repousser les clercs et dans cette bagarre un écolier fut tué e(
d'autres griè\'ement blessés. Ces événements provoquèrent une querelle entre
les écoles de Paris et l'Abbaye de Saint-Germain. Comme la législation de cette
époque laissait grandement à désirer, les deux partis en furent réduits à invoquer
l'autorité du pape, qui d'ailleurs ne prononça rien.
VIP ARRONDISSEMENT 387
Toutefois il parait avéré par un règlement de l'an 1215 que les écoliers de
l'Université avaient sinon la propriété de ce pré, du moins la faculté d'en jouir
en s'y promenant. Et les clercs usèrent largement de ce privilège. La Société de la
Basoche, qui certes a grandement contribué au développement du théâtre en
France, donnait ses jeux en plein air dans le domaine du Pré-aux-Clercs, avant
d'avoir obtenu de Louis XII la permission de jouer sur la grande table de marbre
du Palais de Justice dont nous avons parlé plus haut. Les montres de la Basoche
sont demeurées célèbres. Sous prétexte d'annoncer le spectacle, le cri venait sou-
vent accroître encore les hardiesses de la montre et donner le dernier trait à la
satire. Ces cavalcades, ces processions par les rues dans tout l'appareil des attri-
buts basochiens, constituèrent probablement d'abord toute la représentation.
Par la suite, même après qu'elle fut entrée en possession de la table de marbre,
la Basoche n'en continua pas moins ces brillants cortèges qui la mettaient plus
directement en contact avec le peuple et qu'elle oi'ganisait non pas seulement
comme une sorte de prologue avant chaque représentation, mais comme un
spectacle suffisant par lui seul qui avait lieu à certaines occasions solennelles, sous
le titre de montre générale. La procession, composée de tous les suppôts et sujets
du roi de la Basoche, se mettait en marche à travers les rues, guidée par les tam-
bours, les trompettes, les fifres et les hautbois (i).
Le Pré-aux-Clercs, qui bien que considérablement diminué a subsisté jusque
sous Louis XIV, fut toujours un théâtre de tumulte, de galanterie, de combats,
de duels, de débauche et de sédition. En 1555, les écoliers, pour défendre leurs
droits sur le petit Pré-aux-Clercs, sur lequel les moines avaient fait bâtir quelques
maisons, voulurent se faire rendre justice en commettant des voies de fait. Ils
affichèrent des placards tendant à former un attroupement ; ils se portèrent en
armes au Pré-aux-Clercs, mirent le feu à trois maisons voisines et tuèrent un
sergent qui essayait de mettre un frein à leurs violences. Peu après, l'émeute des
écoliers prit de telles proportions que le roi fit clore de murailles le Pré-aux-Clercs,
qui cessa pour quelque temps d'être le théâtre de ces tumultueux exploits.
En 1558 ce lieu prédestiné aux révoltes vit naître des séditions religieuses, et les
protestants, jusqu'à ce qu'intervînt une défense du roi, s'y réimirent pour chanter
leurs psaumes.
En 1609, Marguerite de ^'alois acheta une partie du petit Pré-aux-Clercs
à l'Université pour y bâtir son hôtel. Vers la fin du règne de Henri IV, le petit
Pré-aux-Clercs était entièrement couvert de maisons et d'hôtels avec jardins.
Le grand Pré-aux-Clercs, séparé du petit Pré-aux-Clercs par un canal nommé
Petite-Seine, ne tarda pas à subir le même sort. L'Université demanda et obtint
la permission de le vendre et bientôt à la place des prairies et des clos l'on vit
des couvents, des rues et des maisons.
Avant la Révolution, le quai Voltaire faisait partie du quai Malaquais,
(i) Les Rues du Vieux Paris, par Victor Fournel.
388 LA VILLE LUMIÈRE
anciennement Quai des Théatins. En 1791, on lui donna le nom de \'oltaire parce
que Voltaire était mort en 1778 dans l'ancien hôtel de Bragelonne, trésorier de
France sous Louis XIV, qui porte le numéro 27 du quai Voltaire et fait le coin de
la rue de Beaime. A deux reprises et chez deux hôtes différents, \'oltaire avait
habité cette maison. On sait que, comme La Fontaine et quelques autres privi-
légiés, Voltaire eut cette grâce singulière de trouver toute sa vie le moyen d'être
hébergé, distrait et entretenu par de grands seigneurs et même par le roi de Prusse.
Il demeura longtemps au numéro i, rue de Beaime, dans l'hôtel du Président
'Bernicres. Il devait soi-disant payer son loyer, mais en réalité « Madame la Pré-
sidente, son amie, s'arrangeait en sorte qu'on ne le lui réclamât pas ». Voltaire
cependant n'était pas toujoui's satisfait de ce logis, quoiqu'il ne lui coûtât en somme
que le soin de plaire à la belle Présidente, et l'on peut s'étonner de le voir écrir-
qu'il était malheureux dans « cette maudite maison d'où l'on a ime belle vue,
mais où l'on sent le fumier comme dans une crèche, où les chari"ettes et les carrosses
font un bruit d'enfer, où pendant l'hiver il fait froid comme au pôle et où le
suisse fait de sa loge un méchant cabaret où il vend du mauvais vin à tous les
porteurs d'eau d'alentour. » En 1618, Voltaire trou^•a un ninu'el amphitrvon,
'Mme de Fontaine-Martel, qui poussa la complaisance jusqu'à lui faire construire
un théâtre, pour (ju'il pût y faire répéter ses tragédies. « J'ai perdu ime bonne
maison dont j'étais le maitre, dit-il lorsqu'elle mourut, et 40 000 francs de rente
qu'on dépensait à me divertir. » C'est alors qu'il habita pendant plus de quinze ans
chez sa divinité, la belle Mme du Châtelet, jusqu'à ce qu'il fût hébergé à la Cour
du Grand Frédéric, celui que familièrement il avait surnommé Ll"C ! Nous citons
ce surnom sans risquer un conuucntaire : il est des sujets siu^ lesquels il \'.\ut
mieux ne pas insister.
Lorsque \'i)ltaire revint à Paris après avoir séjourné en Prusse et à Ferney,
il revint dans la maison du Président Bernières qui nous occupe actuellement et
qui appartenait alors au marquis de Villette qui, de même que son prédécesseur,
fut trop heureux d'avoir l'honneur d'héberger jusqu'à sa mort le patriarche de Ferney.
A la place des maisons qui occupent aujourd'hui les numéros 15 à 25 s'éle-
vait jadis le couvent des Théatins. Ouekiues-uns de ces religieux, fondés en Italie
en 1524 par l'archevêque de Théate, furent appelés à Paris par le cardinal ^In-
zarin. Il acheta pour les établir une maison située sur le quai Mal, iipiai^, qu'il lit
disposer pour une comnumauté religieuse où ils obtinrent la permission de s'ins-
taller en 1648. Mazarin leur avait légué 300 livres pour construire une église. Cet
argent ne leur suffit pas et le roi autorisa les Théatins à faire une loterie dont 1'
produit servirait à la continuation de l'église. La haine que le ]ieui)le jiortait ■'
Mazarin rejaillit sur les religieux (ju'il avait fondés et ils eurent iduimus 1 opinieii
publique contre eux. Leur couvent fut supprimé vers 1791) et. un peu iilus l.uil.
le bâtiment de l'église fut disposé en salle de spectacle : un n'\ (lanKi lain.ii-
d'ailleurs aucune représentation, mais on y organisa de^ bals et des tètes et eu i>Si=i
on y établit le café des Muses qui disparut en 1822.
VIT'- ARR0NDISSE:\IEXT 389
Au numéro i du (|uai \'(iltaire, nous ^■oyons l'hôtel de Sassuage où
moururent le sculpteur Pr^idier et le général l-îngeau.d. Aux numéros 9 et 11
s'élevait l'hôtel de Beauffremont, où demeurèrent successivement Perrault, la
duchesse de Porthsmouth, ^Michel de Chamillart, Fouché, Denon, Gustave Droz
et Ingres.
Entre le quai Voltaire et le (]uai d'Orsay, en face du Pont Royal, connnence
la rue du Bac, chère à 'Slme de Staël.
Au milieu des splendeurs de sa résidence de Coppet, elle regrettait « son
petit ruisseau de la rue du Bac ». On sait cju'elle passa vingt années de sa vie dans
un exil causé par son génie orgueilleux et ses prétentions ambitieuses ou peut-être
par l'autocratie ombrageuse de Napoléon P^
Elle paraissait jouir de son exil avec ime fierté hautaine ; mais le regret per-
çait sou\'ent sous ces dehors trompeurs : « Je suis l'Oreste de l'exil, écrit-elle.
La fatalité me poinsuit... on est presque mort quand on est exilé. » Malgré son
imagination ardente, Mme de Staël était avant tout amie du vraie. Elle ne pouvait
souffrir que l'on cherchât à lui faire illusion sur ses sentiments par des mots.
C'est ainsi qu'un jour, étant à Coppet, quelqu'un ayant voulu lui faire valoir
le plaisir qu'elle devait goûter à contempler ce paysage enchanteur où l'on enten-
dait le murniirre des ruisseau.x, elle répondit : « Ah ! il n'y a pas pour moi de
ruisseau qui vaille celui de la rue du Bac! » Et le petit ruisseau de la rue du Bac,
comme le Simo'isque regrettait Andromaque, est resté symbolique pour exprimer
tout le regret que laisse dans le cceur la patrie absente.
La rue du Bac est une des voies les plus importantes du « noble faubourg
Saint-Germain ». Elle a d'ailleurs conservé une allure très particulière, et les nom-
breuses maisons religieuses qu'on y rencontre lui donnent un caractère spécial.
Ouverte en 1610, elle doit son nom à un bac établi dès 1550 sur la Seine pour
mettre en communication le Pré-aux-Clercs et les Tuileries alors en construction,
afin d'y amener les matériaux provenant des carrières de Notre-Dame-des-Champs
et de Vaugirard. Ce bac, établi parla Confrérie des Frères Passeurs, n été remplacé
par le Pont Royal.
Au numéro 15 de la rue du Bac se trouvait la caserne des Mousquetaires Gris.
Les ^lousquetaires, rendus si populaires par le roman d'Alexandre Dumas, étaient
les soldats d'un corps de cavalerie formant dans la Maison du Roi deux compagnies,
distinguées l'une de l'autre par la couleur de leurs chevaux. Les chevaux de la
première compagnie étaient gris ou blancs ; ceux de la deuxième compagnie étaient
noirs. Les ^lousquetaires Gris logeaient rue du Bac et les Mousquetaires Noirs
au faubourg Saint-Antoine dans les belles casernes que Louis XIV leur avait
fait construire. Orgueilleux de leur bonne tenue, de leur discipline, de leur noblesse,
les Mousquetaires déployaient le plus grand luxe ; leur nom était synonyme
d'élégance et de courage. Les cadets des plus grandes familles étaient glorieux
de servir dans ces compagnies d'élite qui, du reste, en maintes occasions, méri-
tèrent par leur bravoure les faveurs dont on les comblait.
390
LA VILLE LUMIERE
Tout l'emplacement compris entre les numéros 27 et 35 de la rue du Bac
était occupé par l'hôtel de l'Université de Paris.
Aux numéros 41 et 43 se trouve la maison Gaildraud.qui appartient aujoiu-
d'hui à M. Detrois et qui est certainement la plus ancienne maison de haute
couture à Paris.
Elle fut fondée en 1855 dans ces superbes immeubles de la rue du Bac qui,
au point de vue historique, sont d'un intérêt si particulier et si captivant. Ils
ont conservé toute leur splendeur et tout leur prestige de jadis. Les vastes et
M.\ISON' DETROIS. VUE I>
somptueux appartements, d'une élévation de plus de 6 mètres, valent la peine
d'être visités. On y verra de merveilleuses boiseries sculptées datant du milieu
du xvilie siècle et qui sont d'une inestimable valeur.
Au premier étage, où l'on accède par de larges escaliers de pierre, nous admi-
rerons notamment un fort beau salon Louis X^■ où les glaces, les boiseries dorées,
les trumeaux, lessculpturesévoquenten notre esprit tout le faste des siècles passés.
Au rez-de-chaussée, de grands et confortables salons d'essayage ont été amé-
nagés dans une grande serre attenant à un joli petit jardin très ombragé, situé
en retrait, tout contre l'église de Saint-Thomas-d'Aquin.
Cette église était jadis la chapelle d'un des couvents des Jacobins. Le couvent
principal de cet ordre de religieux occupait tout le terrain compris entre l'empla-
cement actuel du boulevard Sain t-^Michel, l'ancienne rue de Grès, aujourd'hui rue
Cujas. la rue dcsCiinliiT^ li me "^ nnt-J,irnii.>- .-t la rue Souiîfiot, percée, en partie
vue ARRONDISSEMENT
391
sur les dépendances du couvent. Il y a quelques années, des parties considérables
de cet établissement célèbre subsistaient encore ; l'église transformée en maison
d'école était restée pi'esque intacte. Ces vestiges du moyen âge ont disparu lors
des transformations effectuées pour dégager les abords du boulevard Saint-
Michel. Les jacobins possédèrent à Paris deux autres couvents, l'un rue Neuve-
Saint-Honoré, que nous avons vu tantôt, et l'autre au faubourg Saint-Germain,
A la Révolution, tandis que le couvent du quartier Saint-Honoré devenait
le siège du fameux Club des Jacobins qui joua un rôle si considérable, celui du
vieux faubourg devenait un musée d'artillerie. L'église Saint-Thomas-d'Aquin,
MAISON DETROIS.
UN SALON.
bâtie en 1682 par l'architecte Pierre BuUet, fut érigée en paroisse après le Concordat
sous le vocable de Saint-Thomas-d'Aquin.
La congrégation des Jacobins était propriétaire des immeubles portant les
numéros 39 à 43 qu'elle louait à des gentilshommes de la cour. A la Révolution
les religieux en furent dépossédés et ces hôtels devinrent biens nationaux,
affectés à la Municipalité de Paris. En 1791, ces hôtels furent mis en adjudication.
L'un, celui du 41, qui était loué à M. de Beaufort et à Mme de Mérode de Deink,
fut acheté par un nommé Raymond Girard à la Municipalité, au profit des Caisses
du Domaine national (actes de mai et juin 1791)-
C'est sous le second Empire que la maison Gaildraud s'est installée dans ces
392 'LA VILLE LUMIÈRE
immeubles dont elle occupe aujourd'hui la totalité avec ses immenses salons de
vente et d'essayage, sa manutention et ses ateliers.
Elle se développa très rapidement et acquit très vite une grande notoriété
par le succès qu'obtint la création de ces amples vêtements appelés dolniaiis et
des vestes militaires, dites d'Etat-Major, qui firent furem- sous Napoléon III.
Toute l'aristocratie, la Cour et les Ambassades s'habillaient alors chez Gaildraud.
Plus tard la maison s'agrandit encore et se fit une nouvelle réputation en
lançant les costumes tailleur pour dames qui depuis obtinrent une si grande
vogue.
L'industrie du tailleur était demeurée iusqu'au milieu du xi.x'" siècle ce qu'elli-
était au bon vieux temps des échoppes, des jurandes et de Maître Patelin, sauf
cependant les charges et coutumes corporatives, c'est-à-dire qu'elle s'exerçait
d'une façon toute locale, exécutant le travail d'une manière individuelle, ignorant
les procédés de grande fabrication, la mode changeant peu, la clientèle étant res-
treinte et l'usage des vétcnu l'ts de drap n'appartenant qu'à certaines classes. '
Le temps est loin de tout cela, et les costumes tailleur pour dames sont si
bien passés dans les mœurs que les Parisiennes d'aujourd'hui ne sauraient plus
s'en passer.
Le fondateur de la maison (jaildraud mourut en 1882, étant maire
du VIL' arrondissement de Paris et laissant sa maison en pleine prospérité. M. La-
grange-Gaildraud, son neveu, lui succéda. La maison à ce moment mit à la mode
des tissus spéciaux, très riches, créés tout particulièrement pour sa clientèle à
Roubaix et à Lyon. En 1901, M. Detrois, déjà gérant de la maison, l'acheta et en
prit la direction. Il sut considérablement accroître ses relations avec l'étranger et
il compte aujourd'hui de très nombreuses clientes de la haute société américaine.
Les femmes apprécient en jM. Detrois le talent d'un véritable artiste qui sait
donner à ses créations une note très originale, très parisienne et d'un goût parfait.
Pour composer ses modèles, qui sont toujoiu^s d'une distinction si raffinée, il
s'inspire du style des âges d'autrefois qu'il sait moderniser poiu' le ravissement
des élégantes qui ont toute confiance en son habile crayon.
C'est parce que la maison a su toujours être très personnelle it apiiorter une
note d'art toute spéciale que nous voyons les grands noms de la noblesse, de la
diplomatie, de la magistrature, de la colonie étrangère à Paris, et des plus Inuits
fonctionnaires de l'Etat lui demeurer fidèle.
Nous devons ajouter que dejiuis (pielques années, la maison a obtenu de
grands succès aux expositions, notamment à la récente exjiosition de Londres,
et qu'elle s'est fait une nouvelle réputation en donnant une grande extension à la
vente des riches et somptueuses fourrures.
.Al^rès avoir traversé le boulevard Saint-Germain, nous voj-ons, au 85 de la
rue du Bac, la maison qui fut le Concert du Pré-aux-Clercs. M. Pessard (i) nous dit
(i) Dictionnaire des rues de Paris.
vii'-^ arrondissemb:nt 393
que c'est certainement une des maisons les plus curieuses de cette rue par les
nombreuses transformations auxquelles elle a donné lieu. Ancien monastère
des Filles de l'Immaculée-Conception, ouRécolettes, que la Révolution supprima,,
elle fut transformée en salle de spectacle qui prit le nom de Théâtre des ^'ictoires
Nationales. Pende temps après, le théâtre fut remplacé par un hal public, dénommé
le Salon de Mars. On en ht ensuite le bal du Pré-aux-Clercs; puis l'immeuble fut
successivement occupé par un magasin de nouveautés, un magasin de roulage, un
bazar et im marchand de vin aux tonneaux.
Aux 118 et 120 est le bel hôtel qui appartenait avant la Révolution aux
Clermont-Tonnerre et où mourut Chateaubriand en 1848. Les portes de cet
hôtel furent dessinées par Toro et sont d'une merveilleuse sculpture.
La rue du Bac finit rue de Sèvres.
Revenons maintenant au quai d'Orsay, i[ui lut créé en 1707 sous le nom de-
quai de la Grenouillère.
Son nom venait-il des marécages qui s'étendaient près de la Seine où l'on
entendait coasser les grenouilles, ou bien des cabarets situés en cet endroit où l'on
venait grenouiller, autrement dit s'enivrer?
C'est Charles Boucher, seigneur d'Orsay, qui fit prolonger ce quai et lui
donna son nom. Sa prolongation fut prise en partie sur les jardins des vieux hôtels
de la rue de Lille, qiù s'étendaient jusqu'aux bords de la Seine. Parmi ces anciens
hôtels nous pouvons citer : l'hôtel du comte Real, l'hôtel de Tessé, l'hôtel de
Créquy, l'hôtel du duc de Brancas-Lauraguais ; l'hôtel du Président Duret ;.
l'hôtel du prince de ]\Ionar()-\'alentinois, l'hôtel du marquis de Mouchy, l'hôtel
de Roure, l'hôtel de ^'illeroy, l'hôtel de Béthune-Charost, l'hôtel de Lannion ;
l'hôtel du ciuc de Maine, occupé actuellement par l'ambassade d'Allemagne ;
l'hôtel de Montmorenc}'.
Le merveilleux hôtel Forcalquier occupait l'emplacement des numéros 119
à 123 ; il fut complètement détruit lors du percement du boulevard Saint-Gemiain
ainsi que l'hôtel d'Humières où mourut la célèbre Clairon.
Aux numéros i et 3 du quai d'Orsay, se trouve la Caisse des Dépôts et Coiisi-
gnatioiis, installée dans l'hôtel cpie le maréchal de Belle-Isle, petit-fils du surinten-
dant Fouquet, avait faitconstruire en 1720. Autrefois s'ajoutait à l'hôtel une ter-
rasse longeant les quais. Au numéro 5, nous voyons la gare d'Orléans Terminus,,
construite en partie sur l'emplacement de la Cour des Comptes incendiée pendant
la Commune en 1871 et en partie sur l'emplacement de l'ancienne caserne de
cavalerie, dite Caserne d'Orsav, dont Napoléon III avait fait la caserne de ses-
Cent-Gardes. Au numéro i existait jadis le café d'Orsay, fameux sous l'Empire
et fréquenté par toute une élite d'officiers, de gens de lettres et d'artistes.
Nous voyons en passant la rue de Bellechasse, dans laquelle avait été édifié-
par un nommé Barbier un couvent destiné à des religieuses appelées Chanoi-
NESSES RÉGULIÈRES DE l'ORDRE DU SÉPULCRE DE JÉRUSALEM. Ce COUVent avait
été construit sur un terrain dénommé elos de Belleehasse.
394 ■ LA VILLE LUMIÈRE
Arrêtons-nous à présent devant le palais de la Légion d'Honneur, situé
sur le quai d'Orsay et au numéro i de la rue Solférino.
Le palais de i.a Légiox d'Honneur fut construit en 1786 par l'architecte
Rousseau d'après les ordres du prince Frédéric de Salm-Kyrbourg, qui voulait
•en faire sa résidence et qui ne le posséda qu'un petit nombre d'années. Ce prince
parut d'abord embrasser la cause de la Révolution, puis il passa en Hollande
•où il se donna comme un agent de la France. Sa conduite équivoque et les fautes
■qu'il commit le rendirent suspect. Il fut arrêté, condamné à mort et exécuté
en 1794. Son hôtel devint alors propriété nationale. Il servit d'abord aux réunions
■d'un club, puis tomba entre les mains d'un aventurier qui se faisait passer pour
le marquis deBoisregard et qui se nommait en réalité Liauthraud. Liauthraud, qui
menait grand train, fut mêlé à un procès politique, piiis arrêté comme faussaire et
<:ondanmé aux travaux foixés. Le palais de la Légion d'Honneur était décidément
funeste à ceux qui l'habitaient. Sous le Directoire Mme de Staël y demeura, puis
fut éloignée de Paris par les ordres du Premier Consul.
En 1803, Napoléon 1'^'' fît acheter par l'Etat l'hôtel de Salm et en lit le palais
de la Chancellerie de la Légion d'Honneur. L'entrée du palais est au 70 de la rue
de Lille ; elle est monumentale. La cour est entourée de portiques à colonnades.
La façade sur le quai est assez simple et ne répond pas à la somptuosité de l'entrée.
Un grand salon fait saillie sur la ligne des bâtiments qu'il domine par une coupole
décorée de statues. Sur le de\-ant du palais s'étend une terrasse. Ce monument
est joli et d'un aspect assez gracieux; mais le style en est bizzare et, somme toute,
assez hétéroclite.
Après le palais de la Légion d'Honneur, le Palais-Bourbon s'offre à nos
yeux.
Le terrain sm^ lequel a été bâti le palais du Corps Législatif semblait voué par
la destinée aux luttes et aux dissensions, puisqu'il faisait partie du fameux
Pré-aux-Clercs dont nous venons de conter l'histoire. Les discussions de jadis ont
trouvé un écho dans la salle des séances .du Palais-Bourbon.
L'emplacement sur lequel se trouve actuellement le Palais-Bourbun hit
acheté par la duchesse douairière de Bourbon, à qui déplaisait l'hôtel de Coudé.
En 1822, elle y fit bâtir une habitation à proximité de la Seine, habitation qu'elle
vint habiter après la mort de son mari, Louis de Bourbon. Elevé d'un seul étage,
ce monument était couronné par une balustrade dont les acrotères servaient de
piédestaux à des groupes d'enfants. La façade du côté de la Seine était ornée de
ces groupes et de colonnes corinthiennes. Plus tard le prince de Condé, voulant
embellir ce palais qui était déjà fort somptueux, y fit élever un arc de triomphe
dont les sculptures furent confiées à Guillaume Coustou.
Par décret de la Convention, le palais de «ci-devant Bourbon » devint propriété
nationale et, après avoir été affecté à la Conmiission des travaux publics puis à
l'Ecole Polytechnique, fut destiné à devenir le siège des séances du Conseil des
Cinq-Cents. Les architectes Gisors et I.ecomte furent chargés de l'appropriation ;
vile ARRONDISSEMENT
396 • LA VILLE LUMIÈRE
ils conservèi"ent quelques paities de l'ancienne construction, murèrent les croisées
et ajoutèrent au centre un avant-corps décoré de six colonnes et sumionté d'un
vaste fronton où l'on voyait la Loi punissant les crimes et protégeant l'innocence.
C'est en 1807 que fut construite la façade actuelle. Louis L'ibach fait assez plai-
sanmient la description du Palais Bourbon tel que nous le voyons aujourd'lmi :
« Quand on arrive au Palais-Bourbon par le chemin des cortèges triomphaux qui
est aussi le chemin des révolutions, c'est-à-dire en passant sur ce fameu.x pont de
la Concorde pavé d'intentions séditieuses et dont chaque pierre est un débris de
la Bastille, on a devant soi la façade nord qui fait pendant à l'église de la Made-
leine et qui représente sans autre prétention un portique imité du frontispice
de Néron. Elle est séparée du quai par une ijrille en fer. que bordent quatre pié-
destaux surmontés des statues de Sully, de Cnlbort. de L'Hôpital et de d'Agues-
seau. Ces personnages regardent, impassibles, couler l'eau, l'espace et la foule,
tournant le dos sans colère au Corps Législatif . Malgré leurs dimensions colossales,
ils ne font peur à personne et pourtant il est arrivé plusieurs fois que des orateurs
Prométhées les ont touchés d'une étincelle et les ont animés. Un jour le général
Foy s'adressant à M. de Serres, ministre de la justice, l'apostropha en ces termes :
(( Pour toute vengeance, pour toute punition, je vous condamne. Monsieur, à
tourner les yeux, lorsque vous sortirez de cette enceinte, sur les statues dr
L'Hôpital et de d'Aguesseau. »
On atteint le portique en gravissant le grand escalier au bas duquel s'élèvent
les statues de ^linerve et de Thémis. Sous Louis-Philippe, le Charivari se permit
de dire que les députés laissaient la Sagesse et la Justice à la porte ! »
Les journaux actuels n'ont pas laissé que de continuer les plaisanteries du
Charivari, et il faut bien avouer qu'elles sont souvent justifiées !
La grande salle actuelle des séances fut construite en 1833 par l'architecte
Joly. Les séances des Assemblées républicaines, la Constituante et la Législative
de 1848 à 1851 avaient eu lieu dans une salle provisoire appelée la Salle de Carton,
qui avait été construite en toute hâte diuis la cour du Palais, à cause des dimen-
sions trop étroites de l'ancienne. Elle lut démolie en queUpies heiu'cs le matin du
Coup d'Etat du 2 décembre. C'est du hai'.t de l'csealicr de la façade que l'.Vssem-
blée constituante proclama la République le 4 mai 1848.
L'hôtel de Lassay, actuellement hôtel de la Présidence de la ('lianil)re des
Députés, avait été réuni autrefois à l'hôtel Bourbon par une merveilleuse galerie.
Nous en trouvons la description suivante : « Le jardin abondait en bosquets,
en treillages, en bouhngrins ; il aboutissait à de jjetits appartements avec salle
il manger, salle de billard, boiidoir et galerie de tableaux. Dans la coupole du salon.
Callct avait peint Vénus à sa toileUe : des nymphes cueillaient des Heurs y^mx li
parer, des génies attelaient des colombes à son char, tandis qu'Adonis jnutait
pour la chasse, escorté de divinités champêtres. Au milieu des nuages qui pla-
naient sur cette composition mythologique était cachée une tribune dû, les jours
de fête, se plaçaient d'invisibles musiciens. Quand le maître du loyis le désirait.
vile ARRONDISSEMENT
397
l'Iiol:-! XniiJtm In-:
LES INVALIDES
398 LA VILLE Ll':\IlERE
une mécanique artistenient combinée faisait disparaître toutes les fenêtres que
remplaçaient instantanément des glaces de mêmes dimensions. Le salon ne rece-
vait alors le jour que par le vitrage central de la coupole. »
Sous Napoléon III, le duc de Morny, président de la Chambre des Députés,
voulut embellir encore sa résidence et l'enrichit d'une belle galerie de tableaux.
En quittant le Palais- Bourbon, nous nous dirigerons vers l'esplanade des
Invalides qui s'étend entre le quai d'Orsay, la rue de Constantine et la rue Fabert.
En 1804, l'on avait érigé au milieu de l'esplanade le Lion de Saint-Marc,
apporté de Venise par Napoléon I^r. Repris par les alliés en 1815, le Lion fut brisé
(^ans les travaux de déplacement. Vers 1820 on avait fait dresser au milieu de la
place une immense fleur de lis dorée. Autrefois l'esplanade était entièrement
ombragée par de beaux arbres qui furent presque tous détruits lors de l'Exposition
de 1900.
« L'iiôtel des Invalides, a écrit Montesquieu, est le lieu le plus respectable de
la terre. J'aimerais autant avoir fait cet établissement, si j'étais prince, que
d'avoir gagné trois batailles, n Les Invalides sont un des monuments qui excitent
au plus haut degré l'intérêt, la curiosité et l'admiration des étrangers. A vrai dire
le tombeau de Napoléon l^^, si merveilleusement placé, si imposant dans son
émouvante simplicité, n'en est pas un des moindres attraits, et nous avons vu
récemment les fils de l'empereur d'Allemagne, aussitôt débarqués à Paris, venir
faire en quelque sorte un pèlerinage à la mémoire du grand empereur.
Charlemagne avait déjà songé à la situation malheureuse des vieux soldats
se nourrissant d'aumônes et, sous le nom d'oWrtfc, il les avait mis à la charge des
abbayes et des prieurés. Phihppe-Auguste s'était préoccupé de fonder des établis-
sements spéciaux pour ces vieux serviteurs. Ses successeurs ne réalisèrent qu'en
partie ces projets, et les choses n'étaient guère plus avancées que du temps de
Charlemagne lorsque Richelieu fit commencer les travaux de la maison de guerre
que devaient occuper les militaires hors de service. Malgré l'urgence d'un tel
établissement, l'Hôtel des Invalides, dont la construction avait été retardée
pour diverses raisons, ne fut définitivement terminé qu'en 1674. L|inauguration
en fut faite en très grande pompe ; deux soldats presque centenaires qui avaient
assisté aux batailles d'Arqués et d'Ivry tenaient la tête du cortège.
La fameuse histoire de l'Invalide à la tête de bois, qui « n'a j amais existé » , dit
sérieusement un Guide de l'étranger à Paria, date des premières années ùv la ion-
dation de la maison. Le manuscrit de la bibliothèque de l'Arsenal en parle en ces
termes : « Comme il se présente pour visiter l'hôtel, des gens de toute espèce,
quelques soldats badins ont inventé une bonne mystification à faire à l'adresse
de ceux qu'ils croient faciles à attraper et qu'ils intruisent de ce qu'il y a de
curieux et d'intéressant à voir : ils leur recommandent surtout de ne pas quitter
la maison sans s'être fait montrer l'invalide à la tête de bois. Quand la proposi-
tion est agréée, ils indiquent son corridor et sa chambre, et comme les camarades
sont prévenus, ils font faire aux badauds plusieurs voyages dans l'établissement
vile ARRONDISSEMENT 399
pour chercher l'homme à la tête de bois, les renvoyant d'étage en étage et de
chambre en chambre où il leur est dit : « Il était là il n'y a qu'un instant, il est
allé se faire raser et ne va pas tarder à revenir. »
En 1772, une femme fut admise à l'hôtel des Invalides. Elle avait pris les
armes de son mari, tué à ses côtés sous l'uniforme de dragon. Elle comptait :
sept années de service, sept campagnes et trois blessures.
i Tout l'édifice des Invalides présente un caractère de simplicité sévère, presque
rigide. C'est l'architecte Libéral Bruant qui construisit l'Eglise des Invalides
dédiée à Saint-Louis, ainsi que le reste de l'édifice ; le Dôme est l'œuvre de Mansard.
L'arcade centrale donne entrée dans la cour, autrefois Cour Royale, aujourd'hui
Cour Napoléon, entourée de deux étages de portiques, sorte de cloître militaire
dont l'aspect est très grandiose. Le portail de l'édifice, se développant sur une
étendue de 55 mètres et s'élevant au-dessus d'un perron de 15 marches, présente
dans sa partie inférieure une ordonnance dorique et dans sa partie supérieure
une ordonnance corinthienne.
Les Invalides contiennent les tombeaux de François d'Ormoy, premier gou-
verneur des Invalides, de Turenne, de \'auban, et de Duroc et Bertrand enterrés
à côté de Napoléon I^r.
C'est le 15 décembre 1840 que les cendres de Bonaparte furent ramenées de
Sainte-Hélène par le prince de Joinville, fils de Louis-Philippe.
Pour la construction du tombeau, une crypte fut creusée au-dessous du sol,
à 6 mètres de profondeur. Le tombeau est placé au milieu d'une ouverture pra-
tiquée dans le pavé, au centre même du Dôme. Tout autour règne une galerie
couverte, supportée par des piliers carrés auxquels sont adossés 12 figures de
Victoires sculptées par Pradier. Sous les voûtes sont suspendues des lampes funé-
raires. L'entrée est fermée de portes en bronze devant lesquelles on voit des
statues colossales représentant la Force civile et la Force militaire. A droite et
à gauche du tombeau sont groupés des drapeaux pris à l'ennemi. Au milieu de la
crypte s'élève le bloc monolithe en granit rouge dans lequel repose le corps de
Napoléon.
Aujourd'hui l'Hôtel des Invalides est peu à peu transformé. Il perd sa pri-
mitive destination pour être exclusivement affectéàl'Etat-Major et aux détaclie-
ments de la brigade coloniale, dès qu'auront disparu les derniers soldats invalides.
Un Musée de l'Armée fort intéressant y a été installé.
Des Invalides, nous nous rendrons à l'Ecole Militaire, avenue de La Motte-
Picquet. L'Ecole Militaire fut fondée par Louis XV pour y élever 500 gentils-
hommes. Après avoir été plusieurs fois supprimée, puis rétabhe, elle ser\'it de
quartier général à Bonaparte. De nombreux agrandissemicnts y ont été effectués
pendant le Second Empire.
Tout près de l'Ecole Militaire, nous voyons la Galerie des Machines située
avenue de Suffren, avenue de La Bourdonnais et avenue de La Motte-Picquet,
et la Tour F.iffel. Ces monuments, créés pour les dernières Expositions Univer-
400 LA VILLE LUM1P:RE
selles, sont à la fois trop récents et trop connus des Parisiens pour que nous puis-
sions nous y attarder. Il n'en sera pas de même pour le Chcuiip de Mars, que l'on
vient de transformer en un parc et qui fut jadis le théâtre d'événements mémo-
rables.
C'est an Chamj) de Mars, appelé alors Champ de la Réunion, qwe s'est accomplie
la grand(> fête de la Fédération à laquelle assistèrent plus de 600 000 personnes.
Paris avait invité la France et la reçut dignement. Le temps avait fait défaut pour
les préparatifs; l'on avait constaté que 20000 ouvriers n'y suffiraient pas, et
toutes les classes de la société se mirent à la besogne ; les femmes elles-mêmes
' s'en mêlèrent. 150 000 hommes devenus tout à coup terrassiers s'employèrent à
niveler le Champ de ;\Iars ; ils travaillèrent pendant près d'un mois au son du
tambour et des chants patrioticpies. La fête fut merveilleuse de grandeur et
d'enthousiasme. Placé à côté du Roi, sans intermédiaire, suivant la condition
acceptée du programme, le président temporaire de l'Assemblée Constituante
prêta le serment civique, aussitôt redit par les députés, par les fédérés, par les
gardes nationaux, et l'âme de la France vibra dans une immense clameur de foi.
'( Vive le Roi ! Vive la Reine ! Vive le Dauphin ! Vive la Nation ! » Mais cette
belle fête ne devait pas a^•oir de lendemain ! L'n an plus tard le sang coulait au
Champ de Mars. Le peuple de Paris s'était réuni en foule pour signer une pétition
tendant à faire ])roclamer la déchéance du Roi. Bailly, maire de Paris, fut tué dans
la bagarre.
Et les solennités nationales se succèdent au Chanqi de Mars ; c'est, en 1804,
Napoléon !<''" qui distribue à ses soldats et k ses officiers les insignes de la Légion
d'Honneur et qui, plus tard, au retour de l'île d'Elbe, y tient ce qu'on appela
le Champ de Mai.
Puis la face du monde a changé et Louis XMII fait distribuer les drapeaux
blancs !
Aujourd'hui le Champ de ]\Iars a rompu avec tous ses sou\enirs et tend à
devenir les « Champs-ËIj'sées de la rive gauche ».
Revenons par l'avenue de la Bourdoimais et l'aNenue Duqnesne jusqu'à
l'église Saint-François-Xavier, construite sm- remplacement d'une chapelle des
Missions Etrangères.
La rue de Babylone nous conduira à Y Hôpital Lacnnec, qui fut d'abord un
hospice d'incurables des deux sexes. Il reçut le nom d'Hôpital Laennec en mémoire
<lu D"" Laennec, auteur du Traité de V auscultation (i).
Par la rue Barbet-de-Jouy nous arriverons rue de\arenne,où l'on peut voir
ime infinité d'anciens hôtels, entre autres l'hôtel de La Rochefoucauld-Doudeau-
ville, l'hôtel du président Novion, l'hôtel de Narbonne-Pelet. l'hôtel de Chiniay,
(1) L'hôpital Laennec, situé 42, rue de Sèvres, possède 612 lits. Il comprend 4 services d-
médecine, i service de chirurgie et i service ophtalmologique. — Médecins: L.\ndouzy,
Thaon, Halbro.n. Thoixot, B.\rie, Bovrcv. — Chef de laboratoire : L.\nBÉ. — Chirur-
gien : Pierre Delbet. —Ophtalmologistes : RocuoN-DivicNEAvn. Oxfrav. Caillai-d.
vile ARR(3XDISSE]\IEXT
401
TOMBEAU DE L EMPEREUR
402 LA VILLE LUMIERE
l'hôtel de Castries, l'hôtel de Béthune-Sully, l'hôtel du maréchal de ilontmorency,
occupé par 1' « Ambassade d'Autriche >>, l'hôtel qu'Aubry tît construire pour la
tragédienne Desmares occupé par le Ministère de l'Agriculture.
La rue de Grenelle, qui conduisait à l'ancien village de Grenelle, tient son nom
d'une garenne appartenant à l'abbaj-e de Saint-Germain. I,e mot garenne en pas-
sant par diverses formes serait devenu par altération : Grenelle. Il existait autre-
fois dans le village un Château de Gariielle qui appartenait à la famille des sires de
Craon. Une poudrerie y fut installée en 1792 par le chimiste Chaptal, et une ter-
rible explosion y eut lieu. La plaine de Grenelle servit très longtemps aux exécu-
tions capitales ; la dernière fut celle du général La Bédoyère, en 1819.
Il existe également rue de Grenelle ainsi que rue de l'I'niversité de nom-
breux hôtels très beaux et très somptueux qui datent pour la plupart des xvii^
et xviii^ siècles.
Le Ministère du Commerce est installé dans l'ancien hôtel d'Argenson. Le
Ministère des Postes et Télégraphes occupe l'hôtel de La Marche. Sur l'emplacement
du Ministère de l'Instruction publique existaient des jardins dépendant de l'abbaye
des Religieuses de Bellechasse. Le Ministère de la Guerre occupe au 73 de la rue
de l'Université l'ancien hôtel d'Aiguillon. Le Ministère des Affaires étrangères,
d'un côté ay 130 rue de l'Université et, de l'autre, quai d'Orsay, fut bâti de 1845
à 1853.
Mentionnons la Mairie du \'TT'^ arrondissement, située rue de Las-Cases et rue
Casimir-Perier. Elle fut installée dans l'hôtel de Villarsqui, après avoir appartenu
au ducde Villars, devint successivement la propriété du duc de Xoailles et du comte
de Cossé-Brissac.
La rue Casimir-Perier se trouve derrière l'église Sainte-Clotilde, qui fut élevée
sur un terrain provenant du couvent des Carmélites. La construction de cette
église avait été décidée pour remplacer l'église Sainte-Valère, faisant partie delà
Communauté des Filles Pénitentes, supprimée en 1790.
VIU^ ARRONDISSEMENT WWâ
I^^E VHP arrondissement — arrondissement de l'Elysée — comprend
J^^i les quatre quartiers suivants : Champs-Elysées — Faubourg-du-Roule
" "^-..JJsl — La Madeleine — Quartier de l'Europe.
Nous partirons de la place de la Concorde, qui est peut-être la plus belle place
du monde. Nous ne croyons pas qu'il existe nulle part une perspective pareille
à celle qui s'étend du Louvre à la place de l'Etoile. C'est une merveilleuse pro-
menade, une sorte d'allée triomphale qui part de l'imposant Palais du Louvre et
traverse les Tuileries pour aboutir, comme dans une apothéose, à cette place de
l'Etoile où sur les bas-reliefs de VArc de Triomphe de la Grande Armée, la
Marseillaise ailée entonne son chant de victoire.
L'emplacement qui forme aujourd'hui la place de la Concorde était encore
au xviii^ siècle un terrain coupé de sentiers irréguliers et bourbeux où l'on
voyait quelques jardins et où des maraîchers cultivaient des choux et des salades.
Cette place formait de véritables marécages, et il était rare que l'on puisse y passer
à pied.
L'étonnement fut grand à Paris lorsque Louis XV, désignant lui-même l'en-
droit où devrait s'élever sa statue, voulut qu'elle fût placée entre le quai et le fossé
qui borde le jardin des Tuileries. Le monument élevé en l'honneur de Louis XV,
le Bien-Aimé, lui fut offert par les Prévôts des Marchands et les Echevins pari-
siens. Au centre se voyait la statue équestre de Louis XV, œuvre de Bouchardon,
entourée des principales vertus qui avaient été sculptées par Pigalle.
Comme en France la critique ne perd jamais ses droits, le monument avait
bien vite donné lieu à ce distique :
« O ! la belle statue ! O ! le beau piédestal !
Les Vertus sont à pied et le Vice à che\'al ! »
La place de la Concorde, tracée sur les dessins de l'architecte Gabriel, ne fut
achevée qu'en 1772. Gabriel avait dessiné des parterres et des fossés entourés
de balustrades ; il avait édifié les deux monuments entre lesquels s'ouvre aujour-
d'hui la rue Royale : d'un côté l'ancien Garde-Meuble occupé maintenant par le
ministère de la Marine; de l'autre côté, au numéro 4, l'hôtel de la marquise de
Coislin, occupé par le Cercle de la rue Royale; au numéro 6, l'hôtel qui appartint
d'abord à Rouillé de Lestang,puis à la marquise de Plessis-Bellières, où s'est ins-
tallé r Automobile-Club; enfin, au numéro 10, l'hôtel de Crillon récemment mis ea
404 LA VILLE LUMIÈRE
vente et démoli afin d'être transformée en hôtel de voyageurs. La façade seule
a été respectée et est demeurée intacte.
A la fin du xviiie siècle, la place Louis-XV était devenue la promenade a la
mode • l'on y voyait défiler les seigneurs, les fermiers généraux, les grandes dames
et les filles d'Opéra. Un jour la Duthé, par sa toilette et son équipage, provoqua
un scandale et se fit interdire de sortir désormais en un pareil costume. \ o.ci la
description qu'un journal de l'époque nous fit de sa toilette :
« Sur une conque dorée, doublée de nacre, soutenue par des tritons en bronze,
conduite par des chevaux blancs ferrés d'argent, harnachés d'or, reposait la Duthe,
•à demi couchée, en maillot de taffetas couleur chair, recouvert d une chemisette
d'organdi très clair et coiffée d'un chapeau de gaze noire à la caisse d escompte,
c'est-à-dire sans fond. » ■, . j' ^•<;^»
En 1770 une catastrophe s'était produite sur la place lors du feu d artifice
nui avait été donné pour les fêtes du mariage du Dauphin et de Marie-Antoinette.
Un commencement d'incendie avait provoqué une panique folle ou plus de
trois cents personnes avaient trouvé la mort.
Un peu plus tard, on installa place Louis-XV la foire de Sainte-Ovide qui se
tenait précédemment place Vendôme. Mais cette foire ne retrouva pas, en cet
endroit, la vogue qu'elle avait eu jadis. En 1777, un incendie détruisit toutes les
baraques. • (.^„(. ^r.
En 1788 la place de l'architecte Gabriel se transforma, pour un in.tant, en
terrain de châsse en la circonstance suivante : Une biche lancée à ViUers-Cotterets
par le comte d'Artois avait suivi la route de Paris, traversé les Champs-Elysées et,
suivie par toute la meute, avait été forcée place Louis XV. La curée aux flambeaux
se fit devant le pont tournant des Tuileries. , -, , 1
Puis la Révolution commença et la future place de la Concorde devint le
théâtre d'événements tragiques. Elle se couvrit de sectionnaires et d'hommes
armés de piques et le carrosse de la Duthé fut remplacé par le char de la Déesse
• Raison. La statue de Louis XV vit la statue de la Liberté lui succéder et la place
se nomma place de la Révolution. r ■ , 1
Le 21 janvier 1793, la guillotine est dressée, pour la première fois, place de
la Révolution et Louis XVI en montant sur l'échafaud proclame qu il nuuit
innocent. , .
Et la guillotine reste dès lors dressée en permanence, 2 790 victimes succèdent
à Louis XVI, parmi lesquelles Charlotte Corday, Mme Roland, Fabre d'Eglantine.
Robespierre,Saint-Just, Camille Desmouhns, Danton, Maric-Antomette, etc., etc.
L'effroyable liste commence par Louis XVI et finit par Carrier et ses com-
plices. Nous emprunterons à M. Georges Cain le récit de la mort de Danton et
de Robespierre : j • r
« La mort de Danton fut épique. Le^our tombait : il monta le dernier sur
l'échafaud fumant et rouge du sang de tous ses amis exécutés avant lui. Sa taïUe
athlétique se détacha de toute sa hauteur sur l'or empourpré d'un soleil couchant ,
ville ARRONDISSEMENT
4o6 . LA VILLE LUMIERE
redressant sa tête formidable, il contempla longuement la place immense ; il
paraissait défier le couperet du bourreau. Sous ce ciel mourant, l'indomptable révo-
lutionnaire semblait plutôt surgir du tombeau qu'attendre le coup de guillotine
qui allait le foudroyer et un grand frisson tragique passa sur la foule frémissante.
«La fin de Robespierre fut atroce. C'est sous les huées.les insultes, les crachats
de toute une ville que cet homme devant qui tous tremblaient et rampaient la
veille fut traîné, plus qu'à moitié mort, couvert de boue, les vêtements en loques,
la tête enveloppée dans des toiles raides de sang, au pied de l'échafaud dont il
avait été le plus sinistre pourvoyeur. Avant de le pousser sous le couperet, le
bourreau lui arracha le bandeau qui soutenait sa mâchoire fracassée et Robes-
pierre, sous cette torture dernière, poussa un tel rugissement de douleur que
l'immense place tout entière en tressaillit... »
Enfin la Terreur est passée! En 1795 on abat l'échafaud et on restaure la
statue de la Liberté. Dans le globe que la statue de la Liberté tenait à la main, on
découvrit, symbole de paix, un nid de colombes.
La place de la Révolution est devenue la place de la Concorde.
C'est en 1836, sous le règne de Louis-Philippe, que l'obélisque de Louqsor,
rapporté d'Egypte par Champollion fut érigé sur l'emplacement de la statue de
la Liberté. Les deux fontaines qui décorent le milieu de la place furent dessinées
par Hittorf. Les statues représentant les villes de France furent exécutées par
Pradier, Hittorf, Cortot, Callouet et Patitot. C'est devant la statue de Strasbourg,
couverte de couronnes en 1870, sur la proposition de Déroulède, qu'eurent heu
tant de manifestations patriotiques.
Les deux chevaux ailés, placés à l'entrée des Tuileries et représentant Mercure
et la Renommée, sont l'œuvre de Coysevox; les deux monuments élevés à l'entrée
de l'avenue des Champs-Elysées furent sculptés par Coustou et ont reçu le nom
de chevaux de Marly, parce qu'ils décoraient, autrefois, le château de Marly-le-Roy.
C'est Marie de Médicis qui, en 1616, fit planter entre le jardin des Tuileries et
l'allée des Veuves une promenade à laquelle on donna le nom de Cours-la-Reine.
Ce fut pendant un temps le lieu de rendez-vous de tous les jeunes seigneurs et de
toutes les grandes dames de la cour.
Plus tard, en 1670, Louis XIV fit planter et dessiner par Le Nôtre ce grand
espace nu qui du faubourg Saint-Honoré rejoignait les bords de la Seine et
qu'on appela dès lors les Champs-Elysées.
Avant d'être la merveilleuse promenade qu'ils sont aujourd'hui, les Champs-
Elysées offraient un aspect peu réjouissant. « Du côté du faubourg Saint-Honoré,
dit la Bédollière, ce n'étaient que des petites allées malpropres et marécageuses
où les eaux de pluie séjournaient et croupissaient à plaisir. Près de la place de la
Concorde, au milieu d'un terrain en contre-bas, s'élevaient trois cafés placés en
triangle qui avaient été construits sur des dessins donnés par Jean-Jacques Rous-
seau. Le principal avait reçu le nom de café des Ambassadeurs à cause du voi-
sinage de l'hôtel de Crillon, où logeaient les diplomates étrangers. »
ville ARRONDISSEMENT
407
Plus tard, le café des Ambassadeurs fut reconstruit entièrement et transformé
en pavillon ; il devint le concert et le restaurant des Ambassadeurs. Autour de ces
cafés s'étaient groupés des cabarets et des guinguettes qui étaient devenus des
sortes de bouges, refuges des escarpes et des lîlles.
Les Goncourt nous diront ce qu'étaient les Champs-Elysées sous le Direc-
toire :
« Ces Champs-Elysées, ce faubourg verdoyant qui sera le faubourg Saint-
Germain du xix^ siècle, ce vaste jardin public, le long duquel se rangent les hôtels
qui ne peuvent plus, comme par le passé, avoir chez eux un jardin public, les
Champs-Elysées ont gagné à la Révolution. Ce cours, où Paris s'aventurait peu,
est devenu une promenade courue. Les arbres, ci-devant taillés en mur le long de
la grande allée, et cintrés en dôme au-dessus des contre-allées, poussent en liberté
et donnent toute l'ombre et tout l'agrément qu'on peut demander à des arbres
ide trente ans. Les tertres gazonnés, disparus depuis, appellent et convient, comme
des tapis garés du soleil, les jeux de l'enfance. Une armée folle et rieuse de garçon-
nets, tout à l'heure moutonnés jusqu'à la jarretière, aujourd'hui en carmagnole
de siamoise rayée, un petit bonnet de police sur la tête, s'ébat sur la pelouse ; et
dans les chemins tracés les parents traînent, irers de leur fardeau, leurs marmots
Couchés dans de petites voitures au milieu de leurs joujoux. Ces amusements,
tes joies enfantines et ces bonheurs paternels animent et peuplent ces Champs-
Elysées, bientôt montés à de plus hauts destins, bientôt l'arène des coquetteries
équestres. Il est, en ces Champs-Elysées, des recoins de verdure, des aspects de
campagne qui surprennent et distraient l'œil. L'allée des Veuves, avec ses baraques
en planches aux toits de chaume, ses treillages boiteux, ses clôtures à moitié
mangées par les plantes grimpantes, semble une petite Thébaide normande.
Mais l'illusion d'être si loin de Paris, si près de Paris, ne reste pas longtemps au
rêveur, et ce ne sont là qu'apparences rustiques ; les jeux clandestins se cachent
sous les frondées, dortoirs de gueux et de gueuses pendant les étés de la Révo-
lution.
« Les cafés brillent le soir par toute cette campagne civilisée depuis les hau-
teurs de l'Elysée jusqu'à la place de la Révolution. Depuis le citoyen Renault,
qui tient un dépôt de glaces de Velloni, auprès de l'avenue Marigny, jusqu'à
Corazza, qui, son café du Palais-Royal cédé à Peyron, vient de s'établir au
Garde-Meuble.
« Les Champs-Elysées, cette forêt parisienne, sont remplis de limonadiers et de
traiteurs, d'amphitryons aimables du passant. »
Les Champs-Elysées se divisent en deux parties : l'une qui s'étend de la place
de la Concorde au Rond- Point et qui est un jardin ombragé de grands arbres,
rempli de massifs de fleurs, de verdure, de fraîcheur et de parfums et l'autre qui
s'étend du Rond-Point à la place de l'Etoile et où se trouvent quelques-uns des
plus beaux hôtels de Paris.
En 1800 il n'existait encore que six maisons sur toute l'étendue de l'avenue.
4o8
LA VILLE LUMIÈRE
Aujourd'hui s'alignent les façades correctes et solennelles des hôtels particuliers,
des maisons de rapport et des Palaces.
Au 25, se trouve l'ancien hôtel de la Païva, célèbre courtisane du second
empire, qui avait un salon politique et littéraire. Il fut question de transférer, dans
cet hôtel, la mairie du Ville arrondissement, puis ce projet fut abandonné. Le
restaurant Cuba s'y installa pendant quelque temps, puis l'immeuble fut occupé
par un cercle.
Au numéro 63 de l'avenue des Champs-Elysées, nous remarquerons la maison
(VUE D UN DES -ATELIERS
Muhlbachcr, maison de carrosserie de luxe. C'est ime très ancienne maison qui,
depuis l'époque déjà fort lointaine de sa fondation, a toujours été dirigée par
^^^Kll -M'
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MAISON MUHLUACHER (C.\RROSSERIE .
la même famille. Elle a été fondée vers 1780 par M. Geoffroy JMuhlbacher, au
n\iméro 1 4 de la nio di^ l;i Planche, qui est devenue actuellement la rue de 'S'arennes.
ville ARRONDISSEMENT
409
4IO
LA VILLE LUMIERE
MAISON MVHLBACHER (LA FAÇADE).
La maison Muhlbacher dut, par conséquent, à cette époque de 1780, fournir les
carrosses de la Cour. Les carrosses de cérémonie, ceux qui servaient pour les
sacres des rois, pour les ambassadeurs des divers pays, furent toujours l'objet
d'un grand luxe. Le carrosse
du sacre de Charles X est au
nombre des curiosités du
I\Iusée de Versailles.
Le passage suivant du
Journal de Barbier montre
quel luxe on déployait dans
ces voitures d'apparat :
« On fait ici des car-
rosses superbes pour l'entrée
(lu duc de Nivernais, am-
bassadeur de France, dans la
ville de Rome. Ces carrosses
ont été placés dans une
grande loge de planches que
l'on a construit!' dans la
cour du Carrousel, vis-à-vis le Louvre, pour les laisser voir au public. Il \- a trois
SAl.Li: I. 1
ville ARRONDISSEMENT
411
412
•LA VILLE LUMIERE
carrosses ; mais surtout les deux premiers sont de la dernière magnificence. Ils
sont d'abord 'd'une grandeur considérable; la caisse, parfaitement sculptée et
dorée, aussi bien que les
roues ; les panneaux, d'une
très belle peinture ; les mains
de ressort et boucles de sou-
pente travaillées au mieux
et dorées en or moulu. L'un,
en dedans, est garni d'un
velours cramoisi tout relevé
en bosses d'or et d'une très
belle broderie, avec les ga-
lons et les franges ; l'autre
est tout en bleu et or, caisse
et train, velours bleu tout
brodé d'or. On dit qu'on
n'on n'en a point vu d'aussi
grand goût. Aussi a-t-on
mené les deux beaux carrosses bien couverts à Choisy, dans le dernier voyage
du roi, pour les lui faire voir, et on doit les embarquer incessamment pour les
envoyer à Rome ». Ce n'est qu'en 1863 que la carrosserie ]\Iuhlbacher s'installa
MAISON JlflILBACHER I SALLE D EXPOSITION
,im; lAKiii; L'U ilk;o.\>.ll.
VIII<? ARRONDISSEMENT
413
414 LA VILLE LUMIERE
au numéro 63 de l'avenue des Champs-Elysées où, à l'heure actuelle, nous voj-ons
encore ses magasins qui sont parmi les plus beaux de l'avenue. A partir de cette
époque, la maison prit une grande extension et se trouva bientôt à l'étroit dans les
locaux qu'elle occupait. C'est alors qu'en 1881 elle réunit ses divers ateliers dans
l'usine qu'elle fit construire à Passy, 17 et 19, rue Mesnil et 48, rue Saint-Didier.
Quelques années plus tard, elle établit ses chantiers de boisa Neuilly-sur-Seine,
23, rue Borghèse, oii elle possède également une remise à voitures. A partir de
cette époque, elle sut toujours conserver le premier rang dans la carrosserie de
luxe, grâce à la bonne construction, à l'élégance parfaite et au fini irréprochable
de ses voitures. Depuis la première Exposition de Paris, en 1865, elle a toujours
obtenu les plus belles récompenses, à toutes les Expositions suivantes, tant en
France qu'à l'étranger, jusqu'aux expositions récentes où M. Muhlbacher fut
hors concours et membre du Jury. C'est à cette occasion qu'il obtint les décora-
tions suivantes : en 1883, l'Ordre du Cambodge; en 1888, Chevalier de la Légion
d'honneur, et en 1893, officier de la Légion d'honneur.
La maison Muhlbacher sut comprendre une des premières quel était le
développement qu'allait prendre les automobiles et, tout en conservant sa renom-
mée o'btenue dans la construction des voitures à chevaux, elle fit de très belles
carrosseries automobiles. En l'année 1885, la voiture à vapeur Bollée, qui figurait
à l'exposition rétrospective de 1900, sortait des ateliers de la rue Mesnil. La
maison Muhlbacher fut aussi la première à faire comprendre aux fabricants de
châssis l'utilité d'augmenter la longueur des châssis afin de permettre une entrée
latérale. La maison est actuellement dirigée par M. Albert Muhlbacher.
Au go de l'avenue des Champs-Elysées, se trouvait l'ancien hôtel de la du-
chesse d'Uzès, récemment acheté et démoli par M. Dufayel, qui fit construire à la
place l'hôtel que nous voyons actuellement.
Au coin de l'avenue des Champs-Elysées et de la rue de La Boëtic se trouve
l'hôtel du duc de Massa, séduisante demeure qui est certainement la plus jolie
habitation de toute l'avenue.
C'est aux Champs-Elysées que s'établirent tant de bals célèbres, Mahillc
la Closerie des Lilas, le Château des Fleurs, le Jardin Marbeuf, le Moulin-Rouge,
Idalie, etc. Dans un ouvrage sur les mœurs ])endaut le Directoire, voici la des-
cription qui nous est donnée sur les bals qui avaient lieu dans les allées
ombreuses des Champs-Elysées :
« Dans ce lieu enchanté cent déesses parfumées d'essences, couronnées de
roses, flottent dans des robes athéniennes, exercent et poursuivent tour à tour les
regards de nos Incroyables à cheveux ébouriffés, à souliers.à la turque et ressem-
blants, d'une manière si frappante, àcette piquante et neuve gravure qui porte leurs
noms, que je ne saurais en vérité la regarder comme une caricature.
« Là, les femmes sont nymphes, sultanes, sauvages; tantôt Minerve ou Junon,
tantôt Diane ou bien Eucharis. Toutes les femmes sont en blanc, et le blanc sied
à toutes les femmes. Leur gorge est nue, leurs bras sont nus.
ville ARRONDISSEMENT
415
« Les hommes, par contraste, sont trop négligés. Ils rappellent quelquefois, à
ma vue, ces laquais qui, dans l'ancien régime, dansaient au salon une fois l'année,
le jour du mardi-gras à minuit, vingt minutes avant le coucher des maîtres. Ils
dansent d'un air froid, morose : on dirait qu'ils rêvent à la politique, ils ne rêvent
à rien, ou bien ils font des plans d'agiot.
« Les femmes sont plus décidément au plaisir de la danse, mais sans trop
d'abandon. Si l'on entend quelques paroles, elles sont rares et ne sortent que de
la bouche du rigaudonier, despote armé de son archet, qui affecte la gronderie et
la mauvaise humeur, qui régente tous les distraits, au milieu de deux cents femmes
dont la danse silencieuse est certes une singulière exception chez les Français.
Elles se recueillent véritablement pour préciser davantage leurs mouvements
divers. »
En face de l'avenue Marigny, à l'endroit où jadis s'élevait le Palais de l'In-
dustrie, s'étend aujourd'hui la merveilleuse perspective qui s'étend des Champs-
Elysées jusqu'aux Invalides. De chaque côté de l'avenue Nicolas-II, s'élèvent les
deux palais qui furent construits pour l'Exposition Universelle de 1900.
A droite se trouve le Grand-Palais, destiné à recevoir le Concours Hippique,
les Salons de peintures et les diverses expositions qui se succèdent toute l'année.
A gauche nous voyons le Petit-Palais, qui est une merveille d'architecture et qui
abrite des collections d'art.
Le pont Alexandre-III rehe le Cours-la-Reine au quai d'Orsay. Il est
formé d'une seule arche et présente
une admirable construction.
Quatre groupes dorés le décorent
à ses deux extrémités et sont pré-
cédés de groupes taillés dans la
pierre. Le pont est décoré de motifs
de bronze.
L'ensemble composé par le pont
Alexandre et l'avenue Nicolas, enca-
drée de ses deux palais, est véritable-
ment grandiose et a contribué encore
à embellir les Champs-Elysées.
Cette promenade fut l'asile de
tous les plaisirs, le centre de toutes
les fêtes. Revues, illuminations, ré-
jouissances publiques s'y succédèrent
à l'envi. Les Champs-Elysées ont vu
passer des gouvernements dans toute . ' ■' '
leur pompe et des révolutions dans
tout leur tumulte. Une partie des --
troupes de l'invasion, le fusil à l'épaule pilier du pont .«.lex-^ndre.
4i6 LA VILLE LUMIERE
et traînant leurs canons entra clans Paris par la grande avenue des Champs-
Elysées, et les cosaques du Don y campèrent comme en pays conquis.
Plus tard, au milieu d'un concours effrayant de population et sous les rigueurs
d'un hiver implacable, l'avenue assista au défilé du cortège qui, sous la conduite
du prince de Joinville, ramenait de Sainte-Hélène le corps de l'empereur. Puis elle
vit pendant toute une journée marcher les bataillons de la garde nationale qui
allaient prêter serment à la République dont les réprésentants siégeaient à l'ombre
de l'Arc de Triomphe. Peu de temps après elle fut ébranlée par la marche des cui-
rassiers qui servaient d'escorte au prince Louis-Bonaparte qui allait prendre
possession des Tuileries.
Plus tard, encore, en 1871, les Prussiens y défilèrent au milieu d'un silence
tragique et désolé, k La solitude était complète dans les Champs-Elysées... Les
hussards éclairèrent les rues jusqu'à la place de la Concorde ; à neuf heures
s'avança la première colonne d'état-major précédée de tambours et de fifres. Le régi-
ment s'arrêta au Palais de l'Industrie. L'état-major poussa jusqu'à la place de la
Concorde ; à la hauteur de la fontaine, à gauche, sept ou huit citoyens s'avan-
cèrent jusque sous la tête des chevaux, criant : Vive la République ! La statue de
Strasbourg, pendant la nuit, avait été voilée d'un crêpe. Toutes les boutiques étaient
fermées et portaient cette inscription : Fermé -pour cause de deuil national. »
Parallèle aux Champs-Elysées s'étend la promenade du Cours-la-Reine,
fondée, comme nous venons de le voir, par une fantaisie de ilarie de Médicis.
Réservé d'abord pour le seul usage de la Reine et de sa cour, le Cours-la-Reine
s'ouvrit peu à peu au public, qui s'y rendit avec d'autant plus d'empressement
qu'en ce temps-là les grands espaces libres étaient rares et que le Cours-la-Reine
était, en somme, la première promenade plantée d'arbres de Paris.
Jusqu'à la veille de la Révolution le Cours-la-Reine ou le Cours, ainsi que l'on
disait alors, resta en faveur et ne perdit rien de sa vogue.
« Il y avait, dit Victor Cousin, fort peu de piétons ; les dames y allaient en
voiture découverte montrer la richesse et le bon goût de leur équipage et de
leur toilette et surtout s'y montrer elles-mêmes. Les hommes étaient à cheval,
rivalisant de légèreté et de grâce, paradant aux portières et complimentant les
dames de leur connaissance. La promenade se prolongeait assez avant dans la
soirée ; puis au retour la haute compagnie allait se reposer et faire collation au
jardin de Renard, situé à la porte de la Conférence et à l'extrémité des Tuileries. »
Ce Renard, dont parle Victor Cousin, tenait au bout de la terrasse des Tuileries
un cabaret fréquenté par les dames et seigneurs revenant du Cours-la-Reine.
.\nne d'Autriche s'y arrêtait volontiers, et les écrivains du xvii^ siècle font de
très fréquentes allusions à ce lieu à la mode. La Bruyère constate « que l'on se
donne à Paris sans se parler comme un rendez-vous public, mais fort exact, tous
les soirs au Cours ou aux Tuileries pour se regarder au visage et se désapprouver
les uns les autres ». En somme le Cours-la-Reine était autrefois ce qu'est pour
nous, aujourdlnii, l'alUr des .\cacias.
ville ARRONDISSEMENT
4^7
Les endroits se modifient, changent souvent de décors, mais les usages restent
à peu près les mêmes et ne se transforment pas davantage que les hommes qui sous
des costumes différents gardent toujours leurs mêmes qualités et leurs mêmes
défauts.
C'est au Cours-la-Reine, au coin de la rue Bavard, que se trouve la maison de
François F'', qui fut élevée en 1572 à Moret, dans la forêt de Fontainebleau, pour
servir de rendez-vous de cliasse.
Elle fut transportée à Paris, pierre par pierre, en 1826. L'on y trouve l'em-
MAISON DE FRANÇOIS I'
blême de la salamandre qui est, en quelque sorte, la signature de toutes les maisons
construites pour François pi". Il faut de bons yeux pour le voir. Il n'est ni dans la
frise où se déroule si délicatement une scène de vendanges, ni dans les médaillons,
ni sur les montants si déliés qui divisent les ouvertures, mais au-dessus d'une
petite porte, derrière la maison.
Prenons à présent l'avenue d'Antin, qui nous ramènera au Rond-Point en
passant derrière le Grand-Palais des Champs-Elysées. Elle fut plantée d'arbres
par les soins du duc d'Antin, surintendant des bâtiments du roi. C'est là que se
trouvaient jadis le bal de Flore, le bal d'Isis, le bal des Nègres.
Le Jardin de Paris était situé, avant l'exposition de 1900, sur l'emplacement
27
4i8
LA VILLE LUMIERE
qu'occupe aujourd'luii le Graud-Palais. Au 45 de l'avenue d'Antin, au coin du
rond-point des Champs-Elysées, nous verrons la maison Roduwart, très connue
pour sa spécialité de selles et harnais de tous styles.
•Elle fut fondée en 1797, pendant cette époque brillante du Directoire dont
nous venons de parler et, depuis cette époque, elle a compté parmi sa clientèle
nombre de personnages célèbres.
Ce sont les Arabes qui introduisirent en France l'usage des selles. La selle
d'armes du moyen âge ne se distinguait guère de la selle arabe : elle était accom-
RODU\V.\RT FRÈRnS_(VUE INTÉRIEURE).
pagnée des flançois, de la cervicalle, du gircl qui enveloppaient le, cheval bardé ;
elle était à haut troussequin et à sautoir. Jusqu'en 1630, la grosse cavalerie con-
serva ces sortes de selles, puis on adopta, pour la cavalerie, une selle dite française
ou des manèges, propre à porter le paquetage, la fonte et les outils. Quand les
Hongrois apportèrent en France la selle à la hussarde, sans harnais, demi-barbare,
elle fut admise malgré le peu d'estime que lui témoignaient les écuycrs classiques.
Les écuyers qui formaient alors la Garde impériale en modifièrent la forme.
Aujourd'hui la différence entre la selle de hussards et celle des autres corps de
cavalerie est assez peu sensible ; quant à la selle employée en dehors de l'armée,
elle a toujours eu le plus grand rapport avec cette dernière. j\I. Roduwart, sellier-
harnacheur, se charge des fournitures de tout ce qui concerne les harnais, usten-
siles d'écurie, fouets, cravaches, équipages de vénerie. Il est particulièrement
connu pour ses hamaciiements destinés aux attelages de lu.xo. Il a obtenu de
ville ARRONDISSEMENT
419
420 ■ LA VILLE LUMIÈRE
nombreuses récompenses à toutes les expositions ; en 1900, il tut hors concours
et membre du Jury. Il est fournisseur breveté des covus de Russie et a été parti-
culièrement remarqué pour son équipement des attelages de gala du sacre de
l'empereur Nicolas IL
Le luxe des équipages date principalement du xvi*^ siècle. Avant cette époque
il ne consistait guère que dans la beauté des chevaux et l'éclat des armures. Nous
voyons dans les Mémoires d'Olivier de La Marche que ce genre de luxe fut porté
très loin à cette époque, principalement à la cour des ducs de Bourgogne.
La rue Jean-Goujon aboutit avenue d'Antin. Aux numéros 15 et 17 s'élève
une chapelle commémorative en souvenir de l'effroyable incendie du bazar de
la Charité.
Suivons la rue François-l'?r_ jq][q yy^ç large et claire, qui nous mènera aveiuie
Montaigne, l'ancienne Allée des Veuves, où jadis le bal Mabille rayonnait d'illu-
minations. Il était situé sur l'emplacement des immeubles qui portent les nu-
méros 53 et 55. Ce n'était au début qu'un bal champêtre sans grande importance
et qui ne différait pas de tous ceux qui existaient alors aux Champs-Elysées.
Il prit une très grande extension à partir du jour où l'on inaugura le système de
faire jiayer deux francs d'entrée pour un cavalier et sa dame au lieu de faire payer
à la contre-dausc comme cela se faisait alors. Le bal Mabille connut alors le succès
grandissant et inventa les affiches sensationnelles tant perfectionnées depuis.
Lors de la disparition du bal Mabille, tous les accessoires et appareils d'illu-
mination qui décoraient le jardin furent vendus à l'ancien Elysée-Ménilniontant
aujourd'hui disparu et à l' Elysée-Montmartre devenu théâtre Victor-Hugo.
L'avenue Montaigne, aujourd'hui bordée de très beaux hôtels, fut bien long-
temps, sous le nom d'Allée des \'euves, un chemin désert, triste et silencieux.
Jusqu'à la fin du xviii^ siècle, c'était une allée plantée d'une double rangée
d'ormes, où l'on \ny,iit (piclqucs guinguettes. Elle s'appelait Allée des Veuves,
parce que, raconte-t-on, « les veuves qui n'eussent point osé paraître en grand
deuil aux promenades publiques allaient pleurer leurs maris dans cette allée
sombre et solitaire ».
C'est le caprice de Mme Tallien cjui mit l'Allée des Wuves à la mode. Elle
habitait près de la Seine ime maisonnette d'aspect rusticpie (pion appelait La
Chaumière et où dès le lendemain de la Terreur la jeunesse dorée et les collets
noirs accoururent en foule. Ils se pressèrent à l'envi aux fêtes que donnait
Mme Tallien.
Puis l'Allée des Veuves fut de nouveau délaissée et passa pour un des coin-
des plus déserts et les plus dangereux de Paris, jusqu'au moment où, pendant U
second empire, le prince Napoléon, cousin de Napoléon III, \- fit édifier sa maison
pompéienne, décorée d'après les meilleurs modèles antiques et inaugurée en i86c'
par une fête merveilleuse où assistaient l'empereur et l'impératrice. A cette occa-
sion le prince Napoléon fit interpréter par Madeleii^e Brohan. Mme Favart.
Samson, (iot et (ieffr()>-, la l-'emmc de Diomèdc et le Joueur de l'iùtc (l'Eniile
ville ARRONDISSEMENT
421
422 LA VILLE LUMIÈRE
Aiigier. Le programme portait en tête : Théâtre de Poinpéi rouvert après une
relâche de dix-huit cents ans four cause de réparations.
Cette intéressante et jolie construction fut démolie et sur son emplacement
s'élève actuellement l'hôtel de Porgès.
Au 27 existait jadis le passage du Marais-des-Gourdes ainsi nommé à cause
des cultures maraîchères environnantes. Aux 50 et 52 se trouve l'hôtel de Lari-
boisière.
Au miheu des beaux immeubles de l'avenue ]\Iontaigne, l'on voit encore
quelques maisons basses et misérables qui sont des vestiges de l'ancienne Allée
des Veuves. Citons ces quelques lignes extraites des Promenades dans Paris,
d'Edouard Fournier, pour montrer ce que fut un moment la physionomie de
l'avenue Montaigne.
« Regardez cette longue suite de petits cafés, de restaurants, au miheu
desquels brille l'enseigne mouvante du Petit-Moulin-Rouge. On est bien loin du
temps où le promeneur altéré ne trouvait un peu de bière aigre et de piquette que
chez le Suisse de la grille du Cours-la- Reine ; bien loin de l'époque où Jean-Jacques
Rousseau donnait le plan du Café des Ambassadeurs, le seul qui se trouvât alors
aux Champs-Elysées ; bien loin même des premières années de la Révolution
alors qu'il n'y avait guère dans toute la promenade qu'un seul traiteur, celui chez
lequel eut lieu, en juillet 1792,1a sanglante rixe des Marseillais et des soldats licen-
ciés. Voici maintenant, à l'extrémité de la ligne des restaurants de l'avenue Mon-
taigne, le fameux bal Mabille, avec sa monumentale entrée, le soir rayonnante
d'illuminations. Je voudrais vous y faire entrer, vous mettre en connaissance avec
les trois frères qui sont les propriétaires et les directeurs de ce fantastique pan-
démonium de la danse échevelée... Je passe aussi, en ne lui donnant qu'un regard,
devant ce merveilleux Jardin d'Hiver où tout devait venir finir en serre chaude,
les fleurs et les talents,... puis c'est le dernier reste de ces grands jardins Marbeuf,
de cette Idalie, comme on les appelait, où toutes les âmes sensibles du Directoire
sont venues s'ébattre en de grande fêtes et de petites orgies. »
L'avenue Montaigne vient aboutir à la Seine. C'est à cet endroit que se
forme la place de l'Aima, où s'élevait autrefois la pompe à feu de Cliaillot.
Le pont de l'Aima fut inauguré en 1846.
L'avenue de l'Aima est une très belle voie que relie la Seine aux Champs-
Elysées. L'Hippodrome s'y élevait jadis ; il fut remplacé par des hôtels parti-
culiers. Entre l'avenue de l'Aima, l'avenue Montaigne et les Champs-Elysées se
trouvent les rues Marbeuf, Boccador, Trémoille, Clément iMarot, qui font partie
du quartier désigné sous l'appellation générale de quartier Marbeuf. Le comte
de Marbeuf possédait sur ces terrains des jardins et des culturps potagères atte-
nant à son hôtel. La rue Marbeuf s'appelait autrefois ruelle des Marais, puis rue
des Gourdes. C'est le comte de ^larbeuf qui lit admettre Napoléon Bonaparte
à l'Ecole de Brienne.
La rue Picrre-Cliarnin porta sous l'Empire le nom dr Miirn\' en l'honneur du
ville ARRONDISSEMENT
423
BAS-RELIEF DE L'ARC DE TRIOMPHE.
duc de :\Iorny. Celui-ci liabitait aux Champs-Elysées un petit hôtel que l'on
désignait sous le nom de Niche à Fidèle.
Rue Pierre-Charron, se trouve le musée Brignole-Galiéra, entouré par les rues
27-
424 ' LA \ILLE LUMIÈRE
Brignole et Galiéra ouvertes en 1879 sur les terrains appartenant à la marquise
Brignole-Galiéra. Ce musée est une sorte de Salon d'Art Industriel. Il fut constniit
par l'architecte Ginain et inauguré en 1895.
L'avenue ^larceau porta primitivement le nom d'avenue Joséphine et
s'étend de la Seine à la place de l'Etoile, qui fut ainsi nommée à cause des douze
avenues qui viennent y aboutir. Elle fut formée sur l'emplacement de l'ancierï
promenoir de Chaillot et s'appelait, avant l'annexion de 1860, barrière de l'Etoile.
La merveilleux Arc de Triomphe situé au centre de la place fut élevé par ordre
de Napoléon I" pour consacrer le souvenir des victoires des armées françaises.
Sa construction fut contrée à l'architecte Chalgrin et la première pierre en fut posée
le 15 août 1806. Les travaux furent interrompus en 1814, repris sous la Restau-
ration et achevés seulement en 1844. Ce fut Marie-Louise qui, en 1810, passa la
première sous l'Arc de Triomphe, alors à peine ébauché. Pour la circonstance, iî
avait été provisoirement élevé en bois et recouvert de toile peinte.
Les quatre groupes de sculpture qui ornent les grands piliers sont : le Départ
de Rude, le Triomphe de Cortot, la Résistance et la Paix par Etex. Les bas-reliefs
sont les Funérailles de Marceau par Lemaire; le Passage du font d'Arcole par
Feuchère, la Bataille d'Aboitkir par Seurre, la Prise d' Alexandrie par Chapon-
nière, la Bataille d'Austerlitz par Gechter, la Bataille de Jemmapes par Maro-
chetti. La grande frise représentant le départ et le retour des armées fut exécutée
par tous les sculpteurs qui travaillèrent au monument.
En 1885,1e corps de Victor Hugo fut exposé sous l'Arc de Triomphe, et nous
trouvons dans un article de Jules Claretie datant de cette époque la description
du défilé des funérailles de la place de l'Etoile au Panthéon. « Voici du haut de
l'avenue des Champs-Elysées l'immense déroulement du cortège, entre deux
murailles humaines; au loin, vers la place du Carrousel, le fourmillement des êtres,
l'éclat ruisselant des casques... C'était stupéfiant, ces entassements d'hommt-s,
de femmes, le long de l'avenue, ces silhouettes sur les toits, ces hommes grimpés
dans les marronniers comme des insectes énormes... L'armée, superbe, avec ses
drapeaux, ses soldats au port d'arme, complétait sur la place de la Concorde, avec
les statues voilées de crêpe et les faisceaux de drapeaux, un tableau inoubliable...
Puis là-bas, au bout de la rue Soufflot, par une ascension triomphale, c'est le
Panthéon drapé de noir avec ses deux trépieds géants envoyant au vent leurs
flammes vertes. Il y a là tout un peuple... Et nous nous retournons pour voir
déboucher le noir corbillard, simple et saisissant : tous les fronts se découvrent.
Une clameiu" le suit, le précède, l'enveloppe comme d'une acclamation... »
Et puisque nous venons de prononcer le nom de ^'ictor Hugo, citons, pour
terminer, ces quelques mots sur l'Arc de Triomphe, ces vers du poète qui sut le
mieux chanter la gloire de la Grande .\rméc :
<i .-\rc triomphal, la foudre en terrassant ton maître
u Semblait avoir frappé ton front encore à naître.
Il Par nos exploits nouveaux te voilà relevé I
VTIle ARRONDISSEMENT
-1^5
4z6 LA VILLE LUMIERE
Il Car en n'a pas voulu dans notre illustre armée
« Qu'il fût de notre renommée
« Un monument inachevé !
( Dis aux siècles le nom de leur chef magnanime ;
'< Qu'on lise sur ton front que nul laurier sublime
( A des glaives français ne peut se dérober.
« Lève-toi jusqu'aux cieux, portique de victoire,
« Que le géant de notre gloire
0 Puisse passer sans se courber ! »
En quittant la place de l'Etoile, suivons l'avenue Hoche qui fut créée en 1854
sous le nom de boulevard de Monceau et qui nous mène au parc Monceau ou de
Mousseau.
]\I. Georges Gain, dans ses Nouvelles Promenades dans Paris, nous rapporte
unr conversation de Rosa Bonheur décrivant ce qu'était le parc Monceau il y a
quelque temps, et ce tableau est si pittoresque, si différent de ce que nous pouvons
voir aujourd'hui dans ce quartier de la plaine Monceau, l'un des plus riches de
Paris, que nous ne croyons pas sans intérêt de le reprodviire ici :
« Vous ne sauriez avoir une idée de ce qu'était alors ce quartier si élégant, si
luxueux aujourd'hui, le boulevard de Courcelles, l'avenue de MUicrs, la place
Malesherbes, l'avenue de Messine ; c'était la campagne, la vraie campagne. On
y voyait des cultures maraîchères, des laiteries, des fermes, des étables de nourris-
seurs, des guinguettes où, les jours de fortune, on allait manger une omelette sous
les acacias en fleurs ; les vaches, les chèvres, les moutons y paissaient dans les
chanijis; mon père et moi y faisions des études de mousses, de fougères, de troncs
d'arbres... Il existe un tableau de Cabat qu'on croirait peint dans le I\Iorvan :
c'est le boulevard Haussmann en 1835, derrière l'hôpital Beaujon. Monceau
abandonné n'était plus qu'une ruine grandiose, envahie par les herbes, les lianes,
les bardanes, les fleurs sauvages ; les arbres échevelés s'y emmêlaient comme en
une forêt vierge, le petit lac était un marais, et les colonnes de la Naumachie
gisaient pour la i^lupart dans l'herbe. Quelques artistes avaient dressé leurs che-
valets dans ce coin charmant. Je me souviens d'un élève de Drowling qui y son-
nait du cor entre deux études. J'y peignais des animaux et les modèles ne man-
quaient pas. »)
Monceau était un village existant au temps des Carlovingiens ; on y culti-
vait la vigne, et Charles le Chauve, en l'an 850, donna aux moines de Saint-Denis
les vignes de Mousseau « afin ([u'ils en b(}ivcnt (luotidieunenunt le produit à leurs
repas ».
Au xviii^ siècle, Monceau dépendait de la seigneurie de Clich\- et lut wndu
par Grimod de la Reynière, fermier général, à la famille d'Orléans.
Monceau ou Mousseau, dont le nom viendrait peut-être de lieu mousseux,
fut planté, en 1778, par Carmontelle sous les ordres de Pliilippe d'Orléans, duc de
Ciiartres, qui, sous la Révolution, devait devenir le citoyen Egalité et voter la
mort de Louis X\'I.
VHP ARRONDISSEMENT 427
Dès 1785, Mousseau était un lieu enchanteur ; on y voyait une « rivière sil-
lonnant de vastes prairies, un temple chinois, une cascade, un temple de marbre
blanc, des tombeaux cachés dans un petit bois, un lac dormant au milieu duquel
se dressait un obélisque de granit chargé d'hiéroglyphes, des maisons rustiques,
des cabarets, etc. ; rien n'y manquait, pas même les fausses ruines si fort à la
mode au xviiie siècle ».
On a beaucoup discuté, sans parvenir à s'entendre, sur l'origine de la colonnade
qui entoure la pièce d'eau, connue sous le nom de Naumachie. Quelques-uns pré-
tendent qu'elle vient de l'ancien château du Raincy ; d'autres affirment que cette
colonnade faisait partie d'une annexe de Notre-Dame-de -la-Rotonde, construite
à Saint-Denis pour le mausolée de Henri II, par les ordres de Catherine deMédicis,
et qui aurait été l'œuvre de Philibert Delorme et de Germain Pilon.
A côté de la Naumachie, se trouve la grande arcade renaissance qui pro-
vient de la cour de l'ancien Hôtel de Ville, vestige sauvé de l'incendie de 1871.
Dans son poème des Jardins, l'abbé Delille, que le spirituel Chamfort avait
traité de moulin à vers, célébra ainsi les splendeurs du Parc Monceau :
« J'en atteste, ô Monceau, tes jardins toujours verts :
« La rose apprend à naître au milieu des glaçons,
« Et les temps, les climats, vaincus par des prodiges,
« Semblent de la féerie épuiser les prestiges. »
Philippe d'Orléans fit des prodigalités sans nombre pour sa Folie de Chartres.
Ily donna des fêtes superbes. Il y reçut Joseph II, empereur d'Autriche, et Paul 1^^,
empereur de Russie.
C'est là qu'il fit faire les premières expériences magnétiques de Mesmer,
qui devaient, par la suite, faire courir tout Paris. C'est également à Monceau que,
dans le fameux souper des évocations, Cagliostro fit apparaître les ombres de
Ninon de Lenclos, d'Aspasie, de Marie Stuart, de Diane de Poitiers et de Mlle de
La Vallière. Le duc de Chartres était, comme on le voit, très amateur de magné-
tisme et d'occultisme.
La maison d'habitation s'ouvrait rue de Monceau à peu près sur l'emplace-
ment de la grille dorée, forgée par Moreau ; elle contenait des merveilles.
C'est là, paraît-il, que La Fayette et Bailly déjeunaient, le 14 juillet 1789,
lorsqu'on entendit le canon tonner et qu'on vint leur annoncer la prise de la
Bastille.
Après la mort de Philippe Egalité décapité en 1793, le parc Monceau devint
propriété nationale. La Convention le loua à Ruggieri, qui y organisa des fêtes
et des feux d'artifices ; puis vinrent successivement s'y établir un restaurateur,
un loueur de cabriolets, des menuisiers et des marchands de poissons.
Puis Monceau tomba dans un état de délabrement complet. Sous l'Empire,
Napoléon le donna à Cambacérès, qui le lui rendit quelque temps après, effrayé
des dépenses considérables qu'il fallait y faire. En 1815, Louis XVIII le rendit à la
famille d'Orléans.
428
LA VILLi: LUMIERE
En 1848 on y installa des ateliers nationaux. Rendu à l'Etat en 1832,
banque Pereirc en devint acquéreur
pour une partie et la ville pour l'autre.
Depuis 1870, le parc, resté un
délicieux jardin, appartient tout en-
tier à la \'ille. Plusieurs statues y ont
été placées, cntrr antres celles de Gu\'
de Maupassant, d'.Vinbroise Thomas.
Ce séjour des Jeux et des
Ris, dit ^L (ieorges Gain, est en-
touré aujourd'hui d'hôtels superbes
et de N'illas. u Les champs qui le
bordaient autrefois, après avoir été
la petite Po-
logne, un ré-
ceptacle de mi-
sère, im repaire
de chiffonniers,
sont devenus
de somptueuses
avenues, d'im-
])osants boule-
vards. Moins
d'un siècle a
sutti ponrqu'un
des (piarticrs de P.uis
])lus luxueux. )'
Par la rue
nous le laubour
\Tri; DE GUY DE M.\ri'.\s-
])lus misérables devînt un des
Paru, où se trouve l'église russe, pre-
j Saiut-Honoré. Nous rencontrons la rue
]->alzac, .\u numéro 12 de cette rue, Ir grand romancier
avait son hôtel qu'il habita fort i)eu de temps et où il
momut. La rue Balzac, s'appelait alors l'avenue Fortunée
it l'hôtel de Halzac portait le numéro 22.
.\ l'endroit où la rue Balzac rejoint l'avenue Frie-
dland. a été élevé, à l'occasion du centenaire
de P>al/.ac, une statue de l'auteur de la
Coiuédie Humniiie.Ce monument est l'ceuvre
de Falguière.
C'était une statue de R<nlin qui devait
être érigée en cet endroit et qui a\ait été
STATUE D'ARMAND siLVESTKE. commandéc au sculpteur dans ce but. Rodin
AVENUE DU COURS -LA -REINE. cxposa SOU (vuvre au Salon de la Société
VIII<= ARRONDISSEMENT 42^
Nationale des Beaux-Arts de 1899. Par sa puissante et excessive origi-
nalité, cette œuvre déconcerta le public et fut l'objet des polémiques les plus
vives.
Descendons l'avenue Friedland, peuplée de très beaux immeubles, et conti-
nuée par le boulevard Haussmann.
Ce dernier fut commencé en 1857 et prolongé en 1868.
Nous ne disons pas terminé, car le boulevard Haussmann, qui doit être
continué jusqu'au boulevard des Italiens, attend toujours son achèvement.
Cette question revient bien souvent à l'oi'dre du jour, mais ne sera sans doute pas
solutionnée de sitôt.
Ce boulevard doit son nom au baron Haussmann, préfet de la Seine sous le
second Empire, auquel on doit mie très grande partie des embellissements de
Paris.
C'est lui qui fit exécuter, entre autres travaux, la reconstruction
des Halles, le percement du boule-\-ard de Strasboui-g, du boulevard Saint-
Michel, l'aménagement du parc Monceau, du bois de Boulogne, de la place de
l'Étoile, etc.
Jules Ferry écrivit contre le baron Haussmann une brochure in-
titulée les Comptes fantastiques d' Haussmann. qui obtint un succès retentis-
sant.
A la jonction du boulevard Haussmann et de l'avenue de Messine a été
élevée la statue de Shakespeare.
Au numéro 125 du boulevard Haussmann, nous voyons la maison d'orfèvre-
rie et de joaillerie Lucien Tesson, qui fut fondée en 1893, rue Cambon. A ce mo-
ment, elle prenait la suite d'une vieille maison qui avait été jadis très réputée au
moment de la splendeur du Palais-Royal, la maison Daux, qui avait été fondée
en 1812, dans les galeries de l'ancien Palais-Cardinal. M. Tesson fut pendant
plus de vingt ans le principal collaborateur de Froment-Meurice et il associa
son nom à des travaux célèbres. Par la suite, il passa plusieurs années à la mai-
son Boin-Taburet.
Au sujet de Froment-Meurice, voici l'article que nous trouvons dans le
Larousse :
« L'orfèvrerie française a compté, de nos jours, des artistes de premier ordre.
A leur tête s'est placé Froment-Meurice, dont il nous suffira de rappeler quelques
chefs-d'œuvre : un ostensoir, un calice et un encrier pour le pape ; une épée et
un coffret pour le comte de Paris, d'après les dessins de Paul Delaroche et Visconti;
un superbe milieu de table, composé par Jean Feuchères et représentant le globe
porté par des géants et entouré de figures allégoriques et mythologiques ; une
toilette pour la duchesse de Parme, etc.. Ce dernier morceau consiste en une
table à pieds d'argent richement décorés ; la surface de la table est en argent niellé
de fleurs de lis, soutenue par des anges ; des coffi'ets de forme gothique, ornés
de figures émaillées, ime aiguière de la forme la plus élégante et de la décoration
430
LA VILLE LUMIERE
ville ARRONDISSEMENT
431
la plus riche complètent ce bel ensemble, où l'orfèvre a réuni tout ce que son art
peut créer de plus magnitîque et de plus varié. >>
C'est M. Tesson qui exécuta les magnifiques couronnes en argent destinées
aux obsèques de Carnot et d'Alexandre III, offertes par Casimir Perier, alors
président de la Répu-
blique ; par l'école de
Samt-Cyr ; par l'école
Polytechnique ; par
l'école Monge et par
la ville de Versailles.
Le président Félix
Faure lui commanda
également une très
belle couronne pour le
Panthéon. M. Tesson
a exécuté pour la Ville
de Paris, pour les So-
ciétés de steeple-chasc
de France et pour de
nombreuses sociétés de
sports ou de tir, de très
beaux objets d'art,
destinés aux prix fon-
dés par ces sociétés.
M. Tesson exécute tous
les jours de nouvelles
créations et se signale
par une très grande
originalité et par un
très grand art
Nous trouverons
dans la maison de
M. Tesson, dont la
visite est un régal
pour l'amateur, des
porcelaines anciennes
de toute beauté, des bibelots précieux, des gravures de différentes époques,
des reproductions de pièces d'orfèvrerie ancienne et, particulièrement, du
xviiie siècle.
Puis, dans ce cadre exquis qu'est la maison d'orfèvrerie du 125 boulevard
Haussmann, nous voyons, en outre, des créations personnelles de M. Tesson, où
il a su déployer un goût très particulier et très rare.
M.\ISON TESSON.
432
LA VILLE LUMIERE
Au numéro 15S, nous nous arrêtons devant un liûtel merveilleux, véritable
demeure princière qui appartient à la veuve du banquier André.
Au numéro 134, nous voyons la maison Sutton, fondée en 1824. Cette maison
s'est acquis, depuis de longues années, dans le monde entier, une réputation incon-
testable, qui est due, non seulement au choix de ses fournitures irréprochables, mais
encore, et princi])alement, à l'exécution parfaite de toutes les livrées ordinaires.
des livrées de gala modernes ou anciennes. Elle possède à ce sujet une innombrable
quantité de documints. et c'est peut-être la seule maison q\d puisse, grâce à la
richesse de ses renseignements, reconstituer, de taçon abscilunimt auihentitiue,
les belles et somptueuses livrées qui se ])ortaient à la cour, au tenqis des rigou-
reuses étiquettes impériales et royales.
La maison Sutton a su conserver les traditions impeccables; elle était d'ail-
leurs le fournisseur attitré des cours de Charles X et de Na])oléon III. Puis, par la
suite, elle fut le fournisseur des ambassades étrangères en France aussi bien que
de nos ambassades à l'Etranger. Elle fournit aniourd'hui la maison du Président
de la République Française.
La maison Sutton exécute des vêtements de soirées et de \ille de coupe irré-
l)rochable. FLn outre, elle s'est fait également une spécialité des \êtements de
cheval et des tenues de véneries : à ce sujet, elle possède encore les documents
exacts de la plus grande i)artie de nos équipages. N'ous devons ajouter que la
ville ARRONDISSEMENT
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434
LA VILLE LUMIERE
maison Sutton a obtenu des médailles d'or et d'argent à toutes les expositions et
la plus haute récompense à l'exposition de 1900 ; cela est justitié pleinement par
le mérite artistique de cette maison de premier ordre.
De nombreuses rues viennent aboutir boulevard Haussmann. Nous citerons
seulement ici :
La rue de Courcelles, très ancienne voie qui se nommait chemin de \'illier3;
la rue de Miromesnil, créée en 1776 sous le nom de rue Guyot et baptisée du nom
qu'elle porte actuellement en l'honneur du garde des sceaux, Miromesnil, qui con-
tribua beaucoup à l'abolition de la torture en France.
La rue de la Boétie et la rue de la Pépinière.
La rue de la Boétie, primitivement désignée sous le nom de Chemin du Roule-
aux-Percherons, fut ouverte en partie sur l'ancienne pépinière du Roi.
Au numéro 14 nous voyons la maison de couture Buzenet, qui a transformé
en un véritable temple du goût le joli petit hôtel qui fait le coin de la rue de
la Boétie. Depuis quelque temps, dans les réunions mondaines, aux premières
représentations, aux courses, dans tous les endroits oii se retrouve l'élite du Paris
élégant, ce nom de Buzenet est bien souvent prononcé et revient dans un grand
nombre de conversations. C'est que Buzenet a le don de créer, pour ses jolies clientes,
de délicieux modèles ; ils se reconnaissent tous à deux signes caractéristiques :
le goût sobre et l'originalité distinguée.
La maison Buzenet, autrefois maison Kerteux sœurs, a, depuis quelque
temps, transféré ses salons au numéro 14 de la rue de la Boétie.
Une visite s'y impose en vérité et, tout en admirant la luxueuse installation
des grands salons de vente et des jolis salons d'essayage, nous voyons défiler toute
la série des costumes tailleur d'un chic tout spécial, des manteaux somptueux
qui parent d'un si aimable attrait la grâce légère des femmes, des toilettes du soir
qui dessinent si parfaitement les lignes et en font mieux valoir la beauté : ce sont
ces robes de soirées qui sont le triomphe de Mme Buzenet, et c'est surtout en ce
genre qu'elle réalise de véritables merveilles. Avant de quitter ce salon où tant de
jolies choses attirent notre attention, jetons encore vm coup d'œil sur ces précieuses
fourrures et sur tout le luxe discret de la lingerie.
Après avoir porté le nom de Chemin du Roule, la rue de la Boétie fut nommée
pendant quelque temps rue d'Angoulême-Saint-Honorê, puis, en 1865, rue de
Morny. Le duc de Morny était le fils naturel du général do Flahaut et de la reine
Hortense et, par conséquent, frère utérin de Napoléon III. \'oici le portrait qu'a
tracé de lui le comte d'Alton Shée, pair de France, qui fut son compagnon de jeu-
nesse :
« Sans être véritablement beau, dit-il, Morny avait la physionomie fine et
bienveillante, de l'élégance, de la distinction ; il était admirablement propor-
tionné, fort adroit à tous les exercices, un de nos meilleurs gcntlcmen-riders.
Ami, parfois rival heureux, du duc d'Orléans, il avait obtenu près des femmes
de nombreux et éclatants succès. Instruit ])our un mondain, avant le goût de la
ville ARRONDISSEMENT
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436
LA VILLE LUMIÈRE
paresse et la faculté du travail, une foi absolue en lui-même, de l'audace, de
l'intrépidité, du sang-froid, un jugement sain, de l'esprit, de la gaieté ; plus
capable de camaraderie que d'amitié, de protection que de dévouement ; amou-
reux du plaisir, décidé au luxe ; prodigue et avide ; plus joueur qu'ambitieux ;
fidèle à un engagement personnel, mais n'obéissant à aucun principe supérieur
de politique ou d'humanité, rien ne gênait la liberté de ses évolutions ; il joignait
à tout cela certaines qualités princières, la dissimulation, l'indulgence, le mépris
des hommes. Il pratiquait la souveraineté du but, non au profit d'une religion,
d'un système ou d'une idée, mais dans son propre intérêt. »
Quittons à regret les salons de la maison Buzenet etcontinuons à suivre la rue
la Boétie et nous remarquerons, au numéro 37, un joli petit hôtel style Renaissance.
Au numéro 32, nous verrons la fabrique dieppoise d'objets en ivoire qui a sa
succursale rue la Boétie. La maison Félix Souillard a été fondée à Dieppe par
Auguste Souillard. Sa réputation artistique pour la sculpture des camées, des
christs, des vierges, des statuettes représentant des Amours genre ancien, fit de
lui l'un des premiers négociants de la ville.
MAISON SOUILL.VRD.
Son fils Félix, (|ui lui succéda en 1887, transporta la maison place du Casino,
où, depuis, on le vit à la cheville, entouré de ses collaborateurs et ouvriers. Sun
commerce fut toujours extrêmement florissant.
ville ARRONDISSEMENT
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438 ' LA VILLE LUMIERE
Depuis les temps anciens, l'on a exécuté en ivoire de véritables chefs-d'œuvre.
Les peuples de l'antiquité employaient l'ivoire pour orner leurs maisons et leurs
temples ainsi que pour sculpter les images de leurs dieux. On exécutait en ivoire
toutes sortes d'ustensiles qu'on ornait de plaques d'or. La quantité d'ivoire, em-
ployée à Rome est vraiment prodigieuse. On fit notamment exécuter en ivoire une
statue de Jules César. Les portes d'un temple d'Apollon élevé par Auguste en
action de grâces de la victoire d'Actium étaient entièrement en ivoire.
En 1364, les Dieppois équipèrent deux vaisseaux qui s'en allèrent sur les
côtes d'Afrique. Ils en revinrent chargés d'une énorme quantité d'ivoire, et c'est
• alors que vint aux Dieppois l'idée de fonder des fabriques d'ivoire.
L'ivoirerie de Dieppe fut extrêmement florissante jusqu'en 1694, époque
à laquelle les Anglais bombardèrent la ville. L'activité reprit dans les fabriques
à partir de 1816 et, aujourd'hui, c'est à Dieppe que l'on trouve les meilleurs
ouvriers.
lui 1902, la maison Souillard ([uitta Dieppe pour s'installer à Paris, 32, rue
la Boétie. Sa clientèle marchande et bourgeoise la suivit fidèlement et l'atelier
de la rue la Boétie, oîi l'on travaille l'ivoire, est bien connu des Parisiens.
Depuis son séjour à Paris, la maison Souillard a encore perfectionné et transformé
l'art de l'ivoire selon le goût moderne ; elle est réputée pour la fabrication de
toutes les statuettes et objets d'art, médailles, croix de berceaux, pour les garni-
tures de toilettes, boîtes à poudre, ongliers, billes de billards, etc.. Les collec-
tionneurs, qui recherchent si avidement les ivoires anciens, en trouveront de fort
curieux à la maison Souillard, qui se charge de toutes les réparations anciennes
et modernes et travaille à façon les ivoires bruts, rapportés par les explo-
rateurs.
Au numéro 44 de la rue la Boétie se trouve un hôtel où logeait la comtesse
de Lavalctte lorsqu'elle partit à la Conciergerie ])our obtenir, de la façon mira-
culeuse que l'on sait, la délivrance de son époux.
La rue de la Pépinière traversait autrefois les terrains de la Pépinière
Royale du Louvre. La caserne de la Pépinière, située avenue Poçtalis et rue de
la Pépinière, fut édifiée en 1770 et reconstruite en partie sous Napoléon III.
Le square Louis XVI, dit de la Chapelle-Expiatoire, est placé entre le boule-
vard Haussmann, la rue Pasquier, la rue d'Anjou et la rue des Mathurins.
Ce titre de Chapelle Expiatoire donné au uinnument provoqua si souvent
les discussion des partis qu'il fut ])lusieurs fois question de démolir la chapelle.
Elle fut élevée, par les ordres de Louis X\'III,à la mémoire de Louis XVI et de
Marie- Antoinette, pour consacrer le lieu oii ils furent inhumés après leur exécution.
Leurs corps furent placés en effet dans le cimetière de la Madeleine, où ils restèrent
jusqu'en 1823, époque à laquelle ils furent transférés dans la Chapelle de Saint-
Denis. L'historien Lenôtre nous donne ciuel(iurs détails précis au sujet de ce mo-
nument.
L'auti'l de la crypte s'élève à l'endroit i)récis où l'on déct)uvrit,en i8l5,les
ville ARRONDISSEMENT 439
ossements du roi et de la reine. Le cimetière de la Madeleine n'était autre, en 1793,
qu'un terrain de forme assez irrégulière, enclos de mui's, s'ouvrant sur la rue
d'Anjou et bornant au nord l'immense potager des religieuses de la Ville-l'Ëvêque.
Les premiers corps qui y furent inhumés étaient ceux des trois cents victimes de l'ac-
cident survenu le 6 juin 1770, place Louis-XV, à l'occasion des fêtes données pour
le mariage du dauphin. Toutes les victimes de la Révolution,guillotinées place de
la Concorde, furent inhumées dans ce cimetière. C'est grâce à Desclozeaux, pro-
priétaire d'une maison rue d'Anjou, que la place où reposaient les restes de
Louis XVI et de Marie-Antoinette put être précisée. Il avait acquis le terrain où
les corps des souverains avaient été déposés, et il avait planté à cet endroit deux
saules pleureurs, entourés d'une haie de charmille. Au moment de la Restauration,
il mit ce terrain à la disposition de la famille royale.
La chapelle, construite par Percier et Fontaine, renferme le groupe de
Louis XVI et de son confesseur, par Bosio, et celui de Marie-Antoinette et de la
Religion, sculpté par Cortot.
La rue d'Anjou possède de fort beaux hôtels qui datent, pour la plupart,
du xvii*^ siècle.
« Ils portèrent d'abord de fort beaux noms à leur frontispice. C'étaient, au
numéro 11, l'hôtel de Créqui ; au numéro 9, l'hôtel de Contades, puis les hôtels
d'Espagnac, de Beaufremont, de Nicolaï, de la Belinaye, etc..
« La Révolution vient, et qui trouvons-nous dans cette rue dépeuplée par
l'émigration? Chabot, l'ex-capucin, qui se prélasse au numéro 19. Pendant le
Consulat, Moreau habita l'hôtel placé sous le numéro 28 ; Bernadotte l'occupa
ensuite; Napoléon, qui l'avait acheté après la condamnation de Moreau, le lui
avait donné, et il est encore aujourd'hui la propriété de la reine douairière de
Suède. Pendant la Restauration, nous trouvons, rue d'Anjou M. Crawfurtli,
dont la magnifique galerie de tableaux prouvait le bel emploi qu'il fit de sa for-
ttme, le marquis d'Aligre, et deux des grands noms du libéralisme militant.
Benjamin Constant et Lafayette ; l'un mourut au numéro 15, l'autre dans l'hôtel
qui porte le numéro 6. »
La rue des Mathurins fut percée sur le terrain dépendant de la ferme des
Mathurins, les fameux fères aux ânes.
Au numéro 32 se trouvait l'hôtel de François de Beauharnais, mari de José-
phine ; on dit que c'était dans cette rue que se trouvait l'habitation de Tristan
l'Hermite, le grand prévôt de Louis XL
La rue Pasquier porta d'abord le nom de rue de l'Abreuvoir-l'Evêque ; elle
fut ouverte sur des terrains qui appartenaient à M. de Montessuy.
Au numéro 3 nous voyons le merveilleux étalage de la célèbre maison de
bijouterie et d'orfèvrerie de Boin-Taburet. Elle a été fondée en 1837 et, depuis
cette époque, a toujours été la plus réputée pour les travaux fins d'orfèvrevrie,
de bijouterie et de joaillerie. Les objets exécutés chez elle sont de véritables œuvres
d'art ; nous v voyons les plus belles pièces d'orfèvrerie de table, d'objets de toi-
440
LA VILLE LUMIERE
MAISON IIOIN-TAHUKKT.
VIII^^ ARRONDISSEMENT
441
lette et d'objets d'art copiés et inspirés du xviiis siècle. L'orfèvrerie du
xviii^ siècle produisit des ouvrages charmants. A cette époque, au lieu de suivre
de loin l'architecture, ainsi qu'elle l'avait toujours fait par le passé, l'orfèvrerie
la devança dans les transformations de l'art qui a marqué le commencement
du xvni<5 siècle.
La nouvelle école déploya l'imagination la plus vive et la plus
féconde dans l'exécution de certains objets qui sont des chefs-d'œuvre de grâce
et d'éclat, où se marient, de la façon la plus heureuse, les ors de plusieurs couleurs,
l'argent, la nacre et les émaux.
La maison Boin-Taburet a exécuté, en ce gracieux style du xviii'' siècle,
des œuvres qui sont de pures merveilles.
En bijouterie et joaillerie, elle a exécuté des objets d'un travail très fin,
ornés d'émaux et de pierres précieuses.
La maison Boin-Taburet s'est, en outre, spécialement distinguée dans la
vente d'objets anciens, de meubles, de porcelaines, de bronzes, de gravures,
de tableaux Louis XIV, Louis XV et Louis XVI, ainsi que d'objets de
vitrines de tous styles, dont on trouve chez elle le plus grand assortiment.
Suivons à présent la rue de Rome, qui commence boulevard Haussmann.
Au numéro 14 de la rue de Rome, formant le coin de la rue Saint-Lazare,
nous trouvons la grande maison de couture Levilion.
Cette maison fut fondée en 1866, boulevard Malesherbes et, au moment de
l'extension de ses affaires, s'installa à l'endroit qu'elle occupe actuellement, en
face la gare Saint-Lazare.
MAISON LEVILION.
442
LA VILLE LUMIÈRE
VIIP ARRONDISSEMENT 443
Elle occupe cette installation depuis 1872 ; c'est Mme Levilion qui avait
fondé cette maison de couture, et ses enfants lui succédèrent.
Depuis 1905 M. Dacheux et Mme Ory, qui étaient depuis fort longtemps
des employés de la maison, succédèrent à la famille Levilion.
Depuis cette époque, ils ont accru considérablement le développement de
leurs affaires et la maison Levilion a pris, sous leur direction, une grande noto-
riété.
Dans leurs jolis salons, tout nouvellement aménagés, nous prenons plaisir
à voir défiler ces délicieuses robes de soirées, ces toilettes de ville, ces manteaux
élégants et tout ce luxe de lingerie.
Depuis quelque temps la maison Dacheux et Ory s'est agrandie d'un rayon
spécial de costumes tailleur où l'on trouve de fort jolis modèles ; l'on sait la
vogue que ce genre obtient actuellement près des femmes, et celles-ci trouveront
à la maison Levilion de nombreuses créations bien faites pour leur plaire.
Rue de Rome se trouve le lycée Racine, lycée de jeunes filles, dont l'entrée
est au numéro 26 de la rue du Rocher.
La loi du 21 décembre 1880 a organisé en France l'enseignement secondaire
des jeunes filles et a créé des lycées, des collèges et des cours.
C'est en 1867 que M. Duruy posa nettement dans une circulaire au recteur
la question de l'enseignement secondaire des filles. 11 déposa, dans ce sens,
un projet de loi qui rencontra, comme il fallait s'y attendre, de vives oppo-
sitions.
La Chambre finit par adopter la proposition de M. Duruy et les lycées et
collèges de filles furent créés.
Afin de pourvoir les lycées d'un personnel de professeurs femmes capable de
donner le nouvel enseignement, la loi de 1881 a créé à Sèvres une école normale
supérieure d'enseignement secondaire des filles.
Tout à côté du lycée Racine, nous voyons l'orfèvrerie J. Garnier, 21-23,
rue de Rome.
Fondée en 1893, au n° 23, devant l'extension croissante de son commerce,
M. J. Garnier dut s'adjoindre, en 1904, le magasin mitoyen, satisfaisant ainsi au
désir de sa nombreuse clientèle.
La maison J. Garnier est, en effet, la seule en son genre, dans cette partie
du Ville arrondissement, desservant tout le quartier de la gare Saint-Lazare,
de l'Europe, de l'avenue de Villiers et de la banlieue ouest de Paris.
Par son goût très sûr et par le choix de ses articles en horlogerie, bijouterie,
orfèvrerie, etc., la maison J. Garnier se recommande à son élégante clientèle.
M. Garnier se recommande aussi de son titre d'horloger de la marine
de l'Etat. Il a voulu également se spécialiser dans l'exécution de la bijouterie
et de l'orfèvrerie de style. Il profita des agrandissements de sa maison pour
s'adjoindre le précieux concours de M. André Royer, ex-élève de l'école des
Arts décoratifs qui expose au Salon des Artistes français, au musée Galliera
444
LA VILLE LUMIERE
et qui collabore à de nombreuses publications, entre antres à l'Art français.
C'est ainsi qu'à dater de cette époque la maison Gamier prit un nouvel essor
en exécutant des travaux de ciselure et de joaillerie de tous styles, reproductions
de l'ancien, transformation de bijoux, travaux à façon, cuivre martelé et repoussé,
porcelaines et poteries d'art montées en ciselure d'argent, etc., etc.
M. Garnier créant sans cesse de l'inédit a voulu donner à sa maison un cadre
digne de ses productions ; il a fait exéctiter l'installitifin inli'ri' un- rt oxti'ricurf
-MAISON G.VRMh
de ses magasins en noyer massif du plus pur style gothiciue par le maitre sculpteur
V. Aimone.
Et puisque nous venons de parler de cette grande maison de bijouterie et
d'horlogerie de la rue de Rome, disons quelques mots sur l'ancienne corpo-
ration des horlogers. — Ceux-ci formaient sous l'ancien régime ime corporation
à laquelle Louis XI donna ses premiers statuts en 1483.
Ces statuts furent successivement confirmés par François l , Henri II,
Charles IX, Henri IV et Louis XIV.
Jusqu'au règne de ce dernier, les horlogers furent subortk^nnés aux
orfèvres.
En 1643, ils furent affranchis de cette subordination ; mais ils durent gra-
ver leurs noms sur les boîtes des montres qu'ils vendaient.
ville ARRONDISSEMENT
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446
LA VILLE LUMIKRE
MAISON CARNIER.
Dans la corporation dos horlogers, qui avaient pour patron saint Eloi,
l'apprentissage était de huit ans ; le brevet coûtait 54 livres et la maîtrise 900.
Au numéro 41 se trouve la pharmacie Lachartre, dirigée actuellement par
M. Alexandre. Cette pharmacie est l'une des plus anciennes de Paris ; elle
a été fondée en 1847 par Lachartre et se plaça de suite au premier rang non
seulement par l'excellence de ses produite, mais aussi par la modération de ses
prix et l'exécution consciencieuse de toutes les préparations qui lui étaient confiées.
En 1870 Pillas, élève et gendre de Lachartre, succéda à son maître et, sous
sa direction, la maison poursuivit ses heureuses destinées; sa réputation s'éten-
dit dans tous les quartiers de Paris, et son chiffre d'affaires devint considérable.
En 1881, Pillas passa la maison à M. Alexandre, qui en est aujourd'hui le
titulaire actuel. M. Alexandre a modernisé sa pharmacie, il a su soutenir et
affermir la réputation de la maison, nraintenir ses habitudes de conscience et de
loyauté commerciales, si bien qu'aujourd'hui un médicament sortant de la
pliarmacie Lachartre est accepté les yeux fermés par le corps médical.
La pharmacie de la rue de Rome possède un laboratoire important ijui lui
permet do fabriquer elle-même tous ses différents produits et de ne débiter que
des médicaments conformes au Codex et préparés avec des substances de pn-
mière qualité.
C'est en 1887 que la pliarmacie. se trouvant trop à l'étroit ru< dr-- .Malhu-
ville ARRONDISSEMENT
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448 LA VILLE LUMIÈRE
rins, se transféra au numéro 41 de la rue de Rome, à l'angle de la rue de Vienne.
Elle possède là de vastes locaux et peut donner entière satisfaction à sa clientèle,
qui s'est étendue dans le monde entier. Parmi ses produits ayant obtenu les plus
hautes récompenses à l'Exposition internationale de 1900, citons : le Phénol
Bobœuf, au sujet duquel l'Académie a décerné un prix Montyon; l'Hamameline-
Roya, qui a été reconnue comme un médicament surprenant : ses vertus curativcs
dans les affections du système circulatoire sont véritablement extraordinaires.
Redescendons maintenant la rue de Rome et nous traverserons le quartier
de l'Europe, formé en partie sur l'emplacement de la Petite-Pologne et en partie
sUr les terrains dépendant des jardins Tivoli.
Le quartier de la Petite-Pologne, dont nous aurons l'occasion de parler encore
tout à l'heure, était un quartier perdu dans les champs et les terrains vagues, habité
par des vagabonds et des chiffonniers. Cette partie de Paris était couverte de mou-
lins. A l'angle de la rue du Rocher et de la rue de Madrid se trouvait le Moulin de
la Marmite ; en face celui des Prunes ; sur l'emplacement du pont de l'Europe, le
Moulin de la Pologne; un peu plus loin les moulins des Prés et le Moulin Boute.
Au 61 de la rue du Rocher, au milieu des champs de la Petite-Pologne, se trou-
vait la maison qu'un financier du xviii'^ siècle avait fait construire pour les
sœurs Grandis, de l'Opéra, dont il était l'amant. Il possédait à la fois les faveurs
des deux sœurs. Par la suite, Joseph Bonaparte, puis Mme Laetitia Bonaparte
habitèrent cette maison. C'est le maréchal Gouvion Saint-Cyr qui lui succéda.
En haut de la rue du Rocher était, en 1794, le cimetière des Errancis, où furent
enterrés les suppliciés de la guillotine pendant la période qui s'écoula du 25 mars
au 13 juin 1794. C'est là que furent jetés Danton, Camille Desmoulins, IMme Eli-
sabeth, Robespierre, Couthon, Saint-Just, Charlotte Corday, etc. Plus tard, sur
l'emplacement de ce cimetière, s'éleva im cabaret où l'on donnait des bals joyeux.
Les jardins de Tivoli, qui connurent jadis une gloire considérable, eurent trois
emplacements successifs.
Le premier jardin Tivoli, qui fut de beaucoup le plus célèbre, était situé à la
fois dans le VIII'' et le IX^ arrondissement. Il occupait l'espace , compris dans
l'angle des rues Saint-Lazare et de Clichy et s'enfonçait en diagonale dans le
quartier de l'Europe en suivant la rue de Londres. Il avait été créé par un ancien
trésorier de la marine du nom de Boutin, propriétaire d'un immense terrain sur
lequel il s'était fait construire une demeure dénommée la Folie-Boutin. Cejardin,
merveilleusement aménagé, par la suite, sous les ordres de Ruggicri, fut le rendez-
vous de toute la société élégante et connut sa période la plus brillante sous le
Directoire. Nous voyons dans l'ouvrage des Concourt intitulé la Société Fran-
çaise sous le Directoire une amusante description des endroits île ])laisir de l'époque
et nous ne résistons pas au plaisir de la citer :
« A Paris, cinq heures sonnent, les voitures roulent, traînant les Parisiens
aux Amathontes. A six heures Paris est émigré : les mes n'ont plus de prome-
neurs ; la ville est déserte ; plus un ouvrier aux ateliers, plus un marteau battant
ville ARRONDISSEMENT 449
l'enclume. Et la bourgeoise, et la grisette, et tout le monde de s'amuser aux lam-
pions sous les arbres. Rue de Varennes, Biron a un instant la vogue ; mais il ne la
garde pas : son jardin est coupable d'être un jardin français et de n'avoir ni pont,
ni torrent, ni bosquet en façon de forêt vierge. Et d'ailleurs la mode est à la rive
droite de la Seine.... Et les Concourt énumèrent les différents jardins de Paris,
ceux de la Chaussée d'Antin, du Faubourg du Roule, le jardin de Virginie,
Monceaux « où la Folie agite ses grelots ». Au faubourg Saint-Honoré, l'hôtel
de Beaujon a été loué à des entrepreneurs par la duchesse de Bourbon; c'est
devenu un jardin merveilleux où des « ifs de lumière et des transparents sont
échafaudés à côté des beaux groupes de marbre ».
Les Concourt poursuivent leur description : « Ces glaces où se mira Mme de
Pompadour reflètent une cohue payante. Les danseurs se pressent dans la salle
de danse qui termine le rond-point du jardin. Les élégants et les élégantes emplis-
sent les chaises à triple rang de la terrasse, causant et devisant.
« Le jardin unique, le jardin où l'on va, le jardin oùl'on dit avoir été, est rue
Saint-Lazare, au numéro 374. Ces quarante arpents tout verts, à l'angle des rues
Saint-Lazare et de Clichy, c'est Tivoli, le Tivoli du receveur général, le Tivoli de
l'ancien trésorier de la marine, le Tivoli du guillotiné Boutin. Le voilà public,
livré aux pas de tous, ce jardin qu'autrefois les étrangers et les amateurs bri-
guaient de visiter. Plantes rares, parterre où la flore de la Hollande était réunie,
serres où le feu arrachait à la terre les fruits des Antilles, de la Chine et de l'Hin-
doustan, vous êtes tombés à distraire les incroyables des deux sexes. Sous ces allées
banales aujourd'hui, se promenait à petits pas cette société charmante, la société des
Vendredins, dont M. Boutin faisait partie sous le nom deLenôtre et que charmait
l'esprit de la célèbre Quinault. Qui songe à cela? L'illumination est du meilleur
goût. Sous la tente, un orchestre harmonieux provoque à la danse, le café regorge,
le jeu de bague ne cesse de tourner. Dix mille personnes s'amusent. A peine un
groupe morose passe-t-il dans toute cette joie, murmurant : Pauvre Boutin, c'est
sa maison d'Albe qui l'a perdu ! »
Mais l'on n'en finirait pas si l'on voulait raconter l'histoire de tous les
changements de direction de Tivoli.
« Tivoli, réunissant trois jardins en un, offre à Paris le bouquet de tous les
plaisirs. Etes-vous passé sous les voûtes de feuillages?... Pénétrez-vous au cœur
du jardin et au fin fond de son pittoresque anglais, c'est une i\rcadie de verres
de couleur : là-haut, sur des montagnes improvisées, ce ne sont que groupes
aimables de pâtres assis et de troupeaux paissants et de danses villageoises,
images enrubannées de la vie champêtre ; plus loin, sauteurs, chansonniers
escamoteurs, cabrioles, refrains, bonne aventure, tintamarres de foire, mariés
aux musiques d'intruments par écho. Et la farce, la farce, comédie populaire où
Mme Angot se bat avec le diable qui la jette à bas de son cabriolet. Qui
pourrait, comme dit Polyphile en l'île de Vénus, qui pourrait peindi'e tous les
amusements de ce délicieux séjour? S'enfonçait-on dans les bosquets, c'étaient
29
450
LA VILLE LUMIÈRE
de nouveaux jeux et de nouvelles scènes. Ici, im coin de Trianon : les Champs-
Elysées et la laiterie où l'on boit du lait. Puis, tandis que deux orchestres luttent
d'harmonie, l'un menant les contredanses, l'autre guidant les valses, les fusées
s'élancent, c'est le feu d'artifice : les cascades de Tivoli surmontées du temple
d'Hercule, dont les gerbes de flamme retombent sur le temple magnifique, la
rotonde, le salon de verdure. »
Le second Tivoli fut ouvert sur l'emplacement où se trouve aujourd'hui le
Casino de Paris ; enfin le troisième et dernier était situé sur les terrains occupés
aujourd'hui par la rue Nouvelle, la rue Blanche, la rue Ballu, les rues de Bruxelles,
'de Calais, de Douai, de Vintimille, qui font partie du IX^ arrondissement.
Prenons la rue d'Amsterdam qui fut ouverte en 1826 et dont le côté des
numéros impairs seul est compris dans le MIF arrondissement.
Du numéro 97 jusqu'à l'angle de la place Clichy se trouvent les Grands
Magasins do la Place Clichy, qifi «mt été fondés il y en\-iron quarante ans, à
VUE D UN DES HALLS DE LA PLACE CLICHV.
une époqvic où, ainsi ([ue nous l'avons indi(iué tout à l'inure. le quartier d,'
Paris où ils sont situés était bien différent de ce qu'il est aujourd'hui.
Actuellement, la place Clichy, située à quelques pas de la gare Saint-Lazare
et tout près de la butle Montmartre, forme le point de jonction des grands quar-
ville ARRONDISSEMENT
451
tiers de l'Europe, de la plaine Monceau, de Saint-Georges d'un côté, du quartier
des Batignolles et de ^lontmartre de l'autre. C'est un des centres les plus animés,
les plus vivants de Paris. Les magasins de la place Clichy ont suivi la même trans-
formation et les mêmes embellissements que le quartier oii ils se trouvent. Ils
sont devenus l'un des plus importants de la capitale : nous y trouvons les nou-
veautés de tous genres : tout ce qui compose la toilette, le vêtement de la
femme, de l'homme et des enfants.
Ces magasins ont en outre une grande spécialité pour le mobilier, l'installa-
tion générale des appartements, les hôtels et villas.
Mais, c'est dans une des branches particulière de l'activité commerciale
que les Grands Magasins de la Place
Clichy ont acquis une renommée qui est
devenue, pour ainsi dire, mondiale. Ils ont
joué un rôle important dans l'histoire du
tapis en Europe. Les premiers, ils ont
songé à doter l'art décoratif appliqué au
bien-être des merveilleuses ressources
offertes par les productions de l'Orient.
Les tapis, qui entraient pour une grande
part dans le lu.xe fabuleux des palais
asiatiques depuis la plus haute anti-
quité, étaient chez nous d'une rareté rela-
tive, et réservés aux amateurs particu-
lièrement fortunés. Les fondateurs de la
Place Clichy projetèrent de les vulga-
riser. Ils établirent, dès lors, de solides
relations sur les marchés de l'Asie Mi-
neure, de la Perse, de l'Inde, faisant
parcourir les coins les plus reculés, diri-
geant vers les ports une profusion de
tapis amenés par caravanes et expédiés
à Paris, où ils sont dispersés en quantités innombrables, à des pri.x incom-
parables permis par les avantages du système d'achat dans les localités
d'origine.
La Place Clichy n'a acquis sa renommée que par de longs efforts méthodiques,
datant de plus d'un quart de siècle. Ils lui assurent l'incontestable supériorité
d'être la première maison du monde pour ses importations orientales et de
fournir les plus beaux tapis aux prix les plus avantageux.
L'industrie française des tapis trouve aussi, à la Place Clicliy, un champ
d'action renommé. Elle a un choix incomparable de toutes les carpettes fran-
çaises, moquettes, tapis d'escalier^ linoléum, etc., qui en fait un véritable
musée toujours intéressant à consulter.
SPÉCIMEN DE l'affiche CÉLÈBRE
DE LA ILACE CLICHY.
452
LA VILLE LUMIERE
ville ARRONDISSEMENT 453
Une visite à ses rayons fera apprécier la profusion de ses modèles, leurs qua-
lités et leurs coloris.
La partie de la rue d'Amsterdam aboutissant à la gare Saint-Lazare ne fut
terminée qu'en 1843.
Au carrefour formé par les rues Saint-Lazare, du Rocher, de la Pépinière et
de l'Arcade, se trouvait, au xvili^ siècle, le cabaret du Petit-Ramponeau, qui fut
une imitation du célèbre Ramponeau, situé dans le XX'' arrondissement, et qui
formait, pour ainsi dire, le centre de la Courtille.
Le cabaretier Ramponeau avait acquis une vogue extraordinaire par sa
jovialité, sa face rubiconde, sa rotondité de Silène ; il avait eu l'idée de vendre
son vin moitié moins cher que ses concurrents ; aussi sa réputation devint-elle si
■extraordinaire qu'on avait fait de son nom le verbe ramponncr, qui signifiait
boire outre mesure, et que Gaudron, montreur de marionnettes, lui proposa
douze francs par jour à la condition de paraître pendant trois mois sur son théâtre.
Ramponeau eut l'honneur d'être célébré par la poésie et la peinture. Des grandes
dames et des grands seigneurs se rendirent en foule dans sa guinguette, et sa gloire
lui survécut puisqu'il fut reproduit comme un type consacré dans de nombreuses
chansons et dans plusieurs vaudevilles.
Le cabaret de Ramponeau était primitivement une espèce de caveau dé-
coré à l'extérieur d'une treille peinte et d'une enseigne intitulée : « Au Tam-
bour royal » oià était représenté le maître de l'établissement à califourchon sur
un tonneau. Avant de devenir un restaurant à la mode, ce cabaret n'était
meublé à l'intérieur que de bancs de bois et de tables boiteuses. Des dessins
grotesques couvraient les murs et furent respectés par tradition quand vint
l'époque de la splendeur. On trouve de vieilles estampes reproduisant l'ancien
Ramponeau.
L'année 1770, dit Grimm, est marquée dans les fastes des badauds en Pari-
sis par la réputation soudaine et éclatante de Ramponeau. La Cour et la ville
se ruèrent chez le cabaretier dont l'établissement devint un restaurant à la
mode sans cesser pour cela de recevoir son ancienne clientèle. Il en résultait,
dit une vieille chanson, maintes réjouissantes aventures :
« C'qui doit apprendre à ben des filles
Qui vont chez Ramponeau pour faire les gentilles
A n'pas mépriser les p'tit' gens
D'peur d'y rencontrer d'ieurs parents. »
La vogue de ces cabarets cessa quelques années avant la Révolution.
Au numéro 8 de la rue du Havre se trouve le lycée Condorcet, qui
occupe le bâtiment de l'ancien couvent des Capucins de la Chaussée d'Antin.
La rue Tronchet lui fait suite : elle fut formée en 1824 sur l'emplacement de
l'ancien couvent de Notre-Dame-de-Grâce de la rue de la Ville-l'Evêque et reçut
le nom de l'avocat Tronchet, défenseur de Louis XVI, à cause du voisinage de la
chapelle expiatoire.
454
LA VILLE LUMIÈRE
Au numéro 7, nous remarquons l'hôtel Pourtalès, bâti dans le style de la
Renaissance italienne.
Aux numéros 33 et 35, nous voyons la grande maison de porcelaines, cristaux
et faïences, Ch. Lecerf. Cette maison fut l'ondée, en 1850, par M. Chanut; elle
répondait à un véritable besoin et conquit de suite la faveur de la clientèle par le
souci d'art qui présidait au choix des articles vendus chez elle. Le neveu de
M. Chanut reprit la suite de la maison et sut lui donner un très grand développe-
ment.
Après l'avoir très notablement accrue, il la ^•endit à M. Primard, qui, en 1894,
MAISON Ll ( i;Rr.
la céda à son tour à il. Lecerf. C'est ù j)artir de cette époiiuc ijur la maison attei-
gnit à son apogée. La nouvelle direction lui donna une impulsion nouvelle ; une
note artistique, très personnelle et très originale, distingua particulièn-nient les
marchandises exposées dans les magasins. Tout ce que la céramique ou lu verrerie
présentent de véritablement intéressant se trouve rue Tronchet.
Citons au hasard : les cristaux de Galle, de Quézal, de Legras, les grès^ si
appréciés de Wedgwood, de Moorcroft, les délicates et gracieuses porcelaines de
Saxe, des faïences de Minton, de Lunéville, les porcelaines de Limoges, les porce-
laines du Japon. Tous ces différents genres sont représentés rue Tronciiet par
leurs plus jolis spécimens.
Au Salon du mobilier 1905 et 1908, la maison CIi. Lecerf exposa queUpies-unes
ville ARRONDISSEMENT
455
456
LA VILLE LUMIERE
de ses plus belles pièces et obtint un considérable succès : des séries nouvelles de
Galle, entre autres, furent particulièrement remarquées.
Tout récemment la maison Ch. Lecerf a exposé, chez elle, une nouvelle série :
les Mures, cristaux décorés à l'acide qui produisirent de merveilleux effets, incon-
nus jusqu'alors.
On voit que la maison Ch. Lecerf a su se faire une réputation très particu-
lière et très justifiée.
Après la mort de M. Lecerf, Mme Lecerf, aidée de ses deux fils, a su maintenir la
maison au rang où elle s'était placée et augmenter encore sa réputation artistique.
La rue Tronchet nous conduira à la Madeleine.
Cette église fut construite d'après le Panthéon d' Agrippa, à Rome, sur ks
LA MADELEINE.
plans choisis pari Napoléon F"". L'édifice avait été destiné à devenir le Temple
de la Gloire en l'honneur des soldats de la Grande- Armée.
L'église de la Madeleine, en dépit de son attribution religieuse, n'est autre
chose, extérieurement, qu'un véritable temple antique, assez semblable à la
Maison Carrée de Nîmes. L'édifice est entouré de colonnes d'ordre corinthien,
surmontées de riches chapiteaux. A l'intérieur, des colonnes supportent égale-
ment la voûte. De chaque côté de l'église court au-dessus une double rangée de
tribunes, et dans les bas-côtés des portiques on a taillé de> niclies renfermant
ville ARRONDISSEMENT
457
des statues. Le fronton méridional porte une grande composition sculpturale
due au ciseau de Lemaire. Les sculptures de la voûte sont l'œuvre de Rude,
Fayatier et Pradier. La porte principale est ouverte sous le fronton méridional.
Elle est en bronze ciselé, et ses ciselures, œuvre de Triquetti, représentent des
scènes tirées des commandements de l'Écriture Sainte.
Extérieurement, l'église de la Madeleine est un beau temple antique ; inté-
rieurement, c'est une splendide salle à deux galeries; mais on s'aperçoit bien vite
que l'on n'a jamais eu l'intention, en la construisant, d'en faire un monument
religieux ; on est bien loin d'y sentir la foi ardente qui présida à l'édification de
nos vieilles cathédrales gothiques.
Le boulevard Malesherbes, qui va jusqu'aux portes de Paris, commence à la
Madeleine. Le début seul fait partie du VIII<^ arrondissement. Nous trouvons au
numéro 20 la maison Damon, intitulée Ait Vase étrusque. On sait que l'art de mo-
MAISON DAMON.
deler l'argile a été cultivé en Etrurie dès la plus haute antiquité. De bonne heure
la poterie étrusque fut très recherchée par les Romains. Pline, Juvénal, Martial,
nous apprennent que de leur temps la poterie rouge d'Arezzo était préférée à
toutes les autres pour le service de la table, et Perse signale comme une preuve du
luxe effréné de ses contemporains la substitution de la vaisselle d'or aux vases
d'argile fabriqués en Etrurie.
45t
LA VILLE LUMIERE
ville ARRONDISSEMENT
459
Cette poterie d'Arezzo, remarquable par sa légèreté et ses formes gracieuses,
mais ayant une teinte unie, était la poterie usuelle. Les vases les plus recherchés
étaient les vases peints, les vases de luxe, cette merveille de l'art antique, suivant
l'expression de Winckelmann.
La maison Damon a été fondée en 1S63, elle s'est surtout spécialisée dans la
reconstitution, d'après des documents, des services anciens en verrerie, faïences,
porcelaines. Elle s'est appliquée, avec un très grand souci d'art, à choisir dans
les musées et collections françaises et étrangères les pièces les plus intéres-
santes et les plus belles pour en faire de très belles et très exactes reconsti-
tutions.
Proche de la Madeleine se trouve le quartier de la Ville-l'Evêque, sur l'empla-
cement du village de ce nom. Du temps de Philippe- Auguste, l'évêque de Paris
possédait déjà en cet endroit une propriété qui s'appelait Culture de la Ville-
l'Ëvêqite, autour de laquelle se forma un bourg qui fut englobé dans Paris sous
le règne de Louis XV.
La rue de la Mlle-l'Evêque formait la voie principale de ce village.
Entre la rue de la Ville-l'Ëvêque et la rue de Suresnes, était le couvent des
Bénédictines de la Ville-l'Ëvêque, que l'on appelait le Petit Prieuré de Montmartre,
et qui avait été fondé, en 1613, par Catherine d'Orléans de Longueville.
Au coin de la rue de Suresnes et de la rue des Saussaies, se trouve
une des importantes succursales de la Société Bordelaise et Bourguignonne
SOCIÉTÉ BORDELAISE ET BOURGUIGNONNE.
SUCCURSALE DE LA RUE DES SAUSSAIES.
460
LA VILLE LUMIÈRE
gnonne, dont la maison principale et les entrepôts sont situés 21, quai de Bercy,
à Charenton.
Cette société possède des approvisionnements considérables et, par
son service de livraison admirablement organisé, elle est à même de
satisfaire toujours sa clientèle. Elle livre à domicile les plus petites com-
mandes.
La rue de Suresnes, qui s'appelait autrefois le chemin de Suresnes, fut ouverte
en 1672. Elle nous conduira jusqu'à la rue Cambacérès, que l'on avait nommée
la rue du Chemin- Ver t.
, Au numéro 3, nous remarquons une maison construite dans le style renais-
sance, c'est le siège du Ministère de l'Intérieur, dont l'entrée est située place Beau-
vau (rue du Faubourg-Saint-Honoré), il s'étend jusqu'à la rue Cambacérès, sur
toute la partie comprenant les numéros 7 et 13.
Au numéro 31 de la rue Cambacérès, formant le coin de la rue de la Boétie,
nous voyons un charmant petit hôtel, dont on aperçoit de la rue le
merveilleux aménagement. C'est là que sont exposés les meubles créés par
M. Forest.
La visite de cet hôtel est aussi intéressante que celle d'un musée. Nous y
voyons des meubles de style garnis de splendides tapisseries, des objets d'art,
MAISON FOKEST.
ville ARRONDISSEMENT
vases anciens, groupes de bronze et de marbre d'une admirable exécution, lustres
et appliques, tableaux de maîtres, enfin tout ce qui constitue la décoration inté-
rieure des plus luxueux appartements.
La maison Forest a su réunir depuis vingt-cinq ans qu'elle existe,
les plus beaux éléments des musées et collections particulières afin de
renouveler en tenant compte toutefois de nos exigences modernes, l'ameuble-
ment des temps passés et en faire des ensembles harmonieux de style et de
couleur.
En même temps que la façade de cette importante maison, nous reproduisons
deux gravures donnant un simple aperçu des richesses que renferme cet écrin
qu'est l'établissement Forest, richesses dignes en vérité des Riesner et autres
maîtres des siècles passés.
A deux pas de la rue Cambacérès se trouvent, rue d'Astorg 29 bis, les
immenses ateliers de la maison Forest, qui occupent l'immeuble tout entier
et que l'on est tout surpris de rencontrer dans un des quartiers les plus riches de
Paris.
Les éléments de la grande décoration y sont exécutés sous l'œil du maître,
ici se créent des groupes, des statues, des vases en marbre et bronze, puis c'est
462
LA VILLE LUMIÈRE
la grande menuiserie où se fabriquent les lambris et les escaliers, à côté l'ébénis-
terie, là encore, les salles de sculpture et de modelage où se trouvent une
collection incomparable de modèles de bronzes anciens de toutes sortes et de
tous styles.
En un mot, l'art complet de l'ameublement ancien est traité d'une façon re-
MAISON FOREST.
marquable sous la dirrciion de M. Forest dont le goût et la comiiétence lui ont
valu les plus hautes récompenses.
Nous pourrons voir en outre rue la Boétie, au rez-de-chaussée de l'hôtel
de M. Forest, une galerie où se trouve une très belle exposition de vieu.x
mei:bles, antiquités, bibelots rares, tapisseries et étoffes anciennes, curiosités
qui feront certainement la joie des collectionneurs.
Revenons maintenant par la rue de Suresnes à la place de la Made-
ville ARRONDISSEMENT
464
LA VILLE LUMIERE
leine, qui comprend tout l'emplacement situé autour de l'ancien temple de
la gloire.
Cette place fut formée, en 1815, sur une partie des terrains dépendant
de l'ancienne église de la Madeleine. Nous voyons aujourd'hui sur la place
de la Madeleine la statue de Jules Simon élevée tout près de la demeure qu'il
habitait.
Sa maison était située au numéro 10, où sont installés actuellement les salons
de coiffure de M. P. Eydaleine. Cette maison fut fondée il y a de nombreuses
années par M. Alexandre.
, M. Paul Eydaleine, ancien élève de M. Alexandre, reprit la maison et sut
MAISON EYDALEINE.
lui donner un développement très considérable par son travail et par son
talent.
Il a aménagé récemment des salons extrêmement somptueux, organisés avec
tout le luxe et le confort désirables et sur cette brillante place de la Madeleine
son magasin attire tout spécialement l'attention.
Dans les salons de coiffure de M. Paul Eydaleine se rencontre le
Tout-Paris mondain et la clientèle étrangère semble s'y donner rendez-
vous.
ville ARRONDISSEMENT
46:
Un peu plus loin, boulevard de la iladeleine, nous nous trouvons devant les
jolies fleurs exposées à la devanture de la maison Vaillant-Rozeau. Cette maison
existe depuis cinquante ans. Elle fut fondée au 41 boulevard des Capucines, et
en 1900 elle fut transférée dans les jolis magasins qu'elle occupe aujourd'hui au
numéro 16 du boulevard de la ^ladeleine. C'est certainement l'une des plus grandes
maisons de Paris.
Elle se recommande
tout particulière-
ment pour la beauté
de ses fleurs.
L'art du fleu-
riste est l'un de ceux
qui pare de la plus
jolie manière les
fêtes et les réunions.
Cet usage d'ailleurs
nous vient des an-
ciens. On sait le rôle
important qu'ils at-
tribuaient aux fleurs
dans la plupart des
actes de leur vie. Ils
avaient fait de la
profession de bou-
quetière un art dif-
ficile et très estimé.
« Dans le commen-
cement, dit Pline,
une branche d'arbre
tenait lieu de cou-
ronne à celui i qui
avait remporté le prix dans les Jeux Sacrés. Dans la suite on décerna au vainqueur
des couronnes de fleurs diverses, qui au mélange même ajoutaient l'agrément du
parfum et relevaient l'éclat des couleurs.
Cet usage commença à Sicyone et prit naissance dans l'imagination du
peintre Pausias et de la bouquetière Glycère, que ce peintre aimait beaucoup
et dont il se plaisait à reproduire les bouquets. Elle de son côté, comme pour le
défier, faisait toujours quelque chose de nouveau, de sorte qu'il y avait entre eux
le combat de la nature et de l'art. On voit encore aujourd'hui les tableaux de cet
artiste et l'on remarque particulièrement celui qu'on appelle : la Stéphaneplokos,
o\x il peignit Glycère elle-même.
Il n'était presque pas de circonstances dans la vie romaine où les fleurs ne
M.\ISON VA'.I.L.\NT-ROZE.\U.
466
LA VILLE LUMIÈRE
fussent employées. Après le sacrifice, c'était dans les repas qu'elles jouaient le
plus grand rôle.
VAILLAN r-l«.l/.l',Al!.
VUE INltKlhL
La rue Royale part de la place de la Madeleine pour arriver à la place de la
Concorde. Elle fut ouverte en 1757 soùs le nom de rue Royale-des-Tuileries pour
la distinguer des autres rues Royales. Elle porta également par la suite le nom de
rue de la Concorde.
Au numéro i de la rue, nous voyons le Cercle de la rue Royale fondé en 1832,
et, en face, au numéro 2, l'entrée du Ministère de la Marine.
La rue Royale est devenue aujourd'hui une rue extrêmement commerçante.
De nombreux magasins de luxe, attirés par l'incessant mouvement de la ville
vers l'Ouest, sont venus s'y établir.
An numéro 8, se trouve le chemisier Véron. Cette maison a été fondé een 1860
par M. Kalley. M. Véron lui a succédé il y a quelques années et a su attirer chez
lui toute une clientèle extrêmement raffinée.
La devanture du chemisier W'ron attire les regards par son bon goût et sa
suprême élégance.
.\n numéro 10, nous ne pourrons faire autrenunt (juc d'entrer cliez le fleuriste
\iip- arrondisse:\ie\t
MAISON A. VÉRON.
468
LA VILLE LI':\II£RE
Lachaume où les fleurs merveilleuses et tentantes nous séduiront infiniment.
Nous venons de parler de ce joli usage que nous ont légué les anciens de
faire servir les fleurs à toutes les occasions de la vie.
La maison Lacliaume, une des plus brillantes de Paris, a été fondée en 1845,
MAISON L.\CH.\U.\1I?.
au 46 de la rue de la Chaussée-d'Antin. Le commerce des fleurs était alors très
différent de ce qu'il est aujourd'hui.
M. Gabriel Debrie, qui prit la suite de la maison Lachaume en, 1877, était fils
et petit-fils d'horticulteurs et de fleuristes-horticulteurs justement célèbres. Il se
fit très vite remarquer dans le monde des fleuristes parisiens par l'art d'arranger les
fleurs et de tirer de leur assemblage de merveilleux effets artistiques, tout en met-
tant précieusement en valeur la beauté naturelle de chacune d'elles. Ses composi-
tions originales ne tardèrent pas à conquérir la faveur du grand public et bientôt
le nom de Lachaume, que M. G. Debrie avait conservé à sa maison, devint celui
d'une marque recherchée dont le renom et la valeur se sont accrus chaque jour
depuis plus de vingt-cinq ans.
La Maison Lachaume, cpii fut transférée en 1890 dans ks luxueux magasins
devant lesquels tout Paris s'arrête, est un des grands triomphateurs des exposi-
tions annuelles de la Société Nationale d'Horticulture de France. La liste des
médailles d'or et des prix d'honneur qu'elle y remporta est bim tmp Idiigue pour
ville arroxdissemp:nt
469
470
LA VILLE LUMIÈRE
que nous puissions la reproduire ici ; disons seulement qu'elle obtint la médaille
d'or aux expositions imiverselles de 1889 et de 1900. Ses succès à l'étranger n'en
sont pas moins marquants : aux expositions internationales d'horticulture de
Saint-Pétersbourg en 1899, de Gand en 1903 et en 1908. de Dresde en 1907 et
de Berlin en 1909, en enlevant les premiers prix, elle manifesta victorieusement
la suprématie de l'art floral français.
M. Gabriel Debrie a été im innovateur dans la disposition et le mode d'emploi
des fleurs : celles-ci sont désormais utilisées avec un art tout spécial.
A titre documentaire, nous voulons rappeler que M. G. Debrie lança la rose
La France, dont les fleuristes ont fait depuis rme si grande consommation.
Dans la direction de son joli magasin, M. Debrie est secondé depuis plusieurs
années par M. Sauvage, secrétaire général de la Chambre syndicale des fleuristes,
dont M. Debrie est le président.
Fondateur de la Fédération nationale des syndicats horticoles de France,
M. G. Debrie a consacré, depuis deux ans, à cette œuvre tout ce qu'il était en son
pouvoir de lui donner.
En nommant en igoj M. Debrie Chevalier de la Légion d'honneur et en le
faisant en 1908 Commandeur du Mérite agricole, le Gouvernement de la Répu-
blique a voulu à la fois reconnaître le mérite de l'artiste qui rénova l'art floral
français et le récompenser des éminents services qu'il rend à l'horticulture
nationale.
En face, au numéro 9. habita pi-ndant longtemps le duc de La Roche-
foucauld.
Au numéro 11. nous voyons le grand tailleur portugais Amieiro, qui a ouvert
dernièrement ses beaux sa-
lons, si luxueusement amé-
nagés. Tous les élégants con-
naissent bien ce grand faiseur
qui, après avoir donné la loi
du bon goût et de la mode à
Lisbonne, où il est établi
ilepuis vingt ans, est venu
il France continuer sa tradi-
tion de maître irréprochable
parmi les meilleurs tailleurs
uropécns.
M. Amieiro dirige tou-
jiiurs lui-même ses ateliers,
surveille ses coupeurs et
donne ses ordres à un personnel d'élite très recherche.
Nous avons visité ses magnifiques salons et admiré ses modèles aux ligm-
correctes et élégantes. Amieiro ne copie pas la mode des tailltur< londoniens ; il
VIII«" ARRONDISSEMENT
471
4/2
LA VILLE LUMIERE
<ait créer lui-même ses modèles, et un habit de soirée qui sort de chez lui est, en
quelque sorte, un véritable chef-d'œuvre. C'est lui qui a toujours habillé les
membres de la Cour du Portugal; il compte parmi ses clients à Paris de nombreux
membres des cercles de V Epatant, de l' Union, du Jockey-Club, de nombreux diplo-
mates, des aristocrates, des banquiers et des sportsmen, en un mot, tous les
gens d'une élégance très raffinée.
Au numéro l6, à l'angle de la rue Saint-Honoré, nous voj-ons la maison de
bijouterie et de joaillerie Robert. A cet endroit précis, se trouvait la porte Saint-
Honoré, construite de 1631 à 1633, lors de l'élargissement de l'enceinte, sous
Louis XIII, pour remplacer l'ancienne porte, située primitivement près de la rue
des Pyramides. Elle était construite en briques et moellons. Cette porte disparut
en 1823.
La maison de joaillerie Robert a été fondée rue de Rome en 1880. En 1900,
elle s'établit rue Royale, pour suivre tout le commerce de luxe. La maison qu'elle
occupe aujourd'hui avait été complètement brûlée et dévastée pendant la Com-
mune. C'était une boutique de marchandde vin qui se trouvait alors en cet endroit.
Les Versaillais arrivèrent par le faubourg Saint-Honoré et la boutique fut criblée
de balles.
VHP ARRONDISSEMENT
473
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474
LA VILLE LUMIERE
La reconstruction de l'immeuble date de cette époque. La maison Robert
réunit chez elle tous les objets d'orfèvrerie, de joaillerie, de bijouterie, d'horlo-
gerie. Elle possède dans son joli magasin tous les articles que l'on peut désirer,
depuis les prix les plus modestes jusqu'aux prix les plus élevés. Son
atelier d'artistes lui permet d'exécuter tout spécialement des pièces de goût et
de style en joaillerie, en émail et en or ciselé. Les modèles de la maison se
distinguent par un travail très fin et très artistique.
La partie de la rue Royale située entre la rue Saint-Honoré et le boulevard
de la Madeleine s'appelait autrefois la rue du Rempart. A cet endroit, au numéro 27
de la rue Royale, juste en face la Madeleine, nous voyons l'un des grands restau-
rants de Paris, le restaurant Larue, très universellenient connu et des mieux acha-
MAISON LARUE.
landes. L'ouverture du restaurant Larue remonte à l'année 1886 ; il fut complè-
tement transformé en 1901, et on y trouve aujourd'hui le déploiement d'un très
grand luxe. Toute la liante société s'y rencontre et les souverains étrangers
ne manquent pas de s'y rendre lorsqu'ils sont en voyage à Paris. Leurs Majestés
et Leurs Altesses le roi de Suède, le roi d'Espagne, le rci d'.\ngleterre, le prince de
Galles, les Grands Ducs y sont venus bien souvent.
La faveur qu'obtient ce restaurant se trouve très pleinement justifiée par
l'excellente cuisine et le choix si parfait des menus.
ville ARRONDISSEMENT 475
Le restaurant Larue est dirigé actuellement par MM. Nignon et
Vaudable. Avant de prendre la direction du restaurant Larue, M. Nignon
était l'un des chefs de cuisine les plus célèbres de Paris, Londres, Moscou
et Vienne. Il possède le secret des meilleures recettes culinaires françaises et
russes.
Il pourrait prendre comme devise cet axiome de Brillât-Savarin : La décou-
verte d'un mets nouveau est plus précieuse pour l'univers que la découverte
d'une étoile.
Le restaurant Larue continue dignement les traditions des grands cuisiniers
français, parmi lesquels il faut citer le fameux Carême, qui fut d'abord maître-
d'hôtel du prince de Talleyrand, puis, ayant quitté ce dernier pour des raisons
politiques, fut successivement au service du prince régent d'Angleterre, qu'il
quitta parce qu'il ne comprenait pas assez les recherches culinaires; de l'empe-
reur de Russie, Alexandre 1er, dans l'empire duquel il faisait trop froid; du prince
Bagration, fin connaisseur mais gastralgique ; du prince de Wurtemberg, mangeur
vulgaire; de Lord Stewart,qui n'était qu'un glouton et qui mourut étranglé par
un os.
Ce fut enfin chez Rothschild que Carême inventa et exécuta les chefs-
d'œuvre culinaires dont il se montra le plus fier, « heureux d'avoir enfin trouvé
un Mécène qui sût comprendre ce qu'il y a de difficultés à vaincre et de merveilles
à créer dans le service d'une grande table ».
Carême était un véritable savant en son art ; il passa de longues
années à étudier l'ancienne cuisine romaine, et il conclut que les mets
servis sur les tables de LucuUus, de Pompée et de César étaient foncière-
ment mauvais et atrocement lourds. Cependant l'on nous en a raconté des
merveilles.
Les satiriques grecs nous disent que les fonctions de cuisinier avaient une
grande importance ; elles étaient confiées non à des esclaves, mais à des artistes
véritables qui se promenaient fièrement sur la place publique, attendant qu'on
vînt requérir leurs services, toisant d'une façon impertinente celui qui voulait
les engager et refusant d'aller chez lui s'ils le jugeaient homme de trop petite
dépense; ce qui pouvait excuser leur vanité était leur habileté sans égale : a
l'aide des sauces, des piments et des épices dont ils faisaient un grand usage, ils
étaient arrivés à modifier si bien le goût des choses qu'ils servaient que les plus
fins y étaient trompés.
Mais Carême devait pourtant avoir raison et la cuisine des modernes
doit être supérieure à celle des anciens. Que de ressources en effet
possédons-nous aujourd'hui ! Que de délicatesses et de raffinements autrefois
ignorés !
La rue Saint-Honoré vient aboutir à la rue Royale. Au numéro 273, demeurait,
pendant la Révolution, Sieyès, sur lequel Mme de Staël a porté le jugement sui-
vant :
476
LA VILLE LUMIÈRE
VIII'' ARRONDISSEMENT
477
« Au premier rang du côté populaire, on remarquait l'abbé Sieyès, isolé par
son caractère, bien qu'entouré des admirateurs de son esprit. Il avait mené jus-
qu'à quarante ans une vie solitaire, réfléchissant sur les questions politiques et
portant une grande force d'abstraction dans cette étude ; mais il était peu fait
pour communiquer avec les autres hommes, tant il s'irritait aisément de leurs
travers et tant il les blessait par les siens ! Toutefois, comme il avait un esprit
supérieur et des façons de s'exprimer laconiques et tranchantes, c'était la mode
dans l'Assemblée de lui montrer un respect presque superstitieux. Mirabeau ne
demandait pas mieux que d'accorder au silence de l'abbé Sieyès le pas sur sa propre
éloquence ; car ce genre de rivalité n'est pas redoutable. On croyait à Sieyès, à cet
homme mystérieux, des secrets sur les constitutions, dont on espérait toujours
des effets éton-
nants quand il
les révélerait. ;>
Au numéro
277, nous trou-
vons la maison
des bottiers
Costa, qui fut
fondée en 1887
au numéro 404
de la rue Saint-
Honoré. C'est
M. Costa qui a
lancé à ce mo-
ment la chaus-
sure à bout dur,
innovation qui
lui a permis de
faire la chaus-
sure plus longue
et, partant,
d'une ligne plus
élégante et plus
gracieuse. Cette
nouveauté eut
une très grande
vogue, et l'on
peut dire que la
bottine Costa
est univer-
sellement connue
MAISON COSIA.
INTERIEUR.
Les Argentins, les Cubains, les Brésiliens, les i\Iexi-
LA VILLE LUMIÈRE
MAISON COSTA.
ville ARRONDISSEMENT
479
cains, les Colombiens forment une très nombreuse partie de sa clientèle.
A la mort du fondateur, en 1901, la suite de la maison fut reprise par ses fils,
qui ont tenu à conserver les mêmes traditions.
Cependant la maison Costa, tout en conservant le genre qui a établi sa
renommée, tient à faire savoir qu'elle ne s'y arrête pas exclusivement et qu'elle est
à la disposition de ses clients pour tous les genres de formes qui pourraient leur
plaire.
C'est sur l'emplacement occupé aujourd'hui par le numéro 275 que
se trouvait la maison de Héron, chez lequel Marat se cacha pendant quelque
temps.
Au numéro 281, où nous voyons aujourd'hui la cordonnerie Robat, liabitèrent
Lamourette et Couthon.
L'amitié de Mirabeau et les principes qu'il affichait donnèrent à Lamourette
MAISON ROBAT. VUE INTERIEURE.
une certaine popularité ; aussi, en 1791, il fut nommé évêque constitutionnel de
Rhône-et-Loire, puis député à l'Assemblée législative. Déplorant les divisions
qui déchiraient cette Assemblée, il fit, par un discours pathétique (7 juillet 1792)
opérer un rapprochement d'un jour entre le côté droit et le côté gauche, dont les
principaux membres se donnèrent ces accolades fraternelles restées célèbres sous
le nom dérisoire de baiser Lamourette.
48o
tA VILLE LUMIÈRE
ville ARRONDISSEMENT 481
Aujourd'hui ces mots Baiser LamnurcUe servent à qualifier les réconciliations
éphémères, peu sincères, et ils forment une des expressions les plus curieuses et
les plus originales de la langue française.
Le conventionnel Couthon, membre du Comité de Salut public, a été souvent
traité de cul-de-jatte, parce qu'il avait entièrement perdu l'usage de ses jambes,
à la suite d'une nuit passée dans un endroit glacial et humide pour ne point com-
promettre la femme qu'il aimait.
On peut voir au musée Carnavalet la petite voiture dont Couthon se servait
pour circuler.
Son exécution offrit cette particularité horrible et peu connue que le bourreau
ne put parvenir, à cause de ses infîrmités, à l'étendre sur la planche à la manière
ordinaire. Après lui avoir fait subir inutilement les plus douloureuses contractions,
il fut obligé de l'attacher tourné siu" le côté pour lui donner le coup fatal.
La maison Robat a été fondée en 1894; elle exécute des chaussures de luxe
en tous genres, des chaussures de chasse, des bottes écuyères et Chantilly. Elle est
le fournisseur des principales cours étrangères.
De l'autre côté de la rue Royale, commence la rue du Faubourg- Saint-Honoré,
où nous allons trouver des hôtels fort intéressants.
Nous rencontrerons d'abord la rue Boissy-d' Anglas, qui était primitivement
divisée en trois parties portant les noms de rue des Champs-Elysées, rue de la
Madeleine, de l'Abreuvoir-l'Evêciue et rue de la Bonne-Morue, à cause d'un res-
taurateur fameux dans l'art de préparer ce poisson. Cette rue reçut en 1865 le
nom de Boissy-d' Anglas, le président de la Convention.
Du numéro i au numéro 7 de la rue Boissy-d'Anglas, nous voyons l'ancienne
et splendide demeure du fermier général des postes, Grimod de la Reynière, qui
fit construire cette demeure en 1735. Après avoir abrité l'Ambassade de Turquie,
puis celle de Russie, l'hôtel de l'ancien fermier général fut occupé par le Cercle
des Mirlitons formé par la réunion du Cercle Impérial et du Cercle de l'Union
Artistique. Ce cercle, qui possède une merveilleuse terrasse sur l'avenue Gabriel,
a été surnommé YÊpatant.
Le numéro 6 fut habité par Junot, duc d'Abrantès ; sa femme, la duchesse
d' Abrantès, a laissé une longue description de la maison dans son ouvrage intitulé :
Les Salons de Paris.
Au nord de la rue Boissy-d'Anglas, nous trouvons la rue de l'Arcade, où était
jadis une petite-maison du prince de Soubise.
Au numéro 22, s'élevait l'hôtel de Soyecourt.
Reprenons maintenant le faubourg Saint-Honoré. Au numéro 6 demeurait
le conventionnel Pétion, maire de Paris, qui fut chargé de ramener le roi après son
arrestation à Varennes.
Au numéro 9 nous remarquons un magasin qui est certainement l'une des
plus anciennes maisons de commerce de Paris, puisque sa fondation remonte
vers 1760.
31
LA \ILLE LUMIERE
\UX MONTAGNES LUSSES. UN SALON .
Aux Montagnes Russes, telle est l'enseigne originale due à l'ancien voisinage
d'un jeu célèbre à cette époque, établi sur une partie de l'emplacement actuel de la
rue Boissy-d'Anglas.
Ce jeu des Montagnes
Russes, qui existe en-
core de nos jours,
légèrement modifié,
était au XVIII " siècle
le rendez-vous des
élégants et des élé-
gantes.
1760 ! Un siècle
ut demi I lui péné-
trant dans ces m;'.-
-asins, dont les der-
nières transformations
remontent à l'Sjo,
nous songeons à toutes
celles qui en Iran-
chirent les jjortes :
marquises poudrées de la cour de Louis XV, beautés triomphantes des Pom-
padours altières, charmantes compagnes de ^Iarie-.\ntoinette qui veniez de jouer
à la bergère à Trianon,
vous faisiez arrêter
vos carrosses devant
la porte des Montagnes
Russes ];our y com-
mander de délicates
parures !
Puis ce sont les
citoyennes delà Révo -
lutinn (jui, \-enant
choisir de frais linons
ornés de précieuses
dentelles , succèdent
à celles qui viennent
de périr si tragic|uc-
ment...
Et résistant aux
crises qui boulever-
sèrent la capitale, les Montagnes Russes, après avoir vu briller à WrsailKs puis
aux Tuilrries leurs somptueuses toilettes, font encore admirer cliaiiue jour luurs
AIN MON I
ville ARRONDISSEMENT
UX Mu.NTAGNES RCSSIiS
484 LA VILLE LUMIÈRE
délicates créations à Paris, dans nos soirées de gala et nos réceptions diploma-
tiques, ainsi qu'à l'étranger dans les palais royaux. Et partout, pour leurs
vieilles dentelles, leurs luxueuses lingeries, leurs robes élégantes, c'est le même
succès qu'a fait la renommée d'un siècle.
L'aménagement des magasins frappe le visiteur. Un vieil escalier aux
rampes de chêne sculpté, du plus bel effet, donne accès dans les salons
où tout est d'un luxe dont la sobriété même fait la grandeur. Se reportant
aux époques d'antan, l'on revoit de royales silhouettes choisissant les riches
brocarts dans ce décor sévère, où plus tard, lors de sinistres événements, une
Impératrice, fuyant les Tuileries, trouvait un abri de quelques instants.
Chose rare dans les annales d'une ville telle que Paris, la maison des Montagnes
Russes, résistant à la pioche des vandales et des démolisseurs, semble vouloir
conserver toujours sur ses murs vieillots l'empreinte du passé du Paris d'autre-
fois au sein même de ce Paris nouveau.
A côté, au numéro 75, se trouvait jadis Félix, le coiffeur de l'impératrice
Eugénie. Celle-ci n'avait pas voulu que cette maison portât le numéro 13, et c'est
pour cela que nous voyons aujourd'hui les numéros 11 et 15 à côté l'un de
l'autre.
Au numéro 30, demeura Guadet, député de la Gironde à la Convention
Nationale, qui fut guillotiné en 1794.
Au numéro 19 était l'hôtel de Cambacérès.
Dans le Mémorial de Sainte-Hélène, Cambacérès est représenté comme un
homme capable et habile, mais fort attaché aux préjugés de l'ancien régime et
aux institutions aristocratiques.
On peut ajouter qu'il fut un de ces hommes libres de toute conviction
dont on peut admirer le talent, mais dont il est bien difficile d'honorer le
caractère public. Comme jurisconsxilte, il avait plus de science que de
génie et d'originalité ; mais il mit fort judicieusement à profit les tra-
vaux des maîtres et particulièrement ceux de Pothier. La part considé-
rable qu'il eut à la rédaction du Code Civil est restée son principal titre de
gloire.
Au numéro 18 se trouve la maison de joaillerie d'art et d'orfèvrerie de M. Paul
Liénard. Celui-ci ouvrit d'abord un salon de vente rue Cambon ; puis, en 1907,
il s'installa faubourg Saint-Honoré dans son magasin actuel, qui est fort joliment
disposé.
M. Paul Liénard est un ancien élève de l'Ecole des Arts décoratifs; c'est là
qu'il étudia la décoration dans ses applications multiples et qu'il se perfectionna
tout particulièrement dans l'art si intéressant du Bijou. Celui de ses maîtres dont
il goûta le plus l'enseignement est M. Eugène Grasset, dont il fut l'élève attentif
et assidu.
Il exposa pour la première fois au Salon des Artistes Français en 1907 et y
obtint une troisième médaille.
ville ARRONDISSEMENT
485
' -V «, t . U
3IJOUTERIE LIÉNARD. LA FAÇADE.
486
L'A VILLE LUMIÈRE
Paul Liénard compose et dessine tous ses bijoux ; il en surveille
l'exécution avec un soin extrême. Il s'est beaucoup attaché aux reconsti-
tutions de bijoux égyptiens et assj'riens, ainsi qu'à ces pièces d'art moderne
oîi les délicats émaux translucides, les perles baroques et les pierres très
simples, mais de couleurs et de formes heureuses, forment de très originales
jiarures.
La joaillerie classique, fine et légère comme une dentelle, aux pures lignes
HIJOUriRlK LIÉNARI , — VTR INTÉRIEURE.
de style, est également jiom' .Al. l'aul Liénard l'objet de rcehrrchi's incessantes et
niinutiinises.
1! est difficile en réalité de faire un choix et de savoir où doit se diri-
ger notre admiration en contemplant ces précieuses vitrines (Ui faubourg
Saint-Honoré où sont exposées ces créations ingénieuses et ces fulèlis rrjjro-
ductions.
Au numéro 22 du faubourg se trouvait autrefois la maison des Dominicains.
C'est là que nous voyons aujourd'luii la maison Lanvin, maison de modes et
maison de couture. Elle fut fondée par ^Mme Jeanne Lanvin en 1800 et se fit con-
naître tout d'abord par ses délicieux chapeaux de style, (jui obtinrent un succès
de très bon aloi.
Bientôt, i\Ime Lanvin, sur le désir exprimé par sa clientèle cpii appréciait
VIII*- ARRONDISSEMENT
487
MAISON LVNVIN. — SALON D EXPOSITION.
beaucoup ses idées neuves et originales, adjoignit à sa maison de modes un rayon
spécial pour les toilettes d'enfant. Elle sut créer dans ce genre de véritables petites
merveilles et se spé-
cialisa toujours dans
les gracieux articles
qui concernent l'ha-
billement des enfants.
Dans la suite,
Mme Lanvin agrandit
encore sa maison et
se mit à exécuter des
costumes tailleur pour
dames, des toilettes de
soirée d'une ligne par-
faite, des manteaux du
soir, des blouses et tout
ce qui constitue en
somme le costume fé-
minin.
La vogue de
la maison Lanvin s'accroît davantage chaque jour.
Un goût parfait caractérise tous les modèles créés par Mme Lanvin' Nous
verrons chez elle un
choix extrêmement
varié de toilettes
qui ont un cachet
distinctif de grande
élégance.
Qu'est-ce en
somme que la véri-
table élégance? C'est
une chose très sub-
tile et très précieuse
(jue beaucoup de
femmes possèdent
en naissant et qui
donne mille fois
plus de prix à la
beauté.
Le mot clegans
est souvent employé chez les Latins pour exjirimer un homme ou un dis-
cours poli. Ils opposaient elegans siguuni à sigiiitm rigcus ; la première ex-
\LON D ESS.W.AGI-;
LA VILLE LUMIÈRE
SON LANVIN. —LA FAÇADE.
Vril<^ ARRONDISSEMENT
pression signifiait une figure proportionnée dont les contours arrondis étaient expri-
més avec mollesse, la seconde une figure trop raide et mal terminée. L'élégance
est constituée par l'harmonie parfaite des lignes.
Une femme élégante doit savoir toujours adapter ses toilettes au genre parti-
culier de sa beauté. L'élégante n'est élégante qu'à la condition de paraître sans
prétention.
La coquette manque souvent aux règles du savoir-vivre, l'élégante jamais;
la première exagère le
ton, les modes et les
rend absurdes, la se-
conde sait toujours les
approprier à son
charme.
Nous verrons dans
les salons de Mme
Jeanne Lan vin des
créations exquises et
toujours originales que
les femmes apprécie-
ront beaucoup.
Il faut visiter cc>
magasins du faubourg
Saint-Honoré qui sont
parmi les plus jolis
que l'on puisse voir.
La vogue de la maison Lanvin n'a cessé de s'accroître davantage chaque
jour, et l'on ne peut faire autrement que de reconnaître que cette mode est
très parfaitement et très pleinement justifiée.
Nous conseillons vivement à nos lectrices d'aller admirer tant de jolies choses.
Au 27, se trouve un hôtel construit en 1740 qui appartint au marquis de
Feuquières. Au 29, un hôtel construit en 1719 pour la duchesse de Rohan-Mont-
bazon. Au 33, est un hôtel construit par le Président Chevalier en 1714, puis habité
par le prince Egmont et ensuite par l'ambassade de Russie. Il fut acquis par
le baron Nathaniel de Rothschild.
Le numéro 39, occupé actuellement par l'ambassade d'Angleterre, avait
appartenu d'abord à Charost en 1720, puis en 1810 à Pauline Borghèse. Cette
seconde sœur de Bonaparte, fort belle et séduisante, resta célèbre pour sa vie
mouvementée et ses innombrables aventures. Elle aimait les lettres et les arts, le
luxe et les plaisirs. Sa prodigalité épuisa tellement ses ressources qu'après la chute
de l'Empire elle vécut de la générosité de son mari, avec lequel elle se réconcilia
lors d'une grave maladie. Elle se fit remarquer en outre par une inépuisable bien-
faisance.
\ISON" I,AXVI>
SALLE DE VENTE.
490 LA VILLE LUMIERE
Au numéro 51, aujourd'hui disparu pour le percement de la rue de l'Elysée,
se trouvait l'hôtel Sébastian!, où la duchesse de Choiseul-Praslin fut assassinée
par son mari, sombre drame dont on ne parvint jamais à éclaircir le mystère.
Tous ces hôtels, dont l'entrée est faubourg Saint-Honoré, possèdent des jar-
dins qui vont jusqu'à l'avenue Gabriel. La plupart de ces jardins sont fort beaux,
entre autres celui de l'ambassade d'Angleterre presque aussi grand que celui
de l'Elysée.
.\ux numéros 55 et 57 du faubourg se trouve le palais de l'Elysée, qui fut
élevé sur un vaste terrain dont Louis XV fit don en 1718 à Henri de la Tour d'Au-
vergne, comte d'Evreux,qui y fit construire par l'architecte JMollet une des plus
délicieuses résidences de Paris. Ce palais fut habité ensuite par IMme de Pompa-
dour et après elle par son frère le marquis de Marigny.
En 1774, l'ancienne demeure de la favorite devint la j)ropriété de l'abbé
Terrav, contrôleur des finances.
L'abbé Tcrray vendit sa propriété de l'Elysée à Beaujon, banquier de
la Cour. En 1786, le roi fit racheter le palais de l'Elysée et le destina exclu-
sivement à sei'vir de résidence aux princesses et princes étrangers que leurs
N'oyages amèneraient dans la capitale, ainsi qu'aux ambassadeurs extraor-
dinaires.
Sous ri^mpirc, ^lurat habita l'Elvsée avant son départ pour Naples. Il l'avait
acheté à Mlle Hovyn, et, a\-ant de partir pour l'Italie, il en fit don au domaine
impérial.
Napoléon prit en affection cette demeure où il se rendit souvent. C'est là qu'il
se retira après Waterloo, et, c'est là que le 22 juin 1815 il signa son abdication en
hivem^ de son fils.
Pendant la restauralion.la duchesse de Bourbon rex'enaiU de l'étiaiiger reven-
di([ua la propriété de son ancien hôtel. Ses droits furent reconnus, mais on lui fit
accepter à titre d'échange l'hôtel de Monaco, situé rue de \'arennes, (lui fut habité
depuis par Cavaignac.
Jusqu'en 1820, où le duc de Berry fut assassiné, le duc et la duchesse de Berry
firent leur résidence de l'Elysée. Ce furent les derniers hôtes fixes du palais, qui dès
le règne de Louis-Piuli]ipc fut de nouwau aft'ecté aux i^rinces étrangers en voyage
à Paris.
Lorsque Loins-Xapoléon eut été élu président de la Républitiue, l'Elysée
lui fut attribué comme résidence. C'est là que fut arrêté entre Louis-Napoléon,
le duc de ]\lorny et quelques autres, le plan du coup d'Etat du 2 décembre 1831.
Depuis 1871, le i)alais de l'Elysée a été successivement occupé par sept pré-
sidents do la Képubliipie :
M. Thiers, du 17 février 1871 au 21 mai 1873 ;
Le Maréchal de Mac-Mahon, du 23 mai 1873 au 27 janvier 1879 ;
M. Grévy, du 30 janvier 1879 au 2 décembre 1887 ;
M. Carnot, du 2 décembre 1887 au 25 juin 1894 ;
ville ARRONDISSEMENT
MAISON DU CROISSANT D'ARGENT. UN DES HALLS DU I'''' ÉTAGE,
492
LA VILLE LUMIÈRE
M. Casimir Péricr, du 27 juin 1894 au 15 janvier 1895 ;
M. Félix Faure, du 17 janvier 1895 au 16 février 1899.
M. Emile Loubet, du 18 février 1899 au 18 février 1906 ;
M. Armand Fallières, né à Mézin en 1841, actuellement Président, a été élu
le 17 janvier 1906. Il a pris possession de ses pouvoirs le 17 février 1906. M. Fal-
lières fut d'abord avocat à Nérac, puis conseiller municipal, maire, conseiller
général, député en 1876, sénateur en 1890, sous-secrétaire d'Etat en 1881, ministre
de l'Intérieur en 1882, Président du Conseil en 1883, plusieurs fois ministre de la
Justice et de l'Instruction publique, président du Sénat en 1899 et enfin Président
de'la République en 1906.
Au numéro 142 se trouvent les grands magasins de nouveautés du Croissant
d'Argent situés à l'angle de la rue la Boétie.
Ce fut d'abord en 1853 une maison de mercerie. Elle subit des agrandisse-
ments successifs, et en 1901 M. Duru, l'un des directeurs, le transforma en un maga-
sin de nouveautés. Elle fut de nouveau considérablement agrandie sous la direction
Duru frères, et elle est appelée très certainement au plus brillant avenir, car
elle est la seule maison de ce genre existant dans le quartier des Champs-Elysées.
L'idée était excellente de fonder un magasin de nouveautés à l'angle du
faubourg et de la rue la Boétie, et celui-ci nous semble destiné à prendre de très
grandes proportions. Nous j' trouvons toutes les nouveautés élégantes, rubans,
modes, den-
telles, corsages,
blouses, parfu-
merie, gante-
rie, \-oilettes,
cU-.. etc.
MM. Duru,
dont la compé-
tence en la ma-
tière est bien
connue, sur-
veillent eux-
nuMues con-
-^tammont leurs
magasins et
s'efforcent de
toujours satis-
MAISON DU CROISS.VNT D ARGEN T.
REZ-DE-CHAUSSÉE.
faire leur élé-
gante clientèle. M. Léon Duru est Président de la Cliambre-Syndicale de la
mercerie, secrétaire du Syndicat général du Commerce et de l'Industrie et
administrateur du Sj'ndicat de garantie contre les accidents du trav.iil. La maison
du Croissant d'Argent est une maison de confiance.
\'TTT'^ ARRONDISSEMENT
493
494 LA \'ILLE LUMIÈRE
En face du magasin de nouveautés s'élève l'église de Saint-Philippe-du-
Roule, construite en 1769 par Chalgrin sur l'emplacement de la chapelle d'une
léproserie dite Hôtel du Bas-Rolle.
Au numéro 166 se trouvait l'hôtel Dupetit-Thouars qui avait servi de maison
de campagne à Mme de Maintenon.
Au 208 est l'hôpital Bcaujon, édifié en 1780 par le fameux conseiller d'Etat
Beaujon sur l'emplacement d'une de ses folies (1).
Au numéro 233 est située la maison Equy, selliers-harnacheurs. C'est une
très vieille maison qui fut fondée en 1750 au 52 de la rue de l'Arbrc-Sec. Elle s'est
installée récemment faubourg Saint-Honoré. Elle se charge de la fourniture de
tout ce qui concerne les harnais, selles, accessoires, articles d'écurie, etc., etc.,
et s'est spécialisée dans les harnachements de luxe.
La maison Equy a été formée par la réunion des deux maisons Le Guevellou
et Remière, auxquelles elle a succédé en les absorbant.
La rue du Faubourg -Saint- Honoré, appelée originairement Chaussée du Roule
conduisait au village qui comprenait Neuill}' et Sablonville.
On sait quel luxe se déploie journellement dans les équipages. La coutume
des somptueux attelages remonte au xm*" siècle. Il y a loin des carrosses qui ser-
virent à l'usage des rois de France à partir de cette époque, aux chars traînés par
des bœufs dans lesquels se promenaient les rois de la première race. « On ne sait
guère, dit Sauvai, quelle sorte de voiture était ce « carpentum » dont parle
Eginhard, attelé de quatre bœufs et conduit par un gros bouvier du village, où
d'ordinaire nos derniers rois de la première race se faisaient traîner une fois l'an
lorsqu'ils allaient se montrer à leurs peuples et recevoir leurs présents ; car on
ne peut dire si c'était ou carriole, ou manière de tombereau, ou charrette. »
Quoi qu'il en soit, l'usage des carrosses ne date que du xx'i'" siècle ; jusqu'à
ce moment les hommes se servirent uniquement du cheval, les dames des litières,
des mules et des palefrois. Cette mode des carrosses nous vint d'Italie, et c'est
dans ce pays qu'ils restèrent le plus longtemps comme l'expression dernière de
l'élégance et la marque la ])lus certaine de la richesse.
Nous déploj'ons aujourd'iuii moins de faste peut-être qu'autrefois dans nos
équipages ; mais nous atteignons à une réelle perfection dans les harnaciiements
de luxe tels que la maison Equy sait les exécuter.
(l) L'Hôpital Bcaujon possède 608 lits. Il comprend 4 services de médecine. 3 services
de chirurgie et i service d'accouchement. Médecins : Debove, Troisier, Lacombe. Robin.
— Chirurgiens : Bazv, Truffier, Michaux. — Accoucheur : Ribemont-Dessaigne.
VHP ARRONDISSEMENT
495
E IXt^ arrondissement — Opéra — comprend les quartiers :
Saint-Georges, Chaussée-d'Antin, Faubourg Montmartre, Rochc-
chouart.
Nous commencerons par l'Opéra et le quartier qui l'environne.
Il était écrit, dit Edouard Foumier dans son livre intitulé Chroniques et
Légendes des mes de Paris, que l'Opéra existerait un jour à l'endroit où il existe
aujourd'hui.
.« Il y a tantôt un siècle que Sophie Amould, la chanteuse, et Mlle Guimard,
la danseuse, avaient, pour ainsi dire, marqué la place future de ce temple de la
danse et du chant.
« L'une s'était rêvé, sur une partie de l'espace maintenant déblaj'é, dans la
rue de la Chaussée-d'Antin, une coquette et poétique maison, qu'en l'honneur
de la muse dont elle était la prêtresse on aurait appelée le Temple d'Etiterpe.
« Mlle Guimard, plus heureuse que Mlle Amould, avait pu se faire construin-
dans le quartier de la Chaussée-d'Antin, devenu tout à coup à la mode, la maison
charmante dont elle caressait depuis longtemps le rêve.
« Danseuse, elle voulut la consacrer à sa muse, et l'appela le Temple de Ter-
psichore. C'était une merveille d'élégance et de grâce galante. « Figurez-vous, »
disait un écrivain du temps, encore sous le charme de cette merveille, « l'assemblage
« le plus heureux et le plus brillant de tous les arts. Ils se sont réunis ici pour se
« surpasser. »
« Il décrit ensuite, en quelques mots, la façade de la maison ou plutôt du
temple, décorée par le sculpteur Le Comte, d'un charmant groupe représentant
Terpsichore couronnée sur la terre par Apollon.
« Les médisants trouvaient un peu d'insolence dans cette apothéose
que Mlle Guimard s'adjugeait à elle-même. Ils eussent voulu, pour sa maison,
une moins flatteuse enseigne. »
Le même chroniqueur nous fait en ces termes la description de l'intérieur
de l'hôtel :
« Dans un petit espace, cette demeure offre toutes les commodités et tous les
agréments. Ce qui n'est pas présenté par la vérité est suppléé par le prestige. Il
n'y a pas jusqu'au jardin qui, bien que spacieux, ne charme et n'étonne par son
goût tout nouveau. »
IXp ARRONDISSEMENT 497
Les Concourt, dans leur ouvrage sur la Guimard, ont aussi décrit lon-
guement l'hôtel de la danseuse. On y trouvait une petite salle de spectacle qui était,
paraît-il, un chef-d'œuvre dans son genre.
Le théâtre de Mlle Guimard n'était pas desservi par des talents d'amateurs ;
les artistes les plus en renom de la Comédie-Française, de la Comédie-Italienne
et de l'Opéra y venaient jouer et chanter à tour de rôle.
Vainement M. de Richelieu et les autres gentilshommes de la Chambre s'y
étaient opposés, lors de l'inauguration de cette bonbonnière lyrique et comique,
au mois de décembre 1772; M. le prince de Soubise, qui protégeait la danseuse,
l'avait emporté sur eux.
Non seulement Mlle Guimard eut im théâtre à Paris où jouaient les acteurs
qui formaient l'élite des trois grandes scènes de Paris, mais elle en eut encore un
autre, desservi de même, à sa maison de campagne de Pantin.
On jouait sur les deux théâtres de Mlle Guimard les agréables ordures qui
composent le théâtre grivois de Collé.
Pour être plus près du temple, où l'on faisait fête à ses obscénités. Collé
s'était venu loger, en 1781, dans la rue de la Michodière, percée depuis trois ans
[Correspondance inédite de Collé, publiée par Honoré Bonhomme, 1864).
La rue de la Chaussée-d'Antin n'était autrefois qu'un chemin sinueux, allant
de la porte Gaillon au village des Percherons, situé aux environs de l'avenue du
Coq. Elle se nomma rue de l'Hôtel-Dieu, puis, en 1791, rue Mirabeau, parce que
le grand orateur était mort, au numéro 42 de cette rue. Après sa mort on apposa
sur sa maison une plaque portant ces deux vers d'André Chénier :
« L'âme de Mirabeau s'exhala en ces lieux.
Hommes libres, pleurez; tyrans, fermez Jes yeux, n
La rue de la Chaussée-d'Antin commence au boulevard des Italiens, en face
de la rue Louis-le-Grand, et aboutit à la rue Saint-Lazare.
Le marécage formé de lambeaux de prairies, où passaient des ruisseaux, est
devenu une rue qui est aujourd'hui très commerçante et qui était autrefois
extrêmement galante. Sous la Régence, en effet, elle était réservée aux Petites-
Maisons. Ce lieu fut un moment ce qu'avait été le Pré-aux-Clercs pour les raffinés
de la Ligue, un théâtre de duels et de débauches.
Au bout de ce marécage s'élevait le village des Porcherons. Les roués et les
maîtres de la mode prirent, en quelque sorte, sous leur protection, la nouvelle
rue de la Chaussée-d'Antin. De très nombreux hôtels y furent élevés.
Le cardinal Fesch, oncle de Napoléon I^r, s'y fit construire une habitation
La Chaussée-d'Antin avait à cette époque une telle réputation que l'on conte à ce
proDOs l'anecdote suivante :
« La fréquentation de ce quartier trop galant était à elle seule une impiété.
Sous l'empire encore, un prêtre eût rougi d'y loger ; aussi cria-t-on beaucoup
498 LA VILLE LUMIÈRE
lorsque le cardinal Fesch se fut construit un palais au bout de la Chaussée-d'Antin,
sur l'emplacement de l'hôtel de Montfermeil. Il comprit que l'empereur lui-même
y trouverait à redire. Prenant les devants sur ses reproches, il lui écrivit, le
14 août 1807 : « Votre Majesté doit savoir que, si j'ai préféré la Chaussée-d'Antin
K à tout autre quartier, c'était pour y ranimer par de bons exemples le feu sacré
« de la religion. Il eût été avantageux de multiplier les secours spirituels en faveur
i< d'un quartier qui en est presque totalement privé ; et je me serais fait un
« plaisir de mettre à la disposition des habitants ma chapelle, toute petite qu'elle
^ eût été, en pratiquant une entrée séparée et extérieure par la rue Saint-Lazare. »
L'empereur répondit le jour même : « La Chaussée-d'Antin n'est pas un quartier
« convenable pour un cardinal. »
Le théâtre du Vaudeville se trouve au coin de la Chaussée-d'Antin et des
boulevards. Ce théâtre, fondé en 1792, occupa longtemps une salle de danse, située
dans l'ancienne rue de Chartres. Puis, après un incendie qui détruisit la salle, la
troupe du Vaudeville se réfugia au café-spectacle du boulevard Bonne-Noiivellc,
où elle resta jusqu'en 1840.
La salle de la Chaussée-d'Antin a été construite en 1867 sur l'emplacement
d'un petit hôtel appartenant au duc de Montmorency. Parmi les grands succès
du Vaudeville, on peut citer la Dame aux Camélias, les Faux Bonshommes, le
Roman d'un jeune Homme pauvre, la famille Benolston, Madame Sans-Gêne,
Maman Colibri, etc., etc.
Au numéro 26 de la rue de la Chaussée-d'Antin, au coin du boulevard
Hausmann, nous trouvons la Compagnie Russe, la grande maison de fourrures
Ruzé et Cie.
Cette maison deijuis 1897 s'est énormément développée ; elle a repris la
maison Labroquère, déjà fort importante et fort honorablement connue. Cette
maison a adopté le principe de vendre avec un petit bénéfice des fourrures établies
avec des peaux de la plus belle qualité. Prises en pleine saison, dans les meilleurs
pays de production, elles sont achetées directement à l'état brut, pour éviter les
droits de douane et les frais d'intermédiaire.
La fabrication et la mise au point des fourrures sont surveillées avec la plus
grande vigilance et une attention extrêmement soutenues. La Compagnie Russe
est, certainement, l'une des maisons de fovirrures où se fait le travail le plus
artistique et le plus soigné.
La clientèle de la maison Ruzé et Cie sait apprécier les garanties absolues et
la complète sécurité que présentent les articles qui lui sont fournis. Les
commandes sont exécutées avec une scrupuleuse attention, l'.n mitre, la
maison s'applique à trouver chaque saison une nouveauté.
L'installation de la maison Ruzé et Cie est très somptueuse, et nous voyons
chez eux une merveilleuse abondance de fourrures précieuses : renard, chinchilla,
zibeline naturelle de Sibérie, hermine, breistchwantz. Le stand de la Compagnie
Russe a obtenu un véritable triomphe à la récente exposition de Londres, où
IX<^ ARROXDISSEMENT
499
COMPAGNIE RUsbE. MAISON RU ZÉ ET
500
LA VILLE LUMIÈRE
a été tout particulièrement remarquée une riche étole de skungs dont le travail
tout spécial fut une révélation pour les connaisseurs et permit aux élégantes de
porter cette fourrure jusqu'alors délaissée. M. Ruzé a été nommé expert du iur\-
et rapporteur de la classe de la fourrure.
L'Opéra est entoure par les rues Gluck, Halévy, Meyerbeer, le boulevard
Haussmann, la rue Scribe et la rue Auber.
Le théâtre de l'Opéra, appelé Académie Royale dc' Musique sous l'ancienne
monarchie, fut installé d'abord rue Mazarine, à l'endroit où s'ouvre aujourd'liui
le passage du Pont-Neuf. Il remplaçait un ancien jeu de paume, qui se nommait
Jeu de Paume de la Bouteille. L'abbé Perrin et le compositeur Lambert en furent
les premiers directeurs.
Lulli, directeur de la musique du roi, obtint, en 1672, le privilège de l'Opéra ;
il abandonna le Jeu de Paume de la Bouteille et lit élever son théâtre au Jeu de
Paume du Bel-Air, rue de Vaugirard, près du Luxembourg. Il l'inaugvua par la
représentation des Fêles de l'Amour cl de Bacchiis, suivie bii'nt("ii tic Ccidiints et
d'Alcesle.
Après la mort de Molière, Louis Xl\' autorisa Lulli à priMidrc possession
du théâtre du Palais-Royal, et c'est là ([ue fut installée r.\cadénue Royale de
Musique justpi'au 6 avril 1703.
I.ulii ht des prodiges d'activité pour donner à son théâtre un très grand
IX"^ ARRONDISSEMENT
501
502
LA VILLE LUMIERE
attrait. II fut à la fois directeur, régisseur, chef d'orchestre, musicien, maître de
chant, maître de danse, et forma lui-même les acteurs, les décorateurs et les
machinistes.
Les, œuvres de Lulli obtinrent un entj.iucmi nt extrême, et l'Opéra était le
spectacle le plus à la mode.
I 11 fut cependant l'objet de
nombreuses critiques de la
part des écrivains de l'épo-
que, et La Fontaine à ce su-
jet traça les vers suivants :
« Des machines d'abord le sur-
prenant spectacle
l-bli)uit le bourgeois et fit crier
miracle ;
-\l.iis la seconde (ois, il ne s'v
pressa plus ;
Il aima mieux le Cid, Horace,
Héracliits.
Aussi de ces objets l'âme n'est
point émue,
VA même rarement ils conten-
tent la vue.
(_)u;
I.r
In
In
■u 1
^te
nd j'entends le sitîlct.jcne
trouve jamais
clianficment si prompt que
je me le promets ;
\cnl au plus haut char le
contre-poids résiste ;
ml à la corde et crie
au machiniste ;
j forêt demeure dans
la mer.
moitié du ciel au milieu
, de l'enfer. »
Sousla Ké}^ence, l'Opéra
prit ime plus grande place
encore dans la vie des grands
seigneurs, avec ses fameux
bals.
L'une des raisons qui firent la brillante célébrité de l'Opéra, fut U- succès
qu'obtinrent ce qu'on nommait à l'époque les Filles d'Opéra. l~.ll"s furent
d'abord rcpoussécs avec méi)ris par les femmes de la société élégante, juiis elle-
linirent par être admises et même recherchées au xviirsiècle par les plus grandes
dames. On raconte que ISIarie-Antoinctte consultait et écoutait avec respect les
avis de la Ciuimard siu" toutes les choses de la toilette. I,e Réirent et Louis X\'
.KOLl'i: UE L.\ Li.\.NMi,
IX^ ARRONDISSEMENT
503
32..
5»4
LA VILLE LUMIERE
avaient donné l'exemple en choisissant leurs maîtresses parmi les étoiles de
l'Académie de Musique.
Les bals masqués obtinrent unt \-ogue incroyable Le Régent, dont les appar-
tements du Palais Ro\'al comnnmiquaient avec l'Opéra, y vint souvent dans un
état d'ivresse honteux avec
SOS courtisans, le conseiller
d'Etat Rouillé et le duc de
Noailles.
La Révolution ne fut pas
une époque malheureuse pour
l'Opéra, qui trouva de grands
succès dans des pièces de
circonstance, et des airs pa-
triotiques.
La direction en fut don-
née d'abord à Hébert, puis
à Francœur, à Cellerier, à
^lorel. Sous le régime popu-
laire, les artistes de l'Acadé-
mie nationale de ]\Iusique
furent mis à contribution
pour toutes les fêtes et toutes
les cérémonies ; les chants
ré\-olutionnaires, la Marseil-
laise, le Chant du Départ, la
Crtr;H.ig«o//e, retentirent bien
souvent sous les voûtes du
tliéâtre de la Porte-Saint-
.Martin, où était installé alors
l'Opéra. Un décret del'an III,
ayant déclaré propriété
nationale, le théâtre de la
Montausier, l'Opéra quitta
la Portc-Saint-Martin et vint
])rendre possession de cette
salle.
L'assassinat du duc de Berry, en 1820, provoqua la destruction du théâtre
de la place Louvois. L'Opéra resta fermé pendant deux mois, et c'est alors qu'on
choisit, pour le reconstruire, l'emplacement de l'hôtel Choiseul, rue Lepellctier,
la salle fut inaugurée en 1821. L'Opéra demeura rue Lepelletier jusqu'à l'incendie
de 1873, et c'est alors ([u'on installa ]Movisoirement l'Académie nationale de
Musique à la salle Wntadour, en faisant alterner ses représentations a\ec celles
IROei'E Di; L.\ MlSll
IXe ARRONDISSEMENT
505
}'ho(o Nfurdetn Fr
ESCALIER DE L'OPÉRA.
^^W^^^^W^^^"^^^
5o6 LA VILLE LUMIERE
des Italiens, jusqu'à ce que le splendide immeuble, construit par Charles Gamier,
pût ouvrir ses portes au public.
L'Opéra occupe une surface de près de 12000 mètres carrés et a coûté
environ 36 millions de francs. Les huit statues qui ornent la façade sont : le Drame
par Falguière, le Chant par Dubois et Vatrinelle, l'Idylle par Anzelin, la Cantate
par Chapu, la Musique par Guillaume, la Poésie lyrique par Jouffroy, le Drame
lyrique par Perrault, et la Danse par Carpeaux.
On sait le scandale que provoqua ce dernier groupe, qui est un véritable chef-
d'œuvre par la beauté des attitudes et du mouvement. On l'accusa d'indécence, et
un fanatique alla jusqu'à briser une bouteille d'encre sur l'œuvre de Carpeaux,
espérant la maculer à jamais.
Au numéro 5 de la rue Auber, nous remarquons la maison d'orfèvrerie et
coutellerie anglaise : Kirby, Beard and C°, qui s'est admirablement accréditée
auprès du public parisien. C'est une maison extrêmement ancienne. La fabrique
Kirby, Beard and C° a étéfondée à Birmingham, il y a cent soixante-cinq ans, en
I743> et depuis cette époque elle s'est fait toujours une réputation de loyauté
dans les affaires et de parfaite fabrication qui n'a fait que s'accroître sans cesse.
Sa renommée est pour ainsi dire devenue universelle.
Ce ne fut qu'en 1850 que devant l'extension considérable qu'avait pris ses
afïaires avec la France que la maison de Birmingham se décida à fonder une
succursale à Paris ; il fallait satisfaire aux demandes de plus en plus nombreuses
que lui adressait sa clientèle.
La maison du 5 de la rue Auber prospéra dans des proportions inouïes et
sut attirer de très nombreu.x clients par le choix de ses articles et la diversité de ses
nouveautés originales, intéressantes, et toujours extrêmement pratiques. En con-
templant ses jolis étalages, que connaissent bien tous les Parisiens, nous ne pou-
vons que constater que la popularité que Kirby, Beard^and C" se sont acquise
n'est que la juste récompense d'une suite ininterrompue d'efforts.
Rien n'est plus joli et plus tentant que cette vitrine de Kirby, Beard and C°,
rue Auber, devant laquelle les passants sont invinciblement attirés et s'arrêtent
pour ainsi dire malgré eux. Nous admirons la netteté et la commodité pratique
de tous ces articles charmants d'orfè\Terie qui séduisent l'acheteur : ce sont les
services d'orfèvrerie anglaise, la papeterie de luxe, les jolis bibelots de bijouterie,
enfin tous les mille articles divers que nous ne saurions énumérer ici, mais que
tous les Parisiens connaissent pour s'être arrêtés plus d'une fois devant ce joli
magasin de la rue Auber où tout est combiné pour le plaisir des regards et où l'on
n'a véritablement que l'embarras du choix.
La rue Boudreau donne dans la rue Auber. Elle fut tracée en 1779 et pro-
longée en 1858. Au numéro 7 existait, en 1882, l'Eden, magnifique salle de spectacle
construite dans le genre hindou. L'Eden obtint un très grand succès avec le fameux
ballet de l'Excclsior, puis avec les premières représentations à Paris du TanvJiauscr
de Richard \A'agner, dirigées par Charles Lamoureux. Au' 9 de^ la rue Boudreau
I X^' A R R( ) N I ) I SSE -AI E NT
507
MAISON KIKLIV, 1 JiAUU A.ND C"
5o8 LA VILLE LUMIERE
se-trouvait l'hôtel d'Inécourt, devenu, sous Napoléon III, la propriété du directeur
du Creusot, Schneider, propriété dont les jardins s'étendaient presque jusqu'à la
rue de la Chaussée-d'Antin.
La grande tragédienne Rachcl habita quelque temps rue Boudreau.
Au numéro 3, nous voyons aujourd'hui le joli petit hôtel occupé par la maison
de couture de Mme Blanche Lebouvier.
Cette maison fut fondée en 1889 par Mme Blanche Lebouvier, qui s'installa.
MAISON BLANXHE LEBOUVIER. — UN DES SALONS.
à cette époque, dans l'hôtel qui lui appartenait rue Boudreau et qui ne se compo-
sait alors que de trois étages. La maison de couture prit bientôt un très grand
développement et se distingua par le goût exquis de ses créations.
Bientôt, en raison de l'extension croissante de ses affaires, Mme Blanche
Lebouvier fit surélever son hôtel de trois étages, et les salons de ventes et d'es-
sayage ainsi que les ateliers occupent actuellement l'immeuble tout entier. Nous
verrons chez elle les plus gracieuses toilettes du soir, de somptueux manteaux di-
cour, ainsi que de charmants petits costumes tailleur d'un chic tout spécial.
Mme Blanche Lebouvier s'honore d'avoir la clientèle la plus aristocratique
et la plus ratlfinée, qui sait apprécier la note très originale et très personnelle de
ses délicieux modèles.
IXe ARRONDISSEMENT
509
510
LA VILLE LUMIÈRE
Il est rare de savoir créer des choses vraiment originales et de ne pas retom-
ber dans la banalité. La variété très grande des modèles est l'une des caractéris-
tiques de Mme Lebouvier, qui déploie beaucoup d'imagination et un très grand
art pour satisfaire sa nombreuse clientèle, assurée de trouver toujours dans ses
ravissantes créations une marque distinc-
tive d'élégance exquise et de bon goût.
Les femmes se pressent dans les salons
de ce joli petit hôtel de la rue Auber, où
pour augmenter leur séduction Mme Le-
bouvier combine tant de jolies et gra
cieuses choses.
En quittant l'hôtel de ;\Ime Lebou-
vier, nous gagnerons larueCaumartin qui
fut créée en 1778. Au numéro i, se trouve
le pavillon de Saint-Foy, trésorier de la
Marine. C'est là qu'habitait Mirabeau,
avant d'aller s'installer rue delà Chaussée-
d'Antin. Voici l'histoire de la fondation
de ce pavillon qui nous est racontée
par M. Edouard Fournier :
« En 1780, il y avait à Paris un Mar-
seillais fort riche, qui était bien le plus
grand original qui se pût voir. La gêne lui
était si odieuse que, pour se débarrasser
du chapeau qu'on portait alors sous le bras et de la petite épée qu'on devait
avoir au côté, il avait fait peindre un chapeau-claque sur le flanc gauche de son
habit et s'était fait organiser, avec ressorts et charnières, une sorte de petite
brette qui ne tenait pas plus de place qu'un couteau. Lorsqu'il courait les rues,
il la portait dans sa poche ; arrivé aux endroits où il allait en visite, il faisait jouer
les ressorts, adaptait la poignée, se passait le tout au côté et entrait. Il n'était
venu à Paris que pour trois mois, et il y resta trois ans. Sa famille était toujours
à Marseille. Il fallait donc prendre un parti, aller la rejoindre ou lui dire de venir.
Il hésitait ; un de ses amis lui dit : « Décidez-vous à tête ou pile. Il jeta un écu en
l'air : Tête pour Marseille! La pièce en tombant présenta l'écusson. Va donc pour
Paris! cria-t-il, et il écrivit à tout son monde d'arriver. Il fallait le loger, il ne
s'en mit pas longtemps en peine. En passant sur le boulevard, il voit un liomme
qui colle une affiche au coin de la rue Caumartin nouvellement percée. C'est un
terrain à vendre, et l'affiche est posée sur la palissade même qui l'enclôt. Il n'.i
donc pas une longue course à faire pour l'aller voir ; il y jette un cmip d'ceii. >>'
rend cher le propriétaire, demande le prix. On lui dit 200000 livres ; il ré[inn(l
50000 écus et donne jusqu'au lendemain à nudi. .\ liieure dite, le prupriét.iirr
arrive et l'affaire est faite. lîlle fut très bonne pour l'expéditif ac(]uéri"ur. " Il
ENTRÉE DE L.\ MAISON BLANCHE LEBOUVIER.
IXe ARRONDISSEMENT
511
fit bâtir, revendit le tout, à l'exception d'une maison où il était logé et où il avait
plusieurs locataires.
Il lui resta, tous les frais d'achat et de bâtiments remboursés, cette maison et
17 000 livres de rentes assises sur ce terrain.
Si nous suivons maintenant le boulevard des Capucines, nous verrons au
numéro 24 les salons de vente et d'exposition de la maison Siot-Decauville, qui
MAISON SIOT-DECAUVILLE.
sont bien plutôt un musée qu'un magasin et dont la visite est extrêmement
intéressante.
Cette maison a été fondée il y a fort longtemps par M. Siot-Decauville et
elle a pris, sous son habile direction artistique, un très considérable développe-
mien t.
Située précédemment boulevard des Italiens, elle a été récemment ins-
tallée boulevard des Capucines, dans un cadre merveilleux, admirablement
approprié à l'exposition de toutes les œuvres qu'elle édite.
Les superbes bronzes d'art que nous voyons chez elle sont d'une infinie diver-
sité.
Les patines obtenues par M. Siot-Decauville sont des plus remarquables
et ajoutent un plus grand charme aux œuvres d'artistes tels que Gérôme, Boucher,
512
LA VILLE LUMIERE
IX'' ARRONDISSEMENT
513
Gardet, Cariés, Mercié, Larche, Injalbert, Hugues, Marqueste, Bartholomé,
Valtoii, Clerget, Meissonier, Michel, Desbois, Baffier, etc., etc.
On sait quels sont les progrès réalisés dans l'industrie des bronzes et
l'on sait que, dans cet art, la prééminence de la France est indiscutée.
La maison Siot-Decauville travaille selon les grands principes de l'art antique.
Toutes les œuvres qu'elle édite, et que les amateurs se plaisent à aller admirer
dans ses salons d'exposition, sont d'une très belle facture et d'une parfaite
exécution.
Elles sont fort bien en valeur dans ce somptueux décor des magasins du
boulevard des Capucines dont nous donnons ici l'un des aspects.
A toutes les Expositions Universelles, notamment à Paris en 1900, à Bor-
deaux, à Liège, à Bruxelles, à Saint-Louis, la maison Siot-Decauville s'est vu
décerner des Grands Prix, et ces hautes récompenses sont un témoignage probant
des succès toujours croissants qu'elle a su remporter.
Dans la même maison du 24, boulevard des Capucines, se trouve la grande
chapellerie Delion, qui fut
créée en 1847 au numéro 15
du passage Jouffroy. Delion
possède encore aujourd'hui
sa maison du passage
Jouffroy, qui est demeurée
son siège social après avoir
été considérablement agran-
die, puisqu'elle comprend
les numéros 15, 17, 19, 21,
23 et 25 du passage.
Delion a ouvert depuis
quelque temps cette somp-
tueuse succursale boulevard
des Capucines dans ce
quartier qui est l'un des plus beaux et des plus riches du commerce parisien.
Il serait fort intéressant, à propos d'une chapellerie aussi importante que la
chapellerie Delion, qui étend son commerce dans toute l'Europe et presque dans
le monde entier, de faire une histoire complète du chapeau aux différentes époques
de l'histoire. Nous verrions toutes les formes bizarres par lesquelles a passé cet
accessoire indispensable de la toilette qui a cette spécialité de tenir une grande
part dans l'éducation et de justifier en somme cette paraphrase de l'axiome
de Buffon : Le style, c'est l'homme! Le chapeau, c'est l'homme, peut-on dire
également, et n'est-il pas exact d'affirmer que le chapeau joue un rôle prépon-
dérant dans la toilette mascuhne !
A-t-on jamais essayé de rechercher quelles furent toutes les multiples
coiffures des hommes des différents âges? Il y aurait certes, un travail assez
33
MAISON DELION. INTERIEUR BOULEVARD DES CAPUCIN "S.
514 LA VILLE LUMIÈRE
curieux à faire. L'on pourrait voir également quelle a été l'évolution de l'industrie
de la chapellerie où s'illustra jadis la ville de La Rochelle et où maintenant la
MAISON DELIOX. EXTERIEfK PASSAGE JOUFFROY.
grande maison Delion réalise de véritables merveilles exposées dans ses superbes
magasins du passage Jouffroy et du boulevard des Capucines.
La chapellerie Delion occupe, dans son usine d'Yvetot, un personnel de plus
de quatre-vingts ouvriers et
ouvrières; elle fournit la plus
i^rande partie des bonnes cha-
pilleries d'Allemagne, d'Au-
triche, de Russie et de nom-
breuses villes d'Amérique.
Aux différentes Exposi-
tions Universelles, elle a
obtenu de^ très nombreuses
récompenses et s'est vu dé-
cerner le Grand Prix à l'Ex-
position Franco-Britannique
de Londres. Lamaison Delion
s'est attiré la faveur de toute
MAISON IIKI.ION.
iNT(:Kii;ru i>
l'ASSAC.i; iDfl-lKi
IXe ARRONDISSEMENT
515
5i6 LA VILLE LUMIERE
la clientèle élégante sûre de trouver chez elle les articles les plus soignés et de la
plus parfaite fabrication. La chapellerie du boulevard des Capucines a une influenc-
prépondérante sur la mode dans la coiffure masculine.
Tout à côté de la maison Delion, nous voj-ons, au numéro 28,1e Music-Hall
de l'Olympia.
Nous reviendrons maintenant par la rue Caumartin à la rue Saint-Lazare,
sur l'emplacement de l'ancien village des Porcherons.
Les Porcherons étaient le nom d'un ancien hameau qui fut fort à la mode
pendant le xviii^ siècle. Il était situé à peu près au coin de la rue Saint-Lazare et
*dc la rue de Clich\'. Ce quartier se trouvait alors en pleine campagne. De nom-
breux cabarets s'y installèrent et les Porcherons devinrent im lieu de plaisir.
« Honnêtes gens de tous métiers. Et leurs commères les poissardes.
Cordonniers, tailleurs, perruquiers. Qui, n'ayant crainte du démon,
Harangères et ravaudeuses, Vous plantent là tout le sermon
Écossaises et blanchisseuses. Pour galoper à la guinguette,
Servantes, frotteurs et laquais, A gogo, boire et riboter,
Mignons du port ou portefaix, Farauder, rire et gigoter. »
Par-ci, par-là, soldats au garde,
La société élégante fréquenta beaucoup les Porcherons et aimait à s'y rendre
incognito :
« Si le mousquetaire et la grisette, la petite ouvrière et le garde-française
se pressaient par groupes sous les treilles du bonhomme Grégoire, dit le marquis
de Bièvre, le carrosse de la marquise et le vis-à-vis de la demoiselle du monde
ne craignaient pas davantage de s'aventurer dans ces régions...
Que venait faire là, parmi cette populace en goguette, cette jolie présidente
en compagnie de ce jeune conseiller, cette hautaine duchesse mollement appuyée
sur le bras de cet abbé pimpant et tout rosé, cette chanoinesse replète qu'escorte
ce petit chevalier au sourire libertin ? Boire le vin du bonhomme Grégoire appa-
remment ; il serait odicu.x de supposer autre chose ; mais il fallait que ce diable de
])ctit vin eût une vertu attrayante bien souveraine pour attirer tout ce beau
monde au milieu des boues et des chalands débraillés. »
Toutes ces guinguettes étaient installées autour d'un ancien château en ruines,
situé sur l'emplacement de la rue de Clichy actuelle, sur la porte duquel on lisait
ces mots : Hôlel du Coq.
C'était une construction du style du moyen âge dont ou voyait encore les
créneaux et les tourelles.
Aujourd'hui l'église de la Trinité a remplacé le village des Porcherons. La
façade de l'église, élevée sur un rempart qui domine un jardin orné d'une fontaine,
présente un aspect assez satisfaisant. Toutefois il semble que la façade
soit un peu trop surchargée d'ornements relativement à la nudité des nunailles
latérales.
Suivons la rue de Clichy, originairement chemin de Clichv. jinis rue du Coq,
IXe ARRONDISSEMENT
5^7
5i8 LA VILLE LUMIÈRE
Elle suit à peu près le tracé de l'ancienne voie romaine allant de Paris au Havre.
Aux 68 et 70 se trouvait l'ancien hôtel du baron Saillard, qui avait été trans-
formé en 1826 en prison pour dettes; les créanciers qui faisaient emprisonner
leurs débiteurs étaient forcés de payer pour eux une pension de 45 francs par
mois. La prison pour dettes a disparu vers 1860.
Voici la page que jVI. Jules Simon écrivait en 1S67 sur la pri:^oa de Clichy :
« La prison de Clichy ou la Dette, pour l'appeler par son nom- officiel, construit'
de 1826 à 1828, s'étale en façade sur la rue de Clichy, ce qui oblige beaucoup d'hon-
•nêtes gens à faire de longs détours pour se rendre à la place Vintimille. Pour moi,
Clichj- n'est pas un épouvantail, c'est un anachronisme. Quand il m'arrive d'écrire
une lettre après avoir passé par là, je crains toujours de la dater de 1466, ce qui
ne serait pas sans inconvénient. C'est pourtant \me belle prison, si l'on en croit
M. Morcau-Christophe, qui fut, dans son temps, inspecteur général des prisons de
la Seine. Les femmes y ont dix-huit chambres à cheminées, bien éclairées, bien
chauffées, avec une salle de bains, un parloir, un chauffoir, un préau, une tribun»
haute, dans la chapelle, pour assister aux offices sans être vues. Les hommes n'y
sont guère moins bien traités. Indépendamment de leur jardin, ils ont im pro-
menoir fermé pour l'hiver, un café, une cantine ; il y a bien aussi une infirmerie
très confortable, mais seulement pour le décorum, et par un scrupule exagéré de
l'administration :1e moyen d'être malade dans une maison si bien tenuelM.Moreau-
Christophe a connu un détenu, M. Swan, qui était riche et qui était resté vingt-
trois ans pour dettes à Sainte-Pélagie. Sa femme et ses enfants avaient voulu,
à plusieurs reprises, désintéresser ses créanciers ; mais il menaçait de déshériter
sa famille si elle lui causait ce préjudice. Il sortit a\-ec tout le monde et bien
malgré lui en juillet 1830, et il faisait déjà des démarches pour être réintégré,
c]uandil mourut. Cependant, quoicpie très agréable, le séjour de Sainte-Pélagie était
loin, suivant i\l. ]\I()reau-Christophe, d'offrir les mêmes avantages que Clichy,
et ]\1. Swan est mort, malheiu-eusemenl pour lui, et pour la gloire de l'adminis-
tration, avant d'avoir mis le pied sur la terre promise. M. Moreau-Christophe, un
très galant homme, a sans doute raison; et c'est en rendant, comme lui, justice
aux beaux escaliers, aux bonnes chambres, au joli jardin et à toutes les ressources
d'agrément de la prison pour dettes, que je la déclare une prison sinistre et que je
demande avec tous les gens sensés qu'elle soit rasée jusqu'à la dernière pierre.
Malgré mon amour pour les monuments historiques, je suis prêt à faire pour la
prison pour dettes la même exception que pour la Bastille. »
En passant par la rue de Bruxelles, où demeurait Zola, nous arrivons place
N'intimille, qui fut ouverte sur l'emplacement d'un des jardins Tivoli. lin 1850
avait été placé dans le square qui occupe li- milieu de la place une statue d'
Napoléon I", représenté complètement lui, la main droite posée sur la tête d'un
aigle, dont elle comprimait l'essor, l'ne nuit, de mauvais plaisants imaginèrent
d'habiller la statue en couleurs, trouvant sans doute que le costume était un peu
primitif.
IXe ARRONDISSEMENT
519
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MAISON BOULANT.
tout Paris courait, galopait, à la guinguette où
Rue de Douai, nous verrons l'un des établissements Boulant, le restaurant
de la Butte-Montmartre, fréquenté par les artistes et par tous les Montmartrois,
Situé entre la place Pigalle
et la place Blanche, il est
placé près de tous les théâ-
tres et les music-halls de
Montmartre. C'est un éta-
blissement fort luxueux.
La rue Blanche était
jadis un chemin conduisant
aux carrières de Montmar-
tre ; son nom vient d'un
cabaret portant l'enseigne
de la Croix-Blanche. La
place Blanche s'appelait
autrefois place de la barrière
Blanche ; on y voyait égale-
ment de nombreux caba-
rets, oir, ainsi que le dit Vadé,
se grenouillait la piquette ».
C'est au numéro 23 de la rue Blanche, à proximité de la Trinité, dans un hôtel
]iarticulier aménagé autre-
fois par le sculpteur Dan-
tan, que depuis une dizaine
d'années le D'^ Félix Allard
a organisé un établissement
médical modèle, le premier
qui ait pu réunir d'une
façon méthodique et com-
plète toutes les applica-
tions des agents physiques
à la thérapeutique et à
l'hygiène.
Dans le vestibule de
l'hôtel, le jardin et son por-
tique, on retrouve encore
la décoration et le style pompéiens que Dantan avait donnés à son home.
Le couloir qui dessert le service d'hydrothérapie est encore orné d'une série
de masques modelés par le sculpteur, portraits frappants de ressemblance de ses
contemporains célèbres.
Le grand hall que Dantan avait fait construire comme atelier et salle d'expo-
sition a été transformé, de la façon la plus heureuse, en salle de gymnastique ; c'est
VLI.E DE CULTURJ: PHYSIQUE.
520
LA VILLE LUMIERE
APPAREIL DE MÉCANOTHÉRAPIE.
là que se pratiquent les exercices de développement physique, la gymnastique
des surmenés et des sédentaires.
Mais pénétrons avec notre
guide dans les divers services de
l'Institut :
\'oici d'abord les agents
thermiques, qui comprennent un
service complet d'hydrothérapie :
douches mobiles ou fixes, froides,
chaudes ou mitigées, écossaises,
alternatives, douches locales,
dorsales, circulaires, périnéales,
bain de siège, etc.
A côté, les sudûtions avec le
merveilleu.x appareil Berthe, qui
permet d'obtenir la chaleur sèche,
la vapeur sèche ou humide, la
vapeur térébenthinée, les fumigations aux pins résineux, etc., etc.
Les bains locaux et généraux d'air sec surchauffé, la douche d'air sec et
chaud, le massage sous l'eau (douche d'Aix et de Vichy).
Le service d' électrothérapie comprend les courants galvaniques, faradiques,
ondulatoires et sinuso'i-
daux, en applications
locales ou sous forme de
bains électriques. L'élec-
tricité statique, les cou-
rants de haute fréquence
de D'Arsonval; les inha-
lations d'ozone, l'électro-
aimant, etc., etc.
Les bains de lumière
blanche, rouge, bleue ou
violette.les bains locaux et
généraux de chaleur ra-
diante lumineuse (appa-
reils Dowsing). Enfin les
rayons X appliqués au
diagnostic et à la thérapeutique. Les agents mécaniques comprennent la
gymnastique hygiénique, française et suédoise, les cours de culture physique,
la gymnastique médicale et orthopédique, la mécanothérapie.
Les massages suédois manuel et vibratoire électrique, la mécanothérapie.
qu'on nous pardonne cette rapide émuuération, mais il nous faudrait nu
BAINS LOCAIX ET GÉNÉRAU.X HYDRO-ÉLECTRIQUES.
IXe ARRONDISSEMENT S'
r'__.
521
volume pour décrire tout
cet arsenal thérapeutique.
Ce qui fait le grand in-
térêt de cette installation
moderne, c'est la possibi-
lité de pouvoir combiner
les effets de tous ces
moyens physiques dans le
traitement des affections
chroniques et dans les
cures hygiéniques di-
verses.
Les maladies du sys-
SALON DE GYMNASTIQUE MÉDICALE SUÉDOISE.
tème nerveux, les paralysies,
la neurasthénie, les né-
vralgies diverses, celles de
la digestion (dyspepsies,
constipations, entérites),
celles de la nutrition (ar-
thritisme, rliumatisme,
gouttes) , sont au plus haut
point justiciables de cette
médication externe.
A côté trouvent leur
place :
Le traitement orthopé-
dique par la gymnasti-
que médicale, la méca-
nothérapie, le massage
et l'électricité des an-
kyloses, des attitudes
vicieuses, des déforma-
tions des membres et du
tronc.
Les traitements des
affections gynécologiques
par l'électrothérapie, les
bains de lumière, l'hy-
drothérapie.
Puis les cures d'a-
maigrissement par les
BAIN DOWSING GLNLRAL.
CHALEUR LUMINEUSE.
522
LA VILLE LUMIERE
IL FREQUE.NCt
\LISATI(1K.
thode dans le traitement de l'hypertension
artérielle et de l'artériosclérose. Chez les ner-
veux hypertendus, il est facile de ramener la
pression à la normale sans aucun danger pour
l'organisme et d'éviter de ce fait l'évolution
de l'artériosclérose. Chez les artérioscléreux
confirmés, il est possible de réduire la pression
et d'écarter les accidents graves qui menacent
le cœur et le cerveau. En plus de cette action
merveilleuse, les courants de haute fréquence
augmentent les combustions organiques ; ils
sont donc indiqués dans le traitement de
exercices physiques dosés, les
massages (suédois et vibra-
toires), associés aux bains de
lumière et à l'hydrothérapie.
Enfin le développement physique
des enfants et des adolescents.
L'entraînement aux sports et
à la préparation au service mili-
taire, l'hygiène des sédentaires
et des surmenés.
Nous reproduisons le dis-
positif des courants de haute
fréquence suivant la méthode du
professeur d'Arsonval. On sait
les services que rend cette mé-
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M.\SS.\GE VIBR.\TOIRE ÉLECTRigL'E.
Il vx rKU lii:
toutes les affections dues_ à un ralen-
tissement de la nutrition (obésité,
,L,'(iutte, diabète, arthritisme). De plus,
en augmentant l'activité de la circula-
tion de lu ])eau, ils diminuent les sen-
sations (le froid si pénibles à beaucoup
d'arthiiticiues.
L'électricité statique, dont le dossiir
( i-contre montre le dispositif, est appH-
(piée surtout dans le traitement de la
neurasthénie et des fatigues nerveuses
en général. Elle constitue le tonique par
excellence du système nerveux sans
être un excitant, tout au moins sous
IXe ARRONDISSEilENT 523
forme de bain et de douche ; sous son influence sédative et tonique, le
sommeil s'améliore, le malade reprend possession de sa volonté et peut
chasser ses idées tristes ou ses phobies ; les douleurs de tête s'atténuent
rapidement, la sensation de fatigue également. Chez les déprimés, on ajoute
à l'action du bain et de la douche statique les étincelles et les frictions
électriques, qui atigmentent l'activité circulatoire et la force musculaire et per-
mettent de combattre l'atonie gastrique et intestinale, si fréquentes chez ces
malades.
Par ce trop l'apide exposé et la reproduction des quelques vues qu'il nous
a été permis de saisir au hasard, au cours de cette rapide visite, nous avons
voulu signaler l'importance de cette installation, qui marque une étape nouvelle
dans l'art de prévenir les maladies et de les guérir. Sa place était toute désignée
dans une description complète de la Ville Lumière.
L'église Notre-Dame-de-Lorette était autrefois une petite chapelle appelée
Notre-Dame-des-Porcherons, située rue Coquenard, aujourd'hui rue Lamartine.
L'église actuelle fut construite en 1836 et a quelque peu la forme d'une basilique
romaine. Elle est située rue de Châteaudun ; c'est sur une partie de l'emplacement
même de la rue de Châteaudun que se trouvait l'hôtel de Napoléon I*?"',
dont l'entrée était rue de la Victoire, ancienne rue Chantereine. Dans
un intéressant article de M. Gustave Bord, intitulé YHôtel Chantereine et
ses habitants, nous découvrons sur l'hôtel de Bonaparte les renseignements
suivants :
« La société du xviii'-' siècle, dans ses éléments les plus brillants, a joué son
rôle dans ce petit coin de la rue Chantereine, ovi la Révolution passa, où la gloire
impériale naquit ! »
« La destinée voulut que, construit par Julie Careau, l'hôtel de la rue
Chantereine ait vu défiler le vicomte de Ségur et le comte Louis de Narbonne,
Mlles Contât et Saint-Huberty, Lauzun, Mirabeau, Condorcet, Dumouriez
et les Girondins, Talma et Dugazon, Mme Roland et Mlle Candeille, David et
Houdon, Lemercier et Lenoir, avant que Bonaparte y vînt apposer son
empreinte. »
, « Après avoir été le centre de la famille du Premier Consul, le petit hôtel
de la rue de la Victoire devint le quartier général des victoires amoureuses de
l'Empereur.
« A côté de l'hôtel Bonaparte vinrent habiter Madame Mère et le
cardinal Fesch, Leclerc et Paulette, Louis et Hortense ; il n'y avait qu'un
mur à franchir pour arriver à l'hôtel Saint-Chamans, où mourut la
comtesse Walewska ; il n'y avait que la rue à traverser pour faire visite à
Mlle Georges.
« L'hôtel Bonaparte, après avoir passé par les mains du général Lefebvre-
Desnouettes, fut habité par le fidèle Bertrand, puis par Jacques Coste, le fondateur
du Temps.
524
LA VILLE LUMIERE
Il reste de tout cela aujourd'hui quelques murs de clôture et deux arbres au
fond d'une cour. »
La rue a rasé l'hôtel, et des immeubles de rapport recouvrent les jardins et
les dépendances !
« Et, cependant, jamais petit coin de terre ne semble avoir été plus prédestiné
que l'hôtel de Mlle Julie. Lorsque Bonaparte y entra dans les premiers jours de
l'an IV, il y était attendu par un aigle d'or oublié par Talma et par une prophétie
de Ségur, le prédécesseur du grand tragédien dans les bonnes grâces de Mlle Careau.
, « Quelques jours après la prise de la Bastille, le vicomte de Ségur, à la veille
de rejoindre son régiment à Pont-à-Mousson, était venu prendre congé de son
amie ; cet adieu voulait être une rupture. Comme il descendait les marches de la
véranda, un tourbillon d'orage arracha la dernière page d'un manuscrit qu'il
avait sous le bras et la poussa jusque dans le salon. Julie la ramassa, et la parcou-
rant, elle lut d'une voix légèrement émue : « La véritable cause de nos malheurs
est l'étonnante médiocrité qui égalise tous les individus. Si un homme de génie
paraissait, il serait le maître. »
L'emplacement de l'hôtel Chantereine se trouvait à la hauteur du 49 actuel
de la rue de Châteaudun.
Au numéro 41 se trouve la maison Herzog, située au coin de la rue de Châ-
MAISON HERZOG. — UNE SALLE D'EXPOSITION.
IX<^ ARRONDISSEMENT
MA1^,''^ IIKKZU(.. ANNEXE.
S26
LA VILLE LUMIERE
teaudun et de la rue Taitbout. Le fondateur de cette maison, Auguste Herzog,
débuta modestement en 1869, dans un petit magasin de la rue Sainte-Anne, d'où
il fut exproprié pour le percement de l'avenue de l'Opéra. En 1880, il vint s'ins-
taller au 42 de la rue de Châteaudun, et quelques années après il fut de nouveau
exproprié par l'Etat, qui fit de cet immeuble le bureau de chemin de fer des Cha-
rentes. C'est alors qu'il s'installa au 41 de la rue de Châteaudun, et c'est à partir
de cette époque que ses affaires prirent un très large essor. Il sut réunir chez lui
des objets d'art extrême-
ment curieux qu'appréciait
sa clientèle mondaine. Il
devint le fournisseur de
S. A. K. ]\Ionseigneur le
comte de Flandre. De nom-
breux princes des différentes
coui"s d'Europe s'adressèrent
au célèbre antiquaire, lors-
(ju'ils voulaient découvrir un
bibelot rare et précieux.
Le fondateur de la
maison mourut en 1891; ses
fils lui succédèrent et moder-
nisèrent, en quelque sorte, le
commerce de leur père. Cher-
cheurs infatigables de belles occasions artistiques, ils les entassèrent dans leur
magasin qui bientôt devint trop étroit. Ils prirent alors en face de leur maison
principale un immeuble entier, qu'ils transformèrent en une vaste annexe pour
l'ameublement de style et ks installations complètes d'appartements.
La maison Herzog obtint à différentes expositions de très hautes récompenses :
Médaille d'or à Bruxelles, Berlin, Londres, Rome, Grand Prix à Copenhague et
le Grand Prix d'Honneur à l'Exposition Universelle de Paris en igop.
Dans la rue de Châteaudun, donne la rue Saint-Georges, créée en 1734 et
prolongée en 1824. Talma demeura longtemps au numéro 4.
Les immeubles portant les numéros 13 et 15 de la rue Saint-Georges, où sont
installés aujourd'hui la rédaction et les services de L'Illustration, furent édifiés
par Bellanger entre 1785 et 1787. Bellanger, premier architecte du comte d'Artois,
frère de Louis XVI, était aussi, avant la Révolution, le premier architecte de la
mode. Les encyclopédies nous rappellent qu'il eut un ])nx à i'.\ca(léniie dans lui
concours d'architecture et qu'il était chargé de l'organisation de la plupart des
fêtes publiques et des spectacles donnés par la cour. Pour le comti^ d'.\rtois, son
maître, il dessina les jardins de Bagatelle. Pour quelques actrices en vogue et bien
pourvues, il créa une cité nouvelle en couvrant de cottages et d'élégantes con-
structions ce verger bourbeux qu'était alors la chaussée d'Antin.
M.MSON HERZOG.
IXe ARRONDISSEMENT
527
»L ILLUSTRATION.
528
LA VILLE LUMIERE
Mlle Dervicux, une jolie danseuse, qui faisait, en ce temps-là, tourner toutes
les têtes de la cour et de la ville et qui comptait au premier rang de ses amis
et protecteurs le comte d'Artois en personne, demanda à Bellanger de lui élever
l'hôtel qu'occupent aujourd'hui les numéros 13 et 15 bis de la rue Saint-Georges.
Au numéro 15 actuel, sur des terrains achetés en grande partie à Mlle Dervieux,
sa cliente, Bellanger édifia pour lui-même lui troisième hôtel, avec fronton et
avec cintres sur les fenêtres. Apparemment, l'architecte et la danseuse vécurent
en des termes d'excellent voisinage, car, après s'être trouvé rapprochés, plus
encore, dans la même prison révolutionnaire, ils se hâtèrent, dès leur libération,
dfe contracter mariage.
Dans la suite, les maisons 13 et 15 furent successivement occupées par
divers personnages qui jouèrent un rôle dans notre histoire politique ou littéraire
contemporaine. On doit citer : Emile
de Girardin et Sophie Gay, sa femme ;
Boitelle, préfet de police sous Napo-
léon III ; Armand Marrast, et la ré-
daction du National ; Mme Sarah-
Bernhardt et enfin, M^ Chaix d'Est-
Ange, le célèbre avocat.
L' Illustration, fondée en 1843, a
été installée rue Saint-Georges en
1880. Elle occupe actuellement les nu-
méros 13 et 15 de cette rue, ainsi que
les numéros 40 et 42 de la rue de la Vic-
toire. L'hôtel de la rue Saint-Georges a
conservé toutes ses boiseries et sculp-
tures anciennes des hôtels Dervieux-
Bellanger, et les salons de L'Illus-
tration ont été reconstitués tels qu'ils
avaient été décorés par le fastueux
architecte.
POKTE D ENTKIiE DE L ILLUSTR.VTION
L'Illustration a pris, depuis (pielque
temps, un développement prodigieux. Nous aurons donné une idée de son
importance lorsque nous aurons dit que ses ateliers occupent 285 ouvriers. Son
tirage hebdomadaire, qui était de 13 000 exemplaires en 1880 et de 50 000 en 1903,
est aujourd'hui de 108 000 exemplaires.
Le journal illustré est devenu aussi indispensable au publie que le journal
d'informations. Le lecteur qui veut tout savoir veut aussi tout \oir. Le journal
illustré a la tâche de tout lui montrer, de lui donner par des photographies habi-
lement prises ou des dessins scrupuleusement documentés la reproduction exacte,
sincère et en même temps artistique de tous les événements d'actualité, l'ne
pareille tâche n'est certes pas à la portée do toutes les publications. L'IlliisIralion
IXe ARRONDISSEMENT
529
est assez puissamment outillée pour s'en acquitter de la manière la plus complète,
pour s'assurer des correspondants dans le monde entier, pour envoyer ses photo-
graphes, ses dessinateurs et ses rédacteurs partout où il se passe quelque chose.
Les grands événements récents en ont fourni la démonstration éclatante. De tous
temps, L'Illustration fut célèbre par ses reportages, dont personne n'oubliera
les plus sensa-
tionnels : L'In-
cendie du Bazar
de la Charité, le
Voyage de Nan-
sen, le Cataclys-
me de la Marti-
nique, les Voya-
ges présidentiels
en Russie, la
Guerre Russo -
Japonaise, la
Campagne Maro-
caine, la Destruc-
tion de Messine
et tant d'autres.
D'autre part,
l'existence cou-
rante est pleine
de faits dignes
d'intérêt qui nous
amusent ou nous
passionnent. Ce
sont, sous tous
leurs aspects, et
dans tous leurs
cadres de prin-
temps ou d'hiver,
les sports qui ont
pris tant de place
dans la vie moderne ; ce sont les mondanités les plus sensationnelles, les grands
mariages, les grandes réceptions de cour, les grandes chasses ; ce sont, bien
entendu, les arts dans toutes leurs manifestations et dans toutes leurs résurrec-
tions ; ce sont aussi les élégances, les modes, considérées comme caractéristiques
d'une époque ou comme tentatives d'une évolution esthétique ; ce sont enfin
tous les faits divers de la science, soit qu'un aéroplane nous ouvre hardiment
les routes de l'espace, soit qu'un diamant étincelle soudain au fond d'un creuset.
34
UN S.\LON DE « L ILLUSTRATION
530
LA VILLE LUMIERE
L'ilhistratioti réserve une place à tons les genres et n'omet rien de ce qui est
•susceptible d'intéresser les esprits cultivés.
D'où les nombreux et si divers suppléments de ce luxueux journal,
qui, tous, sont envoyés aux abonnés sans aucune augmentation de prix :
suppléments d'actualité, suppléments artistiques tirés en couleurs, romans
inédits des meilleurs écrivains, publiés en petit format et délicieusement
illustrés, numéros de Noël et du Salon, et enfin les suppléments de théâtre
qui ont pris, depuis quelques années, une importance très grande.
Lire chez soi, aussitôt après leur première représentation, les œuvres
dramatiques nouvelles, c'est un des plus grands plaisirs intellectuels que l'on
puisse éprouver.
Le journal qui le procure à ses lecteurs ne saurait, en vérité, leur offrir une
plus belle prime gratuite.
L' Illustration publie toutes les œuvres dramatiques représentées sur les
théâtres de Paris, et que leur succès ou leur valeur littéraire recommandent à l'at-
tention de ses lecteurs.
Nous arriverons maintenant boulevard Haussmann, et nous remarquerons
au numéro 13 la maison Roufï située au coin de la rue du Helder.
La maison
Rouff occupe
dans sa presque
totalité ce bel
immeuble, avec
si's ^•astes et
luxueux salons
de vente, ses con-
fortables salons
d'essayage et ses
grands ateliers.
, Cette grande
maison de cou-
ture a une très
ancienne réputa-
tion, réputation
qui se justifie
' ~ ' -^ I ■" 1 1 . j,,jj- j,_>j^ jours
par 1,1 ligne im-
peccable et l'mtéressante variété de ses nouvelles créations. Nous admirerons
chez elle les toilettes du soir, ondulantes et souples, les costumes tailleur
à la coupe parfaite, les gracieuses blouses de dentelles, les fourrures précieuses
et les riches manteaux.
M. Kouff sait donner à ses modèles une note originale et très arti>ti(iiu-. 11
IXe ARRONDISSEMENT
531
MAISON KOl'FF.
532
LA VILLE LUMIERE
s'honore d'avoir une clientèle des plus élégantes qui lui témoigne toujours son
entière confiance.
Il fait d'ailleurs tous ses efforts pour continuer à mériter sa faveur et son
approbation.
La parfaite
exécution des
commandes est
assurée, à la
maison Rouff,par
lui très nom-
breux personnel.
Il sait com-
biner pour les
femmes les toi-
lettes les plus jo-
lies et les plus
seyantes et celles-
ci savent bien
qu'elles sortiront
des salons de ce
grand couturier
du boulevard
Haussmann avec des parures infiniment gracieuses, qui les rendront plus char-
mantes et ajouteront un attrait de plus à leur beauté. M. Rouff a un guùt parfait et
très sûr, il fait de
la toilette fémi-
nine un ensemble
admirablement
harmonieux au
point de vue de
la ligne de l'élé-
gance,de l'assem-
blage délicat des
couleurs. N'est-ce
pas l'harmonie
qui constitue la
véritable beauté
et n'est-ce pas
à réaliser cette
beauté que doit
prétendre tout
l'artducouturier. ,,„^oj. ^ç,upp.
IXe ARRONDISSEMENT
533
l 'W^MVMMJVMM^VMMMMjs^^ ( v^^^V^ v^v^^v^A^vmy
-5-34
V LA-'^'^liïË LUMIÈRE
La inie du Helder tient son nom d'une victoire remportée sur les Anglais par
le maréchal Brune, à Helder, ville de Hollande.
Aux numéros 7 et 9 se trouvaient l'hôtel du Helder le fameux restaurant
du Lion-d'Or qui eut son heure de grande célébrité et au Lion-d'Or se ren-
contrèrent tous les écrivains de l'époque ; nombre de personnages célèbres vinrent
y manger le fameux ragoût Théodora, lancé au moment oii Sarah-Bemhardt
obtint un éclatant succès dans le drame de Sardou. Dans le premier acte du drame,
une vieille sorcière prépare sur im tréteau un plat composé de riz et de pois-
cjiiches. Un spectateur eut l'idée de faire préparer ce plat par le propriétaire du
Lion-d'Or, M. Reignard, et de lui donner le nom de ragoût Théodora. Ce plat eut
un tel succès que, trois fois par semaine, on venait de tous les coins de Paris au
Lion-d'Or pour le savourer. L'hôtel du Helder a seul subsisté et le restaurant
du Lion-d'Or a été remplacé par une Banque. Il ne sera peut-être pas sans intérêt
de rappeler à ce propos quelle est l'origine de ce nom de Lion-d'Or, donné en
France à tant d'hôtelleries et, par suite, à tant de restaurants. On aimait beau-
coup autrefois trouver une enseigne qui fût un jeu de mots, et les hôtels du
Lionrd'Or inscrivaient leur enseigne de la façon suivante : Au lit on dort.
Au numéro 19 du boulevard Haussmann, nous trouvons la grande maison
de couture ;\Iargaine-Lacroix, qui fit tant parler d'elle ces temps derniers et révo-
MAISmN M.\RGAINE-LACR01X.
IXe ARRONDISSEMENT 535
hitionna, pour ainsi dire, la mode par la création de ces fameuses robes tana-
gréennes. Comme toutes les innovations, ces robes furent d'abord très décriées,
et l'on se souvient encore du scandale que produisit aux courses d'Auteuil l'appa-
rition de ces toilettes sensationnelles. Mais les critiques tombèrent bien vite devant
la ligne si gracieuse des robes Tanagra et les femmes les adoptèrent. Elles
acqui:"ent rapidement droit de cité dans la ville, ces toilettes que l'on avait
tant blâmées, et elles sont encore aujourd'hui en pleine vogue. Une mode aussi
charmante ne pouvait, en effet, qu'obtenir un grand succès, et Mme Margaine-
Lacroix fut bien inspirée en créant ses modèles d'après l'antique.
L'on sait d'ailleurs que Mme Margaine-Lacroix, peintre de grand talent, est
douée de rares qualités artistiques et qu'elle possède le sens si précieux de la
couleur et de la ligne. Elle a créé également les fameuses robes sylphides, qui se
portent sans corset, et les brassières sylphides, si réputées, qui laissent à la
femme toute la liberté et toute la souplesse des mouvements.
La maison Margaine, sous la direction de Mme Margaine-Laci'oix, fille de
M- Margaine, fut créée en 1868. Elle a pris une très grande extension vers l'an-
tiée 1899 et a obtenu de hautes récompenses aux expositions de Paris en igoo et
de Milan en 1906. A la récente Exposition Eranco-Britannique, la maison
Margaine-Lacroix eut im éclatant succès avec ses robes sylphides et ses robes
Tanagra; qui' évoquent la grâce des statuettes antiques.
-Earue Taitbout a été créée en 1773 par le marquis de Laborde, sur un ter-
rain acquis aux rehgieux Mathurins, et ce nom de Taitbout est celui d'un des
greffiers de la ville. Au coin du boulevard et de la rue Taitbout, se trouvait le
fameux Tortoni, remplacé aujourd'hui par un marchand de chaussures.
Tortoni était, pour ainsi dire, le centre de ce qu'on a appelé pendant fort long-
temps le boulevard de Gand et à ce propos nous ne résisterons pas au plaisir
de citer cette brillante description d'Alfred de Musset, que M. Adolphe Brisson a
reproduite dans l'un de ses feuilletons :
« L'espace compris entre la rue Grange-Batelière et celle de la Chaussée-
d'Antin n'a pas, comme vous savez, Madame, plus d'une portée de fusil de long.
C'est un lieu plein de bouc en hiver et de poussière en été. Quelques marronniers
qui y donnaient de l'ombre ont été abattus à l'époque des barricades. Il n'y reste
pour ornement que cinq ou six arbrisseaux et autant de lanternes. D'ailleurs,
rien ne mérite l'attention, et il n'existe aucune raison de s'asseoir là plutôt qu'à
toute autre place du boulevard, qui est aussi long que Paris.
« Ce petit espace, souillé de poussière et de boue, est cependant un des lieux
les plus agréables qui soient au monde. C'est un des points, rares sur la terre, oii
le plaisir est concentré. Le Parisien y vit, le provincial y accourt ; l'étranger qui
y passe s'en souvient comme de la rue de Tolède, à Naples, comme autrefois de
la Piazetta, à Venise. Restaurants, cafés, théâtres, bains, maisons de jeu, tout s'y
presse ; on a cent pas à faire : l'univers est là. De l'autre côté du ruisseau, ce sont
les Grandes-Indes.
536 LA VILLE LUMIERE
« Vous ignorez sûrement, Madame, les mœurs de ce pays étrange qu'on a
nommé boulevard de Gand. Il ne commence guère à remuer qu'à midi. Les
garçons de café servent dédaigneusement quiconque déjeune avant cette heure.
C'est alors que les dandys arrivent ; ils entrent à Tortoni par la porte de derrière,
attendu que le perron est envahi par les barbares, c'est-à-dire les gens de la
Bourse. Le monde dandies, rasé et coiffé, déjeune jusqu'à deux heures, à grand
bruit, puis s'envole en bottes vernies. Ce qu'il fait de sa journée est impénétrable :
c'est une partie de cartes, un assaut d'armes ; mais rien n'en transpire au dehors,
•et je ne vous le confie qu'en secret.
« Il n'en faut pas moins remarquer la taille fine de la grisette, la jolie maman
qui traîne son marmot, le classique fredon du flâneur, le panache de la demoiselle
qui sort de sa répétition. A cinq heures, changement complet : tout se vide et
reste désert jusqu'à six heures. Les habitués de chaque restaurant paraissent peu
à peu et se dirigent vers leurs mondes planétaires. Le rentier retiré, amplement
vêtu, s'achemine vers le café Anglais avec son billet de stalle dans sa poche ; le
courtier bien brossé, le demi-fashionable vont s'attabler chez Hardy ; de quelques
lourdes voitures de remise débarquent de longues familles anglaises, qui entrent
au café de Paris, sur la foi d'une mode oubliée ; les cabinets du café Douix voient
arriver deux ou trois parties fines, visages joyeux mais inconnus.
« Devant le club de l'Union illuminé, les équipages s'arrêtent ; les dandies
sautillent çà et là avant d'entrer au Jockey. A sept heures, nouveau désert.
Quelques journalistes prennent le café pendant que tout le monde dîne. A huit
heures et demie, fumée générale ; cent estomacs digèrent, cent cigares brûlent ;
les voitures roulent, les bottes craquent, les cannes reluisent, les chapeaux sont
de travers, les gilets regorgent, les chevaux caracolent...
« Le monde dandy s'envole de nouveau. Ces messieurs sont au théâtre et ces
dames pirouettent. La compagnie devient tout à fait mauvaise. On entend dans
la solitude le crieur du journal du soir. A onze heures et demie, les spectacles se
vident ; on se casse le cou chez Tortoni pour prendre une glace avant de s'aller
coucher. Il s'en avale mille dans une soirée d'été. A minuit, un dandy égaré re-
paraît un instant ; il est brisé de sa journée ; il se jette sur une chaise, étend son
pied sur une autre, avale un verre de limonade en bâillant, tape sur une épaule
quelconque en manière d'adieu, et s'éclipse. Tout s'éteint. On se sépare en fumant
au clair de la lune. Une heure après, pas une âme ne bouge ; et trois ou quatre
fiacres patients attendent seuls devant le café Anglais des soupeurs attardés
qui n'en sortiront qu'au jour.
« Si je vous dis. Madame, que pour un jeune honune il peut y avoir une
extrême jouissance à mettre une botte qui lui fait mal au pied, vous allez rire. Si
je vous dis qu'un cheval d'allure douce et commode, passablement beau, restera
peut-être entre les mains du marchand, alors qu'on se précipitera sur une méchante
bête qui va ruer à chaque coin de rue, vous me traiterez de fou. Si je vous dis
qu'assister régulièrement à toutes les premières représentations, manger des
IXe ARRONDISSEMENT 537
iraises avant qu'il y en ait, prendre une prise de tabac au rôti, savoir de quoi
l'on parle et quelle est la dernière histoire d'une coulisse, parier n'importe sur
quoi le plus cher possible et payer le lendemain, tutoyer son domestique et
ignorer le nom de son cocher, sentir le jasmin et l'écurie, lire le journal au spec-
tacle, jouer le distrait et l'affairé en regardant les mouches aux endroits les plus
intéressants, boire énormément ou pas du tout, coudoyer les femmes d'un air
ennuyé avec une rose de Tivoli à sa boutonnière, avoir enfin pour maîtresse une belle
dame qui montre pour trois francs au parterre ce qu'il y a de plus secret dans tout
son ménage ; si je vous dis que c'est là le bonheur suprême, que répondrez-vous?
« Une botte qui fait mal va presque toujours bien ; un méchant cheval
peut être plus beau qu'un autre ; à une première représentation, s'il n'y a pas
d'esprit dans la pièce, il y a du monde pour l'écouter ; rien n'est si doux qu'une
primeur quelconque : une prise de tabac fait trouver le gibier plus succulent ;
rire, parier et payer sont choses louables et permises à tous ; l'odeur de l'écurie
est saine et celle du jasmin délectable ; tutoyer les gens donne de la grandeur ;
l'air ennuyé ne déplaît pas aux dames ; et une femme qui vaut la peine qu'on
aille au parterre, quel que soit le prix de la place, est assurément digne de faire
le bonheur d'un homme distingué... Nous ne nous comprenons pas, n'est-il pas
vrai?... C'est ce qui fait. Madame, que je n'essaierai pas de vous expliquer les
chai'mes du boulevard de Gand et que je suis obligé de m'en tenir à ce que je
vous ai dit tout à l'heure : c'est un des lieux les plus agréables qui soient au monde. . . »
A l'intersection du boulevard des Italiens et du boulevard [Montmartre, se
trouve la rue Drouot.
Au numéro i était autrefois l'hôtel de la duchesse de Grammont.
Au numéro 19 nous voyons la Pharmacie Normale. Cette pharmacie fondée
en 1855, a opéré une véritable révolution dans la consommation pharmaceutique.
Elle a été la première à commercialiser ses prix, en restant, malgré cela, toujours
fidèle aux vieilles traditions et aux lois qui régissent l'exercice de la profession
et qui veulent que toutes les préparations pharmaceutiques, toute la pharmacie
galénique, soient faites dans le laboratoire du pharmacien et sous la surveillance
immédiate du praticien diplômé.
Le laboi'atoire de la rue Drouot a été souvent visité par le corps médical ainsi
que par la clientèle de la pharmacie, qui peuvent ainsi se convaincre par eux-
mêmes des soins méticuleux apportés à toutes les préparations. Le public a bien
vite compris ces avantages tant au point de vue du pi"ix que de la sécurité pour
la qualité des médicaments que lui vendrait la Pharmacie Normale, et c'est pour
cela qu'il lui a accordé, de suite, une confiance et une sympathie qui n'ont fait
que s'affirmer tous les jours. La Pharmacie Normale est fière de posséder la
faveur du public et s'efforce de la mériter chaque jour davantage.
Il n'existe certes pas, dans le monde entier, une pharmacie de détail outillée
plus scientifiquement, occupant un personnel plus nombreux et réalisant un
chiffre d'affaires plus important que celui de la Pharmacie Normale.
538
LA VILLE -L-U:M-I È RE-
Ses laboratoires de manipulation peuvent être considérés comme des labora^
toires modèles. Son laboratoire d'analyses est abondamment pourvu de tous les
appareils que peuvent nécessiter les analyses chimiques médicales, microgra-
phiques, biologiques et industrielles.
La Pharmacie Normale se met à la dispu^itinn de ses clients et de tout le
corps médical pour faire visiter son laboratoire.
Il est spécialement dirijjé par un des directeurs, ancien préparateur des tra-
PARTIF, D INTERIEUR DE T..\ PH.-\RM.\CIE NOKMALE.
vaux cliimiqui's de l'Ecole Supéricin-e de Fliarmacic de Paris et ancien clief de
Laboratoire de la Eaculté de médecine.
Dans ce laboratoire sont essayés et analysés tous les produits chimiques
et toutes lés. rriatières ])remières achetés j^our le service de la Pharmacie Nor-
male. . '
. Elle ;a. obtenu toutes les jilus hautes récompenses aux récentes expositions
et a été notarhment membre du jury et hors concours à l'Exiiosition Universelle
de 1900 et à l'Exposition Franco-Britannique de Londres.
La Pharmacie Normale tient à honneur de ne pas s'écarter de ses traditions
et de justifier toujours sa vieille renommée, par son attention et sa volonté de
donner j)ar tous les moyens possibles satisfaction à sa clientèle.
I X '^ A R R O N DISSE M Ë N T
'S3^
540
LA VILLE LUMIERE
L'ancien hôtel de Choiseul occupait l'emplacement du numéro 3 actuel de
la rue Drouot. Il s'étendait d'im côté jusqu'à la rue Lafayette et, de l'autre, au
delà de la rue Favart, sur la presque totalité du terrain où plus tard on construisit
rOpéra-Comique. Lors de la construction de ce théâtre, M. de Choiseul fit don
de son parc et d'une somme de huit cent mille francs, à la condition expresse
qu'il lui serait réservé pour toujours, à lui et à ses descendants, une loge faisant
face à celle du roi. Le duc de Choiseul avait accès à cette loge par un souterrain
qui, partant de son hôtel, conduisait directement au théâtre, en passant sous les
boulevards.
Lors de l'incendie de l'Opéra-Comique, en 1887, les héritiers du duc de
Choiseul ayant été privés de la jouissance de leur loge, pendant treize ans, jusqu'à
la réédification de la salle, qui ne fut terminée qu'en 1900, plaidèrent contre la
ville et obtinrent trente mille francs à titre d'indemnité.
La mairie du IX*^ arrondissement est située au numéro 6 de la rue Drouot,
dans l'ancien hôtel du banquier Aguado de Las Marimas ; et au numéro 24 nous
voyons le fameux restaurant Lapré, dirigé aujourd'hui par M. ]\Iaurice. Ce res-
taurant est célèbre dans le monde des théâtres et dans celui de la finance ; il est
bien connu pour ses déjeuners et ses dîners, qui ont acquis une très grande
vogue. En dehors de ses salles de restaurant, il possède de grands et de petits
salons particuliers, toujours fréquentés par la clientèle la plus élégante.
VN DliS SALONS DE LA MAISON LAPRÉ.
IX-^' ARRONDISSEMENT
541
542
LA VILLE LUMIÈRE
terestaurant Lapré, dont la cuisine et la eave furent toujours extrêmement
appréciées, a la grande spécialité d'huîtres fines que l'on vient savourer chez lui
en les arrosant d'un bon petit vin.
Il y a quelques années, le restaurant Lapré fut célèbre par une aventure qui
fit jaser tout Paris ; c'est là, en effet, l'on s'en souvient peut-être, que le financier
Boulaine, après avoir eu quelques petits démêlés avec la justice, était venu
s'offrir un bon dîner en compagnie des deux agents affectés à sa surveillance; le
brave et joyeux financier n'eut rien de plus pressé que de semer ses gardiens, qui
restèrent au restaurant Lapré, alors que Boulaine avait été rejoindre sans doute
(juelque galante amie.
Reprenons maintenant le boulevard Montmartre. Nous avons déjà vu l'his-
torique de ce boulevard, qui est resté l'endroit le plus parisien de la ville.
Au numéro i6 est le cercle que l'on a familièrement dénommé : Cercle des
Ganaches. A l'angle du boulevard Montmartre et du boulevard Poissonnière se
trouve l'hôtel Brébant, qui, à l'époque de l'Exposition de 1867, fut le rendez-vous
du Tout-Paris.
Brebant avait été, nous dit le Dictionnaire des Rues de Paris, le plus parisien
des restaurants. En 1867, époque où il était en pleine vogue, Brebant possédait
plus de quatre-vingt mille bouteilles de vins dans ses caves. C'était alors le rendez-
IXe ARRONDISSEMENT
543
544
LA VILLE LUMIERE
MAISON BKEEANT.
VOUS du Tout-Paris littéraire, et les journalistes qui fréquentaient cet établisse-
ment avaient surnommé le patron : Le père des lettres.
A ce moment, c'était l'un des rares retraits où l'on mangeait la nuit. Dans un
article sur les grandes cuisines et les grandes caves de Paris, M. A. Luchet nous
dit : « La cuisine, bellement faite en son rez-de-chaussée vaste, travaille néan-
moins toujours sur marchandises de premier choix. La casserole n'a donc rien à
masquer : c'est une garantie. La cave, souvent faite et refaite, est forte de quatre-
vingt mille bouteilles. On y signale un vin de Lafïîtte de 1846, les quatre grands
châteaux de 1848, un Pichon-Longueville 1857, ^'^'^^ bouchon du propriétaire,
des Chambertin de 1842 et 1858, Romanée 1846, 1854, 1858, Clos de Tart, Po-
mard, Volnay-Santenot et Beaune des Hospices, 1858. De plus, quelques vins
d'Hermitage et de Côte-Rôtie de 1849. Si c'est bien pur, c'est bien attirant ! "
L'hôtel Brebant a été tout récemment aménagé avec le plus grand confort.
Citons à côté de l'hôtel Brebant le tailleur Mazella, dont l'habileté est bien
connue et très appréciée de tous les Parisiens. L'art du tailleur consiste sur-
tout dans la coupe et le prestage, qui se fait avec des fers nommés caiTeaux et
qui donne au vêtement la forme élégante, durable, qu'il doit avoir. Cette der-
nière opération très délicate suffit à elle seule pour qu'un vêtement ait bonne
ou mauvaise façon, selon la manière dont elle est exécutée, pour gâter une
pièce très bien coupée et pour en améliorer une dont la coupe serait défectueuse.
IXe ARRONDISSEMENT
545
MAISON MAZELLA.
Le métier du tailleur est lié à celui du drapier, et tout d'abord la partie la plus
importante de sa profession dut être la taille quand on commença à porter des
vêtements ajustés. Au moyen âge, ces vêtements devaient présenter des diffi-
cultés assez grandes, lorsqu'ils étaient collants et dessinaient absolument les
formes. Il est vrai que certaines pièces du vêtement étaient tricotées dans un
grand nombre de cas. Les tailleurs étaient aussi des « chaperonniers » ; ces
derniers avec le temps et grâce aux modes formèrent une profession spéciale
et devinrent les chapeliers. Les costumes de Mazella sont parfaitement exécutés.
Au numéro 4 du boulevard Poissonnière existe l'hôtel de l'abbé Saint-Phar,
fils naturel de Philippe d'Orléans.
Suivons maintenant la rue Rougemont, la rue Bergère, ori se trouve le Con-
servatoire de Musique et de Déclamation. La première école de chant fut créée
par Lulli, en 1672. En 1781, une école de déclamation fut créée par les acteurs
Mole et Dugazon. Parmi les élèves de cette école, se trouva celui qui devait être
le grand tragédien Talma. Cette école fut l'origine du Conservatoire. En 1784,
on décréta qu'une école de chant serait établie à l'endroit même où se trouve
aujourd'hui le Conservatoire, qui était alors l'hôtel des Menus Plaisirs du Roi.
Le Conservatoire fut supprimé pendant la Révolution, puis rétabh le 18 Bru-
maire, an III. L'école de déclamation ne fut ajoutée qu'en 1806.
35
X^ ARRONDISSEMENT
«a^^^E Xe arrondissement, enclos Saint-Laurent, comprend les quartiers de
^1 Saint- Vinccnt-de-Paul, de la porte Saint-Denis, de la porte Saint
Martin et de l'hôpital Saint-Louis. La mairie, située rue du Faubourg-
Saint-Martin et rue du Château-d'Eau, est un véritable palais : elle a été
reconstniite en 1892 et inaugurée par Félix Faure. L'ancienne mairie occupait
l'emplacement d'une caserne delà garde qui avait été saccagée et incendiée en 1848.
Lors des travaux de reconstruction de la rue du Château-d'Eau, dont le
nom vient de l'ancienne fontaine de la place de la République, on mit à jour une
arche de pont en parfait état de conservation qui est restée dans les fondations
de la nouvelle mairie. Il existait à cet endroit une rivière qui, après avoir tra-
versé les Champs-Elysées, allait se jeter dans la Seine. C'est dans la rue du Châ-
teau-d'Eau qu'avait été construite la salle Barthélémy, qui fut un bal public
très en vogue sous Napoléon III : on allait y voir danser la « liUe du bourreau ».
La famille de Sanson possédait, depuis 178g, une maison peinte en rouge située
non loin du bal Barthélémy, au 31 de la rue des Marais. On sait que ce fut Charles
Sanson qui guillotina toutes les illustres victimes de la Révolution ; son fils.
Henri Sanson, qui l'avait assisté pendant la Terreur, trouva original, étant criblé
de dettes, de faire saisir la guillotine.
La rue du Faubourg-Saint-Martin part de la porte Saint-Martin pour aboutir
boulevard de la Villette : sous la Révolution, on l'appela faubourg du Nord.
Vers le vi^ siècle, ime chapelle dédiée à saint Martin existait entre le terrain
compris entre l'église Saint-Martin et la Seine lorsque les Normands, au ix^ siècle,
détruisirent cette portion de Paris ; au siècle suivant, on reco'nstniisit le fau-
bourg. Le nouveau quartier longeait la rivière entre la place de Grève et la nie
Saint-Denis et était traversé par la me Planche-Mibray et la rue des Arcis.
Tout au bord du ileuvc se trouvait la grande place au W-au et la Tuerie ; plus
haut, la Triperie et la grande Boucherie derrière le Châtelet.
Ce quartier, qui faisait partie déjà de la première enceinte de Paris, fut incor-
poré dans celle de Philippe-Auguste dès le commencement du xiii'" siècle. La
porte de l'enceinte se trouvait devant la rue aux Oies et s'appelait porte Saint-
Martin. De 1220 à 1368, une population nombreuse s'agglonu'ra autour du
prieuré de Saint-Martin-des-Champs, et c'est ainsi que se forma la seconde jiartie
de la rue Saint-Martin. En 1674, la porte de l'enceinte de Philippe-Auguste fut
renversée et, sur son emplacement, s'éleva l'Arc de Triomphe actuel, noiniii'
porte Saint-Martin. Le faubourg qui se forma derrière ce monument sai>pel.i
Xe ARRONDISSEMENT 547
d'abord faubourg Saint-Laurent, mais changea bientôt son nom contre celui du
faubourg Saint-Martin. De nombreuses constructions y furent faites et, dès la
fin du xviiie siècle, il avait l'importance qu'il a conservée actuellement. Au 62 du
faubourg Saint-Martin se trouvait jadis le théâtre des Délassements-Comiques
ancien théâtre de Mme Saqui, qui fut fondé boulevard du Temple, puis transféré
rue d'Angoulême. Au 119, se trouve l'église Saint-Laurent : dès le vi^ siècle, il
existait près de Paris, sous le nom de Saint-Laurent, une abbaye qui fut dévastée
par les Normands. L'église actuelle date du xV^ siècle ; en 1795, elle fut concédée
aux Théophilanthropes, qui en firent le temple de la Vieillesse. Au 148, se trou-
vait l'hospice des Incurables, dits Récollets, devenu aujourd'hui l'hôpital militaire
des Récollets. Sous Louis XV, le duc de Lorges possédait à cet endroit une
immense propriété qui s'étendait jusqu'aux Buttes Chaumont et oiî le Régent
venait parfois chasser.
Nous suivrons à présent le canal Saint-Martin, dont les travaux coûtèrent
près de quinze millions. Ce canal a plus de quatre mille mètres de parcours, du
bassin de la Villette au boulevard Morland ; il a été tracé dans la partie qui va
de la Bastille à la Seine dans les fossés même de l'ancienne forteresse. Le canal
Saint-Martin fait suite au canal de l'Ourcq ; de chaque côté du canal s'étendent
les quais de Jemmapes et de Valmy, qui portent les noms de deux victoires rem-
portées pendant la Révolution par Dumouriez et Kellermann.
Au numéro 169 du quai de Valmy, nous voyons les ateliers de la grande mai-
son de photographie Demaria-Lapierre, dont nous avons vu tantôt la salle d'ex-
position et de vente, rue des Pyramides. A ce propos, il nous semble intéressant
de visiter l'usine où se construisent tous les appareils de la maison : ce sont des
ateliers très importants et admirablement organisés. Les matières dont sont com-
posés les appareils photographiques entrent dans les usines à l'état brut : bois
simplement équarris, métaux en planches, en tubes ou en pièces fondues, verres
d'optique en plaques informes, peaux diverses destinées au gainage ou à la con-
fection de soufflets, etc., etc., pour en ressortir ensuite sous la forme de véritables
instruments de précision, à la fois élégants et pratiques, qui sont de plus en plus
les appareils préférés de tous les connaisseurs. Les principaux bois utilisés pour
la fabrication sont l'acajou, le teck de Java, le noyer, le poirier et l'aulne de France.
Ces bois, tous de choix, ne peuvent être employés qu'après avoir été conservés
pendant de longues années dans des séchoirs à air libre, installés dans ce but.
Le travail mécanique de la partie ébéniste des appareils se fait dans le grand
hall de l'usine du quai de Valmy, où un grand nombre de machines-outils sont
actionnées par une force motrice puissante à laquelle coopèrent la vapeur et l'élec-
tricité. Certains de ces outils marchent avec une vitesse de près de trois mille
tours à la minute, découpant, entaillant ou creusant le bois avec une netteté
parfaite. Les ferrures sont fabriquées par milliers ; elles sont généralement en
cuivre, en acier ou en aluminium chaque fois que cela est possible, la faible den-
sité de ce métal permettant de diminuer d'autant le poids des appareils et de les
548 LA VILLE LUMIÈRE
rendre ainsi plus légers. Les soufflets sont fabriqués par des ouvrières, et cette
fabrication exige de grands soins, car l'étanchéité du soufflet doit être absolue.
La construction des obturateurs de toutes les parties mécaniques, de même que
celle des montures d'objectifs, est faite par des ouvriers spécialement compétents
en ce genre de travail qui exige des soins tout particuliers.
La partie optique a été l'objet d'études approfondies et de perfectionnements
incessants. L'on pourra se rendre compte que les appareils Demaria-Lapierre
présentent une absolue perfection. Les appareils d'amateurs ont été disposés,
.chaque fois que cela a été possible, pour l'emploi simultané des plaques et des
pellicules.
La maison Demaria-Lapierre est la seule fabrique, aussi bien en Europe
qu'en Amérique, dont la fabrication comprenne réellement en entier toutes les
parties qui constituent l'appareil photographique. Ses nombreux modèles d'ap-
pareils, ses anastigmats, ses lanternes de projection et d'agrandissement, ainsi
que tous ses accessoires, sont connus et appréciés des savants et praticiens les
plus réputés.
. La raison sociale actuelle est : Société anonyme des établissements Demaria-
Lapierre, au capital de i loo ooo francs.
Cette société est le fournisseur des ministères et d'un grand nombre d'éta-
blissements scientifiques, militaires ou industriels de France et de l'étranger ;
elle a obtenu les plus hautes récompenses à toutes les expositions et fut hors
concoui's et membre du jury à Paris en 1900, à Hanoï en 1902 et Milan en 1906.
Elle possède des succursales dans plusieurs villes d'Europe, et notamment à
Londres, à Bruxelles et à Dresde.
Quai Jemmapes, nous rencontrerons la rue de l'Hùpital-Saint-Louis. L'hô-
pital Saint-Louis fut édifié sous le règne de Henri IV pour le traitement de la
peste. Vers le milieu du xviil^ siècle, sa destination s'étendit à toutes les mala-
dies qui, sans être épidémiques, étaien.t néanmoins contagieuses (i).
Suivons le quai de Valmy jusqu'à la rue du Temple, très ancien chemin qui
conduisait au village de Belleville et avait été créé sur le territtvire dénommé le
clos de Malevart, connu depuis sous le nom de la Courtille.
Il existait jadis de nombreux clos dans Paris : on désignait sous ce nom
les clôtures à l'aide desquelles les habitants essayaient de jinitéger contre U>
attaques ennemies leurs biens situés en dehors des murs de ht \ille ; les guerres
privées, les révoltes et les brigandages des seigneurs exposaient en effet les
produits de la culture des terres à des ravages continuels, et un a\ait senti la
nécessité d'enclore de murs les terres cultivées.
Au 129 du faubourg du Temple se trouvait jadis le fameux cabaret de (lillc^
Desnoyers.
Traversons la place de la Képubli([ue et suixons du côté des numéros pairs
( I ) Hôpital Saint-Louis. — Médecins : Hallopcau, Uanlos, Balzer, De Beurmann, Gaucher,
Brocq, Thibiergc, - Chirurgiens: Deinoulin, Bcurnier, Rochard.-- Accoucheur: Boissard.
X^' ARRONDISSEMENT
550 LA VILLE LUMIERE
ies boulevards Saint-iMartin, Saint-Denis et Bonne-Nouvelle. Nous trouvons le
théâtre des Folies-Dramatiques, qui avait été fondé sur le fameux boulevard du
Crime. Dans la salle de ce théâtre furent représentés des succès fameux tels que
l'Œil crevé, le Petit Faust, Chilpénc, la Fille de Mme Angot, etc., etc.
Au coin de la rue de Bondy et du boulevard Saint-Martin, nous voyons le
théâtre del' Ambigu, qui fut primitivement un théâtre de marionnettes, fondé par
Audinot ; incendié en 1827, il fut reconstruit à la place même qu'il occupe encore
aujourd'hui. C'est là que Pixéricourt avait donné, en 1797,1e fameux mélodrame
intitulé Vidoy on l'Entant de la Forêt. Les auteurs, à cette époque, étaient
feien loin d'être payés comme ils le sont aujourd'hui : ils vendaient leurs ouvrages
pour une somme infime aux directeurs des théâtres, et Pixéricourt écrivit lui-
même sur un de ses ouvrages, avec beaucoup d'amertuMe sans doute, cette phrase :
« Ce drame a été vendu à Cotte, directeur, deux louis, e* cet homme a gagné deux
millions avec mes pièces ! » C'est à l'Ambigu que furent représentés tous ces
drames fameux parmi lesquels nous citerons Les Mousquetaires, d'Alexandre
Dumas, avec Mélingue dans le rôle de d'Artagnan, le Juif Errant d'Eugène
Siie avec l'acteur Chilh' qui traça du rôle de Rodin une inoubliable silhouette ;
Fanfan la Tulipe, avec Dumainc ; le Crime d-: Favernc, avec le célèbre
Frederick Lemaitre ; Roger la Honte, les Deux Cosses, ouvrage qui rapporta
à son auteur certainement davantage qu'au malheureux Pixéricourt. Puisque
nous sommes à l'Ambigu, dans le royaume du mélodrame, rapp'^'lons qu'Alfred
de Musset fit l'apologie de ce genre dramatique dont le peuple de Paris est
toujouis si friand :
« Vive le vieux roman, vive la page heureuse
Que tourne sur la mousse une belle amoureuse !
Vive d'un doigt coquet le livre déchiré,
Qu'arrose dans le bain le robinet doré !
Et que tous les pédants frappent leur tête creuse,
Vi\e le mélodrame où Margot a pleuré !
Oh ! oh ! dira quelqu'un, la chose est un peu rude '
N'est-ce rien de rimer avec exactitude?
Et, pourquoi mettrait-on son fils en pension.
Si, pour unique juge, après quinze ans d'étude.
On n'a qu'une cornette au bout d'un cotillon?
J'en suis bien désolé, c'est mon opinion. »
Tout près de l'Ambigu, nous vo\'ons le théâtre de la Porte-Saint-Martin, qui
fut construit pour remplacer celui qui avait été incendié pendant la Commune.
Il fut édifié en soixante-quinze jours par l'architecte Lenoir, pour servir de salle
provisoire à l'Opéra. A cause de la rapidité des travaux, on croyait la salle peu
solide et, pour l'essayer, on eut cette idée extraordinaire d'inaugurer par une
représentation populaire gratuite la salle de l'Opéra, au risque de tuer les mal-
heureux qui y assistaient. Frederick Lemaitre et Mélingue jouèrent aussi -ur la
scène de la Porte-Saint-Martin dans Trente ans on la Vie d'un Jour-tr, pièce
Xe ARRONDISSEMENT 551
dans laquelle Frederick Lemaitre remporta l'un de ses plus grands succès. C'était
à la Porte-Saint-Martin qu'avait eu lieu la première représentation de Mariait
Delorme et de Lucrèce Borgia. M. Georges Cain nous raconte ainsi ces premières
représentations dans son ouvrage sur les Anciens théâtres de Paris.
« On sait la curieuse histoire de Marion Delorme : la pièce distribuée et
répétée au Théâtre-Français, l'intervention de la censure, le veto de M. de Mar-
tignac et celui de M. de Polignac, et Victor Hugo allant lui-même soumettre à
Charles X le quatrième acte qui causait ce grand tapage. Le grand poète, dans
les Rayons et les Ombres, nous a conté cette poignante entrevue :
... c( Entre le poète et le vieux roi courbé.
De quoi s'agissait-il? D'un pauvre ange tombé
Dont l'amour refusait l'âme avec son haleine :
De Marion, lavée ainsi que Madeleine,
Qui boitait et traînait son pas estropié,
La censure, serpent, l'ayant mordue au pied.
Le poète voulait faire un soir apparaître
Louis XIII, ce roi sur qui régnait un prêtre,
Tout un siècle, marquis, bourreaux, fous, bateleurs ;
Et que la foule vînt et qu'à travers des pleurs.
Par moments, dans un drame étincelant et sombre.
Du pâle cardinal on crût voir passer l'ombre. »
Charles X fut charmeur, aimable, gracieux... mais, après avoir lu l'acte,
eut le regret de ne pouvoir autoriser la représentation, et Marion Delorme fut
ajournée. Cet ajournement devait être de courte durée, la Révolution de 1830
ayant supprimé la censure et le théâtre ayant reconquis sa liberté dans la liberté
générale. Le Théâtre-Français réclamait de nouveau Marion Delorme ; ^'ictor
Hugo refusa : il sentait l'hostilité du Théâtre-Français à cet art romantique dont
il était le chef incontesté. M. Taylor seul lui était acquis, mais les pouvoirs du
commissaire royal étaient limités,... et il accorda la pièce à M. Crosnier, le succès,
seur de M. Jouslin de La Salle, à la Porte-Saint-Martin.
Ce fut le II août 1831, un peu plus de trois mois après Antony, que fut
donnée la première représentation de Marion Delorme. Mmes Dorval et Bocage
furent admirables. Gobert, qui ressemblait tant à Napoléon, obtint un franc
succès dans le personnage si complexe de Louis XIH, et Provost, Chéri et Serres
furent applaudis ; ils représentaient l'Angely, le marquis de Savemy et le Gra-
cieu.x.
Marion Delorme fut fort discutée. Stendhal écrit au baron de Mareste :
« Marion Delorme a fait un demi-fiasco, non que cela vaille moins qu'Hernani,
au contraire, mais on est si peu amusable aujourd'hui ! Point de ces fureurs
comme l'année passée, le public bâille ou ne vient pas. Toute la littérature tombe
en quenouille, les vers principalement. >i Le premier acte réussit. Le second fut
accueilli froidement... Mais Mme Dorval entra, il y eut une telle effusion, une
telle douleur et une telle vérité, que tous les hommes battirent des mains et
552 LA VILLE LUMIERE
que toutes les femmes pleurèrent. A la chute du rideau, il y eut une bordée de
sifflets. Mais les applaudissements en grande majorité eurent le dessus et saluèrent
énergiquement le nom de l'auteur. »
A la Porte Saint-Martin, Sarah-Bernhardt joua tout le répertoire de Sardou,
entre autres la Tosca et Théodora, qui obtinrent une si grande vogue.
En 1895, Coquelin aîné prit la direction de la Porte-Saint-Martin et, en 1897,
créa, avec le succès que l'on sait, le rôle de Cyrano de Bergerac. Lorsque panit
la brochure de la pièce, Rostand écrivit sur la première page cette dédicace :
«C'est à l'âme de Cyrano que je voulais dédier ce poème; mais, puisqu'elle a
passé en vous, Coquelin, c'est à vous que je le dédie. »
Le théâtre de la Renaissance fut construit en 1872, sur l'emplacement de
l'ancien restaurant Defïîeux, connu pour ses repas de noces ; on y joua d'abord
l'opérette, puis il devint théâtre Sarah-Bernhardt. Il reprit ensuite son nom de
théâtre de la Renaissance, sous la direction de Guitr}-.
Le boulevard de Strasbourg part du boulevard Saint-Denis pour aboutir
à la gare de l'Est ; il fut créé en 1852 sur l'emplacement de l'ancienne foire Saint-
Laurent.
Les foires les plus célèbres de Paris furent celles de Saint-Lazare, de Saint-
Laurent, de Saint-Germain, des Jambons et de Saint-Ovide.
Bon nombre de comédiens ambulants s'établirent dans les foires de Saint-
Laurent et Saint-Germain et s'y maintinrent malgré les Confrères de la Passion
et les acteurs de l'hôtel de Bourgogne, auxquels ils furent seulement tenus de
verser une redevance annuelle de deux écus.
On avait commencé par des théâtres de marionnettes et le fameux Brioché
eut des imitateurs nombreux.
En 1661, le sieur Raisin, organiste des rois, était venu montrer à la foire
Saint-Laurent une épinette à trois claviers, dont l'un paraissait répéter tout seul
les airs que l'on jouait sur les deux autres. Le roi, charmé et effrayé en même
temps, voulut connaître le secret de ce prodige : c'était tout simplement le fils
cadet de Raisin qui était placé dans l'intérieur de l'épinette. Louis -XIV, amusé,
accorda à Raisin la permission de jouer la comédie avec une troupe qui serait
désignée sous le nom de troupe du Dauphin. Le théâtre de la troupe de Raisin
lut fermé après quelques années d'ime vogue extraordinaire, et Molière obtint
un ordre du Roi pour enlever le jeune Baron à la veuve Raisin.
D'excellents auteurs travaillèrent pour les théâtres de la foire ; on vit éclore
sur ses tréteaux une foule de divertissements : arlequinades, pantomimes, pro-
logues, etc., auxquels travaillèrent Le Sage, Fuselier, Favard, Dominque,
Piron, Vadé, Sedaine et nombre d'autres. Les frères Parfaict ont écrit l'Histoire
du Théâtre de la Foire Saint-Laurent et de la Foire Saint-Germain, dont l'influence
a été considérable sur notre littérature dramatique.
Boulevard de Strasbourg, nous rencontrerons le théâtre Antoine, ancien
théâtre des Menus-Plaisirs.
Xe ARRONDISSEMENT
553
554
LA VILLE LUMIERE
Le boulevard Magenta fut ouvert en 1855. C'est au numéro 24 que se trouve
le restaurant Véry, où eut lieu un attentat anarchiste en 1892. Le boulevard Ma-
genta forme, sur son parcours, la place de Valenciennes ouverte en 1827, où nous
trouverons le boulevard Denain, autrefois rue de la Barrière-Saint-Denis.
Au numéro 12 du boulevard Denain est situé l'hôtel Terminus-Nord. C'est
une très an-
cienne maison
qui a été fon-
dée à Paris de-
puis plus de
cincpiante ans.
Tout der-
nièrement, l'hô-
tel a été recon-
struit en entier
et aménagé
avec le plus
parfait confort
moderne. L'hô-
tel Terminus-
Nord, qui ap-
partient à MJI.
Brossard. Le-
\aiquc, Cama.x
rt Cie, est l'hô-
tel le plus im-
port ;int du-
quarticr de la
gare du Nord ;
il possède trois
cents chambres,
salons, salles
(le bains, fu-
moirs, etc.
A droite et
à gauche de l'hôtel, au rez-de-chaussée, se trouvent deux grands restaurants, admi-
rablement i:- tallés, l'un à prix fixe et l'autre à la carte. Nous ne devons pas ou-
blier de dire qu'un excellent orchestre joue tous les jours pendant le dîner,et l'on
sait comb.en cet u-age ajoute aux restaurants d'agrément, de charme et de
gaîté. L'hôtel Terminus-Nord offre aux voyageurs le plus grand confortable, et
c'est à cela qu'il doit d'avoir considérablement accru son chiffre d'affaires depuis
quehiuc temps. Il joint à tous ces avantages le privilège d'une excellente situation.
Tl RMINUS-NCRD.
Xe ARRONDISSEMENT
555
556 LA VILLE LUMIÈRE
Le boulevard Denain nous conduit à la gare du Nord, tout près de laquelle
nous voyons l'hôpital Lariboisière, situé sur l'emplacement de l'ancien clos Saint-
Lazare, qui fut, durant les journées des 24 et 25 février 1848, un des principaux
théâtres de l'insurrection. Les insurgés, à l'abri d'énormes barricades qu'ils avaient
formées avec les matériaux apportés là pour servir à la construction de l'hôpital,
tinrent tête, pendant longtemps, à l'armée régulière. L'hôpital Lariboisière fut
inauguré en 1854 (i).
La rue Saint- Vincent-de-Paul nous conduit à l'église du même nom.qiii fut
construite, sur le plan de M. Lepère, pour remplacer la chapelle provisoire située
rue Montholon.
La rue de Dunkerque nous conduit à la rue du Faubourg-Saint-Denis, par
laquelle nous reviendrons sur les boulevards.
La rue du Fauboui"g-Saint-Denis, qui conduisait de Paris à l'abbaye Saint-
Denis, est ime voie très ancienne. Au numéro 107, nous voyons la prison Saint-
Lazare, construite sur l'emplacement d'un vieux monastère, qui devint un hôpital
réservé au traitement des lépreux. C'est pour cette raison que l'on mit cet hôpital
sous l'invocation de Saint-Ladre ou Saint-Lazare, le lépreu.x de l'Evangile.
C'était la foire Saint-Lazare qui subvenait aux frais de la maladrerie. La maison
de Saint-Lazare fut pillée et saccagée sous la Révolution; elle fut transformée,
en 1793, en prison d'Etat, et André Chénier y fut enfermé. La maison de Saint-
Lazare sert aujourd'hui de prison pour les femmes. Récemment, en procédant à
des fouilles, on découvrit, sous la prison, les restes d'une ancienne crypte, dont
les sculptures étaient en parfait état de conservation.
Revenus boulevard Bonne-Nouvelle, nous trouverons le théâtre du Gym-
nase, ancien théâtre de Madame, à cause de la duchesse de Berry, qui prenait
grand plaisir à ce genre de spectacle. Au Gymnase furent jouées la plupart des
pièces d'Alexandre Dumas fils, entre autres, le Demi-monde, le Fils naturel, le
Père prodigue, etc., etc. Parmi les actciu's qui curent le plus de succès au
Gymnase, nous citerons : Brossant, Dumas, Geoffroy, La Fontaine, Mmes Rose
Chéri, Pasca, Céline Montalan, Blanche Pierson. Rachel avait débuté au Gymnase
en 1837.
Au numéro 12 du bouk'\-ard Honne-Nouxclle, nous voyons la pharmacie
Vigier, dont l'historique vaut la peine d'être rapporté. Cette pharmacie fut iondée
en 1765 par M. Charlard, qui devint prévôt du collège de pharmacie, à titre de
pharmacien de Monseigneur U' duc d'Orléans. En 1779, il fut chargé, par Lenoir,
lieutenant général de police, d'un travail sur la recherche chimique de l'étain,
et c'est d'après ses conclusions (pie l'on a substitué l'étain au plomb et an cuivre
dans la fabrication des vases et ustensiles divers, ainsi que pour les comptoirs des
marchands de vin. De 1792 à 1794, le ministre de la Guerre, Carnot, confia à
(i) Hôpital Lariboisière. — Jlédccins : Tapret, Brault, Gaillard, Legendre, I.aunois.
— Chirurgiens ; Marion, Chaput, Picquc.
Xe ARRONDISSEMENT
558 LA VILLE LUMIERE
Charlard la fourniture des médicaments aux troupes des armées de la République :
il s'acquitta de cette fonction avec un grand zèle, mais il perdit une grosse partie
de sa fortune, car le Directoire et le Consulat ne voulurent pas reconnaître cette
dette. Charlard mourut en l'an VI, laissant à son neveu un établissement pros-
père et un nom honorable. Ce dernier dirigea la pharmacie de 1798 à 1820 ; il
accrut la réputation de sa maison, fut nommé membre de l'Académie royale de
médecine et s'occupa de toutes les institutions dont le but est de secourir les
malheureux; il fut chargé de l'expertise de drogues destinées aux hôpitaux. Il
mourut en 1822, et son gendre, M. Boutron-Charlard, lui succéda. Ce dernirr,
membre de l'Académie de médecine et membre du Conseil municipal, publia de
nombreux travaux fort intéressants. En 1835, il céda sa maison à son élève
Guillemette. Il publia un ouvrage avec notes sur Mlle de Scudéry et entretint
de cordiales relations avec nombre de littérateurs et de poètes, particulièrement
avec Casimir Delavigne. Guillemette fit des travaux importants, notamment sur
l'opium : il céda sa pharmacie à M. Vigier, qui, aujourd'hui encore, est à la tête de
cet important établissement et en continue la tradition. M. Ferdinand Vigier est
membre de nombreuses sociétés savantes ; il a été plusieurs fois appelé à faire
partie' des jurys de concours pour les hôpitaux et pour l'examen de validation
des stagiaires en pharmacie; il consacre les rares loisirs que lui laissent ses travaux
scientifiques à ses fonctions d'adjoint au maire du X® arrondissement. La phar-
macie Vigier a joui toujours d'une excellente réputation auprès du public et du
corps médical ; elle s'est efforcée de tenir constamment des produits de qualité
irréprochable, conçus suivant les progrès scientifiques. Au nombre de ses produits
préparés selon les lois de la plus stricte hygiène, remarquons les savons
hygiéniques et médicamenteux, ainsi que la poudre dentifrice Charlard.
Suivons à présent la rue du Faubourg-Poissonnière, dont le nom vient de
ce qu'elle conduisait à la poissonnerie des Halles. Au xvii^ siècle, cette voie se
nommait Chaussée de la Nouvelle-France, à cause de la caserne de ce nom, bâtie
en 1722. Au numéro 42, nous voyons une vieille maison assez curieuse, et au
numéro 69, le bourreau Sanson possédait une petite maisonnette .avec jardin ;
au numéro 10 s'élevait, avant la guerre de 1870, le café-concert de l'Alcazar
d'Hiver, où Thérésa, la chanteuse populaire, obtint un énorme succès. Le passage
Violet va de la rue d'Hauteville au faubourg Poissonnière ; nous remarquons au
numéro 6 un joli petit pavillon, orné de colonnes, qui fut construit en 1840.
Au numéro 10, il existe une des plus anciennes maisons du (in;irticr. l'iiôlcl
Violet, dont M. Castrop est le propriétaire.
Cet hôtel est connu pour sa position tranquille sur le passage \'ioUl ; il est
fréquenté par les plus gros fabricants et commerçants de l'Univers. Sa situation
est tout à fait privilégiée, puisqu'il est situé tout près des gares de l'Est, du Nord
et de Saint-Lazare, et qu'il est en même temps à proximité des boulevards.
L'hôtel Violet possède une cuisine et une cave renommées qui sont très
appréciées des amateurs et des gourmets. On sait i\[U' l'art cuiinain- hit toujoius
Xe ARRONDISSEMENT
559
56o
LA VILLE LUMIERE
particulièrement en faveur en France ; les nombreux ouvrages publiés sur la cui-
sine, depuis le Ménagier de Paris, qui est le plus ancien et qui date de
Charles V, l'attestent suffisamment. Parmi les plus célèbres, nous citerons : le
Souper de la Cour, par Menou ; l'Art de la Cuisine au xix- siècle, par Carême ;
les ouvrages de Grimod de la Reynière, la Physiologie du Goût, livre dans
lequel Brillât-Savarin enseigne l'art de jouir des plaisirs de la table ; la Gas-
tronomie, aimable badinage où Berchoux a célébré en vers gracieux tout l'at-
trait d'une bonne cuisine, attrait qui constitue ])arfois le premier fondement de la
fortune et de la réijutafion de ceux qui veulent jouer un rôle dans la société.
Les amateurs de bonne chère savent ([u'ils feront à rhôt(>l Violet des repas
succulents. M. Castrop, propriétaire et directeur de l'iiùtel. a la préoccupation
constante du plus grand bien-être de ses clients, qui lui restent toujours fidèles.
Mentionnons également qu'à l'hôtel Violet on parle toutes les langues étrangères.
Un peu plus loin, nous trouvons la rue Lafaj'ette, ancienne rue Charles-X,
où se trouvaient les jardins dépendant de l'hôtel de la reine Hortense. Tous
ces terrains appartenaient à MM.de Rothschild, qui les ont vendus à des Sociétés
immobilières. Aujourd'hui s'élèvent sur leur emplacement de grands immeubles
de rapport. La rue Pillet-Will a été tracée sur une partie de l'emplacement des
jardins et va de la rue Laifrtte à la rue Lafavette.
X" ARRONDISSEMENT
S6i
IIOILL VIOLET.
36
^^E Xle arrondissement - Popincourt - comprend les quartiers de
§)1 la Folie-Méricourt, de Saint-Ambroise, de la Roquette et de Samte-
ÏS Marguerite. La mairie, construite en 1865, est située place Voltaire.
C.tt. place fut créée en 1877.SOUS le nom de place du Prince-Eugène. nom que
portait aussi le boulevard Voltaire, tracé également en 1877. La statue du
prince Eugène de Beauharnais, fils de Joséphine, était située jadis en face de
la mairie. On peut voir, boulevard Voltaire, en face du concert de Bataclan,
la statue du sergent Bobillot.
La rue de la Roquette traverse la place Voltaire ; elle fut ouverte en 1801,
entre la place de la Bastille et la rue des Murs-de-la-Roquette ; plus tard, on a
prolongea à travers le terrain de l'ancien couvent des Sœurs hospitalières de la
Roquette. Le territoire sur lequel a été percée cette rue était, sous le règne de
Henri III un lieu de plaisance, et se nommait de la « Rochette ». Jusqu en 1900,
le dépôt des condamnés, appelé aussi Grande- Roquette, était situé au numéro 168 ;
cette prison était composée de vastes bâtiments entourés d'un mur d enceinte.
C'était l'une des plus redoutées des criminels. En face de l'emplacement de cette
prison est située la prison des jeunes détenus ou Petite Roquette.
De 1851 à 1900, toutes les exécutions capitales eurent lieu devant la prison
de la Roquette, sur une petite place circulaire bordée par les terres-pleins envi-
ronnants. Cinq larges pierres, formant un carré et présentant une surface plane
au niveau des pavés, étaient destinées à recevoir les énormes pièces de bois, ser-
vant de base à l'échafaud que, dans l'argot des prisons, on appelle de ce nom
expressif: « l'Abbaye de Monte à Regret ... La guillotine y était dressée pen-
dant la nuit : mais, malgré l'heure matinale à laquelle les exécutions avaient heu.
un grand nombre de curieux furent toujours attirés par ce spectacle. Entre autres
criminels guillotinés sur la place de la Roquette, nous citerons : Verger, 1 assassin
de l'archevêque de Paris ;Orsini, le principal auteur del'attentat du 14 janvier 1858,
le cocher Colignon, le médecin empoisonneur La Pommerais, Troppmanu, B.lloir,
Eyraud, Pranzini, Marchandon, Vaillant et Henry, les anarchistes.
Une grande partie de la rue de la Roquette se trouve sur remplacement de
la Folie-Régnault, dont nous parlerons à propos du Père-Lachaise.
La rue de la Roquette nous conduit à la place de la Bastille, qui était a la
fois une sorte de château fort et une prison d'Etat. Elle fut construite en 1370.
et Hugues Aubriot. prévôt des Marchands, en posa la première pierre. Dans la
suite, on y ajouta deux autres tours qui furent réunies aux deux première, par
Xle ARRONDISSEMENT 563
de puissantes murailles. Sous Charles VI, le nombre des tours fut porté à six ■
enfin, au xvie siècle, la forteresse fut complétée par la construction de deu^
dernières tours : la Bastille était ainsi Tune des plus puissantes citadelles du
monde. La porte principale faisait face à la rue des Toumelles, elle était sur-
montée des statues de Charles VI, d'Isabeau et de Saint-Antoine. L'horloge de
k BastiUe était célèbre et le chroniqueur Linguet la décrite dans ses Mémoires
Comme château fort, la Bastille a joué un rôle beaucoup moins considérable
que comme prison d'Etat. Les prisons étaient situées dans la tour divisée en cinq
étages voûtes, dont chacun comprenait une chambre octogone, percée d une seule
fenêtre étroite ; la muraille avait six pieds d'épaisseur. Les cachots s'enfonçaient
jusqu a six mètres sous terre. Le séjour, néanmoins, n'en était pas plus redouté
que celui des « Calottes «, qui étaient situées au sommet des tours et où les
prisonniers souffraient terriblement de la chaleur et du froid. Les appartements
aménagés dans les bâtiments qui reliaient les tours entre elles étaient un peu plus
vastes et un peu plus confortables : c'était là qu'on enfermait les personnages
de distmction. Les prisonniers étaient conduits à la Bastille par des exempts
sur une simple lettre de Cachet. Ils étaient secrètement introduits à la Bastille
sans que personne puisse voir leur visage, même pas les soldats de garde ■ ils
étaient soumis ensuite à de fréquents interrogatoires, où l'on tâchait de leur
arracher leurs secrets. Le plus souvent, les prisonniers étaient incarcérés sans
connaître le motif de leur arrestation ; on les soumettait au secret le plus sévère
et on les livrait sans jugement à la brutalité des geôliers.
« L'histoire de la Bastille, prison d'Etat, dit M. Mongin, comprendrait à
la rigueur, tout le mouvement intellectuel et politique de la France. Dans ses
cachots, ont comparu tour à tour Hugues Aubriot lui-même, fondateur de la
Bastille, qui expia, par une détention perpétuelle, sa prétendue hérésie et ses
relations d'amour avec une juive ; et Jacques d'Armagnac, duc de Nemours,
en 1475 ; et tant de hauts et puissants barons, au temps de Louis XI et de Riche-
lieu. Là ont comparu le maréchal de Biron, et Fouquet, le surintendant des
finances, et les empoisonneurs de qualité, sous Louis XIV. Les dernières résis-
tances de la féodalité et de l'aristocratie sont allées mourir là ; ensuite, c'est le
tour du peuple. A la place des martyrs du passé, viennent s'asseoir, sur les dalles
de la Bastille, les martyrs de la Révolution, les précurseurs de la République à
venir. Lors de la révocation de l'Edit de Nantes, la Bastille s'encombra de pro-
testants. Là ont été ensevelis les Jansénistes et les convulsionnaires de Saint-
Médard, et la pauvre épileptique Jeanne LeUèvre, accusée de convulsions, et
le vieillard plus que centenaire, avec la petite fille de sept ans ! Là a souffert,
jusqu'à l'échafaud, le brave gouverneur de l'Inde, Lally, coupable d'offense
envers les courtisans... .. Ajoutons à ce martyrologe les noms de Len^let-Dufres-
noy, de Voltaire, de Linguet, de Latude, cette populaire victime de la Pompadour,
du .Masque de fer, de La Bourdonnais, de La Chalotais, de Richelieu, Le Maistre
de Sacy, et d'une infinité d'autres appartenant à toutes les classes de la société.
564
I.A VILLE LUMIÈRE
COLONNE DE JUILLKT.
Le 14 juillet 1789, le peuple,
entraîné par l'éloquence de Ca-
mille Desmoulins, partit du jar-
din du Palais Royal et se porta
en masse sur la terrible forte-
resse : il délivra les prisonniers,
massaCTa le gouverneur De Lau-
nay, tua le maire Flesselles et
se rendit maître de la prison
abhorrée qui choquait les re-
gards, disait Mercier.
Avec les matériaux de la
Bastille, on construisit une partie
du pont de la Concorde : L'en-
treprise des travaux de démoli-
tion fut confiée à un maçon,
nommé Palloy, qui tira de très
gros bénéfices en vendant aux
municipalités de France des
reproductions du château fort
taillées dans les pierres mêmes
provenant de sa démolition. A
l'endroit où s'élevait la Bastille,
on plaça un écriteau portant ces
mots : « Ici, on danse. » Actuelle-
ment, au milieu de la place, s'élève
la Colonne de Juillet, érigée en
1840, en l'honneur des com-
battants de 1830.
Le boulevard Riolianl-lA-noir
part ûc la place de la Bastille
pour rejoindre les quais Jennna-
pes et Valmy. Siûvons le fau-
bomg Saint-Antoine où était
situé la maison de santé dans
laquelle était enfermé le général
Mallet, lorsqu'il organisa sa fa-
ninise i-()uspiralion.
Au numéro 210. se trouvait
la brasserie du général Santerre,
ciief des vainqueurs de la Bas-
tille et commandant de la Garde
XI<^ ARRONDISSEMENT 565
nationale à l'attaque des Tuileries. En 1800, Bonaparte lui fit servir une pension.
Lors des guerres de Vendée, il avait été révoqué pour son incapacité.
La rue de Charonne part du faubourg Saint-Antoine, c'était l'ancien chemin
qui conduisait au village de Charonne, petit hameau qui prit une certaine impor-
tance en 1643, lorsque vint s'y installer une devineresse que l'on venait consulter
de tous les coins de Paris.
Au numéro 98 se trouvait le couvent des Filles de la Croix, fondé par le
prince de Condé et le maréchal d'Efïiat : c'est dans ce couvent que fut enterré
Cyrano de Bergerac.
Au numéro 161, se trouve la maison de santé du D^" Belhomme, dont M. Le-
nôtre nous a raconté l'histoire dans la troisième série de son ouvrage intitulé
Vieilles Maisons, Vieux Papiers. Nous la résumerons ici, d'après son étude très
documentée.
« Belhomme était un médecin qui, en 1787, installa dans cette demeure
confortable, isolée parmi les vignes, sur les hauteurs de Charonne, une maison
de retraite et de santé. L'établissement prospéra vite. Il n'était pas inauguré
depuis deux ans, que déjà il comptait quarante-six pensionnaires, dont seule-
ment neuf « reclus de bonne volonté ». Parmi ceux-ci se trouvait Ramponeau,
le fameux Ramponeau, l'ancien farceur de la guinguette des Percherons, qui
avait eu son heure de vogue folle et qui, âgé, ennuyé, dolent, s'était retiré là pour
y finir tranquillement ses jours. Au nombre des trente-sept fous étaient quelques
femmes, ime dizaine de provinciaux et plusieurs prêtres, dont l'un, l'abbé Fran-
çois-Thimothée de Lambour, avait, pour maladie spéciale, l'idée fixe d'être un
acteur fameux et s'épuisait à déclamer des tragédies entières sans prendre le
temps de respirer. »
Quand survint la Révolution, le D"' Belhomme, libéral, comme bien des mé-
decins, fut nommé capitaine de la compagnie de Popincourt ; il eut l'heureuse
idée d'offrir à la section son hôtel pour y loger — moyennant pension, et sous pré-
texte de rhumatismes à soigner ou de fièvre quarte à guérir — les suspects riches
à qui n'agréait pas le séjour d'une prison vulgaire. Le docteur était en relations
avec quelques hommes puissants du nouveau régime ; sa proposition fut acceptée,
et l'on vit bientôt arriver, de toutes les geôles de Paris, des détenus copieusement
rentes qiii, bien qu'aristocrates, se procuraient cette faveur à force de pour-
boires.
La maison de Charonne devenait, dans l'esprit des suspects traqués, une oasis
enviée, dont la mort, partout ailleurs menaçante, n'approchait pas. Dans les
autres prisons, on parlait à l'égal d'un paradis de cette geôle où l'on était sûr de
dormir sans crainte du brutal appel des aboyeurs, faisant la provision de l'écha-
faud, et le bruit courait que Belhomme avait obtenu pour sa maison « une
sauvegarde tacite » très lucrative pour tout le monde.
Il avait, disait-on, passé marché avec l'accusateur public, Fouquier-Tin-
ville ; ct-lui-ci s'engageait à ne point tracasser les locataires de l'établissement ;
566 LA VILLE LUMIÈRE
Belhomme, en revanche, faisait à Fouquier-Tinville une forte remise sur chacune
des pensions qu'il percevait, pensions énormes, d'ailleurs, que les détenus acquit-
taient volontiers, comme on pense : les choses allaient bien tant que l'argent ne
manquait pas aux prisonniers ; mais les échéances étaient laborieuses, et bon
nombre se trouvaient souvent dans l'impossibilité de satisfaire à l'avidité crois-
sante de leur geôlier. A la fin de chaque mois, il fallait régler les comptes et fixer
la pension du mois suivant. Chaque détenu venait alors marchander sa vie dans
le cabinet de Belhomme, car celui « qui ne payait pas », était immédiatement
expédié dans une prison moins favorisée, la Conciergerie ou Sainte-Pélagie qui,
ejles, n'étaient pas à l'abri des foudres de Fouquier-Tinville.
On vit successivement arriver à la maison de Belhomme la duchesse d'Or-
léans, le comte et la comtesse du Roure, la veuve de Petion, Linguet, qui laissa
chez Belhomme toute sa fortune et sortit de chez lui pour être condamné à mort,
Mlle Lange, la jolie actrice du Théâtre-Français, Mlle Mézerai. On se disputait
les places vacantes à la pension de Charonne ; la maison de santé ne suffisait
plus à recevoir ses hôtes, le bon docteur avait loué un hôtel voisin, l'hôtel Chaba-
nais, avec lequel on communiquait par de vastes jardins. Les deux cents locataires
de Belhomme vivaient campés, pêle-mêle, avec les quelques aliénés, ses anciens
pensionnaires que Belhomme n'avait pu expulser, mais qu'il avait relégués dans
des galetas ; au promenoir, on se heurtait à quelque folle que tout ce remue-
ménage agitait, à Ramponeau, taciturne et morose, ou à l'abbé de Lam-
bour qui, se croyant devenu Garrick ou Lekain, déclamait les tirades de
Mérope.
C'était chose curieuse d'entendre le pratique docteur traiter d'affaires avec
les grandes dames. « En vérité, lui disait un jour la duchesse du Châtelct, avec
les formes un peu apprêtées de l'ancienne cour, en vérité. Monsieur de Belhomme,
vous n'êtes pas raisonnable, et il m'est, à mon vif regret, impossible de vous satis-
faire. — Allons, ma grosse, répondait Belhomme, sois bonne fille, je te ferai
remise d'un quart ! ».
Même à ce taux, la duchesse du Châtelet ne put continuer à payer la pension ;
elle dut quitter l'établissement, et peu de jours après elle mourait sur l'échafaud.
Cette catastrophe répandit la consternation chez Belhomme : lui-même s'y montra
sensible, tout en faisant remarquer, pour l'exemple, « que cette dame périssait
victime d'une économie mal entendue ! ».
La rue de la Roquette débouche boulevard de Ménilmontant, aviquel fait
suite' le boulevard de Belleville, i\n\ portait sur son parcours les différents noms
de boulevard des Trois-Couronnes, boulevard de Belleville et chemin de Ronde
de Ramponeau. Belleville était autrefois une montagne inculte, que l'on appelait
le fief de Savie. Les rois mérovingiens y possédaient des maisons de plaisance.
Sous Charles VI, il y eut sur cette montagne un petit pays que l'on ajîpelait
« Poitrouville » ; le nom de Belleville lui lut substitué et s'cxpliciue par la jdi»'
situation de ce pays.
Xle ARRONDISSEMENT
567
Avant de terminer cette promenade dans l'aiTondissement de Popincourt,
disons un dernier mot de la rue du Chemin-Vert, qui relie le boulevard Beaumar-
chais au boulevard de Ménilmontant : en 1650, cette rue existait déjà sous le
nom de rue Verte, à cause des marais et des herbages sur lesquels elle avait été
tracée. Il paraît qu'un jour Jean-Jacques Rousseau, revenant d'une promenade
sur la colline de Ménilmontant, où il avait été herboriser, fut renversé dans la
rue Verte par un gros chien danois appartenant à M. Le Pelletier de Saint-Fargeau.
Relevé sans connaissance, l'auteur de la Nouvelle Héloïse fut transporté dans
une maison de la Haute-Borne. On avait donné à cet endroit le nom de Haute-
Borne, en souvenir d'un menhir (pierre druidique) qui y avait été découvert.
JJ
Plioh' Xiurdein frt
EGLISE SAINT-AMBROISE.
DISSEMENT
Sif^^J*!-: XIK arrondissement — arrondissement de Renilly — comprend
To^il une grande partie de l'ancien ^'III'' arrondissement de Paris, ainsi
que le village de Bercy.
Bercy existait déjà au xiii^ siècle, mais ne prit d'importance que vers la fin
du xviiie siècle, quand le commerce des vins et eaux-de-vie y créa un vaste entre-
pôt pour l'approvisionnement de la ville.
En 1820, un immense incendie ruina en partie cet entrepôt : il se releva
aussitôt de ce désastre, qui lui coûta plus de 10 millions.
Berc\' possédait im fort beau château dont on pouvait voir encore les restes
avant l'annexion, en 1860. Ce château, qui avait été édifié sur le plan de Le Vau
et auquel attenait un parc fort étendu, planté de magnifiques arbres, avait
appartenu à Charles-François Olier, marquis de Nointol, ambassadeur de France
à Constantinople.
Entamé par les fortifications, détruit pour l'agrandissement de la gare de
Lyon, le château de Bercy n'a laissé aucun vestige.
Ce fut en octobre 1861 que le pic et la pioche attaquèrent de tous côtés
cette magnifique résidence. Le château du Bercy avait été construit sur les dessins
de Mansart pour M. Le Malou, président au Parlement de Paris. Le parc, envi-
ronné de beaux jardins et bordé, le long de la Seine, par une magnifique terrasse,
contenait jilus d(> 150 hectares ; il avait été dessiné par Le Nôtre. Pendant la
Révolution, le château de Bercy fut fermé et ses dépendances louées à diffé-
rentes personnes : les unes firent abattre les arbres, les autres labourèrent les
allées du parc pour y semer du blé. Toutefois, l'intérieur des appartements fut
respecté, et, lors de la démolition du château, les boiseries seules furent vendues
plus de 200 000 francs. On jieut juger par ce chiffre de ce qu'était la richesse des
ornementations.
Le village de Bercy se reliait à Paris par la Râpée, longue lile de maisons (jui
aujourd'hui forme le quai de la Râpée, la Vallée de Fécamp et la Grande Pinte;
cette dernière dénomination provenait d'une auberge qui se trouvait en ces lieux.
La Vallée de Fécamp et la Grande Pinte ont été confondues dans la rue de
Charenton.
On suppose que ce nom de Bercy viendrait, liarcurruplion. de la Grange aux
Merciers, qui était un marché situé près de la barrière. 'l\)utelois il semble préfé-
rable de faire venir ce nom de Bercy du vieux mot Bcrcil, qui signifiait bergerie :
le village de Bercy servait de pâturage aux bestiaux.
Xlle ARRONDISSEMENT 569
L'arrondissement de Reuilly comprend quatre quartiers :
Quartier de Bel- Air ;
Quartier de Picpus ;
Quartier de Bercy;
Quartier des Quinze- Vingts.
Nous partirons de la place de la Nation, qui se dénommait anciennement
place du Trône, à cause d'un trône qui y fut élevé lors du mariage de Louis XIV
avec ;\Iarie-Thérèse d'Autriche.
En 1793, la place du Trône, devenue la place du Trône renversé, servit aux
exécutions capitales : pendant quelque temps, la guillotine fut dressée en perma-
nence et c'est là, entre autres victimes, qu'André Chénier fut décapité. Les
cadavres étaient ti"ansportées au cimetière de Picpus. « Ce cimetière, raconte
M. Pessard, était tellement rempli pendant la Révolution, que pour prévenir une
épidémie et atténuer les miasmes méphitiques qui s'échappaient de cette fosse à
ciel ouvert, il y fut établi un plancher sur lequel on pratiqua des trappes pour les
besoins du service ». On avait établi, sur la place du Trône renversé, un trou
destiné à recevoir le sang des suppliciés, sang qu'on allait déverser ensuite dans
la fosse de Picpus.
Actuellement nous voyons au centre de la place le groupe du Triomphe de la
République, œuvre du sculpteur Dalou, qui fut inauguré en i8gg.
Nous voyons encore place de la Nation les bâtiments qui servaient d'octroi
à la barrière du Trône avant 1860. Ils se composent de deux vastes bâtiments
symétriques et de deux colonnes.
La barrière du Trône, qui devint la barrière de Vincennes, était un des prin-
cipaux monuments qui formaient les barrières de Paris et qui dataient de 178S.
Voici dans quelles circonstances ils avaient été édifiés :
Les fermiers généraux, pour arrêter les progrès de la conti'ebande et assujettir
au droit d'entrée un plus grand nombre de consommateurs, obtinrent en 1784,
du miilistre Calonne, l'autorisation de renfermer Paris dans une vaste muraille.
Les travaux commencèrent au mois de mai de la même année du côté de l'hôpital
de la Salpêtrière. Malgré les oppositions de quelques personnes puissantes dont les
intérêts étaient lésés, on continua l'exécution de ce projet et on enserra les bou-
levards neufs.
Lorsqu'en 1786 l'enceinte du midi de Paris fut terminée et que l'on eut en-
trepris celle du côté du Nord, qu'on eut englobé les villages de Chaillot, du Roule,
de Monceau, de Clichy et qu'on attaqua le territoire de Montmartre, les habitants
et l'abbesse de ce village firent de vives réclamations qui obligèrent les entrepre-
neurs à faire subir à la ligne de circonvallation un angle rentrant qui se remarque
entre les barrières de Clichy et de Rochechouart. Lorsqu'à la fin de l'année on
s'occupa de jalonner du côté du village de Picpus, un propriétaire, le fils du peintre
Restout, s'opposa tant qu'il put à cette usurpation. Quand il demanda de quel
570
LA VILLE LUMIERE
droit on lui enlevait sa propriété, nn maître des requêtes, nommé Colonia, lui
répondit que c'était par le droit canon. Et la muraille fut continuée.
Les Parisiens, s'apercevant qu'on les emprisonnait, firent alors, comme ce
fut de tout temps leur habitude,
éclater leur mécontentement par des
vers, des chansons et des bons mots.
On fit le vers connu :
Le mur murant Paris rend Paris murmurant :
et entre autres épigrammes la sui-
vante :
Pour augmenter son numéraire
Et raccourcir notre horizon
La ferme a jugé nécessaire
De mettre Paris en prison.
Tout cela, il faut l'avouer, n'était
pas bien méchant !
Les portes ou barrières d'entrée
furent élevées sur les dessins de l'archi-
tecte Ledoux avec une magnificence
très déplacée. Pour les bureaux, il
n'était nul besoin, en
effet, de vastes édi-
fices, de temples ni
de palais. De plus,
cette magnificence
était du moins in-
tempestive à une
époque où les finan-
ces de l'Etat se trou-
vaient dans une si-
tuation déplorable ;
elle devenait insul-
tante ])our le pevi-
, ' pie qui se \-oyait
forcé de fournir
les frais des instru-
ments de son supplice et d'en admirer les formes. Ce ne fut cpi'un cri contre les
fermiers généraux et contre le ministre. On adressa des suppliques au roi et
le 7 septembre un arrêt du Conseil ordonna la suppression des travaux. Le nou-
veau ministre qui avait succédé à Calonne promit de faire démolir la
muraille de Paris, puis se ravisa, prétendant que les travaux étaient trop avancés.
XIl^ ARRONDISSEMENT
57T
Les barrières, qui étaient au nombre de soixante, existèrent jusqu'au moment
de l'annexion (1860). A cette époque les bâtiments et les murs de l'octroi furent
pour la plupart démolis et les barrières rétablies aux portes des fortifications.
Il ne reste aujourd'hui des anciens bâtiments d'octroi que la rotonde Saint-
Martin à la Villette, les bâtiments de la barrière du Trône, la barrière d'Italie et
la rotonde de Chartres au Parc Monceau.
Il existe actuellement 56 portes de Paris.
De la place de la Nation rayonnent les rues et avenues suivantes :
L'avenue du Trône qui faisait partie de l'ancienne place du Trône ;
Le boulevard de Picpus, jadis en dehors des murs d'octroi. Nous trouvons
dans le Dictionnaire des rues de Paris une singulière étymologie de ce mot de
Picpus, qui viendrait d'ime épidémie qui s'était répandue à Paris, et qui couvrait
les bras des enfants qui en étaient atteints de cloques semblables à celles produites
par les piqûres ;
La rue des Colonnes du Trône ;
L'avenue du Bel-Air ;
La rue Fabre-d'Eglantine, créée en 1888 ; elle fut appelée ainsi en l'honneur
du gracieux poète, qui donna des noms si poétiques aux mois républicains ;
La rue Jaucourt ;
Le boulevard Diderot, précédemment appelé boulevard Mazas.
La rue de Picpus, qui traverse le boulevard Diderot, part de la rue du Fau-
bourg-Saint-Antoine pour arriver boulevard Poniatowski, tout près du Bois de
Vincennes. Sur l'emplacement des maisons portant actuellement les numéros 8,
10 et 12 de la rue de Picpus,
oii nous voyons aujourd'hui
la Maison de Santé de Picpus,
dirigée par le D^ Pottier, se
trouvait jadis un pavillon
qui servait de rendez-vous
de chasse au roi Henri IV.
Tout à côté du pavillon du
« Vert-Galant », s'élevait
une demeure qui servit
pendant quelque temps de
maison de campagne à
Ninon de Lenclos. Siu" ces
terrains, ^I. Sainte-Colombe
fonda, en 1777, une maison
de santé, spécialement des-
tinée au traitement des
maladies mentales et ner-
veuses. M. Sainte-Colombe m.mson de santé du docteur pottier. — salon et hall.
572
LÀ VILLE LUMIERE
lElK POTIIER. --
eut })<nir succrssfiirs M. Cabin-Si
MAISON Uli SANTÉ 1)1" Dut
PARLOIR.
LA K l'Ol IIKK.
int-Marcel, le D'' Bourdoiicle en 1845, Ir
l)"" Couderc en 1854, pnis les D" ^lichéa
et Dassonneville.
En 1889, l'établissement lut repris
par le D'' Pottier, ancien interne des Asiles
de la Seine et lauréat de la Faculté de
médecine a\ec sa remarquable thèse,
■levenue classique, intitulée : Etude sur
les aliénés persécuteurs . Dès le début de
ses études de médecine, ]\I. Pottier se
sentit porté vers les maladies mentales,
où sa prédilection pour les sciences philo-
sophiques et la psychologie trouvait une
application directe et féconde Aiirès
lilusieurs années passées en (jualité de
médecin-adjoint à la Maison de Santé
de \'anvcs, en collaboration et en com-
munion scientifique avec MM. Kabret et
Cotard, le D"" Pottier. devenu directeur
Xll^ ARRONDISSEMENT
573
et propriétaire de la Maison de Santé de Picpus, faisait bientôt de cette maison
un établissement modèle, qui est aujourd'hui réputé pour ses ressources
thérapeutiques aussi bien que pour le régime essentiellement familial offert aux
malades qui y sont traités d'après les idées nouvelles. Le signe distinctif de la
médication qui y est pratiquée est l'extrême bonté, c'est-à-dire l'observation
patiente du malade, jointe aux procédés de douceur, de distraction, d'hygiène
physiologique et morale qui peuvent le mieux ramener le malade à la santé.
Nous sommes loin du fameux cabanon de fous décrit au siècle dernier par Pinel,
MAISON DE SANTE DU DOCTEUR POTTIER.
PAVILLON CHARCOT.
et des chaînes que dut briser le populaire créateur de la science aliéniste française.
Et pourtant, dans la masse du public, quand on parle d'internement, la maison
de santé reste encore non un hôpital, mais une prison. Cette idée absurde dispa-
raîtra bientôt, une fois que l'on aura visité la maison de santé du D"" Pottier.
Dans un parc de plusieurs hectares, ombragés d'arbres séculaires, s'élèvent des
bâtiments spacieux, dans lesquels l'air et le soleil pénètrent à profusion.
L'établissement se divise en plusieurs parties distinctes, ori les malades
sont classés suivant leur état et les nécessités du traitement qu'ils suivent. La
division des maladies aiguës comprend elle-même deux sections : une pour les
femmes et une pour les hommes. Chacune de ses sections possède ses pavillons,
574 LA VILLE LUMIÈRE
ses jardins séparés, ses salles de réunion, ses vérandas couvertes. Aussitôt que
leur état le permet, les malades passent dans la division des convalescents, où ils
ont alors à leur disposition un immense parc de g ooo mètres. Ils peuvent s'y
promener tout à leur aise, recevoir leurs parents et leurs amis sous une surv'eil-
lance discrète, qui prouve à quel point le directeur actuel de la maison témoigne
de sollicitude aux malades qui lui sont confiés.
Le D' Pottier a de plus adjoint à son établissement un pavillon d'observa-
tion, avec une entrée spéciale 138, boulevard Diderot : c'est le « Pavillon Char-
cot », créé pour recevoir les malades névropathes, en dehors des aliénés. Ce pavillon
possède une installation hydrothérapique unique à Paris.
Le D'' Pottier est membre de la Société médico-psychologique et membre de
la Société d'hypnologie et de psychologie. Officier de l'Insti-uction publi-
que, il est l'auteur d'articles littéraires et de poésies très remarqués. Il fait
partie du Conseil administratif du Patronage des aliénés indigents de la Seine,
complétant ainsi son œuvre scientifique par sa collaboration assidue à une
œuvre d'une haute portée sociale où peuvent s'exercer son activité et sa
philanthropie.
Toute la partie du boulevard Diderot qui est en face la gare de Lyon était
autrefois la prison de Mazas, aujourd'hui transférée à Fresnes.
C'est sur l'emplacement du boulevard Diderot que se trouvait une maison
habitée par la Brinvilliers ; lorsque cette maison fut démolie pour édifier à la place
une nouvelle construction, on découvrit trois squelettes. Ces squelettes étaient
sans doute ceux des deux frères et de la sœur de la marquise de Brinvilliers, qui
avaient été empoisonnés par elle.
Cette maison était située elle-même sur l'emplacement d'un ancien hôtel
de Reuilly, qui avait été construit, dit-on, par le roi Dagobert.
La caserne des Sapeurs-Pompiers occupe boulevard Diderot les immeubles
portant les numéros 57 à 63.
La rue du Faubourg-Saint-Antoine, le boulevard \'oltaire, ravemie Philippe-
Auguste, l'avenue de Bouvines et l'avenue de Taillebourg qui partent de la place
de la Nation sont compris en grande partie dans le XX^ arrondissement.
Au numéro 100 du faubourg Saint-Antoine, nous remarquons la grande mai-
son de meubles Mercier frères, qui a été fondée en 1828 sur ce même emplacement
qu'elle occupe encore aujourd'hui. C'est certainement la plus ancienne maison
d'ameublement, comme c'est aussi l'une des plus importantes.
Sa réputation et sa prospérité toujours croissantes sont dues au souci (pfelle
a toujours montré de n'employer que des matériaux de premier choix. La fabri-
cation de ses meubles est irréprochable, tant pour la sculpture, l'ébénistcrie,
l'ajustage, que pour une finition et une mise en couleur dont elle a le secret. Dans
les meubles riches comme dans les meubles courants, apparaît toujours chez la
maison Mercier frères ce soin parfait et cette préoccupation constante de satisfaire
sa clientèle.
XII<^ ARRONDISSEMENT
575
576 LA VILLE LUMIERE
Ses nouveaux magasins, qui ont été construits siu" le même emplacement,
occupent les huit étages d'un immeuble somptueux, où im choix important et
varié permet aux visiteurs de trouver toujours ce qu'ils désirent. L'ne innovation
hardie, qui fait de l'immeuble du faubourg Saint-Antoine une véritable curiosité,
est la création d'une série de cinquante pièces diverses, chambres à coucher,
salons, salles à manger, bureaux, salles de bains, entièrement installées avec boi •
séries, décorations, tapis, tentures, en un mot meublées complètement, et que l'on
peut acheter telles quelles, après avoir pu juger à loisir de leur effet d'ensemble.
Il faut avouer que c'est là une idée très heureuse et qui sera fort appréciée de
toutes les personnes désireuses de choisir un ameublement.
La maison Mercier frères s'occupe de tout ce qui constitue l'ameublement
en général, c'est-à-dire aussi bien des meubles, sièges, literie, tentures, que de la
menuiserie, des boiseries, installations de magasins, restaurants, etc., etc.
Depuis 1828, elle a obtenu aux Expositions Universelles de nombreux
Grands Prix et a été plusieurs fois Hors Concours.
M. Mercier est Chevalier de la Légion d'honneur.
Prenons l'avenue de Saint-Mandé, qui nous conduira à la rue IMichel-Bizot,
où se trouve l'hôpital Trousseau, situé auparavant rue du Faubourg-Saint-Antoine.
Nous arrivons à l'avenue Daumesnil, ouverte en 1859 ^o^s le nom de boulevard
de Vincennes. Elle traverse le XII^ arrondissement dans toute sa longueur.
Elle forme la place Daumesnil à l'endroit où elle rencontre la rue de Reuilly.
Al! milieu de cette place se trouve la Fontaine aux Lions, qui décorait autrefois
la place du Château-d'Eau, maintenant place de la République.
Avenue Daumesnil, se trouve la mairie du XII<^ arrondissement, constnùte
par Hénard en 1877.
Au numéro 166 de l'avenue Daumesnil, nous voyons la maison Limonaire
frères, la grande manufacture française d'orchestrophones, orgues, pianos,
carrousels, etc. Cette maison, fondée :.en 1840, a obtenu les plus hautes récom-
penses à toutes les Expositions.
C'est vers la fin du xviii^ siècle que Barbcri de Modène imagina les orgues
automatiques, que le peuple appela, par corruption ou par jeu de mots, des Orgues
de Barbarie. L'étymologie est assez curieuse. Un peu plus tard, ces instruments
et leurs diminutifs, connus sous le nom de serinettes ou mcrlines, parce qu'ils
servaient à apprendre des airs aux oiseaux, acquirent une grande vogue
dans toute l'Europe, et aujourd'hui même, bien que leur mode ait beaucoup
baissé, on en construit encore dans le département des Vosges, à IVIirecourt, ainsi
qu'aux environs de Neufchâteau et d'Ëpinal. Sur ces machines, en tournant une
manivelle, l'on met en mouvement un cylindre muni de pointes en cuivre plus ou
moins allongées qui lèvent les touches d'un clavier. A ces dernières, correspond
un mécanisme de soupapes actionnant une série de jeux dont les tuyaux résonnent
sous l'action d'une soufflerie et peuvent reproduire par conséepunt n'importr
quel air. L^n dcplacemout longitudinal de l'axe du cvlindre à pointes inaugure
XII<^ ARRONDISSEMENT
577
LIMONAIRE I-RÈRF.S
une nouvelle série de notes et constitue le passage d'une mélodie à une autre
Malheureusement , la
musique des orgues de Bar-
barie laisse quelque peu à
désirer et, en outre, une
dizaine de morceaux com-
posent le répertoire des plus
perfectionnées
Pour remédier aux dé-
fauts de ces instruments
forains,' MM. Limonaire ont
imaginé les orchestrophones
qui imitent dans la perfec-
tion le jeu d'un orchestre
complet et dont le pi^o-
gramme varie à l'infini,
puisque chaque morceau est
transcrit sur des cartons perforés se pliant en forme de livres peu embarrassants
et que l'on change à volonté. Avant de sortir des ateliers Limonaire, un modèle
37
MAISON LIMONAIRE FRÈRES.
ATELIKR DE PERFORAGE DES C.\RTONS
578
LA VILLE LUMIÈRE
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MAISON i.nn
I RÈRES. ATELIERS DE MONTAGE.
quflconque d'orchestrophone, destiné soit aux établissements forains, soit à
des salles de concert on de chorégraphie, soit à des appartements d'amateurs,
exige la collaboration de
plus de cent spécialistes
habiles. Il faut des musi-
ciens expérimentés, puis
des menuisiers, des ébé-
nistes, des peaussiers, des
ajusteurs, des tourneurs
sur bois et sur métaux, des
sculpteurs, des doreurs, des
décorateurs et des accor-
deurs. En outre, les bois
employés à la confection
des tuyaux d'orgue doivent
être très secs et d'une
essence choisie. On recher-
che siutout le sapin d'Au-
triche, à cause de sa sonorité. En sortant de l'atelier des menuisiers, les tuj'aux
passent dans les mains d'un véritable artiste, qui, à leur partie inférieure taillée
en sifîflet, exécute le minutieux tra\ail de l'embouchage, devant donner à
chaque tuyau sa tonalité.
On fabrique actuellement de nombreux modèles d'orchestrophones qui,
par la composition et la variété de leurs jeux, se rapprochent de tons les timbres
de l'orchestre et imitent de
façon parfaite les parties
de clarinettes, barytons,
flûtes, pistons, saxophones,
violoncelles, violons et trom-
bones. Mais la plus grande
originalité des orchestro-
phones réside dans ce fait
qu'ils peuvent exécuter au-
tomatiquement des mor-
ceaux spécialement écrits
pour eux par des composi-
teurs de talent.
La maison Limonaire
frères, qui fabrique égale-
ment des chevaux de bois,
des manèges de vélocipèdes, des balançoires et tous autres jeux forains, possède
plusieurs agences, entre autres à Londres, P>ruxelles, Barci-lone et Lyon.
IMONAIRE FRÈRES.
ATELIERS DE MÉCANIQIK.
Xlle ARRONDISSEMENT 579
Suivons la nie de Reuilly, qui part de la place Daumesnil pour aboutir au
faubourg Saint-Antoine. C'était jadis un chemin conduisant au château de Reuilly.
Nous voyons dans cette rue la caserne de Reuilly, construite sur l'emplacement
d'une manufacture de glaces. La manufacture royale de glaces fut transférée
en 1846 à Saint-Gobain. La caserne de Reuilly peut contenir 2 500 hommes.
Non loin, se trouve l'hôpital Saint-Antoine, qui occupe les bâtiments de l'an-
cienne abbaye royale de Saint-Antoine-des -Champs, fondée pour y placer des
femmes qui « avaient mal usé et abusé de leur corps » et qui s'étaient
converties (i).
C'est à l'abbaye Saint-Antoine qu'on amenait d'abord le corps des souverains
lorsqu'ils venaient à décéder hors Paris. Ils étaient transportés de là à Notre-
Dame et à Saint-Denis.
En 1795, la Convention affecta les bâtiments de l'abbaye à un hôpital. Der-
rière l'abbaye était un endroit qu'on avait surnommé le Fossé des Trahisons, parce
que Louis XI y avait conclu une trêve dite du Bien Public avec les princes
qui s'étaient armés contre lui et que cette trêve avait été violée.
La rue de Citeaux fut créée sur l'emplacement des jardins de l'abbaye.
La rue de Charenton nous conduira à l'hospice des Quinze-Vingts, fondé
en 1260 par Louis IX, pour 300 chevaliers laissés en otage aux Sarrasins, auxquels
ceux-ci avaient crevé les yeux.
En 1854, l'hospice des Quinze-Vingts fut l'objet de travaux de restauration
et d'agrandissement.
La rue de Lyon longe l'hospice des Quinze-Vingts ; elle a absorbé une partie
de la rue Treilhard. Au n° 18 se trouvait autrefois le Grand-Théâtre qui avait été
fondé par Alexandre Dumas ; il y fit représenter le drame des Forestiers. La
salle du Grand Théâtre fut convertie en café-concert. Aux numéros 70 à 78,
nous trouvons la maison J. Lutz, aussi connue sous le nom de Grande Horlogerie
de Genève. Cette maison, qui a été fondée en 1878 se recommande tout spécia-
lement pour la très grande diversité d'objets de bijouterie, d'horlogerie et d'orfè-
vrerie qu'elle peut offrir à sa clientèle. La maison Lutz est réputée dans tout le
quartier comme possédant l'un des plus grands choix que l'on puisse trouver en
fait de garnitures de cheminée ; l'on trouve toujours dans ses mag?sins les derniers
modèles parus.
Toutes les montres, pendules ou réveils vendus par la Grande Horlogerie
de Genève sont d'excellente fabrication et ne sont livrés qu'après un très minutieux
repassage et réglage.
L'on songe aux immenses progrès que l'art de l'horloger a réalisés, depuis
qu'un Italien nommé Dominique Balcetri travailla sous les ordres de Galilée et
de son fils à la première horloge à pendule. Dans les appareils de précision que
(i) Hôpital Saint-Antoine. — ^Icdecins : Hayem, Siredey, Béclère, Vacquez, Jacquet,
Le Noir, Mosny, Mathieu, Legry. — Chirurgiens : Lejars et Ricard. — Oto-rhino-laryn-
gologiste : Lermoyez.
58o
LA VILLE LUMIÈRE
l'on construit aujourd'hui, la certitude et l'exactitude delà marche sont absolu-
ment prodigieuses. L'application des procédés mécaniques à la fabrication des
pièces d'horlogerie a eu la part principale dans ces améliorations. Les régula-
teurs sont de deux sortes ; le pendule et le balancier à ressort spiral, dont l'em-
ploi est dû au célèbre Huygens qui, en 1673, publia son fameux et savant traité
intitulé : De horlogio oscillatorio.
La maison Lutz ne vend que des appareils exécutés avec l'art le plus
parfait. La garantie donnée STir chaque facture est rigoureusement observée.
En outre, la maison Lutz, achetant de première main les brillants, perles fines
et .pierres piécieuses et les faisant monter sous son contrôle, est à même de faire
réaliser à ses clients de sérieuses économies. Elle se charge de plus des réparations
de toutes sortes qu'elle exécute avec tout le soin et toute la célérité nécessaires.
La Grande Horlogerie .de Genève est située sous les arcades du chemin de
fer do Vincennes (près de la place de la Bastille). ■
I VT/. \\V
NI- rAKTii: ih: i 'intCirii vk des M'
De la rue de Charenton, ainsi nommée parce qu'elle conduisait au village de
Charenton, nous passerons au boulevard de la Bastille, ancien boidcvurd de Con-
trescarpe et au quai de la Râpée.
Ce quai doit son nom à une « folie » qu'y avait lait construire M. de la Râpée,
commissaire général des troupes de guerre sous Louis XI\'.
Xlle ARRONDISSEMENT
581
582
LA VILLE LUMIÈRE
Le quai de la Râpée, où l'on ne voit aujourd'hui que des caves et des chantiers
de bois, avait été jadis très fréquenté et eut son heure de gloire. C'était un lieu de
plaisir oii l'on allait en été prendre des bains froids et manger une friture en com-
pagnie de quelque grisette. Vadé, dans le Déjeuné de la Râpée ou Discours des
Halles et des Ports, nous montre un marquis au sortir de l'Opéra qui se rend en
nombreuse compagnie chez Chapelot, à la Râpée.
Le quai de la Râpée a bien changé, et l'idée d'y aller faire quelque partie de
plaisir ne saurait à présent venir à l'esprit.
Le quai de Bercy lui fait suite, qui était jadis renommé pour ses excellents
restaurants.
Proche des entrepôts de Bercy, située boulevard Diderot, nous voyons la
gare de Lyon, qui fut presque entièrement reconstruite en 1900 lors de la démoli-
tion de Mazas.
t'iiolo Si'Urdctn hr
l.A GARE DE LYON.
E XlIIe arrondissement — les Gobelins — comprend les quartiers sui-
vants : La Salpêtrière, La Gare, Maison-Blanche, Croulebarbe.
La mairie du XIII^ arrondissement est située place d'Italie. Elle
occupe un des anciens bureaux d'octroi construits en 1782 par l'architecte
Ledoux, au moment de la construction de toutes les barrières de Paris dont nous
avons parlé à propos de la barrière du Trône.
Avant la division de Paris en vingt arrondissements, on disait que les liaisons
passagères se célébraient à la mairie du XIIP. « O! souvenirs insoucieux! ô caprices
delà main gauche! ô Musette! ô Mimi Pinson! Le XIII^ à lui seul mériterait une
histoire spéciale si l'on voulait raconter les drames et les comédies qu'il voyait
défiler.
« La mairie du XIII^ était un singulier édifice : il se composait tout juste
d'une fenêtre, celle par laquelle on jetait son argent, celle par laquelle aussi s'en-
volaient les échos des rires joyeux et des chansons printanièrcs. »
Actuellement, l'on a reconstruit ce singulier momnnent un peu plus loin et
il a changé de nom : il s'appelle la mairie du XXI^.
La place d'Italie se nommait autrefois barrière Mouffetard et barrière de
Fontainebleau.
De la place d'Italie rayonnent six grandes artères : l'avenue et le boulevard
d'Italie, le boulevard de la Gare, le boulevard de l'Hôpital, l'avenue de Choisy et
l'avenue des Gobelins.
Le boulevard d'Italie est la réunion des boulevards Saint-Jacques et de
la Glacière. Aux numéros loi et 103 se trouvait l'hôtel de l'abbé Terray, qui fut
contrôleur général des finances sous Louis XV. Aux numéros 18 et 24 nous voyons
l'Ecole Estienne et le Musée du Livre. La rue Corvisart débouche boulevard
d'Italie ; l'on y remarque une vieille maison ornée de statues et de colonnettes
qui est l'ancienne Maison du Clos-Payen. A l'endroit où la rue Corvisart rencontre
la rue Broca, s'élève l'hôpital Broca, nommé anciennement hôpital de Lourcine
et qui ne prit le nom de Broca, célèbre chirurgien français, qu'en 1892 (i).
L'hôpital de Lourcine fut fondé en 182g, comme maison de refuge pour les
mendiants infirmes, sur ce qui restait des bâtiments de l'ancien couvent des
Cordelières fondé en 1283 par la reine Marguerite de Provence, femme de Louis IX.
{i ) L'hôpital Broca affecté au traitement des maladies de la peau et des maladies véné-
riennes est réservé aux malades du sexe féminin. — Médecins : Darier, Jcanselme. —
Chirurgien : Pozzi.
584 LA VILLE LUMIÈRE
Supprimé en 1790, le couvent fut vendu, avec réserve de l'ouverture de deux rues
qui sont les rues Pascal et Julienne.
Depuis 1836, les mendiants infirmes furent transférés ailleurs, et l'hôpital
Lourcine fut spécialement affecté aux femmes malades.
L'avenue des Gobelins faisait autrefois partie de la rue Mouffetard. Elle
longe les bâtiments de la Manufacture des Gobelins. Au numéro 73 se trouve le
théâtre des Gobelins.
Au numéro 17 de la rue des Gobelins qui donne dans l'avenue des Gobelins,
se trouve une maison qui a conservé le nom de Logis de la Reine Blanche. Il
existait là jadis un hôtel dit de la reine Blanche qui fut habité par la reine Blanche
de Castille, mère de Saint-Louis. Cet hôtel subsistait encore sous Charles VI, et
c'est là qu'en 1392 eut lieu le Bal des Faunes ou Bal des Ardents, où le roi faillit
être brûlé vif, ainsi que nous le raconte Juvénal des Ursins. Nous ne transcrirons
pas textuellement cette histoire, car le vieux français du chroniqueur en question
est un peu pénible : « Il fut ordonné une fête au soir en l'hôtel de la reine Blanche,
à Saint-Marcel, près Paris, d'hommes costumés en sauvage. Leurs habillements
étaient adhérents à leur corps, faits de lin ou d'étoupes, enduits de résine. Ainsi
vêtus,. ils vinrent danser dans la salle où il y avait des torches allumées. Et l'on
commença à jeter parmi les torches des bottes de fouarre (paille). Le feu prit sur
les habillements qui étaient si bien lacés et cousus et ce fut grande pitié de voir
ainsi les personnes embrasées, parmi lesquelles se trouvait le roi. Et il y eut une
dame, la duchesse de Berri.qui avait un manteau dont elle affubla le roi et le feu
fut si bien étouffé qu'il n'i'ut aucun mal. Quelques-uns de ces hommes sauvages
lurent si brûlés qu'ils moururent piteusement. L'un se jeta dans un puits, l'autre
se jeta dans la rivière. Et fut la chose moult piteuse. Et pour l'énormité du cas,
il fut ordonné que le dit hôtel où advinrent les choses ci-dessus rapportées serait
abattu et démoli. »
Cet accident porta le dernier coup à la raison cliancelante de Charles \'I.
Au 21 de la rue des Gobelins est la ruelle des Gobelins dont Huysmans trace
l'intéressante description suivante :
'( C'est le plus surprenant coin c[uc Paris recèle. C'est une allée de guingois,
bâtie à gauche de maisons qui lézardent, bombent et se cahotent. Aucun aligne-
ment, mais un amas de tuyaux et de gargouilles, de ventres gonflés et de toits
fous. Les croisées grillées bambochent ; des morceaux de sac et des lambeaux
de bâche remplacent les carreaux perdus ; des briques bouchent d'anciennes
portes... Puis la ruelle élargit ses zigzags et le vieux bâtiment bosselé d'un fond
de chapelle que des vitraux dénoncent sourit avec ses hautes fenêtres dans le
cadre desquelles apparaissent les ensouples et les chaînes, les modèles et les métiers
de la haute lisse. A droite, la ruelle est bordée d'étables qui trébuchent sur une
terre pétrie de frasier et amollie par des ruisseaux d'ordures. Çà et là de grands
murs, rongés de nitres, fleuronnés de moisissures, rosacés de toiles d'araignée,
calcinés comme jxir un incendie ; puis d'incoliérentes chaumines sans étages,
XIIIc ARRONDISSEMENT 585
grêlées par des places de clous, jambonnées par des fumées de poêle; et le soir, les
artisans qui logent dans ces masures prennent le frais sur le pas des portes, sépa-
rées par des barres de fer emmanchées dans des poteaux de bois mort, de l'eau en
deuil qui, malade, sent la pierre et le fleuve. Sans doute cette étonnante ruelle
décèle l'horreur d'une misère iniinie; mais cette misère n'a ni l'ignoble bassesse, ni
la joviale crapule des quartiers qui l'avoisinent, c'est une misère ennoblie par
l'estampe des anciens temps ; ce sont de lyriques guenilles, des haillons peints par
Rembrandt, de délicieuses hideurs blasonnées par l'art. A la brune, alors que les
réverbères à huile se balancent et clignotent au bout d'une corde, le paysage se
heurte dans l'ombre et éclate en une prodigieuse eau-forte ; l'admirable Paris renaît
avec ses sentes tortueuses, ses culs-de-sac et ses venelles, ses pignons bousculés,
ses toits qui se saluent et se touchent ; c'est dans une solitude immense la silen-
cieuse apparition d'un improbable site dont le souvenir effare lorsqu'à trois pas,
le long des casernes neuves, la foule déferle sous des becs de gaz et bat, sur les
trottoirs, en gueulant, son plein. »
La manufacture des Gobelins fut fondée par Colbert en 1667 sur les terrains
occupés par les ateliers de teinturerie de la famille des Gobelins. Les Gobelins, une
fois annoblis, abandonnèrent l'industrie de la teinture. La trop célèbre marquise
de Brinvilliers appartenait à cette famille ; elle était la femme d'Antoine Gobelin,
marquis de Brinvilliers.
Avant la manufacture des Gobelins, les rois de France avaient déjà établi
des manufactures de tapis : François l'^r à Fontainebleau ; Henri II à l'hôpital
de la Trinité de Paris; Henri IV dans les bâtiments des jésuites de la rue Saint-
Antoine et, après la rentrée des jésuites, à la place Royale ; et enfin Louis XIII
dans les ateliers de la famille Gobelin.
Le premier directeur des Gobelins fut le peintre Lebrun, secondé par le peintre
de batailles Van der Meulen, Blin de Fontenay et Baptiste Monnoyer, peintres de
fleurs, par les décorateurs Francart et Angnier. La manufacture ne cessa de pour-
voir aux nombreuses prodigalités de Louis XIV ; elle exécuta des tentures de
haute et basse lisse pour une valeur de plus de dix millions d'aujourd'hui. Mignard
succéda à Lebrun dans cette direction.
Le travail des tapisseries, tel qu'il se pratique aux Gobelins sur des métiers
à chaînes verticales ou à hautes lisses, est d'une exécution fort lente et nécessaire-
ment très coûteuse, les ouvriers étant obligés de se servir d'une seule main pour
conduire la navette entre les fils qu'écarte l'autre main. Soufflot et après lui
Vaucanson apportèrent des perfectionnements aux métiers à chaînes horizontales
ou à basses lisses, et ces métiers furent adoptés à Beauvais. Mais c'était un point
d'honneur aux Gobelins que de travailler sur des métiers à hautes lisses. Les fils
des maîtres jouissaient seuls du privilège de s'essayer à ce travail ; cela rendait
autrefois le recrutement des ouvriers fort difficile. Au milieu des nombreuses
vicissitudes administratives que la manufacture eut à subir, Chevreul poursuivit
ses belles études théoriques et pratiques sur le contraste simultané des couleurs.
586 LA VILLE LUMIÈRE
Dans son Dictionnaire des rues de Paris, M. Pessard nous raconte que c'était
une croyance assez répandue que les préparations de couleurs faites aux Gobelins
pour la tenture des laines exigeaient l'emploi de l'acide urique. Et cette croyance
venait, paraît-il, de ce que dit Rabelais dans son Pantagruel lorsqu'il raconte
l'aventure d'une dame « qui avait à ses trousses 600 000 et 14 chiens qui compis-
sarent si bien la porte de sa maison qu'ils y firent un ruisseau de leurs urines,
auquel les canes eussent bien nagé ; et c'est cetuy ruisseau qui de présent passe
à Saint-Victor, auquel Guobelins tenait l'écarlate pour la vertu spécifique de ces
chiens ». Et l'on cnit longtemps aussi, ajoute M. Pessard, qu'il y avait à la manu-
facture des hommes spéciaux dont l'unique emploi était de boire continuellement,
afin, comme a dit Molière, de déverser dans des récipients ad hoc « le superflu de
leur boisson ». En 1823, un condamné à mort demanda au directeur de la prison
oii il était enfermé « de se soumettre au régime imposé aux teinturiers des Gobelins,
ajoutant qu'il pouvait facilement boire vingt bouteilles de liquide par jour et que
par conséquent... ».
La Manufacture des Gobelins, après avoir été obligée d'interrompre ses tra-
vaux en 1797 parce que les ouvriers n'étaient plus payés et se virent forcés de
mendier pour vivre, recommença à travailler sous le règne de Napoléon F"".
La manufacture fut brûlée en 1871 pendant la Commune, et de nombreuses
tapisseries formant une collection merveilleuse furent détruites dans cet incendie.
Le boulevard de Port-Royal tient son nom de l'ancienne abbaye de Port-
Royal qui appartenait à l'ordre de Citeaux. Ce monastère avait été fondé au com-
mencement du xiii^ siècle.
Au XYii^ siècle, le célèbre Arnaud obtint pour une de ses filles, Jac(iueline,
âgée de sept ans, le titre d'abbesse de cette communauté. Son autre fille, âgée de
cinq ans, devait avoir l'abbaye de Saint-Cyr.
Quelque temps après, à cause du manque de salubrité de cet endroit, les reli-
gieuses de Port-Royal quittèrent leur couvent pour une maison du faubourg
Saint-Jacques et quelques solitaires, parrfii lesquelles Pascal, Arnaud et Antoine
Arnaud vinrent reprendre possession du couvent de Port-Royal, que l'on nomma
Port- Roy al-des-Champs pour le distinguer du Port-Royal de Paris. Ce fut là qu'un
grand nombre d'hommes illustres par leur savoir, leurs talents et leurs vertus,
vinrent se réfugier pour se soustraire aux persécutions des jésuites, dont Louis Xl\'
était l'aveugle instrument.
En 1664, l'archevêque de Paris, accompagné du lieutenant de police,
d'exempts et de 200 gardes, vinrent au couvent de Port-Royal de Paris, assié-
gèrent les religieuses sans défense et en enlevèrent 12 qu'ils répartirent dans diffé-
rentes communautés on elles furent traitées comme des prisonnières. Quelques
mois après, on enleva et on traita de même 4 autres religieuses ; on corrompit
celles qui restaient dans la maison. L'année suivante, ces malheureuses filles arra-
chées de leur cduvciit lurent renvoyées dans le nitmastère <lr l'ort-Royal-des-
Champs, <jù l'on ])la(;a rn même temps une garnison de soldats chargés île les
XIII'^ ARRONDISSEMENT 587
empêcher de communiquer au dehors et même d'aller dans le jardin : ces soldats
séjournèrent là pendant quatre ans et s'y conduisirent comme dans un corps de
garde. Les religieuses qui les avaient remplacées au couvent de Port-Royal de
Paris se mirent au nombre des ennemis de leurs sœurs séparées et leur intentèrent
en 1707 un procès qui eut beaucoup d'éclat et peu de succès. Les religieuses de
Port-Royal-des-Champs, toujours persécutées par les jésuites parce qu'elles ne
partageaient pas leur doctrine, furent en 1709 enlevées de leur maison par le
lieutenant de police d'Argenson, escorté d'une troupe nombreuse,, qui ne leur
accorda qu'un quart d'heure pour se disposer à se rendre dans divers couvents du
royaume; où elles furent séquestrées.
Le monastère de Port-Royal-des-Champs fut démoli à cette époque.
Le Port-Royal de Sainte-Beuve, qui est une étude sur les solitaires qui se réfu-
gièrent à Port-Royal, est un des plus beaux ouvrages de critique littéraire.
Le boulevard de l'Hôpital qui fut ouvert en 1761 doit son nom à l'hôpital de
la Salpêtrière.
Au temps de Louis XIII s'élevait sur cet emplacement le Petit Arsenal, dit la
Salpêtrière à cause du salpêtre qu'on y faisait. Or, en 1656, il parut un édit de
Louis XIV portant établissement en cet endroit d'un hôpital général « pour le
renfermement des pauvres mendiants de la ville et des faubourgs de Paris ».
Grâce à la munificence royale et à de nombreuses libéralités, les divers corps de
bâtiment de l'Arsenal furent changés en retraite des pauvres, et deux construc-
tions nouvelles s'ajoutèrent aux premières bâtisses. En i66g, l'église fut bâtie par
ordre du roi. Vers 1684, on construisit au centre de l'hôpital la prison de la Force,
où étaient détenues les femmes de mauvaise vie.
Manon Lescaut fut détenue dans cette prison. Mme de Lamotte y fut enfermée
pour l'affaire du collier. Elle devait y revenir plus tard en 1792 dans des circon-
stances plus tragiques ; elle y périt lors des massacres de Septembre.
Ce n'est qu'en 1801 que la prison de la Force fut évacuée et « ses hôtesses
impures envoyées à Lourcine ». Les enfants furent transférés aux Orphelines et
les ménages aux Petites Maisons.
La Salpêtrière depuis cette époque fut uniquement affectée aux femmes
aliénées ou atteintes de maladies nerveuses.
La Salpêtrière a été le berceau de la psychiatrie et la plus féconde pépinière
de médecins aliénistes. C'est le docteur Charcot, fameux par ses études sur les
aliénés, qui réorganisa les services de cet hôpital tels qu'ils le sont actuellement.
A la Salpêtrière fut séquestrée jadis, au xviii^ siècle, Mme Douhault, person-
nage mystérieux dont on ne put jamais reconnaître l'identité. C'est là que fut
enfermée la veuve et complice du fameux empoisonneur Desrues. C'est à la
Salpêtrière enfin que mourut Théroigne de Méricourt, après avoir passé là dix-huit
années d'exaltation maniaque.
Au coin du boulevard Walhubert et du boulevard de l'Hôpital se trouve la
gare d'Orléans.
588 ' LA VILLE LUMIÈRE
Le boulevard de la Gare qui mène au quai de Bercy a englobé le boulevard
d'Ivry, le chemin de ronde de la Gare et le chemin de ronde d'Ivry.
L'avenue de Choisy conduit directement au village de Choisy, où Mlle de Mont-
pensier avait fait construire par Mansard un château qui prit le nom de Choisy-
Mademoiselle. Plus tard, Louis XV ayant considérablement agrandi et embelli
ce château lui donna le nom de Choisy-le-Roi.
L'avenue d'Italie était primitivement la Route Nationale de Paris à Fontai-
nebleau. La rue de Tolbiac la traverse et parcourt leXIIL' arrondissement dans
toute sa longueur.
Photo Nmrdein Frirf^\
l'LACE D ITALIE. Lli S^UAKE.
1
XIV arrondissement — Observatoire — comprend les quartiers
de ilontparnasse, de la Santé, du Petit-Montrouge, de Plaisance.
La mairie est située place Montrouge et a été élevée en 1851.
Par la rue Gassendi, nous arrivons au cimetière du Sud, ou Petit-Montpar-
nasse, qui fut établi en 1826, lors de la suppression des cimetières de Vaugirard,
Clamart et Sainte-Catherine. « Le cimetière Montparnasse, dit Jules Noriac,
n'offre rien de remarquable aux yeux, mais est peut-être le plus intéressant à
visiter en détail.
«Placé, par un caprice du sort, près de la rue de la Gaîté, ce champ de repos
est le seul aux approches duquel le visiteur sent son cœur serré. Pour quelques
sépultures coquettement arrangées, on y voit, entre des milliers de tombes froides
et austères, celles de Bories, Goubin, Pommier et Raoulx, les quatre sergents
de la compagnie de la Liberté, celles de Dumont-d'Urville, de Rude, d'Auguste
Dornès, tué en juin sur une barricade ; d'Hégésippe Moreau et de Bocage.
Dans un coin, non loin de la tombe des quatre sergents, est un lieu couvert
par de hautes herbes ; c'est là, dit-on, que sont ensevelis Fieschi et les assassins
du général Bréa, mais rien n'indique leur dernière demeure, nul n'est venu
pleurer sur eux, nul n'a voulu marquer leur place ; l'humanité a fait pour eux tout
ce qu'elle pouvait faire, elle les a oubliés. »
En 1849, le cimetière du Montparnasse fut le théâtre des profanations com-
mises par un nommé Bertrand, qui, toutes les nuits, s'introduisait dans l'intérieur
du cimetière, y déterrait les cadavres des femmes et des jeunes filles nouvelle-
ment enterrées, il leur arrachait les entrailles et en disperçait les morceaux.
Lorsqu'il fut arrêté, il avoua avoir mutilé jusqu'à dix et douze cadavres de
femmes en une nuit.
En quittant le cimetière Montparnasse, nous suivrons le boulevard Raspail,
qui a été commencé en 1789, sous les noms de boulevard de Montrouge et de
boulevard d'Enfer. Il était composé de six parties distinctes, qu'on ne parvint
que peu à peu à réunir l'une à l'autre. Il est actuellement en voix d'achèvement.
Ce nom d'Enfer lui venait, paraît-il, de ce qu'il conduisait au château de Vauvert,
que l'on disait hanté par les suppôts de Satan.
François-Vincent Raspail fut un homme politique et un chimiste distingue,
que l'on peut considérer comme un des précurseurs de Pasteur.
A l'angle du boulevard Raspail et du boulevard Montparnasse, se trouvait
autrefois le bal de la Grande-Chaumière, fréquenté par les étudiants.
590 LA VILLE LUMIERE
La Grande-Chaumière, fondée en 1787, a été l'un des plus célèbres bals
publics de Paris. Elle a jeté son plus grand éclat sous la direction du père Lahire.
Sur le boulevard Montparnasse, presqu'à l'angle du boulevard d'Enfer,
une maison d'apparence assez pauvre, pour mériter ce nom de chaumière, fort à
la mode comme on sait, à la fin du .wili^ siècle, au temps de Trianon, portait,
sur sa façade, le nom de l'établissement. Une grille contiguë donnait accès dans
un vaste jardin, planté de grands arbres. A peu près au centre du jardin se trou-
vait l'espace sablé consacré à l'orchestre et aux danseurs. Ajoutez une longue
galerie couverte où l'on dansait les jours de pluie, des arbustes et des fîeurs sans
profusion, un éclairage discret, et vous aurez une idée suffisante de ce lieu de plai-
sir. Comparée au jardin Mabille, la Chaumière était d'une simplicité primitive,
et son plus grand charme consistait précisément dans l'aspect inculte de ses
bosquets, dans ses vieu.x arbres non émondés, dans ses pelouses non ratissées.
On n'avait pas encore imaginé de mettre des becs de gaz dans les touffes de gazon,
on n'embrasait pas les jardins, il y avait de l'ombre quelque part, et tout le monde
ne s'en plaignait pas.
Les étudiants délaissèrent un beau jour le bal de la Grande-Chaumière pour
la Closerie des Lilas. Le vide se fît peu à peu dans les jardins qui avaient vu
tant de folies. Vainement le père Lahire lutta contre cette désertion inexplicable
et rivalisa de luxe avec son heureux voisin. Rien n'y fît, sa vogue était passée et
ne devait plus re\-cnir. Le père Lahire, découragé, vendit son établissement à un
marchand de boutons.
Sur la jilucc Denfert-Rochereau, que nous rencontrons entre le boulevard
Raspail et l'avenue du parc Montsouris, a été érigé le fameux monument du
« Lion de Belfort », (euvre du sculpteur Bartholdi. C'est la reproduction
exacte du lion placé sur les remparts de Belfort.
De la place Denfert-Rochereau rayonnent : l'avenue d'Orléans, précédem-
ment route nationale de Paris à Orléans ; l;i rue Denfert-Rochereau. dont le nom
de rue d'Enfer fut transformé en celui cju'elle porte aujourd'hui, en l'honneur
du colonel Denfert-Rochereau ; le boulevard Saint-Jacques, qui a englobé l'an-
cien boulevard Saint-Jacques, une partie du boulevard d'Enfer et le boulevard
de la Santé ; l'avenue du parc Montsouris, traversée par la rue d'Alésia, autrefois
« Chemin de la Justice » ou des « Boeufs ».
Nous verrons ensuite la clinique des aliénés de Sainte-Anne, située i, nie
Cabanis.
L'asile clinique, commencé dans les derniers mois de 1863 et achevé vers
la fin de 1866, a été inauguré en janvier de la présente année. Son nom lui vient
de ce qu'il doit être non seulement un refuge pour les aliénés indigents, mais
encore un centre d'instruction prati(iue pour les maladies mentales.
Situé dans le XIV^ arrondissement, près de la Glacière et du boulevard
Saint-Jacques, le nouvel asile est bâti sur l'emplacement de la ferme Sainte-
Anne, ancienne succursale de Bicêtro, où, depuis l'année 1833, environ cent
XlVe ARRONDISSEMENT
59 i
MONUMENT DU LION DE BELFORT.
soixante-dix aliénés paisibles et convalescents, étaient occupés à des travaux
agricoles. Afin de consacrer le souvenir de cette institution, due à l'initiative du
D'' Ferrus, le nom de cet éminent médecin a été donné à la rue qui mène vei-s
l'entrée de l'établissement.
L'aspect de cet établissement n'éveille, en aucune manièi-e, l'idée de sa desti-
nation spéciale. Point de hautes murailles, point de grilles, point de ban'eaux
aux fenêtres. Les constructions régulières, élégantes, correctes, en pierre de taille
blanche et polie, percées de larges croisées et couvertes de toits de briques rouges,
n'ont rien qui serre le cœur ni qui attriste la vue, rien qui rappelle la réclusion ou
qui annonce la contrainte.
Le parc de Montsouris a été dressé, en partie, sur l'emplacement du hameau
de Montsouris, qui dépendait autrefois de la commune de Montrouge et qui
était peuplé surtout de guinguettes.
Montsouris fut longtemps un quartier mal famé sur lequel couraient de sinistres
légendes. Son nom lui vint de l'innombrable quantité de souris qu'attirait au-
trefois le blé que l'on accumulait en cet endroit pour le sei'vice de nombreux
moulins.
Le parc de IMontsoiiris est divisé en deux parties par le chemin de fer de
Sceaux; on y remarque la statue de Voltaire et un groupe de la mission Flatters,
592 LA VILLE LUMIÈRE
qui fut massacrée par les Touareg, en 1881, dans une expédition au Sahara.
Par l'avenue Reille, nous atteignons la rue de la Santé, ancien chemin
vicinal allant de la barrière de la Santé à Arcueil.
A l'angle de la rue Méchain et de la rue de la Santé, se trouvait un emplace-
ment appelé le Champ-des-Capucins, où l'on fusillait autrefois les gardes-fran-
çaises, condamnés à mort pour désertion ou autre crime. On avait élevé à
l'angle de ce champ une croix de la Sainte-Hostie, qui a disparu pendant la
Révolution.
Au numéro 10 de la rue de la Santé se trouve l'hôpital Cochin (i), fondé
en 1779 par l'abbé Jean-Denis Cochin, curé de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, qui
subvint de ses propres deniers aux frais de l'établissement de cet hôpital destiné à
recevoir les malades de son quartier. A côté de l'hôpital Cochin, se trouve la
maison d'accouchement ou l'hospice de la Maternité (2), situé au 123 bou-
levard do Port-Royal.
Puis nous arriverons à l'Observatoire, situé rue Cassini. Il fut construit
sous le règne de Louis XIV, par un ordre de Colbert, qui chargea Claude Perrault
de donner le dessin de l'Observatoire royal. Perrault se mit à l'œuvre, et ses
plans ayant été adoptés, les fondations du nouvel édifice furent jetées en 1667.
L'Observatoire fut achevé en 1672, en même temps qu'arrivait d'Italie
Dominique Cassini, que Colbert avait fait venir.
L'Observatoire, tel que le construisit Perrault, subsiste encore aujourd'hui
dans son entier. Mais, toutefois, il a été agrandi une première fois par ordre de
François Arago, puis en 1834. Il a été successivement dirigé par Dominique
Cassini, par son Iris Jacques, son petit-frls César-François, son arrière-petit-fils
Jacciues-Dominiquc. Ensuite Lalande, Bouvard, Arago, Leverrier et Delaunay
en furent les directeurs.
DejHiis sa fondation jusqu'à la Révolution, cet établissement fut une dépen-
dance de l'Académii», qui y installa ses astronomes.
Le Bureau des Longitudes, fondé par un décret de la Convention, le 7 ther-
midor an III, fut installé à l'Observatoire; puis en 1834 il 1»^ transporté à
l'Institut.
(i) Hôpital Cochin. — Mûdccins : Chauflard, Witlal. - Chirurgiens : Schwartz, Qiiénii,
Faure.
(2) Maternité. — .Accoucheurs : Maj-gricr, Macé.
^ ^^ Je XV"^ arrondissement, Vaugirard, comprend les quartiers Saint-
^^) Lambert, Necker, Grenelle et Javel. Il occupe tout l'emplacement
""" de l'ancien village de Vaugirard.
Vaugirard a une histoire distincte de celle de Paris, histoire qui remonte au
xii^ siècle environ. A cette époque, on commença à élever sur les terrains alors
incultes qui en composaient le territoire quelques étables à bœufs.
Il V avait d'ailleurs, dans ce village, de splendides pâturages, et Vaugirard
devait fournir tout l'approvisionnement de bestiaux de la capitale. De là vient le
premier nom sous lequel on le désigna, Valboistron ou Vauboistron, des mots
latins Bos et Starc. qui indiquent en effet les installations de bœufs, c'est-à-dire
des étables.
Par altération, ce nom devint Val Boistron puis Val Gérard, et enfin Vau-
girard.
Vaugirard relevait de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés comme dépen-
dances du village d'Issy. Le premier bienfaiteur du lieu fut l'abbé de Saint-
Germain, qui y fit construire une vaste maison à l'usage des religieux conva-
lescents.
En 1342, Vaugirard fut érigé en paroisse à charge de payer redevance à la
cure d'Issy.
En 1350, ce pays n'était encore qu'un tout petit hameau, et un proverbe à
longtemps été populaire pour désigner une personne qui se trouve dans un grand
embarras : Il ressemble au greffier de Vaugirard. Ce proverbe avait pris cours,
parce que le greffier était logé tellement à l'étroit que personne ne pouvait péné-
trer dans sa cellule sous peine d'obstruer le jour et la lumière indispensables
à son ministère.
Jusqu'à François P'', Vaugirard ne dut avoir qu'une très mince importance,
puisque ce roi ne manquait jamais, lorsqu'il écrivait à Charles-Quint, qui se qua-
lifiait orgueilleusement de cent titres pompeux, de se dire simplement roi de
France et comte de Vaugirard. Cette raillerie resta célèbre.
Au xvii*^ siècle, Vaugirard n'était guère composé que de cabarets. Plusieurs
événements historiques se passèrent dans ce village. C'est dans les plaines de
Grenelle et de Vaugirard que campèrent les Gaulois lorsqu'ils livrèrent combat à
Labienus, lieutenant de César.
Plus tard, lors du séjour de l'empereur Julien dans le Palais des Thermes, le
camp s'étendait jusqu'à l'emplacement de Vaugirard. Plusieurs objets de l'anti-
38
594
LA VILLE LUMIÈRE
quité romaine, trouvés depuis dans des fouilles, déterminent d'ailleurs, à n'en pas
douter, le dernier passage des armées romaines.
Pendant la Révolution, c'est à Vaugirard que le peuple arrêta Cléry, le valet
de chambre de Louis XVI, en 1794.
C'est vers cette époque (pie la poudrière de Grenelle, dirigée par le chimiste
Chaptal et qui
approvisionnait
presque seule
les armées de la
République, fit
explosion ; tou-
tes les maisons
de Vaugirard
tremblèrent sur
leur base.
En i8jo, ce
fut là qu'eut
lieu l'arrestation
du cardinal de
Rohan. Le cé-
lèbre cabaret de
la mère Saguet
se trouvait à
\'augirard et fut
fréquenté, en
1830, par tous
les artistes, litté-
rateurs et pein-
tres de l'épo-
que.
.\u numéro
jd (le la rue de
N'augirard, se
trouve l'ancien
couvent des
Carmes. La rue de Vaugirard est la plus longue rue de Paris ; elle était remplie de
couvents, parmi lesquels le couvent des Sœurs-de-Charité, de la Présentation, de
la Visitation, le couvent des Sœurs-de-Sainte-Maric-de-Lorette, dites Ohlatcs.
Au numéro 30 demeura longtemps Jules Janin.
Au numéro 180, a été organisé l'Hôpital International de Paris, dans un
inmieuble de belle apparence, haut de quatre étages, sur sous-sol et disposé entre
rue et jardin. Un grand jardin planté d'arbres, avec des allées sablées, est
IIOI'HAL lNTIiR.\ATU)N..\L D Iv PARIS. — UNE DF.S SAMKS L) OI'KKATHiNS
DU !)'■ HILHAUT.
XVe ARRONDISSEMENT
595
HOPITAL ]N lERNAlIONM, ni. TAKIi; lONDK l'AK LU U ' lUI.U
596
LA VILLE LUMIÈRE
réservé aux convalescents. Une vaste porte métallique, ajourée, donne accès
aux différents locaux de la polyclinique et à la partie réservée à l'hospitalisation
comprise sous le nom d'Hôpital International de Paris.
Cet établissement est des plus intéressants, il est organisé dans des
conditions de confortable et de bien-être tout à fait remarquables.
Les règles
de l'hygiène ont
été partout très
rigoureusement
observées, et
elles ont présidé
à la construc-
tion et à l'achè-
\'emcnt de l'im-
meuble. Son aé-
ration, l'éléva-
tion des étages,
la profusion de
la lumière du
jour, l'aération
large de toutes
les pièces de
cette maison en
font un modèle
du genre. Elle
constitue, à
l'heure présente,
un type bien
défini de la mai-
son à la fois
consacrée aux
soins à donner
aux malades ve-
nant aux consul-
tations, et à
ceux qu'il est nécessaire, au contraire, d'hospitaliser pour un laps de temps plus
ou moins long. C'est après plusieurs essais et de nombreuses tentatives que les
organisateurs actuels, bien pénétrés des difficultés à résoudre, ont pu mener à
bien leur tâche difficile. L'Hôpital International de Paris est actuellement placé
sous la direction scientifique du I)'' Billiaut, dont ou conuait la compétence, et
d'un directeur administratif, ciiargé de la gestion financière et de l'ordre inté-
rieur. Ilest spécialement consacré aux opérations chirurgicales. Nulle part ailleurs
HoI'IT.VL IN' IIKNAIIONAL DE PAKls
XVe ARRONDISSEMENT
597
on ne trouve un matériel plus complet d'opérations et d'explorations cliniques.
Un interne est toujours présent dans la maison, ainsi qu'une surveillante
dont l'éducation a été particulièrement dirigée vers cet ordre de service. Le per-
sonnel est exclusivement laïque ; il est appelé à assurer la bonne tenue de la
maison, à prodiguer des soins au.x malades à toutes les heures du jour et delà nuit.
Le but que l'on a voulu atteindre en fondant cet hôpital, a été de prouver
qu'une maison
de ce genre, or-
ganisée à la ma-
nière des hôpi-
taux américains,
peut et doit se
suffire par les
ressources qui
proviennent des
malades. Pour
qu'il en soit
ainsi, il est né-
cessaire, avant
tout, de parer
au.x frais de pre-
mier établisse-
ment et de mise
en marche. En
outre, en raison
même du carac-
tère à donner
à l'enseignement
spécial et à la
multiplicité des
services à oi'ga-
niser, il a fallu
grouper un cer-
tain nombre de
médecins accep-
tant de parer
aux frais divers et d'assurer le bon fonctionnement de la maison, en faisant
abnégation du temps à consacrer à l'œuvre. Toutes ces conditions se sont trou-
vées réunies pour l'organisation parfaite de l'Hôpital International. Deux étages
ont été particulièrement affectés au service de l'hospitalisation, où sont admis les
malades de toutes catégories, à l'exclusion de ceux qui sont atteints d'affections
contagieuses et de ceux qui souffrent de maladies mentales qui seraient capables,
38.
SALLE D OPERATIONS .ASEPTIQUES DES DOCTEURS BILHAUT, PERE ET FILS.
598 LA VILLE LUMIERE
par là même, de troubler le repos nécessaire aux autres, le plus grand calme
étant en effet,;^indispensable à tous les malades et surtout à ceux qui sont
atteints d'affections chirurgicales. Cette partie constitue l'Hôpital International
de Paris, et l'ensemble des consultations forme la polyclinique de l'Hôpital
International de Paris. ^
La rue Lecourbe est parallèle à la rue de Vaugirard. C'était, en 1672, le grand
chemin de Bretagne.
La rue de la Convention qui la traverse est une rue toute récente, dont une
partie fut ouverte en 1888 et l'autre en 1896. La rue de Dantzig nous conduira
aux abattoirs.
Avant la création des abattoirs, les bestiaux étaient tués dans l'intérieur des
villes, et nous avons parlé des tueries et des écorcheries du Châtelet. On conçoit
les graves inconvénients que devait présenter im tel usage dans une ville comme
Paris. C'était un spectacle répugnant. Mercier écrit en 1783 : « Le sang ruisselle
dans les rues, il se caille sous vos pieds et vos souliers en sont rougis. En passant,
vous êtes tout à coup frappé de mugissements plaintifs, un jeune bœuf est terrassé,
et la- tête armée est liée contre la terre avec des cordes, une lourde massue lui
brise le crâne, un long couteau lui fait au gosier une plaie profonde. Le sang qui
fume coule à gros bouillons avec sa vie. Mais ces douloureux gémissements, ces
muscles qui tremblent et s'agitent dans de terribles convulsions, ces abois, les der-
niers efforts cpi'il fait pour s'arraclier à une mort inévitable, tout annonce la vio-
lence de ses angoisses et les souffrances de son agonie.
Tous les bouchers avaient le droit de tuer les animaux devant leur porte.
La construction des abattoirs de Paris fut ordonnée par Napoléon P'', le 10 no-
vembre 1807. Mais elle ne fut terminée qu'en 1818.
La ville de Paris possède actuellement trois abattoirs : Villette, Villejuif et
Vaugirard, et un autre dit abattoir des Fourneaux, réservé à la charcuterie, qui
fut ouvert en 1848, dans la rue Falguière. Les abattoirs offrent des avantages
immenses pour la sûreté et la salubritédes villes.
Suivons maintenant la rue Brancion, puis la rue ÎMorillon, ouverte en 1662,
sur un lieu appelé Morillon, parce qu'on y récoltait des j)etits raisins noirs qu'on
appelait ainsi.
La rue Labrouste et la rue Falguière, anciennement rue des Fourneaux, nous
conduiront boulevard Pasteur, dans lequel débouche le boulevard de Vaugirard.
qui part de la place du Maine.
L'Institut Pasteur est situé entre la rue Dutot et la rue Falginère. L'on
sait quelles merveilleuses études y furent faites et sont poursuivies tous les jours
dans le Laboratoire du D' Roux.
Le D'' Roux, qui s'illustra notamment j)ar sa découverte du séruui anti-
diphtérique, peut être mis au nombre des bienfaiteurs de l'humanité.
L'avenue du Maine reçut ce nom à cause du voisinage du château du Maine.
Le fils légitime de Louis XIV et de Mme de Montespan, le duc du Maine, avait
X\" ARRONDISSEMENT
599
I.Nt.IIILÏ P.
là son rendez-vous de chasse. Ce château
chasses de Sceaux.
Au numéro 46 se trouve la cité du
Maine. Au numéro 15, nous voyons la
grande manufacture d'orgues Cavaillé-
Coll. Les origines de cette maison, la plus
réputée du monde entier dans ce genre
d'industrie, remontent à plus de trois
siècles. Ce fut Aristide Cavaillé-Coll qui
fonda la maison de Paris et en fut le chef
pendant soixante ans. Il était le fils de
Dominique Cavaillé-Coll, déjà très connu
comme organier dans le Languedoc, et
petit-fils de Jean-Pierre Cavaillé, l'auteur
des orgues de Sainte-Catherine et de la
Merci de Barcelone. En 1834, à la suite
d'un concours ori il fut choisi pour con-
struire le grand orgue de la basilique de
Saint-Denis, Aristide Cavaillé transféra
ses ateliers à Paris. Des travaux effectués
était construit à l'extrémité de ses
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M.A.ISON C.WAILLÉ-COLL. RÉGLAGE D'i'NE
PIÈCE DE MÉCANIQUE.
38..
6oo
LA VILLE LUMIERE
dans la basilique avaient retardé l'installation de l'orgue, qui ne fut terminé
qu'en 1841. Mais l'instrument renfermait alors tous les perfectionnements et
toutes les innovations dus au génie du constructeur et qui ont depuis servi de
base à la facture moderne, notamment : 1° le nouveau système de soufflerie à
diverses pressions ; 2° les sommiers à doubles soupapes ; 3° le levier pneumatique de
Barbier ; 4" les jeux harmoniques. Et ces progrès furent suivis de beaucoup d'autres.
UN DES ATTLIERS DE LA* MAISON CAVAII.LÉ-COLL.
En 1840, Cavaillé-Coll présentait à l'Académie des Sciences le résultat de ses
Etudes Expérimentales sur les Tuyaux d'Orgue, puis sur le Ton normal, sur VOrgue
et son Architecture, sur la longueur des tuyaux par rapport à leur intonation, sur
la soufflerie de précision, et c'est encore lui qui inventa le moteur [luinniatique
à double action pour vaincre les résistances de frottement, et le nouveau système
de régulateurs de l'air comprimé.
Une des œuvres les plus considérables de sa longue carrière est l'orgue
monumental de Saint-Sulpice, inauguré le 26 avril 1862. Cet instrument est le
plus remarquable et le plus important qui existe en France. M. A. Cavaillé-Coll
est aussi l'auteur du premier projet présenté pour l'édification d'un grand orgue
dans la basilique de Saint-Pierre à Rome.
Des causes d'ordres divers n'ont pas permis à M. Cavaillé-Coll de donner corps
au rêve qu'il avait fait, et les dernières années de sa vie en furent attristées. Après
XV<^ ARRONDISSEMENT
60 1
MAISON CAVAILLE-COLL. VESTIBULE D ENIRÉE.
602
LA VILLE LUMIERE
une existence toute de désintéressement et d'abnégation au cours de laquelle
environ sept cents orgues sont sorties de ses ateliers, M. Cavaillé-CoU, comblé
d'honneurs mais resté pauvre, dut se retirer en 1898, en cédant la direction de sa
maison à l'un de ses meilleurs élèves, M. Ch. Mutin.
L'honneur d'une telle succession ne laissait cependant pas que d'être lourd
à porter ; mais M. Mutin est de ceux dont l'énergie de volonté ne recule pas devant
les dilhcultés : s'inspirant de l'exemple
du maître, il s'est imposé le devoir de
conserver intactes, en les continuant, les
traditions de soixante années d'un labeur
prodigieux, et il ne faillira certes pas à la
tâclie. Sans nous étendre sur la valeur des
trois cents instruments sortis de la mai-
son depuis que M. Mutin en est le chef,
nous citerons cependant les orgues de
GRAND ORGUE DU HALL DES CONCERTS
DE LA MAISON CAVAILLÊ-COLL.
trente-deux pieds de Saint-Vaast d'Ar-
mentières (Nord), de Saint-Augustin et
de Saint-Philippe-du-Roule, à Paris,
de la nouvelle église Saint-Pierre, de
Neuilly-sur-Seine ; du Conservatoire de
Moscou, de Guebwiller et Sarreguemines,
de la basilique de Lujan, de Sainte-
Marie-du-Transtevère, à Rome, de la
cathédrale de Popayan, des orgues de
concert ou de salon, exécutées pour les
salles Gaveau, de l'Union, de Berlioz,
pour le baron de ri^sjiéc, la comtesse de Béarn, le comte de Miramon, pour
Mme Marsh, pour Alex. Guilmant, pour deux tlu'âtres de Buenos-Ayres, etc., etc.
Enfin consécration su])rême de son talent et de la valeur artistique de la
maison ("availlé-Coll, M. Mutin \'ient d'être chargé de la construction do l'orgue
monumental pour la basilique Saint-Pierre, à Rome. Cet instrument, dont l'idée
première revient à Aristide Cavaillé, laissera loin derrière lui tout ce qui s'est fait
dans ce genre. Une partie décorative grandiose, 160 jeux, 12 000 tuyaux, dont les
plus gros auront 14 mètres de hauteur et plus de 2 mètres de circonférence,
115 à 120 milliards de combinaisons hai^moniques, telles sont, sans i>ntrer dans
les détails plus techniques, les caractéristiques de cette machine la ])lus invrai-
semblablement compliquée (pii ait jamais été conçue.
L'avenue de Suffrcn fait suite au boulevard Pasteur. Elle a été commencée
en 1770 et prolongée en 1884.
Le boulevard Garibaldi a été formé, connue tous les boulevards extérieurs, par
les Fermiers Généraux, ainsi que le boulevard de Grenelle, qui s'étend jusqu'à
la Seine.
XVie ARRONDISSEMENT
603
S|^^J3e X\'I'' arrondissement comprend les quartiers d'Auteuil, de la Muette,
p^^^) de la Porte-Dauphine et de Chaillot. De la place de l'Etoile part
iîZjél l'avenue du Bois-de-Boulogne, ouverte en 1854 sous le nom d'avenue
de l'Impératrice. Cette avenue à triple voie, dont les bas-côtés sont bordés
d'hôtels qu'on pourrait, à vrai dire, appeler des palais, forme comme un trait
d'union entre Paris et le Bois de Boulogne, auquel nous réserverons tout à
l'heure un chapitre spécial. Suivons l'ancienne rue des Biches, actuelle rue des
Belles-Feuilles, ainsi nommée à cause d'un immense parc dont elle longeait les
murs, et nous arriverons avenue Victor-Hugo, précédemment avenue de Saint-
Cloud, puis avenue d'Eylau.
Au numéro 121 de l'avenue (qui était alors le numéro 22 de l'avenue d'Ej'-
lau) mourut Victor Hugo en 1885. Nous trouvons à ce sujet dans le Dictionnaire
des rues de Paris la nomenclature des différents appartements où vécut l'auteur
de la Légende des Siècles. Il habita au numéro 24 de la rue de Clicliy, puis au
numéro 12 de la rue des Feuillantines, habitation dont il nous a laissé une longue
description. En 1813, nous le trouvons rue des Vieilles-Tuileries, actuelle rue
duCherche-Midi.jniis 10 rue de Mézières, en 1821. Il demeura ensuite 11 rue Notre-
Dame-des-Champs. Puis après être resté quatre ans au nvmiéro 90 de la rue de
Vaugirard, il vint habiter la rue Jcan-CJoujon, qu'il quitta en 1S32 pour la place
Royale, actuelle place des Vosges, où il demeura quinze ans. En 1848, il logea
rue d'isly, puis rue de la Tour-d'Auvergne. C'est de là qu'il partit en exil. A son
retour, il habita successivement dans un hôtel de la rue de Rohan, puis rue de
Clichy, ensuite rue Pigalle et enfin 22 avenue d'Ej-lau, dans le petit hôtel qui a
été démoli il y a quelques années.
La place Victor-Hugo s'appelait autrefois le rond-point de la Plaine. Au
centre de la place a été érigé le monument de Victor Hugo, qui est l'teuvre de
Barrias. L'avenue Malakoff part de l'avenue de la Grande-Armée, pour aboutir
place du Trocadéro. Elle a été nommée ainsi en souvenir de la prise du bastion
qui décida de la victoire de Sébastopol. Au numéro 145 est l'impasse ]\Ialakoff.
Aux numéros 130 et 132 se trouve le siège de la Société anonyme des papiers
Abadie, dont les établissements sont universellement connus.
Cette maison est l'une des plus anciennes papeteries qui se sont con-
sacrées spécialement à la fabrication et au façonnage des papiers à cigarettes.
Elle a apporté dans cette industrie des perfectionnements considérables ;
ayant égard aux exigences toujours croissantes des fumeurs, elle est parvenue à
XVr ARRONDISSEMENT
605
6o6
LA VILLE LUMIERE
LII.K lij.; I .\ ^,^j
XVie ARRONDISSEMENT 607
STATUE DE VICTOR HUGO.
6o8 LA VILLE LUMIÈRE
leur offrir des papiers à cigarettes à la fois très minces et résistants, dont
la combustion est pour ainsi dire intégrale.
Les établissement Abadie, qui ont toujours apporté des soins minutieux à
la confection de leurs produits, fournissent actuellement aux fabriques du monde
entier des papiers en rames et en bobines. Ils viennent de faire tout récemment
à Londres ime exposition qui fut particulièrement remarquée et dans laquelle
figuraient des papiers à cigarettes filigranes avec la dernière perfection, ainsi
qu'une collection admirable de tuhies de tous genres et de toutes dimensions. On
trouvait à cette exposition, depuis la petite feuille mince comme une pellicule,
jusqu'au papier épais de pure paille de blé qui convient aux fumeurs de
certains pays.
La Société des papiers A badie possède trois usines mues par la force hydrau-
lique et par la vapeur au Tliéil, à Masles et à Avezé. Ces usines occupent plus de
deux cent cinquante ouvriers. Les établissements de façonnage à Paris occupent
un nombre égal d'employés.
La Société des papiers A badie qui produit annuellement 600 000 kilogrammes
de papiers à cigarettes, qu'elle écoule soit en France soit par voie d'exportation,
a obtenu les plus hautes récompenses dans toutes les grandes expositions aux-
quelles elle a pris part.
La place du Trocadéro avait été nommée place du Roi -de-Rome,
par Napoléon 1'='', qui eut l'intention d'y faire construire un palais pour
son fils.
Cette place occupe le terrain où était situé le couvent de la Visitation-de-
Sainte-Marie, fondé en 1652 par Henriette de France, dans une maison qui avait
eut successivement pour propriétaire Louis XI, Philippe de Commines, Catherine
de Médicis, le maréchal de Bassompierre.
C'est de ce couvent que, le 16 novembre 1669, Bossuet prononça l'oraison
funèbre d'Henriette de France, dans laq.uelle éclata, pour la première fois, toute la
puissance de son talent. Mais la reine si imposante dont Bossuet avait fait l'élo-
quente apologie n'avait été, en réalité, pendant la plus grande pïirtie de sa vie,
qu'une exilée, attisant de toutes ses forces une guerre civile qu'elle avait con-
tribué à soulever par sa faute. La femme que Bossuet se plaisait à nous dépeindre
comme ornée de toutes les vertus épousa, dans un âge avancé, un de ses anciens
amants, un des favoris de sa jeunesse.
Le couvent de la Visitation fut supprimé en 1790, puis vendu et démoli.
En 1815, après le désastre de Waterloo, les troupes alliées avaient campé
sur les hauteurs du Trocadéro.
Dans les jardins du Trocadéro, adossés aux rochers du côté de la rue Franklin,
ont été placés un fragment de la façade des Tuileries et un fragment de l'ancien
Hôtel de Ville. Le Palais du Trocadéro a été élevé pour l'Exposition de 1878.
Nous ne nous y attarderons pas plus longuement, car l'architecture est indigne
des autres monuments de Paris.
XVie ARRONDISSEMENT
609
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6io
LA VILLE LUMIÈRE
THE HALTIMORK HOTEL.
XVIe ARRONDISSEMENT 6ii
L'avenue Kléber portait le nom du boulevard de Longchamp et de Passy,
puis ensuite d'avenue du Roi-de-Rome.
Au numéro i8 est située l'ambassade des Etats-Unis d'Amérique.
Au numéro 92, à l'angle de la rue Saint-Didier, se trouve une jolie maison
avec tourelles.
Au numéro 88 bis, nous remarquerons Baltimore-Hôtel, qui a été fondé, il y a
quelque temps, par M. Guttierrez, qui en est le propriétaire actuel. L'hôtel est
aménagé avec le dernier confort et tout le luxe que l'on peut désirer ; nous y
comptons cent onze chambres et salons, trente-six salles de bains, une salle de
restaurant, un fumoir, etc., etc.
La clientèle de Baltimore-Hôtel est tout à fait clioisie et lui reste toujours
fidèle, car elle est certaine de rencontrer dans cette maison tout le confortable
rêvé.
Nous ajouterons que les prix de Baltimore-Hôtel sont très modérés
et que sa cuisine et sa cave ont une réputation bien établie et largement
justifiée.
Par sa jolie situation, dans un des quartiers les plus aérés et les plus chic
de Paris, par son aménagement parfait, Baltimore-Hôtel est vraiment l'un des
meilleurs hôtels que l'on puisse recommander.
Suivons l'ancienne rue du Cœur-Volant, qui tenait ce nom bizarre d'une en-
seigne de cabaret. Elle s'appelle maintenant rue Boissière, à cause d'une cruix
hoissière appliquée sur le champ oii elle fut ouverte.
On nommait boissières les croix auxquelles on allait attacher du buis le jour
des Rameaux
Cette rue nous mènera place d'Iéna, où se croisent l'avenue du Trocadéro,
l'avenue d'Iéna et la rue Pierre-Charron, qui fut percée en 1777 sous le nom de
rue d'Agoulême-Saint-Honoré.
C'est dans la rue Pierre-Charron qu'est situé le si intéressant musée
Galierra Brignole.
Ne quittons pas Auteuil sans conseiller à nos lecteurs de faire une visite à
Notre-Dame-d'Auteuil, place de l'Eglise, qui était, comme son nom l'indique,
la paroisse du village d' Auteuil, réuni à Paris en 1860. La tour date du xi^ ou
xiio siècle, ce qui ferait remonter à cette époque l'origine de l'église, reconstruite
au xviie siècle.
La place qui s'étend en avant est formée, en partie de l'ancien cimetière.
On y voit une espèce d'obélisque en marbre rouge, avec socle en marbre blanc.
C'est le tombeau du chancelier d'Aguesseau et de sa femme Anne Lefèvre d'Ormes-
son. Une inscription gravée sur le socle constate que ce monument fut restauré
par ordre du gouvernement, en l'an IX
Au numéro 2 se trouve un hôtel que le comte d'Artois avait fait bâtir pour
Mlle Louise Contât, la célèbre actrice de la Comédie-Française, née à Paris
en 1760 et décédée en 181 3.
39
6l2
LA VILLE LUMIÈRE
Au numéro 63 se trouve l'hôtel Gallia, qui possède une merveilleuse situation
et dont les fenêtres donnent sur toute
l'avenue des Champs-Elysées. Cet hôtel
est admirablement installé avec tous les
perfectionnements modernes. Il a été
fondé en igoo, au moment de l'Exposi-
tion, par M. Brunel, et, depuis sa fon-
dation, le développement de ses affaires
a >uivi une progression constante.
L'hôtel Galha ne se composait pri-
mitivement que de quatre étages ; en
1902, il fut surélevé de deux étages et
agrandi sur l'emplacement d'une partie
d'une maison qui donnait sur l'avenue
des Champs-Elysées. C'est ainsi que l'on
a pu prolonger le grand hall d'entrée
par un charmant petit salon de lecture
en forme de rotonde, décoré de panneaux
peints et aménagé avec beaucoup de
HOTEL G.\I.I.IA.
XVIe ARRONDISSEMENT
613
6i4 LA VILLE LUMIÈRE
luxe et beaucoup de goût. L'hôtel possède deux belles salles de restaurant
sur la rue Pierre-Charron. La cuisine et la cave jouissent d'une grande
réputation.
Nous visiterons quelques-uns des appartements privés de l'hôtel Gallia qui
nous frapperont par leur excellente disposition, par leur gaieté et par leur mer-
veilleux confortable. Ils sont, pour la plupart, pourvus de balcons d'où la vue
peut s'étendre sur l'avenue des Champs-Elysées.
L'hôtel Gallia est actuellement dirigé par Mme \'ve Brunel
Suivons à présent cette belle voie ombragée qui s'appelle l'avenue Henri-
Martin, qui passe à côté du petit cimetière de Passy. Au numéro 71 se trouve la
mairie du XVP arrondissement, élevée en 1877. A l'intérieur de la mairie, dans
la Salle des Fêtes, ont été inscrits les noms de personnages célèbres qui ont habité
Passy, entre autres : Molière, La Fontaine, Boileau, Chénier, Béranger, Jules
Janin, Lamartine, Rossini, Desborde-Valmore, etc., etc.
La Muette, à laquelle nous conduira l'avenue Henri-Martin, est l'cmpla-
ment d'un ancien château qui avait appartenu à Charles IX, qui avait placé là
sesiiiucttcs. ^ ,j
On appelait ainsi les maisons destinées à garder les mues de cerf et à mettre
les oiseaux de fauconnerie au temps de la mue.
Ce château appartint successivement à ^Marguerite de Valois, femme de
Henri IV, à Louis XIII en 1610, puis à Fleuriau d'Armenonvillc. Ce dernier le
vendit à la duchesse de Berry, fille du Régent, qui y mourut en 1719.
Le château de La Muette devint ensuite la propriété de Louis X\'I, qui y
logea avec Marie- Antoinette au commencement de son mariage.
Pendant la Révolution, le château de La Muette, devenu propriété nationale,
fut vendu à Sébastien Erard, le célèbre facteur de pianos.
La première course de chevaux qui se fît en France eut lieu dans les jardins
de La Muette en 1651. Les chevaux qui prirent part à la course appartenaient au
duc de Joyeuse et au comte d'Harcourt.
Passy est un nom commun à plusieurs villes de France et paraît désigner :
un pas, un défilé près d'une rivière.
Il y a des villes portant les noms de Passy-sur-JIarne, Passy-en-^'alois, etc.
Philippe le Bel avait un château à Passy. Plus tard, Charles V accorda
aux habitants de Passy de chasser dans les bois environnants.
Le financier Samuel Bernard, le marquis de Boulainvilliers, le fermier La
Popelinière, possédèrent successivement la seigneurie de Passy, où de nombreux
hôtels furent construits
Un peu plus loin, nous voyons le village d'Auteuil, qui fut le séjour favori de
beaucoup d'hommes célèbres. Cette commune possède des eaux minérales froides,
ferrugineuses, connues dès 1628 et qui émergent par une source du terrain ter-
tiaire.
L'ancien village d'Auteuil ne fut annexé à Paris qu'en 1862. La rue d'Auteuil
XVIe ARRONDISSEMENT 615
est une maison construite sur l'emplacement de la maison de campagne que pos-
sédait iMolière.
Dans le livre de Jules Loiseleur, intitulé les Points Obscurs de la Vie de
Molière, nous trouvons des indications très précises sur la demeure du poète. Nous
les reproduisons ici :
Cette maison, qui appartenait à Jacques de Grou, écuyer, sieur de Beaufort,
porte-manteau du frère de Louis XIII, Gaston d'Orléans était quelque chose
comme une gentilhommière, avec colombier à pied.
Elle formait l'angle de la rue des Planchettes, aujourd'hui rue François-
Gérard, et de la grande rue d'Auteuil. La partie de cette dernière voie sur laquelle
sa façade s'étendait a porté longtemps, et jusqu'en ces demièi-es années, le nom
de rue Molière, et ne comprenait à droite, en venant de la Seine, que cinq maisons,
toutes aujourd'hui démolies.
Sur cette rue Molière, dont il ne reste plus que l'emplacement, la maison
de Beaufort, beaucoup plus vaste que les quatre autres, portait le numéro 2.
C'est sur cette rue aussi qu'ouvrait sa porte principale, presque en face du vaste
hôtel de Preshn, où l'on a élevé une sorte de Temple à Molière, avec un colombier
tout moderne et oii l'on persiste, sans raisons sohdes, à placer le pavillon qu'il
habita. Celui où il résida réellement était de l'autre côté de la rue et s'adossait à
l'habitation principale occupée par le sieur de Beaufort, à laquelle on accédait
du jai-din par un large perron devant lequel s'étendaient plusieurs bassins. A la
suite venait une sorte de parc, touchant, par son extrémité, à une partie des jar-
dins qui ont issue maintenant sur l'avenue Boudon. Le colombier féodal s'élevait
au fond des communs.
Cette vaste propriété, d'une superficie d'environ 14500 mètres, portait
originairement le nom de fief Baudouin et appartenait en 1789 à Du Plessis
Duvernay, légataire de Mlle de Longpré, dernière héritière des Grou de Beaufort.
Achetée en 1836 pour le prix modique de 60 000 francs, par Marie-Joseph Farina,
l'un des descendants du célèbre inventeur de l'eau de Cologne, cette propriété
fut vendue par ses héritiers, au mois de mars 1867, à la ville de Paris, qui fît
démolir les bâtiments pour le percement de la' voie nouvelle qui doit continuer la
rue de la Municipalité.
Les communs étaient dans la censive de l'abbaye de Sainte-Geneviève,
tandis que l'hôtel et le parc relevaient de la censive de Saint-Germain-l'Auxer-
rois.
L'appartement que Molière avait loué dans cette maison, au prix de quatre
cents livres par an, et dont il eut la jouissance jusqu'à la mort, cet appartement,
situé au rez-de-chaussée, était des plus simple : une cuisine, une salle à manger,
une chambre à coucher, deux chambres en mansarde au second étage et le droit
de se promener dans le parc ; c'était tout. Molière y avait joint pourtant une
chambre d'ami, dépendant du principal corps de logis et louée à part, moyennant
vingt écus par an.
6i6 LA VILLE LUMIÈRE
Rien dans k- modeste appartement d'Auteuil, assez confortablement meublé
cependant, ne rappelait la vie de théâtre. Molière venait s'y reposer et y recevait
ses amis. Chapelle y avait sa chambre. L'auteur du Misanthrope aimait à réunir
chez lui de gais convives au milieu desquels il oubliait sa tristesse et ses chagrins.
Chapelle était le convive indispensable, le bout-en-train de ces joyeuses parties ;
il mystifiait La Fontaine, persiflait Molière, et enivrait Boileau, qui lui prêchait
la continence.
Nous citerons au sujet de la vie de Molière à Auteuil cette amusante anec-
dote.
Boileau, LuUi, de Jonsac, Nantouillet, conduits par Chapelle, étaient venus
demander à souper à Molière dans sa retraite d'Auteuil; Molière, qui était souffrant
et obligé de garder la chambre, pria Chapelle de faire les honneurs de sa table.
Ce souper eut lieu sans doute dans cette chambre d'ami dont nous avons parlé
et qui était dans un autre corps de logis que l'appartement de Molière. Les con-
vives ne tardèrent pas à avoir la tête fort échauffée ; puis la conversation tomba
sur la morale et s'assombrit insensiblement. Ils s'appesantirent sur cette maxime
des anciens, que h le premier bonheur est de ne point naître et le second de
mourir jMomptement ». Ils l'approuvèrent d'un commun accord et résolurent
d'en finir sur-le-champ avec l'existence. La rivière était proche ; ils prirent le
parti de s'y aller noyer. Ils auraient mis ce projet à exécution, si le jeune Baron
n'avait averti Molière, qui fut obligé de descendre pour les arrêter. Voyant qu'ils
n'étaient pas en état d'entendre les conseils de la raison, il leur dit qu'il avait à
se plaindre de leur manque d'amitié : « Que leur avait-il donc fait jîour qu'ils
voulussent se noyer sans lui, si c'était là im aussi excellent parti à prendre qu'ils
le prétendaient ? »
Chapelle convint que l'injustice était criante :
« Viens donc avec nous, lui dit-il.
— Oh! doucement, répliqua Molière; une si belle action ne doit pas s'ense-
velir dans les ténèbres de la nuit. Demain, au grand jour, bien à jeun, parfaitement
de sang-froid, nous irons, en présence de tout le monde, nous jeter dans l'eau,
la tête la première. »
L'héroïsme de la nou\ille proposition enle\-a tous les suft'rages, et Chapelle
prononça gravement : « Oui, messieurs, ne nous noyons que demain matin, et,
en attendant, allons boire le vin qui nous reste. »
Il n'est pas besoin de dire que le lendemain matin ils ne songeaient plus à
se débarrasser des misères de la vie.
Je crois bien, entre nous, que les buvt'urs arri\és au bord de la rivière auraient
bien trouvé d'eux-mêmes quelque bonne raison de nuuttre la partie à une autre
fois.
E XVII'' arrondissement — arrondissement de Batignolles -Monceau —
est formé^depuis 1860, c'est-à-dire depuis l'annexionj des[ communes
suburbaines, par suite de la suppression des barrières des boulevards
extérieurs et l'agrandissement de Paris jusqu'aux fortifications.
Le XVIP arrondissement comprend quatre quartiers :
Les Ternes ;
Plaine -Monceau ;
Batignolles ;
Epinettes.
LTne grande partie de cet arrondissement fut créée pendant le second empire,
sous la direction du baron Haussmann. Le boulevard Malesherbes fut percé
à travers les steppes du quartier qu'on appelait la Petite-Pologne, ce qui aida à
mettre en valeur les immenses terrains de l'Europe et de la Plaine -Monceau.
Si parfois l'on peut regretter les travaux de démolition et de reconstruction
qui sont accomplis journellement dans Paris, ce ne peut être, certes, pour ce quar-
tier dont la plus grande partie consistait en champs et en terrains vagues.
La transformation de Paris par le baron Haussmann a eu ceci de bon qu'elle
a transformé des quartiers affreux en rues larges, saines et aérées. « Il est incontes-
table, dit M. A. Callet, dans l'ouvrage sur Paris an XIX' siècle, que Paris a gagné
aux vastes travaux qui l'ont transformé de fond en comble; il y a gagné un aspect
grandiose et monumental, résultant d'un plan d'ensemble, il y a gagné de l'air, de
la lumière et de l'espace. » On aurait pu cependant acheter ce bienfait moins cher
qu'on ne l'a fait, au prix de tant de chefs-d'œuvre du moyen âge qu'on a détruits,
de tant de souvenirs du vieux Paris qu'on a fait disparaître pour les remplacer
par des édifices d'une monotonie désespérante. Depuis quelques années surtout,
l'intrusion de l'art nouveau en architecture a produit toute une série de monu-
ments remarquables par leur mauvais goût.
M. Callet nous fait remarquer que cette transformation de Paris sous le
second empire avait un quadmple but : « Rejeter au loin la population ouvrière,
lui donner du travail, apporter de l'air et de la lumière dans la ville et enfin
embrasser Paris, la ville des Révolutions où les pavés se levaient tout seuls, dans
un vaste réseau stratégique artistement conçu. Ce que l'on a appelé les embel-
lissements de Paris n'est au fond qu'un système général d'armement offensif et
défensif contre l'émeute. Qu'on étudie sur un plan le réseau général des voies
6iS LA VILLE LUMIÈRE
nouvelles du Paris Impérial : on voit facilement qu'il a été conçu dans le but de
dégager les monuments qui peuvent devenir des forteresses, de les relier par des
larges voies où l'armée peut se déployer, où le canon peut tirer à pleine volée. »
Et cette phrase nous fait songer que le XVIP arrondissement fut le théâtre
de faits militaires importants que nous raconterons.
Nous partirons de la place de l'Etoile et nous suivrons l'avenue de la Grande-
Armée, précédemment avenue de la Porte-Maillot. C'est en 1864 qu'elle reçut
le nom de la grande armée de Napoléon P'".
, Au numéro 24, nous remarquons une construction assez singulière avec un
pavillon Louis XVI; au numéro 65, l'hôtel du Touring-Club, célèbre dans les
annales judiciaires parce qu'il fut habité jadis par Thérèse Humbert. Tout le
monde se souvient de cette escroquerie, la plus fantastique qu'il soit possible
d'imaginer.
L'avenue de la Grande-Armée est aujourd'hui entièrement envahie par les
constructeurs d'automobiles et de cycles. Il n'est presque pas un seul magasin
dans cette avenue dont le commerce ne se rapporte pas, plus ou moins directe-
ment, au sport de l'auto.
La rue Saint-Ferdinand, qui part de l'avenue de la Grande-Armée, fut ainsi
nommée à cause de la proximité de l'église Saint-Ferdinand
Cette église est une éghse sans prétentions, construite en 1844 par M. Le-
queux, chargé de la construction de toutes les églises de la banlieue. Il ne faut pas
la confondre avec la chapelle funéraire de Saint-Ferdinand élevée près de là, sur
la route de la Révolte, à l'emplacement de la maison où mourut, le 12 juillet 1842,
des suites d'un accident, le duc d'Orléans, fils aîné du roi Louis-Philippe.
L'église Saint-Ferdinand est située rue d'Armaillc. Cette rue fut ouverte
en 1840 sur la propriété du marquis d'Armaillé.
La rue des Acacias, tracée sur des terrains plantés d'acacias, la traverse à
l'endroit où elle rencontre l'avenue Carnot, voie qui fut créée en 1854 sous le nom
d'avenue d'Essling. Ce n'est qu'en 1880 qu'elle fut appelée avenue Camot, en
souvenir de Lazare Carnot, membre du Comité du Salut public, qui fut chargé de
la direction des armées pendant la Révolution et s'acquitta si glorieusement de
sa tâche que la République lui décerna le nom A'organisatctir de la Victoire.
La rue Montenotte, précédemment rue de la Plaine, relie l'avenue Camot
à l'avenue Mac-Mahon. Montenotte est le nom d'une victoire remportée par
Bonaparte en Italie ; il est singulier de voir cette rue si éloignée de toutes les
autres voies qui portent des a])pi'llations cnninuitécs aux \-ict()ires de la Camjiagne
d'Italie.
L'avenue Mac-Mahon s'appelait jadis l'avenue du jnince Jérôme. Nous n'j'
voyons rien de bien intéressant à noter, et nous reviendrons me de Tilsitt pour
n^^^ engager de là dans l'avenue Wagram.
Cette avenue se nommait auparavant boulevard de l'Etoile. l-'Ue part de
la place de l'Étoile pour ahuutir Imulc \-,n(l Pereire. C'est certaim nient la voie
XVIP ARRONDISSEMENT
619
la plus populeuse de toutes celles qui rayonnent autour de l'Arc de Triomphe.
Nous rencontrons, en suivant l'avenue, la place des Ternes formée sur l'em-
placement des boulevards extérieurs et chemins de ronde de l'ancienne barrière
des Ternes
L'avenue des Ternes porta d'abord le nom de route de Saint-Germain, puis
de route de la Montagne du Bel- Air
Il existait à cet endroit l'ancien village des Ternes, qui, même au xvii^ siècle,
ne possédait encore qu'une grande ferme et quelques rares habitations isolées.
Gilles Boileau, le frère de Nicolas Boileau, y possédait une propriété.
GRAND RESTAURANT NIEL ET DU TOURING-CLUB.
Le marché des Ternes est situé entre les rues Torricelli, Bayen et Faraday.
Il exista sous l'Empire, avenue des Ternes, im bal qui eut son moment de
célébrité : c'était le bal Dourlans, qui servit souvent aux réunions publiques.
La rue Bayen était anciennement la rue de l'Arcade, à cause d'un pavillon
formant arcade situé au centre de cette rue.
L'avenue Niel donne dans l'avenue des Ternes; elle fut créée, en 1867, sous
le nom d'avenue du Prince -Jérôme.
Au numéro i, se trouve le Grand Restatirant Niel et du Touring-Cluh, qui
forme le coin de l'avenue des Ternes et de l'avenue Niel. Ce restaurant, dirigé
par M. Augouvernaire, est composé d'une grande salle très bien aménagée et
620 LA VILLE LUMIÈRE
extrêmement gaie et de plusieurs salons et cabinets particuliers. La grande salle
du rez-de-chaussée a été décorée dans le style Louis XVI. Les déjeuners, les
dîners et les soupers du restaurant Niel sont des plus suivis. L'on sait que
sa cuisine et sa cave sont très renommées et que, pendant les dîners et les soupers,
un excellent orchestre fait entendre une musique entraînante. Tout cela n'a pas
peu contribué au succès et à la prospérité de cet établissement qui est aujourd'hui
en pleine vogue.
Le boulevard de Courçelles part de la place des Ternes. Il occupe à peu près
l'emplacement de l'ancien chemin de ronde qui longeait le village de Courçelles.
Le chemin de ronde était une route qui entourait Paris à l'intérieur des murs et
où les commis d'octroi, les gabelous, faisaient des rondes pour empêcher de frauder
le fisc. Ces chemins de ronde étaient toujours sombres et déserts et fort dangereux
à parcourir la nuit
Le boulevard des Batignolles lui fait suite et, comme lui, fait à la fois partie
de deux arrondissements, le VHP et le XVIP.
En 1814, Batignolles ne se composait que de quelques rares maisons, puis,
peu à peu, les petits rentiers de Paris se décidèrent à passer la barrière et à venir
s'installer dans le quartier des Batignolles, à peu près comme maintenant l'on se
retire à la campagne. « Passer pendant trente ans seize heures par jour dans une
boutique, loger à l'entresol en un étroit réduit, amasser péniblement 4 000 à
5 000 francs de rente en 5 p. 100 et se retirer aux Batignolles », tel était, vers
1840, le rêve des petits négociants de Paris,
La fondation d'une maison de santé par le D'' Lermercier contribua à amener
des habitants dans ce quartier.
Il paraît (juc, pendant longtemps, Batignolles fut fort ce ;:nu pour ses pensions
bourgeoises.
Nous remarcpinns, au numéro 45, le Collège Chaptal, iirécédemment installé
rue Blanche, et, au 78, le Théâtre des Balionollcs. actui-llenient siu'nommé Théâtre
des Arts.
Voyons à présent quelles sont les rues ([ui \-iennfnt aboutir boulevard de
Courçelles et boulevard des Batignolles. En dehors de (nu-liiues jutiles rues très
.récentes qui. jxiur la i)lnpart, portent les noms des anciens judpriétaires des ter-
rain qu'elles occui)ent et qui n'offrent rien d'intéressant, nous trouvons :
La rue de Courçelles, autrefois chemin de Villiers, jniis rue de Ciiartres, du
temps où le parc Monceau appartenait au duc de Chartres, lils du duc d'Orléans ;
La rue de Prôny ;
La rue Legendre, autrefois rue d'Orléans, dans laquelle se trouvait un ancien
couvent des Bamabites, construit sur l'emplacement du vieux château de Clichy ;
au numéro 61, est située l'église Saintc-Marie-dcs-Batignolles.
Cette église fut édifiée en 1829, un peu à l'imitation d'un temple grec
La rue de Lévis, qui était un ancien chemin conduisant de la gare Saint-
Lazare au village de Monceau ;
XVII<^ ARRONDISSEMENT
621
622 LA VILLE LU -MI ERE
La rue de Rome, établie, en 1850, entre la rue Saint-Lazare et le boulevard
des Batignolles. En 1862, elle fut prolongée à travers la cité Routhier jusqu'à
la rue Cardinet
La rue Boursault, ouverte sur les jardins du sieur Boursault, qui, après avoir
été comédien, puis directeur de théâtre, fut représentant du peuple à la Conven-
tion, puis fermier des jeux de Paris ;
La rue des Batignolles, oii se trouve la mairie du XVII*^ arrondissement, bâtie,
en 184g, sous la direction de Lequeux. A propos de cette rue, nous citerons ks
deux explications que l'on a données pour expliquer l'étymologie de ce nom de
Batignolles. Quelques chroniqueurs ont prétendu que le mot Batignolles venait
du val de Bactillon ou Bastillone, situé près de Luzarches ; mais le village de
Bastillonne était fort loin des Batignolles, et il nous semble préférable, quant à nous,
d'accepter l'autre explication qui consiste à rechercher l'origine de ce nom dans
les sortes de batailles ou exercices militaires qui se donnèrent, jusque sous
Louis XVIII, dans les terrains environnant la plaine des Ternes. Ces petites
batailles avaient reçu le nom de Batignolles, du latin Batagliola ;
La rue Biot, ouverte en 1855 sous le nom de rue d'Antin.
La place Clichy, située à l'extrémité du boulevard des Batignolles, appartient
à trois arrondissements, le IX<=, le VHP et le XVIP.
Elle a été formée sur l'emplacement des anciens bâtiments de la Barrière
de Clichy, qui, en 1793, avait été surnommée Barrière Fructidor.
La place Clichy, véritable carrefom^, où tant de rues viennent déboucher, est
un des endroits les plus encombrés, les jilus populeux et les plus bruyants de
Paris.
Le monument (jui se trouve au milieu de la place est dû au sculpteur Dou-
blemart. Il représente le maréchal Moncey au milieu d'un groupe de combattants
et commémore la défense héroïque de Paris, en 1814, contre les troupes alliées
ayant à leur tête le général Blucher. .Nous trouverons dans le remarcpiable
ouvrage de M. Henri Houssaye intitulé iS 1 4, le récit de cet admirable fait d'armes:
« Moncey voit l'ennemi menacer l'enceinte de Paris. Lui vivant' il n'y entrera
pas sans combat. Le maréchal organise la défense, il fait rassembler les hommes,
avancer les canons, il distribue les postes, harangue les officiers et les gardes dont
le départ du roi Joseph déjà connu et les progrès trop visibles de l'armée alliée
ont ébranlé les courages. « Il faut nous défendre, dit le vieux soldat. Jlème si nous
«sommes réduits à céder à la fin aux forces énormes de l'ennemi, du moins dcvons-
« nous lui offrir une énergique résistance pour obtenir une capitulation honorable. «
Les chaleureuses paroles de Moncey, leur accent de sincérité raniment les mili-
ciens. Les volontaires se présentent en foule pour aller prendre position à la tête
de Batignolles. Telle est leur exaltation qu'ils refusent de s'embusquer dans les
maisons selon les ordres de Moncej'. « Nous n'avons pas peur, disent-ils, nous ne
« voulons pas nous cacher. » Paroles d'hommes qui n'ont jamais fait la guerre, mais
qui sont capables de la bien faire. «Croyez-vous, s'écrie .MKnt, que le doyen des
XVIle ARRONDISSEMENT 623
«maréchaux puisse vous conseiller une lâcheté ! » Alors ils se mettent à l'abri des
balles.
« La barrière de Clichy semble le point le plus menacé. Moncey s'y établit.
Aux autres barrières, ses aides de camp coururent par son ordre exhorter les mili-
ciens à combattre. Partout les officiers du maréchal trouvèrent les hommes bien
disposés. Aux Ternes, à BatignoUes, au Roule, à l'Etoile, des volontaires tirail-
laient à 500 mètres au delà de l'enceinte avec les fourrageurs ennemis. Un détache-
ment de la quatrième légion qui occupait la barrière de Monceaux était moins
déterminé. L'aide de camp de Moncey, voyant dans la plaine deux escadrons fran-
çais serrés de près par les Russes, invita les gardes nationaux à se porter au secours
de cette cavalerie...
M Cependant les premiers bataillons de Langeron délogent du faubourg de
BatignoUes les chasseurs et les grenadiers de la garde nationale qui se replient
en deçà de la barrière de Clichy. Là, tout le monde prend son poste sous l'œil
vigilant du maréchal Moncey. Les invalides avancent les canons dans les embra-
sures du tambour; les meilleurs tireurs se placent aux créneaux; d'autres s'em-
busquent aux fenêtres et sur la plate-forme du grand bâtiment du rond-point ;
la masse des gardes se range de deux côtés de la rue de Clichy. Moncey, craignant
qu'avec quelques boulets les Russes n'aient facilement raison du tambour en
charpente, ordonne de construire im second retranchement en arrière du premier.
Charettes, madriers, pavés s'amoncellent ; des hommes venus en curieux, des
femmes mêmes et des enfants aident ardemment au travail sous les balles qui
commencent à siffler. LTnpeu plus bas, des ouvriers et quelques sapeurs-pompiers
de garde à la caserne du Mont-Blanc ébauchent sans ordres une autre barricade.
Un feu nourri et sûr accueille la tête de colonne ennemie. La défense s'annonce
de façon à contenter le vieux soldat de Marengo et de Saragosse, « qui n'attend
pas tant des gardes nationaux ». Mais les généraux russes n'ont pas l'ordre de
donner l'assaut ; ils ont au contraire l'ordre formel du tsar de ne point aborder les
barrières. Rudzewitsch et Langeron lui-même s'élancent sous la nappe de plomb
au-devant de leurs hommes ; ils les arrêtent. Les Russes se postent dans les mai-
sons des faubourgs et sur les premières pentes, d'oi^i ils continuent à tirailler avec
les miliciens.
« L'insulte de la barrière de Clichy termina cette bataille, qui ne fut qu'une suite
de combats engagés sans ensemble par les assaillants et soutenus sans direction
par les défenseurs. La bataille de Paris, dont les conséquences politiques ont été
si grandes, fut la plus importante et la plus meurtrière de toutes celles de la
campagne de France. »
Le pavillon de la barrière de Clichy a disparu en 1860 au moment où le village
de Clichy fut annexé à la ville.
Comme souvenir de cette héroïque journée il restait encore le restaurant du
Père Lathuile, qui datait de 1790. C'était ime guinguette de barrière fréquentée
surtout par les artistes. Ce restaurant servit de quartier général à Moncey et
624 LA VILLE LUMIERE
pendant longtemps on montrait aux visiteurs un boulet ennemi logé dans le
comptoir.
L'avenue de Saint-Ouen fait suite au boulevard des Batignolles. C'est l'an-
cienne route départementale qui traversait le village de Saint-Ouen.
Suivons l'avenue de Clichy, qui fut plantée d'arbres en 1705 aux frais de la
marquise Marguerite de Bauton — l'endroit où l'avenue de Clichy se croise avec
l'avenue de Saint-Ouen s'appelle la Fourche — et voyons un peu les petites rues
silencieuses qui débouchent sur l'avenue. Nous voyons entre autres :
La rue Dautencourt, nommée ainsi en l'honneur du général Dautencourl,
qui prit part à la défense de Paris que nous venons de raconter ;
La rue des Moines, dont le nom vient, suppose-t-on, des moines de Saint-
Denis ;
La rue Balagny, qui porte le nom d'un ancien maire des Batignolles. Cette rue
était autrefois l'ancien chemin aux Bœufs ;
La cité des Fleurs toute bordée de jardins ;
La rue la Condamine, appelée précédemment rue de la Paix ;
La rue des Dames, qui était autrefois un chemin conduisant à l'abbaye des
Dames de Montmartre. Elle se termine rue de Lévis. '
Au numéro 98 de l'avenue de Clichy, nous voyons la maison Benoist et C",'
Au Compas d'Or. Cette maison fut fondée en 1840 et transférée avenue de'
Clichy en 1872. C'est une importante maison de quincaillerie, et ce mot seul
indique la diversité des articles que nous trouverons àla maisoii Benoist. Le Dic-
tionnaire Larousse dit qu'il n'existe pas, dans la langue française, de mot dont
l'application soit d'une élasticité comparable à celle dont jouit le mot quin-
caillerie. Sous cette dénomination se trouvent rassemblés les objets les plus mul-
tiples. Le fer — acier, tôle, fonte, fer-blanc, fer battu — est la base de la quin-
caillerie. A ce métal est venu se joindre, dans une assez forte proportion, le cuivre
rouge, puis le laiton et enfin le zinc, qui a. remplacé le fer-blanc dans la plus grande
partie de ses emplois. La majeure partie des industries et des arts sont tributaires
de la quincaillerie ou lui fournissent leurs produits. La maison du' Compas d'Or
est connue pour l'excellente fabrication de tous ses articles.
Dans la rue Cardinet, nous rencontrons la rue Nollet, jadis rue Saint-Louis,
la rue Truffant, la rue de Rome, et la rue Dulong, où se trouve une chajxUe jirotes-
tante.
Nous arrivons devant le lycée Camot, ancienne Ecole Mongc, qui fut fondée
en 1869 par d'anciens élèves de l'Ecole Polytechnique. Les bâtiments du lycée
s'étendent sur tout l'emplacement compris entre les rues Cardinet, le boulevard
Malesherbes, la rue Viète et l'avenue de Villiers.
Le boulevard Malesherbes était autrefois une route déj)artementalc. Il a'
absorbé les terrains où se trouvaient l'hôtel de la Rivière, l'hôtel de la marquise
de Créquy, et l'hôtel !\Ion an, (]ui :ipi>.ntint par la suite à Bernadotte, futur roi
de Suède.
XVIIe ARRONDISSEMENT
625
MAISON BEXOIST ET C"
40
626 LA VILLE LUMIÈRE
Au numéro 46, nous voyons l'église Saint-Augustin.
Cette église était d'abord une chétive et misérable église en planches bâtie
en 1851 sur la place Laborde. L'éfidice actuel commencé en 1860 sous la direction
de M. Baltard, sur un terrain dont la configuration a dû gêner l'architecte, offre
des lignes bizarres et un assemblage de styles discordants. Le monument est
surmonté d'un dôme trop peu important.
La partie du boulevard Malesherbes où est située cette église appartient au
VIII'^ arrondissement ; le boulevard ne commence à être compris dans cet arron-
dissement qu'après avoir traversé le boulevard de Courcelles.
J*Jous remarquons au 131 du boulevard Malesherbes un très bel hôtel qui
appartint au peintre ^Meissonier. Au 108, se trouve celui des Hautes Etudes
Commerciales.
La place Malesherbes est im vaste emplacement sur lequel ont été construits
de superbes immeubles. Elle a été créée en 1858 sur une partie des terrains qui
dépendaient d'un parc de Mme de Guingamp. Une grande partie de la plaine
Monceau a d'ailleurs été formée sur l'emplacement de ce parc.
Nous y voyons l'hôtel Gaillard, réduction du château de Blois.
Sur la ]:)lace, se trouve la statue d'Alexandre Dumas, inaugurée en 1883.
Elle a été exécutée par Gustave Doré. De l'autre côté de la place, celle
d'Alexandre Dumas fils.
L'avenue de Villiers traverse la place Malesherbes. L'on y voit de gracieux
hôtels particuliers, de style renaissance, gothique ou flamand, qui font de cette
avenue une des plus jolies de Paris.
La place Wagram est située à la rencontre du boulevard Malesherbes et du
boulevard Pereire. L'on y voit la statue du peintre d'histoire, Alphonse de Neu-
ville, œuvre du sculpteur François de Saint- Vidal.
Le boulevard Pereire a été créé en 1853, le long du clicmin de fer d'Auteuil
dont M. Peirere était concessionnaire. La famille Pereire a contribué au jierce-
ment et à l'édification des immeubles de la plaine Monceau.
A ce propos nous trouvons dans ini article du Fi'^aro du 9 février 1859 le
récit de l'inauguration de l'hôtel Perene. « La fête commençait en face de l'église
de la Madeleine par trois files de voitures qui avançaient toutes les luiinitcs d'une
longueur de cheval. Au coupé, prenant la file dans la rue Royale, il ne fallait pas
plus de quarante-cinq longueurs pour déposer son homme sur les marches du
péristyle. Le vestibule franchi, on pénétrait dans les salons en traversant une
galerie... Des salons immenses décorés dans le style des apjiartements de Ver-
sailles...
La salle à manger est la pièce la plus belle et la plus originale. C'est beau,
c'est grand, c'est complet, comme la salle d'Apollon et l'hôtel Lucullus. La
galerie de tableaux qui manque peut-être de jour n'offre que des toiles d'une
incontestable aristocratie. Tous les grands Flamands sont là, Terburg, Van Os-
tade, l)a\id Téiiiers, Gérard Dow et un splendide Hobbéma. Parmi les modernes,
XVII'' ARRONDISSEMENT
627
628
LA VILLE LUMIERE
Diaz, François Picot, Paul Delaroche et le magnifique tableau de Robert
Fleury, le Charles-Çuint. Le défilé des invités dure une heure et demie.
La littérature est représentée par
MM. Emile Augier et Dumas fils ;
le Constitutionnel, par M. Amédée
Renée ; le Journal des Débats, par
MM. de Sacy et Xavier Raymond ;
le Siècle par MM. Louis Jourdan et
Edmond Texier ; la souscrpition
Lamartine par M. Ulbach ; et le Roi
Voltaire par Arsène Houssaye...
Reprenons notre promenade un
instant interrompue et suivons le
boulevard Pereire jusqu'au boule-
vard de Gouvion-Saint-Cyr.
Le boulevard de Gouvion-Saint-
Cyr fut créé à la hâte en 1750 sous
le nom de route de la Révolte,
sur l'emplacement d'un ancien
chemin conduisant à Saint-
Denis. Cette route avait été
tracée pour permettre à
Louis XV de se rendre au
palais de Saint-Cloud en pas-
sant par Neuilly,
dans le cas d'une ré-
volte à Paris
L'ne partie de
cette route de la Ré-
volte est' devenue le
boulevard de Gou-
vion-Saint-Cyr, la se-
conde partie, qui se
prolonge dans Le-
STATUE... .
vallois- Perret, a con-
servé son ancien nom.
Le boulevard Pertliier, sur Kquel ont été construits récemment des riches
hôtels, lui fait suite. Au 23 ter a été édifiée une maison gothiqiie
Le boulevard Bessiércs, qui continue le boulevard Berthier, termine pour
le XVIP arrondissement la voie cjui entoure Paris.
XVlll^ ARRONDISSEMENT
^^A Butte Montmartre est formée par une chaîne de collines calcaires, qui
«^^ I ^*^ continue en s'abaissant jusqu'à Passy. Comme le plateau de
■ " Sainte-Geneviève et le Mont Valérien, qui sont avec Montmartre
les points les plus élevés qui bornent l'horizon de Paris, une grande partie de la
Butte, que les Montmartrois aiment à dénommer la Butte Sacrée, était consacrée
jadis à la célébration des cultes ; il est fort probable que sur l'emplacement
du Sacré-Cœur existait jadis im temple à Mercure.
C'est une vérité constatée que les cultes se sont succédé, ont changé d'objet,
mais n'ont point changé de place. Sur l'esprit du vulgaire, la routine a plus d'em-
pire que les croyances religieuses. Les chrétiens, lorsqu'ils eurent, à l'instar des
païens, organisé des cérémonies et adopté l'usage des temples, établirent les objets
de leur culte dans les lieux mêmes oii le paganisme avait célébré les siens (i).
Saint Grégoire recommandait expressément aux chrétiens de ne point détruire
les temples des idolâtres, mais « de se borner à détruire les idoles qui s'y trouvent,
à faire des aspersions avec de l'eau bénite et à y construire des autels où seront
placées les reliques des saints, afin que le peuple, voyant qu'on ne détruit point
les temples, entraîné par ses habitudes, s'y rende volontiers et adore le vrai Dieu
dans les lieux mêmes où il adorait de fausses divinités ». Cette adroite condes-
cendance obtint plus de succès que les emportements du fanatisme.
Le nom de Montmartre vient de « Mons Martj-rum ». C'est en effet à Mont-
martre que saint Denis, saint Rustique et saint Eleuthère, étant venus prêcher
l'Evangile dans les Gaules, y furent martyrisés, fouettés au pied de l'idole de
Mercure et conduits au supplice. En souvenir du martyre de leurs saints, les
chrétiens donnèrent le nom de Mont des Martyrs au Mont de Mercure. Tout
porte à croire qu'il existait un temple de Mercure sur la Butte Montmartre.
En 1737, des fouilles furent pratiquées, et l'on découvrit les restes d'un bâtiment
sur lequel les savants ont longuement disserté. On découvrit aussi dans Mont-
martre des fragments de poterie romaine et un petit buste décrit et gravé dans
l'ouvrage sur la Religion des Gaulois, par dom Martin. De ces découvertes, il
faut conclure qu'il existait sur le revers et au bas de cette montagne quelques
maisons de campagne bâties et habitées par des Romains ou quelques établis-
sements antiques dont le temps a effacé les traces.
En 886, Charles le Gros, marchant au secours de Paiis assiégé par les Nor-
(i) DuLAURE, Histoire de Paris.
630 LA VILLE LUMIÈRE
mands, campa sur la Butte. En 978, l'empereur Othon II, en guerre contre
Lothaire, après avoir ravagé les environs, entonna un Alléluia sur la cime de
Montmartre. Mais bientôt la Butte fut reprise par Hugues Capet et Henri de
Bourgogne. Louis le Gros y créa un couvent de Bénédictines qui prit le nom
d'Abbaye de Montmartre. Investie du droit de haute et basse justice, l'abbaye
avait un tribunal qui siégeait à Paris, rue de la Heaumerie, près de la tour Saint-
Jacques et qui avait nom le For des Dames.
Ces religieuses acquirent d'abord une grande réputation de sainteté, et leur
mqnastère fut visité par un grand nombre de pèlerins qui leur firent des présents
considérables. Sa richesse apporta chez elles le relâchement des mœurs, et les
archevêques de Paris, malgré tous leurs efforts, ne parvinrent point à réprimer
le désordre du couvent
Le 8 mai 1590, Henri I\ salua les Parisiens du feu de si.\ pièces d'artillerie ;
deux de ces pièces étaient placées sur la butte Montmartre, et le siège en règle
commença. Il établit son quartier général sur la Butte, s'installa dans les appar-
tements de l'abbesse du couvent, et les chroniqueurs de l'époque rapportent qu'il
y mena joyeuse vie en compagnie des religieuses. En 1611, l'abbesse ;\Iarie de
Beauvilliers fit rétablir les parties du couvent qui avaient le plus souffert pendant
la guene et qui renfermaient la chapelle du Martyre, comprise dans l'enclos de
la communauté. Au cours des travaux accomplis, on découvrit une crypte souter-
raine, au fond de laquelle se trouvait un autel, et l'on supposa que c'était le véri-
table oratoire de saint Denis et des premiers fidèles. Cette découverte fit beaucoup
de bruit, et la reine Marie de Médicis vint elle-même visiter le tombeau des
Martyrs.
Sous Louis XI\', un autre cou\'ont reniplaçant la vieille abbaye fut édifié à
l'endroit qu'occujjent actuellement les rues Gabrielle et des Trois-Frères. Ce cou-
vent fut détruit en 1791 ; les religieuses en furent chassées ; on brûla les bancs,
les confessionnaux et les chaises. Les objets de métal et les vases sacrés furent
envoyés à la Monnaie pour y être fondus. L'église, une fois qu'elle fut complè-
tement saccagée, servit alors à des fêtes patriotiques en l'honneur de Marat.
L'arrondissement de Montmartre est divisé en quatre quartiers : Gr.-\xdes-
Carrières. Clignancourt, Goi-tte-d'Or et La Chapelle.
Nous trouvons tout au début de cet arrondissement le Cimetière Mont-
martre, situé avenue Rachcl. La rue Caulaincourt traverse sur un pont une
partie du cimetière. Dans cette rue est le square Caulaincourt, formé en 1797, et
au numéro i 1' Hippodrome.
Le cimetière du Nord, ou cimetière Montmartre, fut d'abord appelé Champ
DE Repos, lorsqu'il fut établi en 1804. Il est remarquable par sa situation jMtto-
resquc. Placé au pied de la Butte, il domine Paris et offre dans certains endroits
de très beaux points de vue. On y remarque les tombes de Godefroy Cavaignac,
œuvre du sculpteur Rude, celle d'Armand Marrast, président de l'Assemblée
Nationale, du Maniuis de Ségur, de Manin, de Stendhal, de l'amiral Baudin. de
XVIIie ARRONDISSEMENT
bM
RUELLE A MONTMARTRE.
40.
632 LA \ILLE LUMIERE
Paul Delaroche, de Greuze, du sculpteur Pigalle, d'Halévy, de Soumet., de ^lurger,
de Mme de Girardin, de Waldeck-Rousseau.
En sortant du cimetière Montmartre, nous prendrons la rue Lepic, une des
rues les plus tortueuses et les plus raides de Paris. Formée en 1840, on la nom-
mait Route Départementale n" 40, puis elle devint la Rite de l'Empereur (Napo-
léon III), puis enfin la rue Lepic, du nom du général Louis Lepic qui contribua
à la défense du quartier en 1814. Au numéro 78, l'on voit le fameux bal du
Moulin de la Galette, ancien Moulin Debray. Debray, qui en était le proprié-
taire, fut tué en 1814, à la batterie de la barricade de la Fontaine du But.
Dès le xvii^ siècle, la butte était couverte de moulins à vent ; les plus fa-
meux étaient le IMoulin de la Lancette, appartenant à l'Abbaye, le Moulin de
But-à-Fin, le ]Moulin de la Galette, les Moulins de la Grande-Tour, de la \'ieille-
Tour, du Palais, du Paradis, de la Béquille.
Les carrières de Montmartre qui fournissaient du plâtre en abondance ne sont
plus exploitées actuellement.
La rue du Mont-Cenis, que nous trouvons ensuite, est une rue fort ancienne.
C'était une des voies principales du village de Montmartre, et son nom vient,
paraît-il, de sa situation très abrupte. Au numéro 2, se trouve l'église Saint-Pierre-
de-Montmartre. A la place de l'église qui existait en ce lieu dès les premiers temps
du christianisme, fut bâtie une chapelle qui appartenait, au xii^ siècle, au monas-
tère de Saint-Martin-dcs-Champs, et auquel s'ajouta plus tard le couvent des
Bénédictines.
De tous ces bâtiments, la vieille église est seule demeurée. Pendant la Révo-
lution, le Comité de Salut Public ayant décrété d'urgence la création des postes
et télégraphes entre Paris et la frontière du Nord, Chappe fut chargé de l'orga-
nisation de ce nouveau service et voulut établir sur l'abside une tour en maçon-
nerie. Mais les voûtes du xii^ siècle, ne pouvant soutenir un tel poids, s'affaissèrent.
L'église Saint-Pierre-de-Montmartre .mérite la visite attentive des archéo-
logues, bien que la restauration en ait été mal faite. Au midi de l'église se trouve
une sorte de jardin appelé le Calvaire, où l'on voit quelques débris provenant de
l'ancien monastère.
A côté de Saint-Pierre de Montmartre, se dresse la Basilique du Sacré-
Cœur, merveilleusement située et dont l'imposante masse blanche domine Paris.
On la voit admirablement de certains endroits, notamment de l'avenue Jlontaigne
et du boulevard des Italiens, à l'angle de la rue Lafhtte.
Cette église, dont Zola a tracé, dans son œuvre intitulée Paris, une très
intéressante description, a été construite à l'endroit même ou Napoléon I'•"^
en 1809, avait conçu le projet d'élever le Temple de la Paix.
Le culte du Sacré-Cœur est une pratique assez récente. On en a attribué
l'invention à un prêtre d'Oxford nommé Thomas Godwin. Quoi qu'il en soit, la
nécessité du nouveau culte fut révélée, dit-on, à la religieuse Marie Alacoque par
Jésus-Christ lui-même. Le jésuite La Colombière se chargea de promulguer cette
XVIIle ARRONDISSEMENT
633
634 LA VILLE LUMIERE
nouvelle aux fidèles et, appuyé par l'ordre des jésuites, il fit tous ses efforts pour
répandre la dévotion du Sacré-Cœur de Jésus. En France le clergé et la magis-
trature se montrèrent hostiles à cette innovation. Les jansénistes l'attaquèrent
et plusieurs dignitaires de l'Eglise se prononcèrent contre ce culte. Le parlement
de Paris interdit, en 1775, au curé de Saint-André-des-Arts de célébrer la fête
du Sacré-Cœur ; mais plus tard Languet, curé de Saint-Sulpice, frère du bio-
graphe de Marie Alacoque, eut toute liberté pour prêcher ce culte dans sa paroisse,
et plusieurs ecclésiastiques suivirent son exemple. Les jésuites s'efforcèrent de
^e faire autoriser à Rome. Benoît XIV, dans son ouvrage sur la canonisation des
saints, raconte les sollicitations multipliées qu'on fit à Rome pour obtenir l'éta-
blissement d'une fête du Sacré-Cœur. Enfin, après trois refus. Clément XIII auto-
risa, en 1765, la fête, non du cœur matériel de Jésus, mais du cœur symbolique,
c'est-à-dire de son amour pour les hommes. Le culte du Sacré-Cœur prit une
nouvelle extension en 1871. Le clergé organisa des pèlerinages à Paray-le-Monial
où Marie Alacoque avait eu, disait-elle, ses « colloques amoureux » avec Jésus-
Christ, qui lui avait demandé son cœur et l'avait mis dans le sien.
.Ce fut à cette époque que la construction à Montmartre d'une église en
l'honneur de ce culte fut déclarée d'utilité publique. La première pierre de l'église
du Sacré-Cœur, appelée par le peuple de Montmartre église de Notre-Dame-de-
la-Galette, fut posée en grande cérémonie le 16 juin 1875.
Auprès du Sacré-Cœur existait jadis le bal de Tivoli-Montmartre, qui eut un
moment de grande célébrité.
Reprenons la rue du Mont-Cenis, et nous trouverons au numéro 59 unf
grande propriété avec tourelle, occupée par une manufacture de porcelaine qui
avait été établie sous le patronage de Monsieur, frère de Louis XVL Au numéro 67,
au coin de la rue Marcadet, nous voyons une vieille bâtisse qui, au dire de quelques-
uns, serait un ancien vestige de la chapelle de la Trinité, construite en 1479 P^'^
Jacques Ligier, seigneur de Clignancourt.
Nous passons devant la mairie du XVIIP AiTondissement au 117, rue Orde-
ncr. Anciennement 14, place des Abbesses, elle fut construite rue Ordener,
en 1888. Elle est le siège de la Société Historique le Vieux Montmartre.
Après avoir traversé le boulevard Omano (son nom vient de Philippe-Antoine"
comte d'Omano, qui fit brillamment toutes les campagnes du premier Empire),
la rue du Mont-Cenis nous mène rue Championnet, où se trouve la Compagnie
Générale des Omnibus. Il serait peut-être intéressant à ce propos, aujourd'hui que
les moyens de transport subissent une telle évolution et que les énormes onanibus
de la Compagnie nous paraissent être des voitures d'un autre âge, il serait peut-
être intéressant, disons-nous, de remonter à l'origine de ce privilège. Nous nous
reporterons pour cela à l'étude très complète et très documentée faite par Ducoux,
sur les voitures publiques à Paris, dans l'ouvrage intitulé « Paris-Guide, par
les principaux écrivains et artistes de la France ».
Nos a'ieux construisaient des chars destinés non seulement à leurs besoins
XVIII'' ARRONDISSEMENT
63:
'slM 3
636 LA VILLE LUMIERE
domestiques, mais encore à leurs faits de guerre. Tout le monde connaît le terrible
char gaulois, hérissé de lances, de faux, de dards et autres engins de destruction.
Ces chariots étaient traînés par des bœufs. Dans les combats, on les poussait dans
les rangs ennemis, ou bien l'on s'en faisait un rempart contre les assaillants.
L'art de la carrosserie à cette époque, et sous les rois de la première race,
était à peu près inconnu. Dans les premiers temps de la monarchie française, les
chars furent peu usités comme moyens de transport appliqués aux personnes.
Lorsque, plus tard, l'usage commença à s'en répandre, ce fut un privilège exclu-
sivement réservé aux rois, aux princes et à quelques seigneurs. Le progrès fut
insensible, car plusieurs siècles après le règne du premier roi de France, ses suc-
cesseurs en étaient toujours aux chariots gaulois et, comme le dit Boileau :
« Quatre bœufs attelés, d'un pas tranquille et lent,
Promenaient dans Paris le monarque indolent. »
Ce n'est que sous Philippe-Auguste que les rues de la capitale furent pavées,
et cela suffit pour propager le goût des chars avec une rapidité telle que dans une
ordonnance de 1294, contre ce qu'il appelait les «superfîuités », Philippe le Bel crut
devoir restreindre l'usage des chars aux dames de distinction. Ces chars n'étaient
alors que des litières découvertes. Quant aux carrosses proprement dits, l'usage
en est beaucoup plus moderne, puisque sous François pr l'on n'en comptait,
paraît-il, que deux : l'un pour la reine et l'autre pour Diane de Poitiers. Vers le
tiers du xvii^ siècle, la mode des carrosses envahit la Cour, la magistrature et
même la bourgeoisie. Jusque-là, le moyen de transport aristocratique avait été
la chaise à bras, dont l'usage était extrêmement répandu à la fin du xvi^ siècle.
L'exploitation de cette industrie constituait im privilège au profit de dames et
de seigneurs de la Cour. La première concession fut donnée en 1317.
A la fin du règne de Louis XIII, et après une foule de perfectionnements
successifs, un sieur Dupin inventa les chaises à deux roues, dites brouettes, pour
lesquelles il sollicita l'autorisation royale. En 1679, le roi Louis XIV autorisa les
brouettes et en donna l'exploitation exclusive à DujMn, à condition que lesdites
brouettes seraient tirées par des hommes seulement. Lorsque ce véhicule fut mis
définitivement en usage, son apparition sur les places et dans les rues de Paris
donna lieu à des manifestations qui troublèrent pendant quelques jours l'ordre
public : ce nouveau mode de transport venait inquiéter les vieilles industries.
Pourtant la brouette trion\pha de la malveillance des concurrents et resta long-
temps à la mode ])armi les danres de la noblesse, les bourgeoises et les filles en
vogue.
Le perfectionnement du carrosse fut beaucoup moins raj)ide que celui des
chaises. Du temps de Henri IV, le carrosse n'était encore qu'une lourde machine
mal suspendue, oiî l'on entrait par des portières formées de ridciux innlnKs en
cuir. Les carrosses à glace parurent beaucoup plus tard. Le [jremicr que l'on
connut fut mnené de Bru.xelles en 1630 par le prince de Condé.
XVIIie ARRONDISSEMENT 637
Jusqu'à ce moment les intendants et les seigneurs avaient seuls pu jouir
de la faculté de se faire transporter en carrosse. En 1650, un sieur Sauvage, logé
dans un hôtel de la rue Saint-Martin portant pour enseigne A l'image de Saint-
Fiacre, eut l'idée d'entretenir des chevaux et des carrosses pour les louer à ceux
qui se présenteraient. Le nom du Saint est d'ailleurs resté aux voitures qui
ont succédé à celles du sieur Sauvage. Le public fit un grand succès à cette inno-
vation, et bientôt un grand nombre de carrosses publics parurent dans les carre-
fours de Paris.
Aussitôt les gens de cour se mirent en quête d'un privilège ; le sieur Charles
Villerme aida Sauvage de sa bourse et de son crédit et obtint la permission
exclusive d'établir dans la ville de Paris de grandes et petites carrioles, des
litières et des brancards pour la commodité publique.
Cette entreprise, naturellement, en fit naître d'autres, et quelques seigneurs
demandèrent au roi la permission d'établir dans Paris des carrosses publics, à
l'instar des coches de la campagne, qui feraient toujours le même trajet pour un
prix très modique, et qui partiraient à heure réglée, quelque petit nombre de per-
sonnes qui s'y trouvassent.
Si l'on en croit quelques chroniqueurs de ce temps, la première idée de ces
voitures omnibus appartient à Pascal. En 1663, Louis XIV accorda le susdit
privilège aux demandeurs. « Je me souviens, dit un contemporain, d'avoir vu le
premier carrosse de louage qu'il y eut à Paris et qu'on appelait carrosse à cinq
sous parce qu'il ne coûtait que cinq sous par place. Il contenait six personnes et
avait une lanterne au bout d'une tige en fer, au coin de l'impériale et à la gauche
du cocher. » L'usage des carrosses à cinq sous se généralisa bien vite et fut un
grand bienfait pour la population de Paris.
L'abolition du privilège des carrosses fut décrétée par l'Assemblée Nationale,
comme conséquence logique de ses principes ; mais l'expérience ne tarda pas à
démontrer que la rigidité du principe doit quelquefois fléchir lorsqu'il s'agit d'une
exploitation ayant pour objet im service d utilité générale. La voie publique fut
littéralement encombrée de tombereaux, tapissières, chariots, luttant entre eux
de malpropreté, de délabrement, et conduits par des hommes non seulement
inexpérimentés, mais dangereux. En 1797, une loi imposa aux entrepreneurs des
formalités qui eurent pour effet de restreindre cette industrie.
C'est en 1854 que les différentes voitures omnibus desservant l'intérieur
de Paris furent fusionnées en une Compagnie anonyme privilégiée. Ce privilège
expirera en 1910.
Verrons-nous enfin, à cette époque, disparaître de la circulation ces effroyables
autobus qui troublent la sécurité et le sommeil des Parisiens? Ceux-ci pourraient,
avec plus de raisons encore, rééditer les plaintes de Boileau :
Qui frappe l'air, bon Dieu, de ces lugubres cris?
Est-ce donc pour veiller qu'on se couche à Paris?
638 LA VILLE LUMIERE
Que dirait Boileau s'il entendait le tonnerre de nos autobus? Verrons-nous
enfin adopter des voitures plus petites et plus légères, qui rendront les moyens de
communication plus faciles et mieux appropriés aux besoins actuels?
Nous traverserons maintenant le quartier de la Chapelle, dont une grande
partie est occupée par la gare de marchandises de la Chapelle.
La rue de la Chapelle était la principale rue de l'ancienne commune Chapelle-
Saint-Denis, bourg fortifié entouré de murs et de fossés. A l'extrémité de la rue de
la Chapelle, sur la route de Saint-Denis, se tenait, du temps de Philippe-Auguste,
le lendemain de la Saint-Bamabé, une foire importante créée par Dagobert, qui
's'appelait, et qui s'appelle encore aujourd'hui la Foire de Lexdit. C'est là
que les écoliers de l'Université de Paris s'approvisionnaient de parchemin. Au
numéro 96, nous voyons l'église de Saint-Denis-de-Ia-Chapelle, qui fut construite
au xiii^ siècle. Elle remplace une ancienne chapelle dite des Ardents, où sainte
Geneviève, patronne de Paris, avait coutume de venir prier avec ses compa-
gnons. Quelques chroniqueurs prétendent également que Jeanne d'Arc, se ren-
dant de Reims à Paris, en 1429, s'arrêta dans cette chapelle pour y faire ses
oraisons.
Nous suivrons la rue Ordener et la rue Marcadet, anciennement chemin des
Bœufs, pour revenir jusqu'au boulevard Barbes et à la rue de Clignancourt.
Remarquons au 112 de la rue Marcadet l'emplacement de l'ancien hôtel de
Trétaigne, appelé jadis la Folie Agirouy, ou la M.\isox de la Boule d'Or,
construite en 1771, par Jacques Agirouy de Corsé.
Le Boulevard Barbes fut dénommé ainsi en souvenir d'Armand Barbes,
ardent révolutionnaire français, qu'on avait appelé le Bavard de la Démocratie.
Armand Barbes, né à la Pointe-à-Pitre, en 1809, est mort en 1S70 en
Hollande où il s'était volontairement expatrié.
Barbes emprisonné en 1849 fut rendu à la liberté en 1834 seulement.
En 1709, le village de Clignancourt, devenu la propriété de Mme de Belle-
fond, abbesse de Montmartre, fut cédé tout entier au duc de Mayenne pour la
soninn' de 5 500 francs.
Au numéro 39 de la rue de Clignancourt, se trouve la maison de la Cloche
d'Or, grande fabrique d'horlogerie, de joaillerie et d'orlèvnrie. Cette maison,
dont MM. Moniet et Péguret sont les propriétaires, a été fondée en 1850 et a pris
très vite un grand développement. Elle est aujourd'hui extrêmement connut-
pour son horlogerie de précision et pour sa parfaite exécution de bijoux de tous
les genres. Elle possède un atelier spécial pour les réparations d'horlogerie et de
bijouterie.
La maison de la Cloche d'Or, qui expose de fort belles pièces d'orfèvrerie,
fait également un commerce actif de diamants et toutes pierres précieuses. Les
amateurs seront certainement très intéressés par la jolie devanture du magasin
de la rue Clignancourt, dont le titre la Cloche d'Or nous rappelle les enseigne>
d'autrefois.
XVIIle ARRONDISSEMENT
639'
>V^>
A LA CLOCHE D OR.
640
LA VILLE LUMIÈRE
Sur l'emplacement des maisons occupant les numéros 42 à 52, se trouvait,
jusqu'en 1872, le Bal du Château-Rouge
Le Château- Rouge, construit en briques rouges comme toutes les habitations
d'alors, avait été bâti par Henri IV pour servir de maison de campagne à Gabrielle
d'Estrées, dont l'hôtel à Paris était situé rue des Francs-Bourgeois. En 1824, le
Château-Rouge fut occupé par le roi Joseph, frère de Napoléon P"", qui y présida
le Conseil de Défense de Paris. En 1843, les jardins furent convertis en bal, dit
du « Château-Rouge »
Le 21 mai 1871, c'est au Château-Rouge que furent conduits les généraux
Clément Thomas et Lecomte, avant d'être fusillés sur la Butte Montmartre.
Avant de quitter le XMII^ arrondissement, remarquons encore, à l'angle
du boulevard Rochechouart et de la rue des Martyrs, l'emplacement de l'ancien
Bal de la Boule-Noire, devenu aujourd'hui le Concert de la Cigale.
PARC DES BUTTES-CHAl-MONT. — LE PONT SUSPENDU ET LE LABYRINTHE.
^^3i- XIX" arrondissement — Buttes-Chaumont — comprend les quartiers de
la Villette, du Pont-de -Flandre, d'Amérique et du Combat. La Villette
^ formait, avant l'annexion, une commune suburbaine de l'arrondissement
de Saint-Denis. Là se trouvent de nombreuses et importantes usines, ainsi que le
bassin qui reçoit les eaux du canal de l'Ourcq et alimente le canal Saint-Martin.
C'est à la Villette qu'ont été transportés les marchés aux bestiaux de Passy et de
Sceaux, à côté des Abattoirs. Puisque nous avons déjà parlé, tout à l'heure, des
Abattoirs de Vaugirard, ce XIX^ arrondissement, qui est surtout consacré aux
ateliers et aux usines, ne pourra nous retenir bien longtemps. Nous ne voyons
que deux choses susceptibles de nous intéresser : le parc des Buttes-Chaumont
et la rue de Belle ville, fameuse par la descente de la Cour tille.
Le parc des Buttes-Chaumont est l'un des parcs les plus pittoresques de
Paris ; il a été tracé par l'ingénieur Alphand, qui en a dirigé les importants tra-
vaux. C'est lui qui a créé le lac, les ponts suspendus, les grottes et le « Temple de
la Sibylle », placé sur le point culminant. Les Buttes-Chaumont s'appelaient
autrefois le lieu du Mont-Faucon, parce que les faucons venaient sur ce mont
dévorer les cadavres. Le gibet, en effet, y était situé ; on l'avait entouré de murs
afin d'empêcher que l'on vienne, la nuit, voler les corps des suppliciés. Au-dessous
du gibet était placé un grand trou, sorte de charnier. Mont-Faucon passe pour
avoir été élevé par Enguerrand de Marigny, premier ministre de Louis X. Cepen-
dant ce gibet existait au xiii^ siècle, puisqu'il en est fait mention dans le roman
de « Berthe aux grands Pies ». Enguerrand de Marigny ne fit que reconstruire
les fourches patibulaires dont il fut d'ailleurs la première victime. Après avoir
été accusé de malversation, il fut jugé et pendu en 1315. Son innocence fut re-
connue peu de temps après.
Après le massacre de la Saint-Barthélémy, on transporta au Mont-Faucon
les restes de l'amiral Coligny; « ils furent hissés, raconte un chroniqueur, à l'aide
de cordes sur le gibet, et la populace, après avoir allumé un grand feu, se mit à
danser tout autour pendant que les chairs se détachaient et tombaient en lam-
beaux. Pendant plusieurs jours, toute la cour, y compris Catherine de Médicis
et le roi Charles IX, y vint en foule insulter le cadavre du malheureux amiral et,
comme les courtisans se bouchaient le nez à cause de l'odeur, se rappelant le mot
de ViteUius, après la défaite d'Othon, le roi s'écria : « Le corps d'un ennemi.
Messieurs, sent toujours bon. »
Pourtant ce sinistre spectacle du gibet de Mont-Faucon n'empêcha pas que les
41
644 LA VILLE LUMIERE
environs fussent remplis de cabarets ou « courtilles », dans l'un desquels Fran-
çois Villon place une scène de ses Repues Franches. Mont-Faucon fut aban-
donné comme lieu de supplice vers l'année 1625 ; mais les Buttes-Chaumont
restèrent longtemps une sorte de voirie, un véritable dépottoir. La purification
complète de Mont-Faucon et des environs ne s'effectua qu'en 1850. Les Buttes-
Chaumont ont été le théâtre d'un grand combat, livré en 1814, contre les Alliés,
par les marins de la Garde et les élèves de l'Ecole Polytechnique.
La mairie du XIX*^ arrondissement est située place Armand-Carrel, à côté
4u parc des Buttes-Chaumont. C'est une construction de style flamand, assez
intéressante, œuvre de Davioud. Par la rue Manin et la rue Bolivar, nous arrive
rons à la rue de Belleville, qui s'appelait autrefois « Courtille » à cause des nom
brcuses <( courtilles » qui y étaient installées.
Avant que la Courtille devienne un lieu de plaisir, ce fut une culture qu
appartenait aux religieux desservant l'hôpital Saint-Gervais. Un ruisseau creusé
par eux descendait de la hauteur et entretenait dans ce lieu une fraîche verdure
Vers la fin du xviie siècle, de nombreux cabarets s'y installèrent, et les prome-
neurs-s'accoutumèrent bien vite à prendre le chemin de Belleville. Les grands sei-
gneurs eux-mêmes prirent goût aux plaisirs de la Courtille, et l'on vit des dames
de la cour, entre autres IMme de Parabère et Mme de Prie, venir faire des con-
quêtes au cabaret des n [Marronniers ». Les poètes de l'époque ont chanté les
courtilles ; l'un d'eux, Grandval, en a fait une description lyrique :
« Dans le nombre infini de ces réduits charmants.
Lieux où finit la ville, où commencent les champs,
Il est une guinguette, au bord d'une onde pure.
Où l'art joint ses soins à ceux de la nature.
Dans ces lieux fortunés où règne l'allégresse,
Les vins les plus exquis font naître la tendresse,
Et, mêlant les plaisirs, on entend dans les airs
Les sons harmonieux des bachiques concerts.
Là, mille amants couchés aux pieds de leur maîtresse
Trouvent un prompt remède à l'ardeur qui les presse ;
Ici le désirable et charmant appétit
A l'autel de Comus par la main les conduit.
C'est le charmant réduit qu'on nomme la Courtille,
Lieu fatal à l'honneur de mainte et mainte fille. »
V'adé a dit à son tour :
i( Voir Paris sans voir la Courtille,
Où le peuple joyeux fourmille,
Sans fréquenter les Percherons,
Le rendez-vous des bons lurons,
C'est voir Rome sans voir le Pape. »
La Courtille dut principalement sa réputation au fanunix Ramponncau
XIX° ARRONDISSEMENT
643
644 LA VILLE LUMIÈRE
qu'entouraient les cabarets du « Coq-Hardi », du « Bœuf-Rouge », du « Sau-
vage », de r « £pée-de-Bois ».
La Courtille résista aux révolutions, aux changements de gouvernement,
à l'invasion, aux épidémies. Nous en trouvons le tableau suivant dans un ouvrage
intitulé La Vie publique et privée des Français.
« Nous voici arrivés à la Courtille, par laquelle, entre cent guinguettes,
on arrive sur la hauteur de Belleville. Dans cette large et longue rue, empire
étemel de la joie, on distingue la grande guinguette de l'immortel Desnoyers, et
quelques autres dont les salles immenses se remplissent, l'hiver, de milliers de
familles, et les jardins, en été, de danseurs et de danseuses qui n'ont pas reçu les
leçons des professeurs du Conservatoire... C'est un spectacle vraiment curieux,
dans la soirée d'un dimanche du printemps ou de l'été. Tout est confondu dans
la rue de Paris, depuis la barrière jusqu'auprès de l'entrée du bourg. Ouvriers,
bourgeois, militaires, hommes décorés, femmes en bonnet, femmes en chapeau,
marchandes de fruits, de petits pains, tout circule, tout monte ou descend con-
fusément, sans se presser, sans se heurter ; et chacun cherche, sans être troublé,
l'enseigne de la guinguette o\x l'on vend de bon petit vin à dix ou douze sous le
litre, de bon veau, de l'excellente gibelotte de lapin, de l'oie, soit en daube, soit
rôtie, etc. En entrant dans les grandes guinguettes, on est d'abord frappé de la
quantité de ragoûts et de rôtis qui garnissent un long et large comptoir, et de
l'activité prodigieuse de plusieurs femmes de service et de deux ou trois cuisi-
niers. Sous une vaste cheminée, trois ou quatre broches, les imes sur les autres,
chargées de dindons, de poulets, de longes de veau, de gigots de mouton, tournent
incessamment devant un grand feu, dont la chaleur se fait sentir au loin. A
quelque distance de là, le vin coule à grands flots des brocs dans les bouteilles,
dont une n'est pas plus tôt remplie qu'elle est remplacée par une autre. Au milieu
de cette affluencc d'acheteurs, les personnes qui débitent les comestibles et le
vin conservent un sérieux imperturbable, une présence d'esprit comparable à
celle d'un bon général d'armée. C'est à la Courtille que se donnent presque tous
les repas de noces de la i^etitc bourgeoisie, des petits marchands e't des ouvriers
des quartiers de la capitale qui avoisinent cette barrière, et même de ceux qui
s'étendent jusqu'à la rive droite de la Seine. »
La scène la plus curieuse du Carnaval était la descente de la Courtille. Le
mercredi des Cendres, après que tous les bals de Paris avaient fermé leurs portes,
une horde de masques avinés descendait des hauteurs de Belleville. Les pierrots
livides, les bergères titubantes, les arlequins bariolés, les laitières, les marquis,
les débardeurs, dévalaient la rue de Belleville avec des cris rauques. L'avalanche
se formait aux environs du « Grand-Saint-Martin », le bal le plus populaire de
Belleville. Les curieux se joignaient aux masques et, le flot, toujours grossissant,
arrivait devant le restaurant des « Vendanges de Bourgogne ». C'était là que se
réunissaient les viveurs élégants dont le roi était lord Seymour.
Nous ne pouNdus niirux faire pour dnnucr une idée de ce ([u'était la Descente
XIXe ARRONDISSEMENT 645
de la Courtille que de reproduire, ici, la description animée et vivante qu'en a
faite M. Victor Fournel, dans son ouvrage sur les rues du Vieux Paris.
« Le règne de Louis-Philippe fut d'ailleurs l'âge d'or du carnaval. C'est de
cette époque que datent la grande vogue et la renommée sui generis de la descente
de la Courtille. Les masques populaires, qui avaient passé la nuit du Mardi-Gras
dans tous les cabarets et les bals de Belleville, particulièrement chez Desnoyers,
aussi fameux en son genre que jadis Ramponneau, descendaient tumultueuse-
ment à Paris le matin du mercredi des Cendres, au petit jour, et les curieux
venaient assister à ce spectacle hideusement pittoresque, à ce Longchamp du
carnaval. Pendant deux ou trois heures, tout le long du faubourg du Temple,
le flot infect coulait sans interruption. C'était comme im débordement d'égoût,
un déballage immense d'oripeaux en haillons, un vomissement de masques avinés,
débraillés, sauvages, les uns à pied, les autres en voitures découvertes, ou juchés
sur le siège et sur le haut des voitures, comme sur un piédestal d'où ils insultaient
les passants. Les disputes ignobles, les cris dégoûtants, les ripostes poissardes,
les chansons obscènes, les hurlements, les vociférations de tout genre s'élevaient
de cet océan fangeux de pierrettes, de laitières, de vivandières, de marquises, de
bergères, de paillasses, de chiffonniers, de turcs, de débardeurs, de chicards, de
flambards, d'arlequins, enfarinés, souillés de vin et de bouc, coiffés de perruques
en étoupe ou en filasse, de casques, de toquets, de claques prodigieux, de plumets
gigantesques, de panaches ondoyants, remué tout à coup par des houles profondes
et où les sergents de ville plongeaient parfois pour en rapporter une cauchoise
écrasée, un polichinelle ou un troubadour dont la poitrine venait d'être trouée
d'un coup de couteau.
« Les folies du riche et excentrique Anglais lord Seymour sont demeurées
légendaires. Tout ce qu'on en raconte est loin sans doute d'être parfaitement
authentique : on avait fini par lui attribuer toutes les extravagances qui se pro-
duisaient, et les chroniqueurs ne se faisaient pas faute d'en ajouter de nouvelles^
qui n'existaient que dans leur imagination. Mais on ne prête qu'aux riches. Bien
qu'on ait prétendu, parfois, que le héros de ces mascarades fût un valet de chambre
qui ressemblait à son maître, il est certain qu'il figura lui-même, à diverses reprises,
dans les salons de Desnoyers, où il s'amusa une nuit à distribuer des cigares
détonants, puis dans des descentes de la Courtille et dans des divertissements
carnavalesques où la foule se groupait autour de sa voiture, et où on le vit im
jour jeter aux badauds des pièces d'or brûlantes qu'il avait fait chauffer dans la
cuisine de l'établissement. Il donnait le branle à une bande d'étourdis comme
lui, qu'il entraînait à sa suite et qui rivalisaient de folies.
« Les histoires qu'on rapporte sur son compte sont tellement innombrables
et si peu édifiantes que nous nous bornerons à en choisir un petit nombre qui
suffiront à donner une idée des autres.
<i Un jour, dit-on, lord Seymour eut l'idée d'atteler à six chevaux un immense
break, où il entassa des moutons ornés de faveurs multicolores, et il parcourut
41-
646
LA VILLE LUMIÈRE
toute la ligne des boulevards en cet équipage. Il conduisait lui-même, en habit
noir et cravate blanche, avec le plus imperturbable sérieux.
« Un autre jour, il se déguisa en cocher de fiacre, et, dans cet équipage, s'en
vint, un matin de Mardi-Gras, au Café Anglais. Là, il s'approcha de la caissière,
et, changeant sa voix, demanda un verre de vin sur le comptoir. Si bien grimé
qu'il fût, la caissière le reconnut, mais elle dissimula.
« Donnez un verre de vin à ce brave homme, » dit-elle au garçon.
i( Lord Seymour avala son verre, déposa trois sous sur le comptoir.
« Pardon, fit la caissière en souriant, c'est cent francs, mylord... pour les
garçons ! »
La descente de la Courtille n'est plus à présent qu'un lointain souvenir.
Le règne du joyeux carnaval est passé depuis longtemps ; ce legs du paganisme,
cette émanation des bacchanales et des saturnales échevelées se réduit maintenant
à quelques bandes de gamins et d'ivrognes qui parcourent les rues avec quelques
malheureux sacs de confettis. Faut-il le déplorer, faut-il regretter cette Majesté
défunte avec sa licence et ses folies? Peut-être, car ainsi que le disait l'auteur
d'un opéra-comique intitulé le Carnaval de Venise :
« Les moments que l'on jiasse à rire
Sont les mieux emplovés de tous. »
Il faut rire avant d'en avoir envie, avait dit La Bruyère, de peur de mourir
sans avoir ri.
VUE SUR LE CANAI, SAINr-MARTIN
XX ARRONDISSEMENT
I^^De XX" arrondissement, Mênilmoniant. fait partie des quartiers excen-
.les de Paris.
Ménilmontant était autrefois la pleine campagne, et si nous y
découvrons quelques rares demeures historiques, ce ne sera que les maisons de
plaisance des seigneurs qui avaient leur hôtel dans Paris et s'étaient fait con-
struire à Ménilmontant leur habitation d'été.
Nous trouvons l'origine du mot de Ménilmontant dans le vieux mot « Mesnil »,
qui signifiait autrefois hameau, village, habitation. « Maudan » était, paraît-il,
le nom d'un des importants propriétaires du village. « Mesnil Maudan » serait
devenu, par altération, Ménilmontant, et ce dernier nom serait en quelque sorte
justifié par la position élevée du village.
Avant 1777, le rempart touchait à la naissance du chemin de Ménilmontant.
Ce chemin porta longtemps trois dénominations différentes désignant trois por-
tions distinctes : la première, comprise entre le boulevard et les rues Folie-Méri-
court et Popincourt, s'appelait rue du Chemin-de-Ménilmontant ; la deuxième,
se terminant à la rue Saint-Maur, où se trouvait autrefois une barrière, était
nommée rue de la Roueltte ; enfin la troisième portait le nom de la « Haute-
Borne ». Au xviii^ siècle, la Haute-Borne n'était guère qu'une réunion de
guinguettes et de cabarets assez mal famés.
Les bals du « Galant Jardinier » et des « Barreaux Verts » étaient très fré-
quentés par des artisans en quête de prétendues. Quant un cavalier entrait aux
« Barreaux Verts », on lui remettait une rose artificielle qu'il mettait à sa bou-
tonnière et qu'il présentait à la danseuse qu'il voulait engager.
Presque toutes les rues du XX " arrondissement sont récentes ; nous en
trouvons quelques-unes aux dénominations très bizarres et qui ne méritent
d'être citées qu'à ce seul titre. Entre autres, nous voyons :
La RUE DE LA Chine. On suppose que ce nom lui fut donné en raison de
l'endroit éloigné où elle était située, parce que familièrement « aller en Chine »,
est sjmonyme d'aller au bout du monde.
La RUE DES Prairies, dénommée ainsi à cause de sa situation cham-
pêtre.
La rue des Maronites. On est surpris de voir le nom d'une secte catholique
du rite syrien, affecté à une rue de Ménilmontant, et l'historien en donne l'expli-
cation suivante : la rue des Maronites est située non loin de la rue du Liban, et
les Maronites habitaient les vallées du Liban. Nous donnons cette explication
41...
648 LA VILLE LUMIERE
pour ce qu'elle vaut ; il faut bien s'en contenter, puisqu'à notre connaissance il n'y
en a pas d'autre.
La RUE DES Envierges, dont nous ne parvenons pas à découvrir l'étj'mo-
logie.
La rue de la Bidassoa, appelée du nom de ce petit fleuve qui sépare la
France de l'Espagne, à cause de son voisinage avec la rue des Pyrénées.
La RUE des Balkans. Est-ce par sa situation montagneuse ou pittoresque,
qu'elle a mérité le nom d'une chaîne de montagnes?
La RUE DE Monte-Cristo. Le propriétaire de la rue, sans doute hanté par
lès souvenirs romanesques des œuvres d'Alexandre Dumas, lui donna ce nom
d'un des romans du prodigieux conteur.
Le XX'' arrondissement se compose de quatre quartiers : BelleviUe, Saint-
Fargeau, le Père-Lachaise et Charonne.
Nous commencerons notre promenade dans cet arrondissement par la visite
du cimetière du Père-Lachaise, dont nous rappellerons l'histoire.
L'évêque de Paris possédait jadis, dans les quartiers qui sont devenus
aujourd'hui l'arrondissement de Ménilmontant, un très vaste emplacement
appelé Champ de l'Evêque. Un riche épicier, du nom de Regnault, s'en rendit
acquéreur et y fit construire une magnifique habitation entourée de vastes jardins.
La somptuosité de cette demeure lui fit donner le nom de Folie Regnault. (Une
Folie devemie un cimetière!) A ce propos, nous ne pouvons nous empêcher de
constater une fois encore combien Victor Hugo disait avec raison que Paris était
plein de contrastes ; des contrastes, écrivait-il, « qui ressemblent à de la pensée
dans le hasard ».
En 1652. Louis XIV acheta la Folie-Regnault et fit construire à la place le
Mont-Louis, qu'il donna comme retraite au Père Lachaise, son confesseur, qui s'y
installa avec les Jésuites dont il était le supérieur. C'était un homme de bien que
ce Père Lachaise. Il existe sur son caractère trois certificats qui ne peuvent être
discutés :
«C'était un homme doux, dit ^'oltaire; avec lui les voies de conciliation
étaient toujours ouvertes. »
Et le jugement de Voltaire n'est pas susceptible de parti pris envers un
membre de la Société de Jésus !
Saint-Simon juge le Père Lachaise « un esprit médiocre, mais d'un bon
caractère, juste, droit, sensé, sage, doux et modéré ».
- D'Aguesseau dit de lui que « c'était un bon gentilhomme qui aimait à vivre
en paix et à y laisser vivre les autres ». Il est certain toutefois que, sans le cime-
tière qui porte son nom, la mémoire de ce bon gentilhomme qui aimait à v'wrt
en paix reposerait de même.
C'est en 1804 que la ville de Paris acheta l'enclos de Mont-Louis pour y
établir im cimetière, qui est le plus vaste et le plus beau de tous les cimetières
parisiens.
XXe ARRONDISSEMENT
649
•6=;o
LA VILLE LUMIÈRE
Après l'avenue principale, se trouve l'avenue de l'Orangerie : les orangers
de la Folie-Regnault et ceux du Mont-Louis ont été remplacés par des tombes.
Le cimetière est peuplé d'arbres séculaires : les saules, les platanes, les sycomores,
les peupliers et les cyprès qui l'ombragent en font un parc merveilleux. Son site
est heureux et varié : une partie, en plaine, occupe la hauteur du plateau ; l'autre
partie, en pente, descend jusqu'au bas du coteau et forme plusieurs inégalités
pittoresques. La vue dont on y jouit s'étend sur une grande partie de Paris et sur
les campagnes environnantes.
L'on y voit des monuments funéraires remarquables : les uns ont la forme
TOMBEAU DE LA FONT.\INE.
•de temple, de chapelles sépulcrales, de caveaux funèbres, de pyramides, d'obé-
lisques, de cippes ou de colonnes ; d'autres se composent d'une table de pierre ou
•de marbre, terminée en forme circulaire ou en forme d'autel antique, plantée
verticalement en terre, inclinée ou couchée horizontalement ; d'autres encore
sont surmontés de bustes ou de statues. Chaque tombeau est protégé par une
enceinte en bois ou en fer plus ou moins vaste : les unes sont spacieuses, les autres
n'ont à peu près que les dimensions de la fosse.
Jules Noriac écrit : « Le cimetière du Père-Lachaise est pour celui qui le visite
un grand enseignement. Là sont ensevelies, dans le silence de la mort, toutes les
gloires du siècle. Des ennemis iiTéconciliables se coudoient, des républicains, des
XX»^ ARRONDISSEMENT
651
socialistes, des légitimistes, des bonapartistes reposent en paix les uns contre les
autres; des bouf-
fons et des prin-
ces, des traîtres
et des vaillants,
des savants et
des millionnai-
res, des reines
et des saltim-
banques dor-
ment du grand
sommeil dans
l'égalité de la
mort. »
Sur les pier-
res se trouvent
inscrits, par mil-
liers, des noms
dont le pays
s'honore à des
titres profondé-
ment divers. Ci-
tons au hasard ;
Molière, Boileau,
La Fontaine,
Bernardin de
Saint - Pierre,
Ney, Nansouty,
Mortier, Macdo-
nald, Masséna,
Kellermann, Da-
voust, Suchet,
Delille, Le dru -
Rollin, Talma,
Rachel, Casùnir
Delavigne, Ara-
go, Mlle Lenor-
mand. Scribe,
Baour - Ormian,
Mlle Mars, De-
bureau, Geoffroy Saint-Hilaire, Dupuytren, Manuel, Saint-Simon, Benjamin
Constant, le général Hugo, Chénier, Balzac, Musset, non loin de Danton, Chéru-
TOMEEAU D HELOISE ET D ABEILARD.
652 LA VILLE LUMIÈRE
bini, Hérold, les présidents de la République, Thiers et Félix Faure, et tant
d'autres noms illustres.
Les deux tombes qui attirent toujours le plus de visiteurs sont celles d'Alfred
de Musset, avec le saule qui l'abrite et les vers célèbres qui y sont gravés :
« Mes chers amis, quand je mourrai
Plantez un saule au cimetière,
J'aime son feuillage éploré,
La pâleur m'en est douce et chère
Et son ombre sera légère
, A la tombe où je dormirai. »
et celle des deux amants fameux par leur amour et leurs infortunes : Hiioïsc el
A bcilard. Leurs cendres reposent en cet endroit, après avoir subi de nombreuses
vicissitudes. x\beilard inhumé au prieuré de Saint-Marcel de Châlons-sur-Marne,
fut ensuite, le ii avril 1143, porté furtivement au Paraclet. Le corps d'Hélo'ise
fut réuni en 1163 à celui de son amant, et c'est alors qu'on construisit le monu-
ment qu'on voit actuellement au cimetière du Père-Lachaise. En 1497, on sépara
les deux corps et on leur érigea un tombeau à chacun. Puis Marie de La Roche-
foucauld, abbesse du Paraclet, fit placer les deux tombes dans la chapelle de la
Trinité. Plus tard ils furent de nouveau réunis dans le même cercueil, et après
avoir été transportés successivement à Nogent-sur- Seine, au Musée des Antiquités
nationales, dans l'église Saint-Germain^des-Prés, ils furent inhumés définitive-
ment au Père-Lachaise avec le monument primitif placé sur leurs tombes.
Au bout de l'avenue principale du Père-Lachaise, arrêtons-nous devant
l'admirable Monument aux Morts, de Bartholomé, une des œuvres les plus belles
et les plus profondes de la sculpture moderne.
On a installé depuis quelque temps un four crématoire au Père-Lachaise.
Va\ quittant le cimetière, rappelons ce mot plus ou moins authentique qui
nous revient à la mémoire. L^nc Anglaise -qui voidait visiter le cimetière du Père-
Lachaise, ne se souvenant plus du nom qu'on lui avait indicjué, demandait où
se trouvait le cimetière du Papa Fauteuil? « Se non è vero, è bene trovato ». (Si ce
n'est pas vrai, c'est bien inventé.)
Non loin du Père-Lachaise, sur la place Gambetta, se trouve la mairie. .\
l'endroit où se célèbrent actuellement les mariages de l'arrondissement de Ménil-
montant, se nouèrent sans doute jadis beaucoup de tendres idx'lles, puisque la
mairie occupe l'emplacement de l'ancienne Ile d'Amoi'r, bal et guinguette
champêtre qui connut une très grande vogue vers 1830 et où les Mimi Pinson de
l'époque, chères à Paul de Kock, venaient en partie de plaisir avec leurs amou-
reux. En revenant des bois de Romainvillc, elles s'arrêtaient à la célèbre Ile
d'Amour, en chantant le gai refrain :
C'est un amour d'île.
Le vrai séjour
Du gai troubadour :
XXf ARRONDISSEMENT
653
TOMBEAU DE JULES MICHELET.
654 LA VILLE LUMIÈRE
Flâneurs du faubourg.
Flâneurs de la ville
Vont à l'Ile d'Amour.
Derrière la mairie du XX', se trouve l'hôpital Tenon, au numéro 4
de la rue de la Chine. Cet hôpital fut fondé en 1878, sous le nom d'hôpital de
Ménilmontant ; l'année suivante, on lui donnait le nom d'hôpital Tenon en sou-
venir du D"' Tenon, l'auteur de remarquables mémoires sur les hôpitaux (i).
Suivons à présent l'avenue Gambetta qui nous conduira au parc et au lac
Saint-Fargeau. Ce parc faisait partie d'une très grande et très belle propriété
qu'on appelait Château de Ménilmontant, et qui appartenait à la famille Lepel-
letier de Saint-Fargeau, dont nous avons déjà eu l'occasion de parler. On raconte
qu'on a longtemps supposé que le corps du conventionnel Lepelletier de Saint-
Fargeau, tué au Palais-Royal, reposait dans une petite île se trouvant au milieu
du lac de Saint-Fargeau.
Plusieurs rues ont été créées sur l'emplacement d'une partie de l'immense
parc du Château de Ménilmontant, entre autres la rue Haxo, dans laquelle,
en 1871, les fédérés de la Commune fusillèrent les 63 prisonniers qu'ils avaient
gardés comme otages, et la rue des Tourelles, dont le nom vient des deux tou-
relles d'un pavillon du parc Saint-Fargeau.
Rue du Télégraphe, se trouvent le cimetière de Belleville et, non loin, un
hospice de vieillards.
En suivant la rue du Télégraphe, qui doit son nom à un télégraphe aérien
Chappe, qui y était établi, nous arrivons à la rue de Ménilmontant, intéressante
à plus d'un titre.
C'est au sommet de Ménilmontant, à l'angle de la rue de Ménilmontant et de
la rue des Partants que s'était installée la secte des Saints-Simoniens, association
philanthropique fondée en 1848 par le comte de Saint-Simon. Celui-ci professait
que le christianisme, tel que l'enseignent les prêtres catholiques et les ministres
protestants, n'étant plus d'accord avec nos mceurs et nos besoins, ou doit lui sub-
stituer un christianisme nouveau dirigeant toutes les forces sociales vers l'amé-
lioration morale et physique de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre et
ayant pour prêtres les hommes les plus capables d'y contribuer par leurs travaux.
Dans ses ouvrages, Saint-Simon joint à la ferveur de l'apôtre l'exaltation
du théosophe : c'est ainsi qu'il raconte qu'au fort de la Révolution, pendant une
nuit de sa détention au Luxembourg, Charlemagne, dont il croyait descendre,
lui était apparu et lui avait prédit, en l'appelant son iîls, que ses succès comme
pliilosophe égaleraient ceux du monarque comme mihtaire et comme pohtique.
Les plus célèbres des adeptes de Saint-Simon furent: le père Enfantin.
(i) L'hôpital Tenon possède 977 lits 11 comprend 8 services de médecine, 3 services de
chirurgie et i service d'accouchement. — Médecins : Ménétrier, Klippel, Florand, Caussade.
Parmenticr, Lamy, Hudelo, Besançon. — Chirurgiens : Thiéry, Souligoux, Legueu. — .accou-
cheur : Démelin.
XXe ARRONDISSEMENT 655
Fourncl, Flachat, Emile Pereiro, Michel Chevalier, Félicien David, Louis
Jourdan et Guéroult.
Après un procès retentissant contre Saint-Simon, la maison des Saint-
Simoniens fut licenciée, et les adeptes de cette secte rentrèrent dans la vie
privée.
Ai; 119 de la rue de Ménilmontant, existait autrefois un hôtel du xviii'^ siècle,
appartenant à l'auteur dramatique Favart, dont l'œuvre la plus célèbre fut la
Chercheuse d'Esprit.
Ménilmontant, comme Belleville, fut célèbre par ses guinguettes et ses bals,
dont les plus fameux sont : Le Grand Saint-Ëloi, La Barque a Caron, Le
Jardin des Alcides.
Nous voyons aussi le cabaret des Deux Pistolets, où, en 1721, le célèbre
Cartouche, surnommé le Roi des Voleurs, termina sa carrière. C'est là, en effet,
qu'il fut arrêté, en même temps que le propriétaire du cabaret accusé de compli-
cité, avant d'être rompu vif sur la place de Grève en vertu d'une sentence du
Parlement. Il fut impossible de prouver la complicité du propriétaire du cabaret
qui fut relâché.
Cartouche, le fameux bandit, qui fournit le sujet d'un drame en cinq actes
à d'Ennery et Dugué, était le fils d'un marchand de vins de la Courtille qui fut
enlevé tout jeune par des bohémiens dans le bois de Romainville. Ce fut un
aimable gredin, intéressant et sensible, que ce Cartouche si malheureusement
roué en place de Grève, maître es filouterie, virtuose à qui l'on n'a pas la force
d'en vouloir, tant il chante effrontément sa gamme à M. le lieutenant de police,
tant il mystifie ingénieusement le guet. C'était, en un mot, le bandit qui convenait
parfaitement à cette époque de la Régence, roué au moral comme il le fut au phy-
sique, au demeurant, aurait dit Clément Marot, le meilleur fils du monde.
L'histoire de sa vie et de ses amours a eu un nombre considérable d'édi-
tions.
Lorsqu'il fut enfermé au Châtelet, la Cour et la Ville en assiégèrent les portes
pour voir cet illustre chef de bande dont on citait tant de hauts faits et tant dé
bons mots. Nous rapporterons, entre autres, son histoire avec la maréchale de
Boufïlers. Une nuit, celle-ci aperçut, à la lueur de sa veilleuse, un homme qui
s'était introduit dans sa chambre par la fenêtre laissée entr'ouverte. (c Pas un cri,
pas un mouvement, madame, avait dit l'intrus. Je suis Cartouche, c'est vous en
dire assez. La rue est cernée, mais on ne m'a pas vu grimper à votre balcon.
Je suis donc sauvé si vous ne parlez pas ; et vous ne parlerez pas, ajouta-t-il en
tirant deux pistolets de sa ceinture. » La maréchale de Boufflers eut un redouble-
ment d'effroi. Cependant elle accéda au désir du bandit, qui la pria de lui faire
servir un excellent souper. Elle sonna ses valets, prétextant une fringale, et fit
apporter un poulet accompagné de quelques fruits et d'une bouteille de Cham-
pagne. Le drôle s'empressa d'y faire honneur, puis, après avoir mangé, il réclama
quelques heures de sommeil tranquille. La maréchale fut forcée de lui céder son
656 LA VILLE LUMIERE
lit. Lorsque le jour parut, Cartouche s'éveilla et prit congé de son hôtesse qui,
comme bien on le pense, n'avait pas fermé l'œil de la nuit.
Au moment même oii Cartouche, avant son arrestation, était le sujet des
craintes et des conversations de tout Paris, le Théâtre-Français représenta une
pièce qui renfermait tout ce qu'on avait appris des ruses, des ressources et des
aventures du personnage qui fut, en somme, la première incarnation de ce type
populaire, du bandit sympathique, auquel nous devons tous les Arsène Lupin
d'aujourd'hui.
, Prenons à présent la rue des Pyrénées qui traverse le XX^ arrondis-
sement dans toute sa longueur. Là aussi, on peut présumer que c'est sa situation
montagneuse à travers Ménilmontant qui valut à cette rue le nom d'une chaîne
de montagnes.
Si nous la redescendons, elle nous conduira à la rue Bagnolet et à la rue des
Orteaux.
Il existait jadis, en cet endroit, un village et un château de Bagnolet entouré
de vastes jardins.
La rue des Orteaux était une avenue conduisant au château de Bagnolet.
Son nom semble venir de Hortus, signifiant jardin.
Et maintenant que nous sommes arrivés au terme de cette promenade, il
ne nous reste qu'un regret, c'est de n'avoir pu nous attarder davantage dans ces
vieux quartiers qui racontent si éloquernment l'histoire de la ville. Que de choses
intéressantes nous resteraient à dire sur cette histoire de Paris, si vivante et si
profonde. « C'est un microcosme de l'histoire générale, » a dit Victor Hugo ;
elle épouvante par moments la réflexion. Cette histoire est, plus qu'aucune autre,
spécimen et échantillon. Le fait local y a un sens universel. Cette histoire est, pas
à pas, l'accentuation du progrès. Rien n'y manque de ce qui est ailleurs. Elle
résume en soulignant. Tout s'y réfracte, mais tout s'y réfléchit. Tout s'y abrège
et s'y exagère en même temps. Pas d'étude plus poignante. L'histoire de Paris,
si on la déblaye, comme on déblayerait Herculanum, vous force à recommencer
sans cesse le travail. Elle a des couches d'alluvions, des alvéoles de syringe, des
spirales de labyrinthe. Disséquer cette ruine à fond semble impossible. Une cave
nettoyée met à jour une cave obstruée. Sous le rez-de-chaussée, il y a une crypte,
plus bas que la crypte une caverne, plus avant que la caverne un sépulcre, au-
dessous du sépulcre le gouffre. Le gouffre, c'est l'inconmi celtique. Fouiller
tout est malaisé. Gilles Corrozet l'a essayé par la légende. Malingre et Pierre
Bonfons par la tradition, Du Breul, Germain Brice, Sauvai, Béquillet, Piganiol de
la Force par l'érudition, Hurtaut et Marigny par la méthode, Jalliot jsar la cri-
tique, Félibien, Lobineau et Lebœuf par l'orthodoxie, Dulaure par la philoso-
phie ; chacun y a cassé son outil.
Prenez les plans de Paris à ses divers âges. Superposez-les l'un à 1 autre
concentriquement à Notre-Dame. Regardez le xv^ siècle dans le plan de
Saint-\'ictor, le xvi^ dans le plan de tapisserie, le xvn'= dans le plan de BuUet,
XXe ARRONDISSEMENT 637
le xviii<^ dans les plans de Gomboust, de Ronssel, de Denis-Thierry, de Lagrive,
de Bretez, de Verniquet, le xix^ dans le plan actuel, l'effet de grossissement est
terrible. Vous croyez voir, au bout d'une lunette, l'approche grandissante d'un
astre.
Nous nous estimerons très heureux si nous avons pu parfois intéresser nos
lecteurs et leur donner le désir de connaître mieux, et plus intimement, la ville
oii viennent aboutir tous les efforts du monde et que Victor Hugo a si merveilleu-
sement décrite.
La seule nomenclature des ouvrages sur Paris remplirait un volume : nous
n'avons pu, au cours de cet ouvrage, en citer que quelques-uns, auxquels on
pourra se reporter avec profit. Tous les sujets ont été traités : il n'est pas un
recoin de la grande ville qui n'ait sa chronique spéciale et documentée.
En dehors des écrivains sérieux, de nombreux auteurs fantaisiste;-, ont décrit
Paris au point de vue pittoresque, et nous trouvons nombre de vers burlesques
sur les différents aspects de la ville, depuis Claude le Petit, Scarron, Boileau
(qui rougit, sans doute, de se trouver en telle compagnie !) jusqu'aux poèmes
humoristiques de M. Amédée Pommier, paru en 1S66, et dans lequel on trouve
d'amusants tableaux.
Et, pour terminer, nous citerons ces johs vers du poète Louis Bouilhet,
déplorant la disparition des souvenirs du passé, des vieilles maisons, des vieilles
rues :
Ah ! pau\Tes maisons éventrOes
Par le marteau du niveleur,
Pauvres masures délabrées,
Pauvres nids qu'a pris l'oiseleur !
Quand vos cloisons mal affermies
Livrent aux regards insultants
Les secrètes anatomies
Du foyer qui vécut cent ans !
Et qu'on voit au long des murailles.
Sous les morsures des grappins,
Flotter, ainsi que des entrailles.
Vos vieux lambeaux de papiers peints !
Mon cœur frémit, ma foi s'écroule
Devant les manœuvres impurs
Dont la cognée ouvre à la foule
La conscience des vieux murs !
Voici la mansarde fidèle
Où le poète, pauvre encor,
Confiait au nid d'hirondelle
Le secret de ses rêves d'or !
Ah ! douloureuses gémonies !
Ils ont tout mis sous l'œil du jour,
658 LA VILLE LUMIERE
Depuis la chambre aux agonies
Jusqu'aux alcôves de l'amour.
Pour les couvrir, montez, ô lierres,
Brisez l'asphlate des trottoirs !
Jetez sur la pudeur des pierres
Le linceul de vos rameaux noirs !
Cercueils froids que le sage envie,
J'ai vu votre ombre et vos lambeaux :
Mais ces sépulcres de la vie
Sont plus mornes que les tombeaux.
Louis Bouilhet aimait lui aussi les « verrues » et les « taches » que chérissait
Montaigne, et il aurait pu dire comme lui : « Paris a mon cœur dès mon enfance
et m'en est advenu comme des choses excellentes... »
CHEMIN DE FER MÊTROI'OLIT.MN, LIGNE N ' 2 NORD D.\UPHINE-N.\TION.
DE LA GARE " ALLEMAGNE ".
TABLIER PV VIADVC
Nous ne pouvons pas terminer celte promenade sans dire quelques mots du Bois de Bou-
logne, ainsi que des environs de Paris où l'on trouve des sites charmants et des endroits délicieux
aux portes mêmes de la Capitale. L'ami de la nature qui parcourt ces campagnes y rencontre à
chaque instant des points de vue nouveaux , des perspectives inattendues. « Il y a un air de gaîté
répandu sur tout le paysage, un aspect de grâce accorte et de bonne humeur. La nature est souvent
plus admirable, mais son plus frais sourire est ici. » Et notre seul regret sera de ne pas pouvoir
nous y attarder plus longtemps et de ne pas pouvoir, car la place nous fait maintenant défaut,
raconter l'histoire de villes qui offrent un aussi grand intérêt que Versailles, Marly, Saint-
Gcrinat 11 -en-Lave, Saint-Cloud, Meudon, Bellevtie, etc., etc.
g-^^jE Bois de Boulogne a été pendant longtemps désigné sous le nom de
^j forêt de Rouvray à cause des chênes rouvres qui y poussaient en toute
liberté, abritant quelques huttes de bûcherons et de charbonniers. Au
xiyf siècle, des bourgeois de Paris, revenant d'un pèlerinage à Boulogne-sur-Mer,
demandèrent au roi la permission d'élever sur les bords de la Seine une église
pareille à celle qu'ils venaient de visiter. Cette autorisation leur fut accordée, et
Philippe le Long, en 1314, posa la première pierre de l'église de Notre-Dame-de-
Boulogne, située dans le hameau de Menus-lès-Saint-Cloud, qui devint le village
de Boulogne-sur-Seine. Après la construction de l'église, la foi"êt de Rouvray
devint le bois de Notre-Dame-de- Boulogne , puis enfin le bois de Boulogne.
L'ancienne forêt ne devait cependant être transformée en promenade pu-
blique que sous le règne de Napoléon F^", qui la dota de plantations nouvelles et
de belles avenues. Mais en 1814, lors de l'invasion étrangère, les soldats de Wel-
lington et les cosaques campèrent sous ses ombrages et les ravagèrent. Le Bois
de Boulogne fut en partie dévasté.
En 1840, le bois fut notablement diminué par la construction des fortifica-
tions. En 1852, il fut distrait du régime forestier, et l'Etat le céda à la ville de
Paris. C'est à cette époque que de grands travaux y furent faits sous la direction
de M. Alphand : aujourd'hui le Bois de Boulogne avec ses larges avenues, ses lacs,
ses îles, ses grottes et ses cascades est devenu l'une des plus belles promenades
du monde. Il est enclos de murs et fermé par onze grilles : la porte Maillot, les
portes de Neuilly, de Saint-James, de Madrid, de Bagatelle, de Longchamp, de
Boulogne, des Princes et trois autres portes qui font communiquer le bois avec
les villages d'Auteuil et de Passy ; celle qui donne sur Passy s'appelle la Muette.
Dans le bois de Boulogne se voyait autrefois le château de Madrid, construit
par François F^ à son retour d'Espagne oii Charles-Quint l'avait gardé en capti-
vité à la suite de la bataille de Pavie. François pr avait remarqué l'ornementation
des châteaux et palais d'Espagne, où l'on employait alors force émaillures de
42.
66o
LA VILLE LU-MIERE
LE BOIS DE BOULOGNE 66i
diverses couleurs sur toute l'étendue des façades, et il voulut se faire édifier un
palais qui aurait la même ornementation. Le château du Bois de Boulogne n'eut
d'ailleurs que ce seul rapport avec les palais d'Espagne.
De cette charmante habitation, il ne reste aujourd'hui que les azulqos,
ornements d'émail exécutés par l'Italien Délia Robbia, qui ont été conservés,
comme reliques, au-dessus de la porte du restaurant construit sur une partie de
l'emplacement du palais de François I'"''.
Non loin du château de Madrid, se trouve le délicieux palais de Bagatelle,
que le comte d'Artois fit construire, en soixante-quatorze jours, pour Marie- Antoi-
nette, à la suite d'un pari. On lisait sur la porte en guise d'épigraphe ; Parva scd
apta. Pendant la Révolution, la propriété de Bagatelle servit à des fêtes publiques ;
elle était louée à des entrepreneurs. Rendue au comte d'Artois sous la Restaura-
tion, elle prit le nom de Babiole. Après avoir été la propriété de Richard Wallace,
Bagatelle appartient aujourd'hui à la ville de Paris.
Continuons notre promenade dans le Bois de Boulogne. A La Muette, nous
passerons devant l'emplacement du rendez-vous de, chasse de Charles IX, en face
duquel se trouve le Ranelagh, qui fut créé en 1774, sur les terrains où était situé
l'ancien bal champêtre du Ranelagh. Ce bal avait été établi dans le même genre
que celui qui existait aux environs de Londres sous le patronage de lord Rane-
lagh ; il fut célèbre pendant de longues années et était en pleine vogue sous la Res-
tauration. Le Ranelagh passa de mode au moment de la création du Pré-Catelan.
En 1856, le Pré-Catelan n'était qu'un amas de sable et de cailloux, une lande
effondrée et marécageuse mesurant 4 hectares qui furent concédés à M. Nestor
Roqueplan pour une période de quarante années à la condition d'y faire un
établissement public. En trois mois, et moyennant 400 000 francs, on improvisa
un éden sur cette terre désolée. Huit mille arbres des essences les plus rares et du
plus beau feuillage y furent plantés, et l'on y vit bientôt de vertes pelouses,
d'immenses corbeilles de fleurs, des massifs, des chalets, des pavillons, des théâtres,
des cafés, des restaurants, etc., etc. La concession, qui n'était primitivement
que de 4 hectares, s'étendit à plus de 100 000 mètres.
L'origme de ce nom de Pré-Catelan a été souvent contestée et l'on en a donné
plusieurs explications. Voici quelle est la légende historique le plus souvent
rapportée à ce sujet : Arnauld de Catelan, troubadour provençal de la cour de
Béatrix de Savoie, fut envoyé au roi Philippe le Bel. Le roi chargea une escorte
d'aller au-devant du poète ; mais le bruit s'était répandu que le troubadour
apportait, de la part de la comtesse de Savoie, des bijoux précieux; il fut tué,
dit-on, par ceux mêmes qui avaient mission de le protéger et qui ne trduvèrent
sur lui que des parfums et des liqueurs. Des recherches ordonnées par le roi firent
découvrir le cadavre dans les broussailles, et l'on supposa qu'il avait été attaqué
par des brigands. Cependant, à quelque temps de là, le capitaine de l'escorte
coupable de l'assassinat du poète, se -présenta devant le roi les cheveux embaumés
d'une essence inconnue à la cour de France. Une perquisition amena la décou-
42-
LA VILLE LUMIERE
LE BOIS DE BOULOGNE 663
verte d'une foule d'objets provenant d'Arnauld de Catelan. Les assassins du
troubadour furent brûlés vifs, et Philippe le Bel éleva à la mémoire de ce dernier
la pyramide qui existe toujours à l'entrée du Pré-Catelan.
Entre Boulogne et le pont de Suresnes s'étend la plaine de Longchamp, où
a été créé, en 1854, le vaste hippodrome bien connu de tous les Parisiens. Ces
derniers ont eu de tous temps une prédilection marquée pour Longchamp, qui,
depuis le règne de Louis XV est une promenade célèbre.
Au xiiie siècle, Longchamp était une forêt située près d'un tout petit village
et c'est là qu'Isabelle de France, sœur de Saint-Louis, construisit un couvent qui
prit le nom d'abbaye de Longchamp. Les premières religieuses de Longchamp
vécurent dans la plus grande humilité, mais vers le milieu du xvi^ siècle ; elles se
relâchèrent singulièrement de l'austérité de la règle de Saint-François. Henri IV,
venu à l'abbaye pour y faire ses dévotions, tomba éperdûment amoureux d'une
jeune religieuse nommée Catherine de Verdun et en fit sa maîtresse. Le scandale
fut considérable, et à quelque temps de là saint Vincent de Paul se plaignit
vivement de la licence de l'abbaye. « Les parloirs, dit-il, sont ouverts au premier
qui se présente, même aux jeunes gens non parents ; les religieuses accourent
quand il leur plaît, le plus souvent malgré les ordres de l'abbesse... Les frères
mineurs, recteurs du monastère, n'arrêtent point le mal ; bien plus, ils l'aggravent,
car ils avouent haiitement qu'ils s'y introduisent la nuit à des heures indues pour
s'y entretenir avec des sœurs. L'un d'entre ces frères a été trouvé la nuit dans une
cellule ori il avait été introduit par une des plus jeunes religieuses... » Ces désordres
avaient éloigné de Longchamp les vrais dévots, mais l'abbaye acquit un auti"e
genre de célébrité : on s'y rendait en foule à certains jours pour y entendre la
musique, on allait là comme on va au théâtre, et les femmes rivalisaient d'élé-
gance.
Pendant la Révolution, l'abbaye fut vendue, mais Longchamp reti'ouva
sous le Consulat et sous l'Empire tout son faste d'autrefois. Sous Napoléon III,
avec le baron Haussmann, Longchamp reçut l'affectation qu'il conserva depuis.
Après ce rapide historique du Bois de Boulogne, disons quelques mots des
nombreux restaurants où, pendant la belle saison, s'empresse toute la foule élé-
gante.
L'un des mieux situés est le Pavillon-Royal, qui se trouve dans la plus jolie
partie du bois, tout auprès de ce lac qui forme l'un des plus gracieux paysages que
l'on puisse voir. Cet établissement occupe l'une des premières places ; sa construc-
tion, son aménagement et sa situation idéale réalisent, en quelque sorte, la per-
fection.
Restaurant de grande carte, qui offre ce rare mérite d'offrir une cote de prix
dénuée des exagérations habituelles, il est fréquenté par toute la société mon-
daine, française et étrangère. Au retour des courses, il est le rendez-vous favori
des sportsmen qui aiment à venir s'y reposer en écoutant l'entraînante musique
d'un incomparable orchestre.
664
LA VILLE LUMIERE
PAVILLON" -ROYAL.
Le Pavillon-Royal est véritablement le centre de ce Bois de Boulogne où
toutes les élégances, tous les plaisirs et tous les luxes viennent se mêler.
Les dîners sont délicieux dans ce site enchanteur.
« Le soir, écrivait M. Amédée Achard, serait peut-être l'heure la plus a mable
du Bois. Au printem]3s et en été surtout, lorsque la température est tiède et la
nuit sereine, Us eu\'irons
du lac ont des aspects
iharmants qui invitent
inx longues rêveries. La
grande nappe d'eau prend
aux clartés de la lune des
proportions infinies dans
lesquelles le regard aime
à se jierdre ; des senteurs
balsamicpies se dégagent
(les bois de elièni' trein]n's
de rosée. La lirise chante
dans les sajiins, le grand
PAVILLON ■n.l^ Al, nuniuure di' la cascade
LE BOIS DE BOULOCxNE
LA VILLE LUMIERE
NEUILLY
667
retentit dans l'ombre ; il semble qu'un enchanteur, ami des solitudes, ait fait
disparaître Paris. »
De l'autre côté du Bois, près de la porte Maillot, nous voyons le restau-
rant du Toiiring-Chib, qui jouit à l'heure actuelle d'une si grande vogue. Les
promeneurs s'y réunissent en foule, les gens de sport viennent s'y reposer de leurs
longues randonnées, tandis qu'un excellent orchestre les égayé et les divertit.
Le café-restaurant du T ouring -Club, plsicé à la porte même du Bois de Bou-
logne, possède une situation privilégiée; l'on y fait des repas succulents, et tout
cela ne suffit-il pas pour justifier et mériter la grande faveur du public?
Balzac avait raison quand il parlait du brillant avenir réservé aux limona-
diers, et il est certain que cette mode n'a fait que croître depuis que le premier
café fut établi en France, à Marseille en 1654. En 1783, Dulaure disait dans son
livre des Curiosités de Paris : « Rien n'est plus commode, plus satisfaisant pour
un étranger que ces salons proprement décorés, où il peut, sans être tenu à la
reconnaissance, se délasser de ses courses, lire les nouvelles politiques et littéraires,
s'amuser à des jeux honnêtes, se chauffer gratis en hiver et se rafraîchir en été à
peu de frais, entendre la conversation quelquefois curieuse des nouvellistes, \'
participer et dire librement son avis sans crainte de blesser le maître de la maison. »
Qu'aurait dit le chroniqueur s'il avait vu les délicieux restaurants du Bois?
f-jj'wjous sortirons du Bois de Boulogne par la porte de Neuilly. C'est dans
l^>^l| l'avenue de Madrid que se trouvait l'ancienne Folie-Saint-James, con-
ii struite par un trésorier général de la marine nommé Beaudard et
surnommé Saint-James.
Beaudard fit, en réalité, des folies pour sa nouvelle propriété : nous citerons
simplement ce détail qu'un rocher qu'on édifia dans le jardin ne coûta pas moins
de I 500 000 francs à son propriétaire. Beaudard fit quelque temps après une fail-
lite de 20 millions et mourut dans la misère après avoir passé par la Bastille.
La princesse Borghèse posséda la Folie-Saint-James. En 1815, le duc de
Wellington y résida. Puis une grande partie de la propriété fut livrée à la spé-
culation ; l'on y tailla des jardins et l'on y éleva des maisons ; bientôt un village
naquit des ruines de la Folie-Saint-James.
Neuilly n'était à son origine qu'un gué ou port sur la Seine, vis-à-vis des
chemins qui conduisent à Nanterre et à Bezons. On le nommait Portus Lulliaci,
puis Luniaci et enfin Nulliaci, qui devint Neuilly.
668
LA VILLE LUMIERE
En 1224, les moines de Saint-Denis autorisèrent, au profit de l'abbaye, l'éta-
blissement d'un bac dans cette partie de la rivière. Ce bac tut remplacé par un
pont plusieurs siècles après, à la suite d'un accident qui faillit coûter la vie à
Henri IV et à la reine Marie de Médicis, qui, en revenant de Saint-Germain
avec leur suite, entrèrent dans le bac sans sortir de leur carrosse ; les deux der-
niers chevaux, tirant trop de côté, tombèrent dans l'eau et entraînèrent la
voiture. Les gentilshommes de l'escorte royale parvinrent à grand'peine à tirer de
là Henri IV et la reine. Henri IV donna aussitôt des ordres pour qu'un pont de
pierre remplaçât le bac malencontreux. La création de ce pont facilita tellement
la circulation et le commerce que beaucoup de marchands des villages d'alen-
tour vinrent s'installer à Neuilly.
Ce pont fut réparé en 1638, puis reconstruit sous Louis X\', en 1768.
Commencé sur les dessins de Perronnet, il fut livré au public en 1772. C'est le
premier pont sans courbure qui ait été édifié en France.
Depuis ce moment, Neuilly ne fît que s'accroître et devint bientôt commune
indépendante, puis chef-lieu de canton. C'est aujourd'hui une jolie petite ville, très
bien construite, surtout dans la partie qui borde la grande avenue de Neuilly où
une nouvelle église fut édifiée en 1824.
L'avenue du Roule, à Neuilly, part de la porte des Ternes, faisant suite à
LA ST.\TUi; DE J.-R. PERRONET.
NEUILLY
669
l'avenue des Ternes. Au numéro 30 de l'avenue du Roule, tout près de la porte
des Ternes et de la porte Maillot, se trouve l'Institution de Notre-Dame-de-
Sainte-Croix, dirigée actuellement par l'abbé Ch. Litter, chanoine honoraire,
docteur en théologie, licencié es lettres.
Cette institution, fondée en 1850, dans l'ancien château des Ternes et trans-
férée, en 1866, sur l'avenue du Roule, occupe un vaste et magnifique local, dont
les constructions ont été faites pour leur destination spéciale, avec cours spa-
cieuses et ombragées. Elle est placée à l'entrée de l'ancien parc de Neuilly,
dans un site extrêmement aéré et par suite très favorable à la santé des
enfants.
Elle est située à quelques pas seulement des lignes du Métropolitain, du
chemin de fer de ceinture et de nombreux tramways.
Le but de l'institution est de donner une éducation chrétienne aux enfants
l'institution de NOTRE-DAME-DE-SAINTE-CROIX.
ENTRÉE SUR l' AVENUE DU ROULE.
670
LA VILLE LUMIÈRE
INSTITUTION NOTRE-DAME-DE-SAINTE-
DE LA FAÇADE.
actuels. Les professeurs ont ton
justementexiger d'eux.
L'institution peut ad-
mettre de tout jeunes
enfants ; des dames
sont spécialement char-
gées des classes enfan-
tines.
Les récréations au
grand air, les jeux
obligatoires, la gym-
nastique, les bains
chauds en hiver, les
bains froids et les exer-
cices de natation en
été, entretiennent et
développent la santé
des élèves. Une infir-
merie, complètement
de bonnes familles, en aidant
et au besoin en remplaçant
les parents dans cette tâche.
Les familles peuvent compter
sur le dévoûment religieux
le plus complet de la part
des maîtres, tant ecclésias-
tiques que laïques, qui sont
non seulement des profes-
seurs, mais des éducateurs.
La présence de nombreux
])rofcsspurs laïques, mêlés
amicalement aux ecclésias-
tiques et formant avec eux
comme une famille pourrait,
au besoin, être une preiiw
de l'esprit large et libéral de
l'école.
L'instruction qu'on y
donne est à la hauteur des
exigences de l'enseignement
officiel et conforme essen-
tiellement aux programmes
s les grades et toutes les cpialités que l'on peut
CROIX. — PARTIE
INSTITUTION NOTRE-DAME-DE-SAINTE- CROIS.
NEUILLY
671
isolée de l'école reçoit les élèves indisposés ou malades. Un médecin attaché à
l'école y vient faire ses visites régulièrement.
A la tête de l'Institution est placé le directeur, M. l'abbé Litter. C'est à lui
qu'appartient la direction générale et l'administration de l'école.
Il se fait seconder par un préfet qui est chargé spécialement de ce qui con-
cerne les études et de la
surveillance générale. Le
préfet est en rapport con-
stant avec le directeur ; il
l'assiste et le remplace en
cas d'empêchement ou
d'absence. C'est le direc-
teur pi^incipalement et le
préfet qui donnent aux
parents les renseignements
concernant le travail et la
conduite des enfants.
L'enseignement reli-
gieux est donné à tous les
élèves selon l'âge, la classe
et les besoins particuliers
de chacun d'eux. On pré-
pare tous les ans à la pre-
mière communion les en-
fants qui ont l'âge requis.
Cette préparation est faite
avec le plus grand soin ;
elle devient de plus en plus
sérieuse à mesure que le
jour de la cérémonie approche. Le programme des différentes classes de l'ensei-
gnement classique est rigoureusement conforme au nouveau plan d'études des
lycées et prépare aux différents examens des baccalauréats de l'enseignement
secondaire. Une part importante est faite à l'étude des langues vivantes. De plus,
un cours de sciences appliquées à l'électricité, la mécanique et l'automobile et de
préparation à l'école supérieure d'électricité a étéré cemment organisé. Pour l'ensei-
gnement des différents arts, des maîtres particuliers sont attachés à l'établissement.
L'émulation est entretenue par un système de récompenses proportionnées
au mérite. Les bulletins hebdomadaires permettent aux parents de suivre de très
près le travail et la conduite de leurs enfants.
Les élèves qui se préparent au baccalauréat subissent à partir du mois de
novembre des examens particuliers faits par des professeurs spéciaux, et les notes
de ces examens sont envoyées aux familles.
IXbTIIUTIL
NOTRE-D.\ME-DE-S.\INTE-CROIX.
SUR LES JARDINS.
L'EUT HOTEL
672
LA VILLlî LUMIERE
Dans l'historique que nous avons fait tout à l'heure de cette jolie petite \illc
de Neuilly, nous avons omis de dire que pendant la Commune, en 1871, l'artilk-rii.'
versaillaise, à la suite de l'insurrection du 18 mars, détruisit presque complè-
tement les maisons qui bordaient l'avenue de Neuilly et fit éprouver de grands
dommages à cette localité en essayant de reconquérir Paris sur les troupes de la
("(^mmunc. Le calme rétabli, Neuilly ne tarda pas à réparer ses pertes, et une dizaine
INSTITUTION NOTKK-DAME-DE-SAINTE-CROIX.
d'années après la guerre toutes les maisons démolies avaient été reconstruites.
C'est à Neuilly que se trouvait le château de la famille d'Orléans, et c'est là
que se rendait le duc d'Orléans lorscju'ii fut tué dans un accident de voiture
en 1842.
Le château était entouré d'un immense parc ; il fut construit en 1668
et appartenait alors à la famille de (jontaut-Biron. Il devint successivement la
propriété de Lassenage, de Nointel, du comte \'oyer d'Argenson, de ]\1. Kadix
de Sainte-Foix, de Murât et de la princesse Korglièse. En 1S18, Louis WIII
donna au duc d'Orléans la terre de Neuilly.
De grands travaux furent faits pour réunir les diverses jjarties de cette
vaste propriété composée des cliâtcaux de Neuill\- et de Villiers avec toutes
leurs dépendances. Ce magnifuiue dniuaine iut dévasté en 1848, ]iuis uKireelé et
mis en vente.
l'endroit même où la Seine s'échappe de Paris, dit M. Amédée Achard,
dans un article sur le Bois de Vincennes, on rencontre le Bois de
^^{^^ Boulogne à l'ouest. A l'endroit même où la Marne se jette dans la
Seine, avant quf le fleuve n'ait gagné l'enceinte de Paris, elle rencontre le Bois
de Vincennes à l'est. Ainsi le premier rayon du soleil levant éclaire le donjon
de Vincennes et les dernières lueurs de l'astre à son déclin, l'arc de l'Etoile.
Paris est une capitale prise entre deux forêts. Mais si l'on arrive à l'une par une
avenue grandiose toute semée de monuments et de palais, on arrive à l'autre par
les sinuosités d'un faubourg dont toutes les maisons appartiennent au travail. »
"Aujourd'hui Vincennes est un chef-lieu de canton avec une population agglo-
mérée d'environ trente mille âmes. C'est la forteresse qui a fait la ville. Le donjon
qui reste seul debout de la citadelle commencée par Philippe de Valois et terminée
par Charles le Sage sur les ruines du château royal dont Philippe-Auguste avait
fait son rendez-vous de chasse, était autrefois accompagné de huit tours jumelles
groupées autour de ses murailles comme des vassaux autour de leurs seigneurs.
Le temps et les révolutions les ont emportées dans leur cours.
Aujourd'hui le château de Vincennes est une forteresse, une caserne, un
arsenal et principalement une école de tir. C'est à Vincennes que se font les expé-
riences se rattachant au perfectionnement des armes à feu. C'est à Vincennes
qu'a été formé par le duc d'Orléans, fils de Louis-Philippe, le premier bataillon
des chasseurs à pied, l'un des plus célèbres de notre armée.
L'histoire de Vincennes n'est en somme que celle de son château. Le village
s'est formé peu à peu et n'offre aucun souvenir particulier digne d'attention,
sinon sa promenade et son bois qui est une des plus anciennes forêts de France.
En 1274, Philippe le Hardi acquit du prieur de Saint-Mandé une portion de
territoire qu'il réunit au bois, dont la superficie n'était encore que de deux cents
arpents. Le Bois de Vincennes fut coupé en 1419 pour subvenir au chauffage de
la population parisienne éprouvée par un redoutable hiver. Sous Louis XI, Oli-
vier le Daim y fit planter trois mille pieds de chêne. Henri II y fit couper le bois
qui servit à construire la charpente nouvelle de la Sainte-Chapelle, puis le fit
ensuite replanter. Sous Louis XV, le bois de Vincennes, dont l'étendue avait
atteint 1467 hectares, fut de nouveau coupé et replanté.
Le Bois de Vincennes, avant les travaux qui l'ont complètement transformé,
n'était, en somme, qu'une forêt coupée par de grandes routes pavées qui n'offraient
que des alignements droits, d'un aspect monotone, lorsqu'en 1858 on eut l'idée
43
674
LA VILLE LUMIERE
de faire pour lui ce qu'on avait fait pour le Bois de Boulogne. Le creusement du
lac des Minimes, du ruisseau qui l'alimente et l'établissement des nouvelles routes
qui l'entourent furent les premiers travaux entrepris au Bois de Vincennes. Un
second lac fut ensuite creusé à Saint-Mandé. Tout le bois fut sillonné de spacieuses
allées soigneusement entretenues, par des sentiers perdus sous les ombrages et
enfin par de nombreux cours d'eaux qui égayent le paj'sage en entretenant la
fraîcheur.
Afin de conserver la vue splendide que l'on a du Bois de Vincennes, la ville
,de Paris a acquis toute la colline qui sépare les anciennes limites du bois de la
route de Saint-Maurice à Saint-Maur. Elle a en outre transformé l'ancienne et
aride plaine de Bercy, qui maintenant se trouve réunie, elle aussi, au Bois de
Vincennes.
Parmi les nombreux souvenirs qui se rattachent à l'histoire du château de
Vincennes, rappelons les très fréquents séjours que venait y faire Saint Louis.
Joinville rapporte qu'il rendait la justice sous un grand chêne que Sauvai, dans
son ouvrage sur les Antiquités de Paris, affirme avoir vu encore debout. C'est dans
le château de Vincennes que Saint Louis, à son arrivée de Sens, fît mettre en dépôt
la couronne d'épines, et c'est de là qu'il la transporta, pieds nus, à Notre-Dame.
Parmi les prisonniers illustres qui furent enfermés au donjon de Vincennes,
citons le duc de Beaufort, le Grand Condé, Diderot, Jean-Jacques Rousseau
et Mirabeau, qui y resta pendant trois ans sur la demande de son père.
Durant sa captivité, il composa sa traduction de Tibulle, son ouvrage contre
les lettres de cachet et ses admirables Lettres à Sophie.
C'est à Vincennes que le duc d'Enghien fut conduit pour y être sommairement
jugé puis fusillé.
Rappelons enfin, pour finir, l'héroïque défense de Vincennes en 1814 et
en 1815, par le général Daumesnil, surnommé La Jambe de Bois. Ce fut seulement
lorsque Daumesnil eut acquis la certitude que tout était perdu et que Napoléon
avait terminé son rôle qu'il conclut une capitulatinn dont les conditions glorieuses
furent dictées par lui-même.
@fe^§!^S^lip^liii2i
ENGHIEN
Fy^fT^' i;>v.\NDRE DuM.'VS, dans ses Mémoires, appelle Enghien la perle de l.i
a' >^'^ ^''^'^^■^ ' ^1 aurait pu ajouter : perle richement enchâssée, car si la beauté
laéii^j de son site, le charme de son lac, l'excellence de son climat en font une
terre jjromisc, les environs "ffr.nt ;ni\ baigneurs des promenades ravissantes et
pleines de souvenirs.
ENGHIEN
675
676 LA VILLE LUMIÈRE
Enghien est située dans une vallée qui s'étend depuis le contrefort formé
par les coteaux de Montmorency et se continue d'un côté jusqu'à la Seine et de
l'autre jusqu'aux collines de Sannois et d'Argenteuil.
L'altitude de la ville est de 44 mètres au-dessus du niveau de la mer et de
21 mètres au-dessus du niveau de la Seine. Le climat est remarquablement sain
et la température modérée; abritée des vents du sud-ouest par les buttes d'Orge-
mont, des vents du nord par les coteaux de Montmorency, la ville ne reçoit que
les vents d'ouest et d'est, direction qui permet le mieux la purification de l'air
par son renouvellement.
• Des milliers de visiteurs qui dès les premiers jours du printemps envahissent
Enghien, combien peu connaissent l'origine et les phases du développement de
cette coquette et ravissante petite ville. C'est cependant une histoire fort inté-
ressante et que nous croyons devoir résumer ici que celle de ce hameau qui,
grâce à ses eaux sulfureuses et aux sites délicieux dont il est entouré, est devenu
le rendez-vous du grand monde parisien.
Le P. Cotte, oratorien et curé de Montmorency, fut le premier à signaler les
sources d'Enghien. Depuis longtemps la fausse rivière du Moulin laissait échapper
par les interstices des pilotis une eau fétide qui lui avait valu le nom de ruisseau
puant. Le P. Cotte avait lu les ouvrages des médecins et des savants qui venaient
de créer deux nouvelles sciences : la chimie et l'application des sources thermales
à la thérapeutique. Il eut l'idée d'utiliser pour les malades cette eau sulfureuse
et, après plusieurs essais et quelques cas de guérison, il adressa, en 1766, un
mémoire à l'Académie des Sciences.
L'abbé Nollet, physicien distingué, fut chargé du rapport, et le chimiste
Macquer, de l'analyse ; tous deux constatèrent la nature sulfureuse des eaux, et
la nouvelle source fut concédée en 1781, par le prince de Condé, à Levieillard,
propriétaire des eaux ferrugineuses de Passy, qui fit simplement construire un
bassin de pierre pour la recevoir et une voûte pour les protéger.
Mais, en dépit de ses efforts, le préjugé qui n'attribuait qu'aux sources des
Pyrénées les précieuses qualités des eaux sulfureuses persistait toujours, et ce
fut au hasard, à une supercherie d'un malade vis-à-vis de son médecin, que les
eaux d'Enghien ont dû le succès qui a consacré le témoignage des savants.
Le Journal de Paris, dans son numéro du 24 mai 1787, publie une lettre du
D'' Antoine Petit, qui constate les faits suivants :
« A la suite d'une maladie, accompagnée des accidents les plus graves, qui
durait depuis six ans, M. Lambert, secrétaire des commandements de S. A. S. le
prince de Condé, se trouvant dans l'état le plus fâcheux, nous appela, M. Ducha-
noy et moi ; nous fûmes effrayés du marasme et du dépérissement du malade.
« Nous prescrivîmes les eaux de Barèges coupées avec le lait de chèvre ;
mais leur usage, dans lequel le malade persiste trois jours, ayant occasionné de
violentes coliques, il leur substitua, à notre insu, les eaux sulfureuses d'Enghien.
La fièvre et tous les accidents ont imiiuptcnn'nt disp^ini ; le malade a repris ses
ENGHIEN
677
forces, son embonpoint et ses couleurs : il est parfaitement guéri, de sorte que
nous pouvons certifier que M. Lambert a obtenu des eaux sulfureuses d'Enghien
tout le succès qu'on pouvait espérer des eaux de Barèges prises sur les
lieux. »
Nombre de malades vinrent alors demander à cette source un soulagement
à leurs maux
On venait boire à la source, on commençait à prendre des bains dans les
RESTAURANT DU CERCLE.
quelques chaumières qui s'étaient groupées, une à une, autour du bassin ; mais
la Révolution vint interrompre cette prospérité naissante. La mousse et les
dépôts terreux vinrent combler le bassin primitif de Levieillard, et la voûte sur-
baissée s'écroula en partie dans la source qu'elle aurait dû protéger.
Jusqu'à la chute de l'Empire, il n'est plus guère question d'Enghien. Seul,
un homme lui restait fidèle, le P. Cotte, devenu le génie familier de la vallée et
venant, appuyé sur le bras d'une servante, saluer le bassin de pierre, en faire le
tour, soupirer et espérer en l'avenir.
La paix qui succéda à la chute de l'Empire inaugura pour Enghien une ère
nouvelle de prospérité et de progrès.
Le précurseur de cette nouvelle période fut IM. Peligot, administrateur en
chef de l'hôpital Saint-Louis. Sous son intelligente et hardie direction, on vit les
malades affluer. De nouveaux sondages firent découvrirent les sources Peligot et
43-
678 LA VILLE LUMIERE
de la Pêcherie, et un établissement fut ouvert aux baigneurs. Il comprenait
28 cabinets, dont 8 pour les douches. L'impulsion était donnée ; de grands hôtels
se construisirent aux environs des Thermes ; les bords du lac sont envahis par
une nuée d'arcliitectes, et sur ces rives nues et désertes vont s'élever les
splendides habitations qui aujourd'hui ravissent l'œil de toutes parts.
Le baron Alibert, un des médecins de Louis XVIII, avait été nommé inspec-
teur des eaux d'Enghien dès l'origine de l'Etablissement.
D'après ses conseils et ceux du baron Portai, le roi, atteint d'une goutte
constitutionnelle chronique, fut traité par les eaux sulfureuses froides.
La cour de son côté avait pris sous son haut patronage la ville d'Enghien,
qui à partir de ce moment ne cessa de s'accroître dans des proportions extra-
ordinaires. On en parle de tous côtés, on y construit des hôtels. Un ancien cuisinier
de Napoléon I*^"' vient s'y installer et fait des plats fins dont se régalent toute une
génération de Parisiens. L'odeur de ses fourneaux y attire le gastronome Brillât-
Savarin. Le théâtre s'en mêle; le Vaudeville joue Polichinelle aux Eaux d'Enghien,
et dans toutes les pièces de l'époque il y a des allusions sur Enghien-les-Bains,
qu'on prendrait aujourd'hui pour de la réclame payée.
La jolie station balnéaire n'a plus désormais qu'à suivre le cours de sa des-
tinée triomphale. Elle fut toujours le rendez-vous classé de la haute société qui
y vint pour se soigner et pour s'amuser. La liste serait trop longue à pubher de
tous les gens illustres qui y passèrent ; à peine peut-on citer les noms de quelques-
uns de ceux qui s'y établirent pour y passer des saisons entières.
Alexandre Dumas, Horace Vernet, Paul Delaroche, y succédèrent à Talma,
qui s'était empressé d'abandonner sa propriété princière de Brunoy pour venir
faire une cure à Enghien. Louis Blanc vint y écrire son Histoire de dix ans, dans
la belle propriété du baron de Vaux qu'acheta plus tard Villemessant où il
mourut. Emile de Girardin y écrivit le Supplice d'une femme ; mais l'énumération
n'en finirait ])as de tous ceux qui furent séduits par le charme de cette adorable
petite ville, si jolie, si pimpante, avec son lac et ses jardins fleuris
A riieure actuelle, Enghien rivalise et peut soutenir la comparaison avec
les premières stations sulfureuses des Pyrénées et de la Savoie ; elle le doit à une
direction avisée, toujours à l'affût des perfectionnements nouveaux, et qui a fait
de l'établissement actuel un établissement unique, où le confort véritable s'allie à
la diversité des services, et où les baigneurs et les malades sont assurés de trouver
une installation permettant toutes les applications connues des eaux sulfureuses.
Les eaux d'Enghien ont été déclarées d'utilité publicpie par décret ministé-
riel du 18 juillet 1865. L'eau d'Enghien est froide, stdfurée, calcique, et suHliy-
driquéc ; sa densité moyenne est de 1005 ; sa température varie de 10 à 15°. Elle
est, par conséquent, fraîche, ce qui, avec les gaz qu'elle renferiïie, la fait géné-
ralement bien supporter. Cependant quelques personnes la tolèrent mieux en
élevant cette température au bain-marie, ou en y ajoutant une petite quantité
de l.iit très cliaud; d'autres préfèrent l'édulcorer avec un sirop aromaticjue. Prise
ENGHIEN
JARDIN DES ROSES.
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1^
JARDIN DE L'ÉTABLISSEMENT THERMAL.
43-
68o LA VILL1-: LUMIERE
au griffon, clic est limpide, incolore, légèrement gazeuse, à odeur et saveur
fortement hépatiques, avec un arrière-goût fade ou un peu alcalin.
Les eaux d'Enghien-les-Bains ont été étudiées par des chimistes tels que
Fourcroy, Longchamp, Frémy, Ossian, Henry père et fils, pour ne citer que des
noms connus.
Ce qui résulte, au premier abord, de cette analyse, c'est la proportion consi-
dérable des principes sulfureux contenus dans l'eau d'Enghien, et Ossian Henry,
dans son rapport à l'Académie de médecine, fait remarquer « qu'elle dépasse de
beaucoup la quantité de métalloïde contenue dans les eaux sulfurées de la chaîne
des Pyrénées ».
Le soufre contenu dans les eaux d'Eaux-Bonnes, de Saint-Sauveur
étant représenté par i
Celui des eaux de Barèges est représenté par 2
Celui des eaux de Luchon par 4
Celui des eaux d'Enghien (richesse moyenne) par 71,2
Celui de la source du lac par 9 i;2
L'eau d'Enghien s'emploie de deux façons :
L'usage interne comprend la boisson, l'inhalation et la pulvérisation. L'usage
externe comprend les lotions, les douches, les bains et les irrigations.
Les sources généralement employées pour la boisson sont les sources du
Roy et Deyeux ; on y accède par un escalier recouvert par une grotte artificielle
qui sert d'abri aux deux sources. Le malade peut à volonté boire l'eau au grift'on
même ou dans la buwtte, vaste pavillon comprenant, outre la grande salle
d'entrée confortablenn-nt meublée, deux salles de gargarismes.
L'établissement thermal a été complètement transformé et remis à neuf
on i<)04 ; on peut le considérer comme le modèle du genre.
Dès 1889, le Congrès international d'hydrologie déclarait que c'est un éta-
blissement complet et le mieux outillé de France. Depuis, la Société d'Exploita-
tion des Eaux et Thermes d'Enghien y a applicjué les derniers perfectionnements
(le la science moderne et les appareils U-s jilus nou\'eaux.
Ses différents services sont groupés autour d'un \'aste hall \'itré très conforta-
blement aménagé, et dont l'atmosphère légèrement sulfureuse permet aux bai-
gneurs, en y séjournant, de compléter lu-ureusement leur cure. Il comprend :
Quatre-vingts salles de bains ;
Six salles de douches ;
Quatre salles d'inhalations cl de pulvérisation ;
Deux salles de douches nasales ;
Des piscines particulières à eau sulfureuse courante ;
Des bains de vapeurs sulfureuses en caisse.
Enfin nous devons ime mention spéciale aux nouvelles installations élec-
triques, qui (x^rmettent de donner des bains hydro-électriques, hydro-sulfureux
électri(|ues et des bains de lumière.
ENGHIEN 68i
On a construit, en 189g, dans le parc même du grand établissement, une
annexe spécialement destinée à l'hydrothérapie.
Ce nouvel établissement comprend :
Deux grandes piscines à eau courante ;
Des salles de douches pourvues de tous les appareils connus.
Des salles de bains de vapeur en caisses, de sudation et de douches de vapeurs.
Des salles de massage à sec et de massage sous la douche (douche, massage d'Aix
et de Vichy), services auxquels sont attachés des masseurs et des masseuses
expérimentés, rompus à la pratique de ce traitement qui donne des résultats sur-
prenants dans les cas d'obésité et de rhumatisme chronique, .\joutons que des
salons de repos très confortablement installés sont annexés à chacun de ces services.
Les maladies qu'on peut soigner à Enghien sont trop nombreuses pour être
énumérées sans ordre. Il est difticile de les passer en revue sans éviter une certaine
confusion, et sans tomber dans quelques redites. Pour les exposer le plus claire-
ment possible, nous les citerons, en suivant l'ordre des organes atteints. Voies
respiratoires, peau, système nerveux, organes génito-urinaires. De plus, les dia-
thèses, jouant un très grand rôle dans la médication sulfureuse, doivent être citées
à part, de même que certaines affections propres à l'enfance, telles que coque-
luche, laryngite striduleusc, etc., etc.
L'établissement thermal et son annexe, ainsi que la buvette, s'élèvent au
milieu d'un vaste parc, complètement entouré de grilles, et dont les pelouses et
les corbeilles de fleurs font l'admiration de tous les visiteurs.
Deux jeux de Tennis sont installés dans la partie la plus ombragée et sont
le rendez-vous, tous les matins, de la société élégante. En face du parc de l'éta-
blissement, dont il est séparé par la Grande-Rue, s'élève sur le bord du lac le
Grand Casino. Le Jardin des Roses précède le Casino et permet de longues flâne-
ries au bord du lac. Deux concerts y sont donnés chaque jour sous l'habile
direction du maestro Tartanac : l'après-midi, de quatre à six heures, et le soir
de neuf à onze heures. De très importantes transformations viennent d'être opé-
rées dans le Casino, qui a été entièrement reconstruit.
L'administration n'a pas reculé devant des dépenses qui se chiffrent par
millions pour faire de cet établissement l'un des plus beaux de France. Il possède
une superbe salle de théâtre, où le nombreux public qui fréquente l'étabhsse-
ment peut toujours se croire soit à l'Opéra, soit au Théâtre-Français ; car les
artistes qui sont engagés par l'émincnt directeur M. Gouverneur ne sont admis
à paraître sur la scène du Casino Municipal d'Enghien qu'après avoir fait leurs
preuves sur les premières scènes de la Capitale.
Deux merveilleuses salles de restaurant, où l'éhte de la société parisienne et
étrangère se retrouve chaque soir pour savourer les menus succulents composés
par Negresco, le fameux maître d'hôtel si connu, ont été inaugurées cette année.
Sur le beau lac d'Enghien qui forme un si délicieux paysage, de nombreuses
fêtes sont données : matches de Water-Polo, joutes lyonnaises, régates à l'aviron
682
LA VILLE LUMIÈRE
et à la voile, etc., etc. Tous les jeudis et dimanches ont lieu de très beaux feux
d'artifice qui embrasent tout le lac ainsi que de charmantes fêtes vénitiennes.
A cette occasion, les riverains font des prodiges pour la décoration et l'illumina-
tion de leurs parcs et de leurs bateaux.
En somme, Enghien est une délicieuse station thermale qui nous offre toutes
les attractions des villes d'eaux et qui possède ce privilège inappréciable d'être
à douze minutes de Paris. Les Parisiens, toujours amoureux du grand air et de cam-
pagne, vont souvent chercher bien loin ce qu'ils ont tout près d'eux.
Ajoutons qu'Enghien possède le champ de courses le plus couru des
enVirons de Paris.
Il y a exactement trente ans que les courses d'Enghien ont été constituées.
C'est, en effet, le 15 avril 1879 que le nouvel hippodrome fut inauguré.
La plus brillante société s'y était donné rendez- vous, et la réunion eut un
succès complet.
Depuis, la situation n'a fait que s'améliorer.
Enghien est un des meilleurs et des préférés champs de courses de la
banlieue de Paris. Toute la " fashion " s'y trouve fidèle, aux dates fixées
pour les épreuves, et suit celles-ci avec un vif intérêt.
L'hippodrome d'Enghien, où n'ont lieu que des courses d'obstacles,
appartient à la Société sportive : c'est dire avec quel soin, quelle régularité
et quelle expérience les choses sont faites.
Sur le chemin qui conduit au Casino, nous devons signaler une très impor-
tante entreprise industrielle, la distillerie P. Garnier, fameuse dans le monde
entier pour sa marque de VAbricotinc.
C'est une maison extrêmement an-
cienne, qui fut créée à Noyon par M. Paul
(kirnier, et qui fut transportée quelques
années plus tard dans cette jolie installa-
tion qu'elle occupe aujourd'hui à Enghien
et ([ui est si mervt'illeusertient orga-
nisée.
C'est en 1888 ([ue ?*[. .V. Garnier suc-
céda à son père. Il agrandit considéralile-
ment sa maison, fit prendre à son indus-
trie une extension très grande et ne cessa
d'apporter des perfectionnements mul-
tiples.
Chaque année, il créa une spécialité
nouvelle, et ses efforts furent couronnés
(le succès par l'obtention de grandes mé-
dailles d'or aux Expositions Universelles
de 1889 et 1900, et du Ci and Prix, à
MAISON P. r.AUNIER.
ENGHIEN
68-^
MAISON 1'. OAKMtt
684
LA VILLE LUMIÈRE
Saint-Louis, aux Etats-Unis, ainsi qu'à la récente Exposition Franco-Britannique
dej9o8.
Nous visiterons avec beaucoup d'intérêt la distillerie, le laboratoire modèle
dont les alambics au cuivre brillant attirent tout d'abord l'attention des prome-
neurs, puis les magasins et les caves que l'on est forcé d'agrandir chaque année à
cause du développement incessant des affaires, et nous admirerons ce que l'on
peut faire aujourd'lnii dans cette industrie si prospère de la distillerie, qui est en
possession de méthodes scientifiques par-
faites et d'appareils très perfectionnés.
Nous nous sommes amusés à suivre
les différentes opérations nécessaires à la
fabrication de toutes ces liqueurs si sa-
voureuses, présentées avec d'excellents
conditionnements dans lesquels se révèle
\ui cachet artistique et très original.
C'est d'abord la célèbre marque de
l'Abricotine, liqueur douce à base d'abri-
cots, qui réjouit l'œil par sa brillante cou-
leur de rubis avant de charmer le palais.
Elle fut créée en 1872 et, depuis ce
jour, a obtenu le succès le plus grand et
le plus mérité. L'Abricotine est apprécié'^
dans tout l'univers et plus spécialement
en Russie, aux Etats-Unis, où l'on est très
amateur de cette marque succulente.
C'est ensuite la Fine Anis, la Fine
Orange, excellent curaçao à la Grande Fine
Champagne, la Monastine, l'.Apricot et le Cherry Brandy, la liqueur Gamier,
jaune et verte, etc., etc.
La maison P. Garnier est aujovud'lnii uni\crscllrment connue.
En dehors de ses spécialités, elle fabrique toutes les liqueurs fines dans des
conditions de supériorité et de bon marclié qu'il faut attribuer aux perfectionne-
ments de son outillage et à cette organisation méthodique qui la caractérise.
Elle fait un très important commerce d'exportation et reçcit chaque jour
des commandes de tous les points du f;lobe.
M. André Garnier est prématurément décédé en août 1908; sa veuve,
Mme Garnier, qui fut toujours sa collaboratrice zélée, lui a succédé dans la direc-
tion de cette affaire, et elle se trouve aujourd'hui à la tête d'une des meilleures
distilleries de France.
Pour terminer, nous dirons que la distillerie P. Garnier possède à l'entrée de
la Mairie un très coquet magasin de détail où chacun peut se procurer de déli-
cieuses liqueurs.
MAISON P.
CÔTÉ de \'incennes, se trouve la localité de Charenton, située à huit
kilomètres de Paris, près du confluent de la Seine et de la Marne.
[if^S^lig] L'importance de sa position en a fait depuis son origine le but de nom-
breuses entreprises militaires et le théâtre de plusieurs combats. Sous le règne
de Charles VII, les Anglais s'en emparèrent ; pendant la Ligue, Charenton
résista vaillamment à Henri IV. Celui-ci y autorisa la construction d'un temple
protestant qui, après de nombreuses vicissitudes, fut détruit à l'époque de la
révocation de l'édit de Nantes.
En 1648, le prince de Condé s'empara de Charenton et en 1814 les armées
étrangères l'envahi-
rent malgré son hé-
roïque défense.
Charenton est re-
marquable aujour-
d'hui par son établis-
sement d'aliénés et
par son important
commerce de vins.
L'un des établis-
sements les plus con-
sidérables est la So-
ciété Bordelaise et
Bourguignonne , située
21, quai de Bercy.
Cette Société fut fondée en 1835; ^^^^ ^ été constituée par divers proprié-
taires du Bordelais et de la Bourgogne, dans l'ancien Palais Bonne-Nouvelle,
sur le boulevard de ce nom.
En 1865, alors qu'elle venait de se transporter 22, rue de Chàteaudun, où
elle est restée jusqu'à fin 1905, elle est devenue la propriété d'une très ancienne
maison de gros de l'entrepôt du quai Saint-Bernard, dont les magasins étaient
occupés par la même famille depuis 1805.
Diverses raisons ayant fait naître une certaine suspicion sur les négociants
en vins établis dans Paris, le propriétaire actuel de la Société Bordelaise et Bour-
guigonne, devançant l'application de la loi votée en 1905, n'accordant que dix
années de séjour aux négociants établis dans la capitale, a pris le parti de trans-
SOCIÉTÉ BORDELAISE ET BOURGUIGNONNE.
ENTREE DU CHAIS.
LA VILLE LUMIERE
CHARENTON
687
"^
=^§^HÊÊSÊ
fe™-s=èw-^^H^^^B[^^^
:,^^P^gg|||^
W^^ "n
SOCIÉTÉ BORDELAISE ET EOURGUIGNON>
COl'R INTERIEURE.
porter à Charenton, 21, quai de Bercy, dans un immeuble qui comporte tous les
perfectionnements du travail moderne, la maison principale de la rue de Châ-
teaudun et les entrepôts du quai Saint-Bernard.
Ce transfèrement place la Société sous l'étroit contrôle de la régie et la met
à l'abri de tout soupçon, tandis que la fusion de ses deux maisons, au centre
des arrivages, a pour
conséquence de ré-
duire au minimum
les frais grevant la
marchandise.
La Société, qui
a pour ainsi dire in-
nové la vente et la
livraison à domicile
des vins et spiritueux
en bouteilles, doit sa
prospérité à la règle
qu'elle s'est imposée
de ne jamais vendre
sous sa garantie que
des produits naturels, à l'extrême limite de prix permise par cette manière de faire.
La Société Bordelaise et Bourguignonne possède vingt-cinq succursales ; en
quittant la rue de Châteaudun, elle a laissé rm dépôt avec magasin de vente,
7, rue Saint-Lazare, où sont les caves de l'ancienne maison principale.
Elle possède de grands approvisionnements, soit en cercles, soit en bouteilles,
tant à Charenton que dans les différents vignobles, et elle est à même de satisfaire
tous les goûts en offrant, en même temps qu'un très grand choix, des qualités
toujours suivies. La Société expédie ses articles dans toute la France et à l'étran-
ger, franco d'emballage et de mise en gare et droits de Paris déduits.
0 0 0
CORBEIL
Nous ne voulons pas terminer cet ouvrage sans parler de Corbeil, charmante
ville industrielle bâtie sur les rives de la Seine, au confluent de l'Essonne.
C'est à Corbeil que se trouve, depuis 1829, la grande imprimerie Crété, des
presses de laquelle sont sortis les milliers d'exemplaires de la « Ville Lumière ».
Cet établissement, peut-être unique en France, occupe plus de 1 000 ouvriers
et ouvrières et ses ateliers, dans lesquels s'exécute entièrement toute la fabri-
cation du Livre, couvrent plusieurs hectares. Les vues que nous reproduisons
ci-contre donneront à nos lecteurs une idée de l'importance de cette maison,
qiii a obtenu le Grand Prix, la plus haute récompense aux expositions suivantes :
Paris 1900, Saint-Louis 1904, Liège 1905, Bordeaux 1907, Londres, 1908.
jRI;EIL. IMPRIMIiRIl. CKElIi, LA RENTREE DU TERSONNEL.
1 Mi;r,i:n . — imi'i;imi:rii: cri. 1 1 .
l'NE DE GALERIES r>l; MACHINES Ol' LA n VILLE HMII>RE n A iCTÉ IMI'HIMliE.
COKllIill.. — IMfKIMUKlB CRUTB
i>ii<i